28 septembre 2014

Un röstigraben bien commode

Ce week-end la Suisse a voté, et comme souvent, les initiatives proposées ont été sèchement refusées.

Pour une caisse publique d'assurance-maladie (évoquée ici): l'initiative était clairement l'objet-phare du week-end. L'offensive de la gauche pour étatiser encore davantage le système de santé public connut un échec cinglant avec 61,9% de Non.

caisse_unique.png

La carte des résultats montre à quel point nous sommes loin d'une double majorité du peuple et des cantons. Certains journalistes s'empressèrent d'évoquer l'éternel röstigraben, c'est-à-dire une sensibilité différente entre les Romands et les Alémaniques, en oubliant fort commodément le Valais et son refus massif du texte.

Les Alémaniques, ultra-libéraux légèrement bornés, empêchèrent donc encore une fois les Romands progressistes et généreux d'accéder au nirvana socialiste du tout-Etat. Je simplife à peine.

Entendons-nous bien: si ces nuances existent elles sont plus subtiles qu'on pourrait le croire. D'ailleurs l'analyse plus fine d'Alain Rebetez à l'antenne de la RTS révèla autre chose: l'effet du porte-monnaie! Parmi les dix cantons où les primes d'assurance-maladie sont les plus élevées on trouve les quatre cantons romands à avoir voté Oui, mais aussi les cantons alémaniques où le rejet a été le plus faible. Et sa conclusion:

On peut dire qu'il y a dans les explications d'abord un phénomène culturel, les Romands quand ils ont un problème se tournent volontiers vers l'Etat alors que les Alémaniques s'en méfient, et puis il y a un facteur un peu plus pragmatique au fond, ceux qui payent les primes les plus élevées, qui en souffrent le plus, eh bien c'est ceux-là qui sont les plus enclins à remettre en cause le système.


Si cette analyse est juste, elle est aussi inquiétante: elle montre qu'à partir d'un certain niveau d'inconfort financier lié aux coûts de la santé, certains électeurs sont prêts à gober n'importe quelle promesse pour faire baisser les primes - l'idée étant ici de faire payer d'abord les autres cantons, puis ensuite les "riches"... Mais toujours de faire payer un d'autre à sa place. Triste mentalité!

Les socialistes dont Pierre-Yves Maillard furent nombreux à relever la progression de leurs idées par rapport à la dernière tentative socialiste d'une nationalisation de la santé - "pour une caisse maladie unique et sociale", refusée en 2007 avec 71,9% de Non. Si le camp du Oui a progressé de dix points, il faut relever que le projet soumis au vote ce week-end était différent, puisque dans un premier temps tout au moins, il ne prévoyait pas de faire de la prime d'assurance un impôt en liant son montant aux revenus.

Malgré tout, il paraît relativement clair que médiatiquement et politiquement la gauche a marqué quelques points. L'idée de permettre des caisse publiques cantonales fait aussi son chemin ; cocasse de voir des adeptes de la centralisation caresser l'espoir d'un socialisme cantonal lorsque sa version fédérale paraît hors d'atteinte...

Les questions de fond de la santé ne sont évidemment toujours pas résolues. Le nombre d'individus qui ne paient plus leurs primes ne cesse d'augmenter, les coûts de la santé sont en roue libre, les primes étranglent petit à petit la classe moyenne. La droite suisse a gagné un peu de temps mais si elle ne s'attelle pas au problème avec un minimum de rigueur et de compétence, une majorité d'électeurs pourrait à terme finir par céder au chant des sirènes de la gauche.

Stop à la TVA discriminatoire pour la restauration: la première initiative lancée par GastroSuisse, l'organisation faîtière de la branche, a fait chou blanc avec 71,5% de Non. Les initiants visaient à ce que le taux de TVA soit unifié entre les commerces à l'emporter (où il est à 2,5%) et les restaurants traditionnels (où il est à 8%).

La campagne fut de peu d'ampleur mais les adversaires du texte n'eurent aucun mal à marteler un certain nombre de contre-vérités ; par exemple l'idée que l'Etat perdrait de l'argent en forçant une TVA à 2,5% sur toutes les activités de restauration (alors que l'initiative n'évoquait qu'une TVA unifiée pour éviter les distorsions de concurrence, sans articuler de chiffre) ou que le nouveaux taux s'appliquerait à la moindre nourriture vendue en supermarché, juste un fieffé mensonge.

Gageons que GastroSuisse, qui ne compte pas s'arrêter là, aura acquis avec cette votation une sérieuse expérience sur ce qu'il faut faire et ne pas faire en se lançant dans l'arène politique.

Ce week-end fut également l'occasion de quelques votes cantonaux. Les Genevois dirent donc Non à un tunnel sous-marin lancé par l'UDC et le MCG pour désengorger le centre-ville de Genève, présageant de magnifiques embouteillages sur le pont du Mont-Blanc pendant encore plusieurs décennies ; les Tessinois suivirent la Lega et refusèrent un crédit de 3,5 millions de dépenses de prestige pour une participation cantonale à l'Exposition Universelle 2015 de Milan ; Bâle-Campagne refusa de fusionner avec Bâle-Ville pour rester deux demi-cantons distincts ; les Schwyzois se prononcèrent pour une augmentation des impôts ; enfin, à Neuchâtel, le PLR allié de circonstance à la gauche n'eut aucun mal à souffler à l'UDC le siège du démissionnaire Yvan Perrin.

La Suisse démocratique continue son petit bonhomme de chemin lorsque les questions ne sont pas trop gênantes pour les élites internationales. Mais tout de même, on peut s'étonner d'un taux de participation de moins de 47%, alors que, par exemple, absolument tout le monde est soumis aux lourdes primes de son assurance-maladie. N'aurait-on pas pu espérer davantage de mobilisation?

Lorsque moins d'un citoyen sur deux prend la peine de se déplacer pour une question qui pèse en moyenne 420 francs mensuels par personne sur le budget de son ménage, on est légitimement en droit de s'inquiéter.

19 septembre 2014

L'Ecosse rate l'indépendance

55,3% de non à l'indépendance, et un taux de participