08 décembre 2016

Aylan et Maria

Il s'appelait Aylan Kurdi. En septembre 2015, son corps fut retrouvé noyé sur une plage de Turquie après le chavirage de l'embarcation qui devait le mener, lui et sa famille, jusqu'en Grèce. Les images du petit enfant noyé, le visage sans vie léché par les vagues, firent le tour du monde et la couverture de tous les journaux. Au 19h30 de la RTS, on relaya la séquence vidéo sans retenue, se délectant d'infliger tant de mauvaise conscience à tous ces Suisses mal-pensants.

Car voyez-vous, les gens qui s'opposaient aux migrants, faux réfugiés et passeurs, étaient complices de la mort du petit Aylan. On le leur fit bien comprendre. C'était eux qui devaient se livrer aux reproches et à l'introspection, et non son père au rôle trouble, envoyant sa famille en pleine tempête en rognant sur les gilets de sauvetage alors que pas un ne savait nager.

allemagne,médias,mensonge,criminalité,immigrationUn an plus tard, nous avons Maria.

Elle s'appelait Maria Ladenburger. En octobre 2016, son corps fut retrouvé noyé sur la berge du Dreisam à Fribourg-en-Brisgau (Baden-Württemberg) en Allemagne. Violée avant d'être noyée, Maria, dix-neuf ans, était étudiante en médecine et travaillait comme volontaire pour le centre des réfugiés locaux. Fille d'un haut-fonctionnaire de l'Union Européenne, Clemens Ladenburger, conseiller juridique de la Commission Européenne, elle militait comme son père pour un accueil plus grand encore des hordes d'immigrés clandestins qui prennent d'assaut le continent européen depuis un an et demi.

Son agresseur fut arrêté début décembre - Hussein Khavari, un demandeur d'asile théoriquement âgé de 17 ans, arrivé en provenance d'Afghanistan comme "mineur non accompagné" en 2015 et vivant depuis en famille d'accueil. Son ADN fut formellement identifié comme celui du violeur. Son vélo fut retrouvé à 500m du lieu de l'assassinat et des images de vidéosurveillance montrent qu'il tenta de changer son apparence après le meurtre.

La police soupçonne également Hussein Khavari du viol et du meurtre de Carolin G., assassinée près d'Endingen, à 30 kilomètres de Fribourg, trois semaines après la mort de Maria Ladenburger. Cependant, aucune trace d'ADN n'a été retrouvée sur cette scène de crime. Mais quels que soient les actes dont il est accusé, M. Khavari ne pourra subir de peine d'emprisonnement supérieure à dix ans, en vertu du droit pénal allemand envers les mineurs. Il faut préserver ses chances de réinsertion, voyez-vous.

Les médias allemands choisirent de ne pas parler du meurtre de Maria. Certains avancèrent qu'il s'agissait avant tout d'un fait-divers régional. D'autres, moins hypocrites quant à leurs motifs, expliquèrent qu'ils craignaient de donner des munitions aux adversaires de la politique d'accueil fermement tenue par la Chancelière allemande Angela Merkel. C'est une attitude tout à fait responsable: rien de plus odieux que d'exploiter la mort d'un(e) innocent(e) à des fins politiques. Aucun média digne de ce nom ne s'abaisserait à une telle félonie ; tous se contentent de seulement rapporter les faits lorsqu'ils le méritent, avec pudeur et sobriété, comme dans l'affaire Aylan Kurdi.

S'exprimant donc sur un simple fait-divers régional qui ne demandait aucune attention particulière, plusieurs responsables politiques allemands comme Sigmar Gabriel, ministre de l'économie, se sentirent malgré tout obligés de venir plaider que "de tels meurtres odieux existaient bien avant que le premier réfugié venu d'Afghanistan ou de Syrie n'arrive". Dont acte, même si des événements comme les attaques de Cologne de ce début d'année bousculent un peu les statistiques.

Au final, il est regrettable que les médias ne se soient pas étendus davantage sur l'assassinat de Maria car c'est une belle histoire de persévérance et de pardon. Pendant la messe d'enterrement de sa fille, M. Ladenburger organisa une petite quête pour aider à financer des associations d'accueil de migrants. Nul doute qu'un peu avant de se faire violer et noyer par un réfugié afghan, c'est sans doute ce qu'elle aurait voulu.

05 décembre 2016

Difficile week-end électoral pour l'Europe

L'Union Européenne a mal à ses élections. L'Autriche s'arc-boute pour rester temporairement dans les bornes du politiquement convenable. L'Italie, troisième puissance économique de la zone euro, en sort bruyamment.

Les murailles de Vienne

italie,autriche,électionsLe week-end avait pourtant bien commencé avec l'élection d'Alexander Van der Bellen au poste de président en Autriche. Six mois après un premier scrutin invalidé suite à d'inavouables fraudes, l'écologiste "indépendant" rassembla finalement 53% des suffrages - moins d'un pourcent de plus qu'à la tentative précédente, bien qu'ayant bénéficié d'un matraquage continuel de l'opinion publique en sa faveur.

Selon une technique éprouvée, M. Van der Bellen fut soutenu par absolument toute la classe politique, les médias, les people, les intellectuels et le reste. Mais Norbert Hofer n'est pas Trump, pas plus que les Autrichiens ne sont des Américains. Les vieilles recettes du passé fonctionnèrent donc encore - une dernière fois sans doute. Car la victoire à la Pyrrhus du nouveau président et de ses alliés augure d'un sombre avenir pour le camp victorieux. Seul contre tous, le Parti de la Liberté (FPÖ) atteint 46% à l'échelle nationale. Il réunit jusqu'à 40% d'intentions de vote à Vienne, la terre censée lui être la plus hostile. Les prochaines élections seront donc délicates. Heureusement, M. Van der Bellen, amoureux de la démocratie, déclara que "lui vivant" jamais il ne nommerait un chancelier issu du FPÖ même si ce parti devait remporter les élections...

La maigre victoire autrichienne suffit aux élites européennes, qui purent crânement se réjouir que la coque tienne. Elle céda le même jour, quelques heures plus tard, en Italie.

Renzi logiquement poussé vers la sortie

Matteo Renzi n'eut pas pour lui les six mois de délais que s'octroyèrent les autorités autrichiennes face à des enveloppes de vote mal collées. Il n'eut droit qu'à un essai, et échoua lamentablement. Toutefois, à l'inverse de la situation autrichienne où M. Hofer mena pendant longtemps dans les sondages avant une surprise finale, l'effondrement du gouvernement italien était prévisible depuis longtemps, comme le démontrent des scores sans appel: plus de 59% des votants opposés au texte, avec une participation de plus de 65%.

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La première erreur de M. Renzi est d'avoir confondu nomination et légitimité. Cela arrive souvent lorsqu'on obtient un mandat sans passer par des élections générales. Une fois l'insupportable Berlusconi débarqué quasiment par décret d'Angela Merkel, Matteo Renzi se retrouva secrétaire général du Parti démocrate en faisant tomber son prédécesseur Enrico Letta, puis à la tête de l'Italie. Incarnant une gauche moderne et volontariste, adoubé par les plus hautes élites européennes, comment pouvait-il s'embarrasser de ce que pensait de lui la plèbe italienne?

La deuxième erreur de M. Renzi est d'avoir oublié le peuple. Alors que le peu de légitimité de son accès au pouvoir aurait dû susciter la modestie, M. Renzi fit exactement le contraire en redoublant de suffisance. Utilisant sa fonction comme une tribune pour distiller ses bonnes leçons aux Italiens, qualifié d'Obama à l'italienne pour son allure décontractée, il devint le chouchou des média italiens, jusqu'à une couverture de Vanity Fair où il posa comme une vedette de cinéma. Mais où était le peuple? Les signaux contraires, électoraux notamment, s’amoncelèrent - jusqu'à des municipales qui virent l'échec historique du Parti démocrate à Rome et à Turin face au Mouvement Cinq Étoiles.

La dernière erreur de M. Renzi est d'avoir personnalisé le scrutin. L'histoire retiendra l'ironie d'un Président du Conseil éjecté par sa tentative de mise en place d'une nouvelle organisation "plus stable" de l'État... Quels que soient les mérites de sa réforme - et elle en avait quelques-uns - il la condamna à l'échec en la présentant comme un vote de confiance sur sa personne. Matteo Renzi pensait sans doute réitérer le succès de son début de mandat où il parvint à damer le pion à ses concurrents à gauche, mais les Italiens eurent le temps de jauger sa politique et son style - agréable mais porteur de peu de substance.

Bien que coqueluche des médias et aimé hors des frontières de la Péninsule (les Italiens de Suisse votèrent à 64% en faveur de son texte, un score aligné avec l'ensemble des Italiens de l'étranger) les Italiens d'Italie virent dans le scrutin une occasion unique d'éliminer un dandy de gauche agréable mais décevant, dont les principales réformes ne cernaient certainement pas l'essentiel.

Prochaines étapes

Par un score sans appel, Matteo Renzi a donc été poussé assez brusquement vers la sortie. Son élimination politique ouvre une période d'incertitude pour l'Italie, le Mouvement Cinq Étoiles de Beppe Grillo menant la danse. On ne sait même pas selon quelle loi électorale auront lieu les prochaines élections. De plus, l'Italie reste un pays en crise, étranglé entre les vagues de migrants et un secteur bancaire à l'agonie. Sur quel obstacle trébuchera-t-elle en premier?

Aujourd'hui, les médias s'émeuvent de plusieurs images montrant un sommet où participaient Angela Merkel, François Hollande, Matteo Renzi, David Cameron et Barack Obama. Des cinq, quatre ont été évincés ou sont sur le départ.

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Le visage de l'Occident change rapidement.

Les prochaines étapes électorales sont:

  • Le 15 mars, des élections générales au Pays-Bas (Geert Wilders)
  • Le 23 avril et le 7 mai, les élections présidentielles françaises (un probable duel Le Pen / Fillon)
  • En octobre, les élections générales en Allemagne, le destin d'Angela Merkel étant dans la balance.

Mais hors du cadre démocratique de nombreuses échéances surviendront, avec des restructurations de dette grecque, les menaces de la Turquie quant au flux de migrants, l'activation du Brexit par le Royaume-Uni, ou une ou deux faillites bancaires d'importance systémique...

L'année 2017 s'annonce sportive.

02 décembre 2016

Retraite en Hollande

Jugée par certains comme la meilleure décision de son quinquennat, François Hollande vient d'annoncer qu'il ne se représenterait pas en 2017. La gauche française est-elle sauvée pour autant? Peut-être pas, car le Président a commis des ravages au sein de son camp ; mais malgré tout, la clarification est bienvenue et pourra peut-être sauver le premier tour des présidentielles.

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Une relation difficile avec la réalité

Dire que l'annonce de François Hollande était attendue serait un euphémisme. Sur Euronews, les programmes habituels furent interrompus pour laisser le Président s'exprimer en direct.

Dans un cadre solennel, le tout ne pris que dix petites minutes - huit pour présenter et défendre son bilan, deux pour enfin lâcher le morceau. Même là François Hollande aura réussi à surprendre. Il commence par annoncer que les choses s'arrangent, que la courbe du chômage s'inverse enfin, que la dette publique est "maîtrisée", évoque rapidement la déchéance de nationalité comme sa "seule erreur"... Et finalement annonce qu'il renonce à se lancer en 2017, de crainte de ne pas "assez rassembler" autour de lui.

Depuis, ces éléments de langage sont abondamment disséqués par les médias et tous relèvent la contradiction: Hollande annonce que tout va mieux, mais n'est pas candidat à sa réélection. En réalité bien sûr, tout ne va pas si bien, et tous les Français vous le confirmeront - même les socialistes. Les déficits de l'État français continuent à être abyssaux, les engagements du traité de Maastricht ne sont prétendument tenus qu'au prix des plus grandes incertitudes, le choc fiscal a laissé nombre d'entreprises et de foyers sur le carreau, la croissance est anémique, 600'000 personnes sont venues grossir les rangs des chômeurs depuis le début du quinquennat...

Énième illustration du fil rouge de sa présidence, François Hollande semble avoir une perception de la réalité très différente de la réalité - ou du moins de la perception de cette même réalité par le reste de la population française. Les attentes des Français étaient immenses, et sur tous les chantiers en souffrance - santé, rôle de l'État, compétitivité, logement, sécurité, citoyenneté, finances, droit du travail - les réformes ont été médiocres ou inexistantes. La popularité historiquement basse du Président ne vient pas de nulle part.

Ensemble à gauche

On peut tout de même accorder à François Hollande le mérite d'avoir fait son effet. Face à l'indécision affichée par le politicien, la pression devenait absolument intenable, non seulement pour lui, mais même pour son gouvernement et ses proches. L'histoire du "candidat naturel du PS" a vécu. Quelques jours plus tôt le premier secrétaire du PS Jean-Christophe Cambadélis annonçait encore que oui, François Hollande serait "évidemment" candidat à la primaire socialiste. A-t-il été dépassé par ses propres convictions? Le Président a-t-il changé d'avis entre-temps? Nul ne le sait.

Outre le "courage" et "l'audace" aujourd'hui prêtés à François Hollande, sa décision a le mérite de clarifier enfin la situation à gauche. La longue liste des appétits présidentiels se libère. Manuel Valls et Arnaud Montebourg s'affronteront probablement dans les primaires de la gauche. Seront-ils rejoints par tous les ambitieux, d'Emmanuel Macron à Jean-Luc Mélenchon, voire François Bayrou, qui se sentent aujourd'hui pousser des ailes? Ce n'est pas certain. Il en va pourtant de la crédibilité d'une gauche qui, entre divisions et éclatement, aura été transformée en champ de ruines par ce quinquennat.

Paradoxalement, une gauche unie (à défaut d'être victorieuse) est importante pour les présidentielle françaises. Il en va de la santé du débat public. Une gauche pléthorique et inaudible disparaîtra trop vite des écrans radar, laissant un boulevard aux probables finalistes François Fillon et Marine Le Pen, et les amenant tous deux à gauchir leur discours pour pêcher cet électorat. Est-il dans l'intérêt de la politique que les positions des principaux candidats se diluent dans un gruau indistinct pour rassembler tous azimuts? Pour l'éviter durant la plus grande partie de la campagne, jusqu'au soir du premier tour des présidentielles, il est donc important que la gauche française parvienne à se doter d'un nouveau meneur, et, rêvons, qu'elle se modernise enfin.

On le devine, le chantier est immense, et le calendrier serré. A défaut de réussir cette fois, il faudra attendre une élimination humiliante l'année prochaine pour espérer enfin une forme de cohérence à l'aube des élections de 2021. Que de temps perdu!

La solitude du chef

Pourquoi François Hollande a-t-il tant attendu? Pourquoi a-t-il finalement pris le contre-pied de ses propres confidences où il annonçait qu'il déclarerait ses intentions le 10 décembre? Certains évoquent les effets du livre "un président ne devrait pas dire ça" qui auraient rendu impossible la relation de travail avec Manuel Valls. D'autres le sursaut de réalisme d'un homme croyant toujours pouvoir revenir de tout - une foi chevillée au corps qui lui permit en effet, alliée aux circonstances, d'accéder à la présidence de la République.

Le retrait de François Hollande pourrait être finalement une simple question de fierté. Ne pas accéder au second tour aurait été un affront, mais échouer à la primaire socialiste, un camouflet. Même à cette étape, ses chances semblaient désormais compromises. La pilule reste amère: François Hollande sait qu'il n'est plus qu'un président en sursis, un lame duck, un canard boiteux selon l'expression américaine. Le peu d'influence qu'il gardait encore vient de s'évaporer. Qui l'écoutera encore d'ici au mois de mai, si ce n'est par politesse? Du fond de son impopularité, au terme d'un mandat terne et mené en vain, il disparaîtra dans les brumes de l'histoire.

Par son étroitesse de vue, ses manœuvres, son manque d'envergure, le quinquennat de Hollande n'aura finalement été que du temps perdu.

28 novembre 2016

Les Suisses disent "Oui, mais" au nucléaire

Les résultats de la votation du 27 novembre sont sous toit: à une large majorité, les Suisses rejettent l'initiative "Pour la sortie programmée de l'énergie nucléaire (Initiative "Sortir du nucléaire")", évoquée ici.

Tout au long de la campagne, les médias donnèrent au projet une popularité bien plus importante que celle qui fut mesurée dimanche. Pourtant, l'échec de l'initiative était prévisible: brutale, dirigiste et enfermée dans l'idéologie, elle n'avait que bien peu de chances de réunir une majorité du peuple et des cantons. Cela n'empêcha pas les initiants d'y croire jusqu'à midi. Puis d'espérer avoir au moins la majorité du vote populaire. Puis d'espérer une "défaite honorable"... Avec 54,2% de Non, le contrat est-il rempli?

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La carte des résultats

Seuls six cantons approuvent l'initiative des Verts. 1,3 millions de personnes ont rejeté l'initiative contre 1 million qui l'ont acceptée. Selon le Matin,

La composition des camps est proche de celle qu'a connue la première initiative sur l'énergie nucléaire rejetée de justesse en 1979, avec 51% de non. La différence entre les régions était toutefois encore plus marquée lors du premier vote antinucléaire.

En 1984, les cantons latins et le Tessin, sauf Fribourg et le Valais, ont soutenu l'initiative  «pour un avenir sans nouvelles centrales nucléaires ». Dans la partie francophone, le oui ne l'a pas emporté auprès du peuple avec 49,9%, mais a fait tout de même mieux que la moyenne nationale de 45%.

En 2003, les positions exprimées par les deux régions de Suisse se sont rapprochées sur la prolongation du moratoire et « moratoire plus ». Avant de refaire le grand écart dimanche, avec une majorité entre 54 et 59% de oui, exprimés à Neuchâtel, Vaud, Jura et Genève.


On peut donc dire que le rejet du nucléaire est historiquement faible en Suisse - en dépit du nucléaire-bashing constamment servi sur les plateaux de télévision par les invités des rédactions. En outre, et les médias l'ont pour une fois relevé, les cantons qui disposent de centrales ont rejeté le texte plus massivement que la moyenne: Non à 60,5% pour Soleure ou à 56,2% pour Berne (1 réacteur dans chaque canton), Non à 63% en Argovie (3 réacteurs). Le sentiment d'insécurité abondamment distillé par les écologistes contre le nucléaire a non seulement échoué à prendre racine dans l'opinion, mais a été largement contrebalancé par les avantages économiques tirés par l'exploitation de l'atome.

"Je n'ai aucun doute que l'initiative arbitraire des écologistes sera rejetée. Toutefois, quelle que soit l'intensité de la gifle infligée par les urnes, la nouvelle débâcle sera présentée comme une victoire," écrivais-je il y a quelques semaines. Les premières analyses vont évidemment dans ce sens, car nombre de journalistes y ont immanquablement vu le signe d'un soutien de la Stratégie Énergétique 2050 - la prochaine bataille sur le thème de l'énergie.

Il faut bien le reconnaître, beaucoup de politiciens anti-nucléaires ont préféré combattre le texte des écologistes pour des raisons tactiques, préférant la sortie "progressive" du nucléaire de la Stratégie Énergétique 2050 à la sortie "brutale" prônée par les Verts. Mais la partie n'est pas jouée, car comme le font remarquer des élus de l'UDC, la Stratégie Énergétique 2050 porte sur bien davantage que l'arrêt progressif du nucléaire - un ensemble fiscal complexe de nouvelles taxes, de subventionnements et d'incitations visant à diminuer la consommation énergétique des ménages. Un vrai modèle de société!

Les prochaines échéances sur le nucléaire auront donc lieu dès 2017 si l'UDC parvient à convoquer un référendum. En attendant, je conseille aux déçus des résultats de ce week-end de souscrire à un contrat d'approvisionnement énergétique "vert" proposé par leur fournisseur si ce n'est pas déjà fait ; toutes les sociétés électriques suisses en proposent aujourd'hui. C'est un peu plus cher, peut-être, mais rien d'autre que la mise en pratique - à une échelle fort modeste - de ce qui était proposé ce week-end.

25 novembre 2016

Le canton de Vaud se préservera-t-il de l'intégrisme?

Cette semaine l'UDC Vaud part en campagne pour une initiative cantonale visant à rajouter à l'article 171 de la Constitution vaudoise du 14 avril 2003 un nouvel alinéa simple et aisément compréhensible par tous:

La reconnaissance comme institution d’intérêt public ne donne, aux communautés reconnues et à leurs membres, aucun droit à l’octroi de concessions ou de dérogations motivées ou encouragées par la croyance ou la pratique religieuse, telles que :

a) une prise en charge particulière dans le domaine des soins ;
b) des enseignements spécifiques ou des dispenses ;
c) des jours fériés ou des horaires particuliers ;
d) des régimes alimentaires spécifiques ;
e) des dérogations vestimentaires.


Il s'agit donc de dissocier la reconnaissance d'une communauté religieuse d'éventuelles revendications liées à cette reconnaissance. Une illustration du site de campagne résume élégamment le problème:

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Loi de Dieu ou loi des hommes?

Les médias relèvent naturellement l'opportunisme du lancement d'une pareille initiative dans le cycle de campagne des élections cantonales 2017, mais enfin, c'est de bonne guerre. Rien n'empêche d'autres partis de faire de même avec leurs propres projets. Les discussions sur le timing ne doivent pas éclipser les questions de fond: l'initiative contre l'intégrisme religieux entend lutter contre le communautarisme en mettant un terme aux exigences apparemment sans fin de la frange la plus revendicative de la communauté musulmane, car il faut bien appeler un chat un chat.

Problème, comme se plaisent à le relever tant la Conseillère d’État sortante Béatrice Métraux que l'éditorialiste Patrick Chuard dans les colonnes de 24 Heures, la reconnaissance comme institution d’intérêt public ne donne déjà aucun droit particulier aux communautés reconnues et à leurs membres. Il manque un fil pour boucler le circuit. L'initiative serait donc "un texte qui fait crac et qui fait pschitt", se réjouit par anticipation M. Chuard.

Ce n'est hélas pas si simple. La loi pour la reconnaissance des communautés religieuse élaborée en 2007 (LRCR) a été autant travaillée par le Grand Conseil que le Conseil d’État avec pour objectif de permettre à terme la reconnaissance de l'islam comme communauté religieuse dans le canton de Vaud. À cet effet, les contraintes imposées à la communauté candidate n'en sont quasiment pas: elles ont été autant que possibles assouplies pour les rendre "islamo-compatibles". On notera par exemple qu'il n'est pas question de reconnaître l'égalité de droit entre les hommes et les femmes, mais simplement d'interdire "toute forme de discrimination" entre eux, ce qui n'est pas vraiment la même chose. De même, il n'existe aucun paragraphe invitant au respect de la possibilité de devenir athée ou de changer de religion - des crimes punis de mort selon la loi islamique, dès lors qu'ils concernent des musulmans.

La fameuse LRCR a donc été conçue à dessein pour donner l'illusion d'une protection de l'ordre juridique suisse, mais le défend en réalité du bout des lèvres. Malgré tout, les diverses communautés musulmanes du canton n'ont jamais souhaité se lancer dans le processus de reconnaissance car quelques aspects de cette loi light posent encore des problèmes inattendus, comme le rejet du prosélytisme ou l'exigence de transparence financière.

Mais pourquoi s'imposer ces contraintes, en fin de compte? Pour l'heure, comme le montrent assez régulièrement des exemples relevés dans la presse, le communautarisme musulman a le vent en poupe sans même qu'il soit besoin de le revendiquer d'une "communauté religieuse reconnue d'intérêt public". On peut imaginer qu'en cas de reconnaissance les exigences passeraient assez vite à la vitesse supérieure tant en quantité qu'en intensité - horaires aménagés pour le ramadan, non-mixité des cours, services médicaux différenciés selon le sexe du patient, la liste est infinie.

L'initiative de l'UDC vise donc à briser cette dynamique avant qu'elle ne survienne. L'habileté du texte consiste à laisser telle quelle la LRCR, mais à en limiter les conséquences de façon préventive.

Car la loi des hommes change, et souvent. Les maigres exigences de la LRCR pourraient s'affaiblir à travers une révision, ou les conséquences d'une reconnaissance se voir renforcées. En définissant ses limites au niveau de la Constitution cantonale, l'initiative de l'UDC trace des lignes claires: la reconnaissance religieuse n'est pas la Corne d'Abondance des exigences communautaires.

Si le texte vient à être accepté, la clarification de cet aspect des choses sera salutaire sur le long terme. Un plébiscite enverrait même un signal fort à des autorités toujours trop pressées de céder aux revendications de minorités parfois aussi bruyantes que peu intégrées - et ouvrirait même la porte à une version fédérale du texte.

Mais tout cela n'est que de la musique d'avenir. Pour se concrétiser, l'initiative devra commencer par récolter 12'000 signatures d'ici à mai 2017. Nous verrons déjà largement ce qu'en pensent les Vaudois.

20 novembre 2016

Comment ruiner un pays en quelques jours

Comment détruire les maigres économies de centaines de millions de personnes parmi les plus vulnérables et saboter à long terme la prospérité de son pays d'un trait de plume? Ce "double exploit" vient d'être accompli en Inde grâce à son Premier Ministre Narendra Modi il y a deux semaines, prenant une décision dont la portée historique pourra se mesurer au travers de la crise que traverse désormais le pays.

Fait du prince et guerre contre le cash

inde,narendra modi,monnaie,criseLe 8 novembre, le Premier Ministre Modi annonce à la surprise générale que quatre heures plus tard, l'essentiel du cash de la septième économie mondiale deviendra sans valeur. Qualifiant la manœuvre de "démonétisation", il déclare que les devises les plus utilisées dans le pays, les coupures de 500 et 1'000 roupies (7 et 14 euros environ) sont retirées. Ces billets avec la dénomination la plus élevée représentent 86% de la monnaie en circulation.

Les Indiens sont dès lors "invités" à échanger leurs devises dans les banques jusqu'à la fin décembre contre de nouvelles devises de 500 et de 2'000 roupies - mais seulement à concurrence de 4'500 roupies, soit environ 62 euros. Il n'y a pas de limite au montant qu'il est possible de déposer sur des comptes bancaires mais le gouvernement a averti les autorités fiscales qu'il lancerait une enquête contre tous les dépôts de plus 250'000 roupies (soit 3'460 euros). Dépasser ce montant oblige le dépositaire à apporter la preuve que les taxes ont été convenablement payées, au risque de se les voir infliger à nouveau assorties d'une amende de 200% de leur montant. Dans la plupart des cas, cela revient à l'intégralité de la somme déposée.

M. Modi indiqua qu'il ne faisait que concrétiser sa promesse de campagne de "s'attaquer à la corruption et à l'évasion fiscale". Certains journalistes occidentaux applaudirent une démarche "volontariste" et "courageuse", mais les couches les plus pauvres de la population indienne frappées de plein fouet par cette décision, qui avaient voté pour Modi en croyant que leur situation s'améliorerait, ne sont peut-être pas du même avis.

Le désastre en pratique

Il ne fallut pas longtemps pour que la décision surprise du Premier Ministre ne jette le pays dans la confusion. De longues files se formèrent devant les banques et perdurent encore aujourd'hui. Pour les centaines de millions d'Indiens touchés, entre se rendre à son travail de boulanger ou de livreur ou renoncer pour faire la queue et essayer de sauver son épargne, le choix fut vite fait - paralysant l'entier de l'économie.

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Les veinards réussissant à atteindre le guichet d'une banque purent donc découvrir qu'il n'y avait pas une queue, mais trois. La première permet d'obtenir un formulaire où l'individu doit indiquer son nom et son adresse, les détails de sa carte d'identité, son numéro de téléphone portable éventuel et les numéros de série de tous les billets qu'il souhaite échanger.

Muni de son formulaire rempli et d'une photocopie de sa carte d'identité, il peut alors se présenter au deuxième guichet où un tampon officiel est apposé sur le document après vérification. Le document tamponné permet de se rendre à un troisième guichet où les billets indiqués sont enfin échangés. La bureaucratie dans toute sa splendeur. Hors de toute file d'attente le processus prend difficilement moins de deux heures.

Il faut quelques chiffres pour comprendre l'ampleur de la réforme lancée par Modi sans préparation ni calcul. La moitié des citoyens indiens ne dispose pas d'un compte bancaire, et un quart d'entre eux n'a même pas de carte d'identité. 38% des adultes ne savent pas lire. Ces gens-là, les plus pauvres que compte le pays, sont frappés de plein fouet par cette réforme. Ils ne disposent d'aucun moyen de convertir leur argent, pas plus que tous ceux qui sont âgés, handicapés, malades ou incapables de se déplacer - la démarche de conversion des billets impliquant de venir en personne.

Les nouvelles devises sont évidemment en nombre insuffisant. Comme peu de gens les ont vus, de faux billets de 2'000 roupies ont rapidement fait leur apparition. Les nouvelles coupures ne sont pas plus sécurisées que celles qui sont retirées et restent donc très faciles à contrefaire. Des enfants des rues et des gangs proposent déjà de "convertir" l'argent déprécié avec une grosse décote - ressuscitant d'un geste le crime organisé et la fraude que la réforme entendait combattre, au travers de billets d'une qualité douteuse.

Le secret de la réforme a été bien gardé ; il a été d'autant mieux accepté de l'administration indienne qu'elle disposait de réserves spéciales de nouvelles coupures pour convertir ses propres économies sans le moindre contrôle. En guise de lutte contre la fraude fiscale et l'argent sale, le Premier Ministre a donc fermé les yeux et permis de perpétuer les agissements d'un des principaux groupes responsables de la corruption en Inde, les bureaucrates du secteur public.

Ruine à long terme

Selon les chiffres du gouvernement Modi, seul 1% de la population s'acquitta d'un quelconque impôt sur le revenu en 2013. Mais est-ce parce que les gens fraudent, ou parce qu'ils sont pauvres?

97% de l'économie indienne est basée sur le cash. Certaines familles ont, c'est vrai, l'habitude de se servir d'argent liquide pour les dots dans les mariages, pour payer une partie des transactions immobilières et échapper ainsi à certaines taxes. Est-il préférable de laisser subsister une économie souterraine et les millions de gens qui en dépendent, ou vaut-il mieux stériliser le tout au nom de la lutte contre la fraude? M. Modi a clairement fait son choix.

Utilisant des comptes bancaires et s'acquittant de ses taxes, la classe moyenne semble pour l'instant suivre le Premier Ministre - moins par suivisme que par mépris des classes inférieures, considérées comme quantité négligeable, voire avec autant de mépris que des insectes. Mais sa posture de supériorité morale ne durera que tant qu'elle reste à l'abri de l'agitation. Sans nouveaux billets, impossible d'acheter, de vendre, de payer ses employés. L'économie est paralysée et les effets de la crise pourraient rapidement se propager aux couches supérieures de la société.

À plus long terme, la réforme surprise du Premier Ministre Narendra Modi vient d'avoir un effet simple - briser toute confiance dans la roupie - alors que la confiance est la caractéristique la plus essentielle de toute monnaie-papier. Ceux qui le peuvent ont déjà commencé à convertir leurs économies en métal, le goût de l'or étant profondément ancré dans la culture indienne, mais aussi en devises étrangères comme le dollar ou le franc suisse qui ont l'avantage d'avoir meilleure réputation et d'être plus facilement convertibles.

Après le désastre de la "démonétisation" et la paralysie de l'économie, on peut donc s'attendre à un effondrement de la valeur de la roupie et une nouvelle vague de politiques volontaristes du gouvernement indien, comme le contrôle des devises étrangères et des achats de métaux précieux, qui finiront de jeter le pays dans le chaos.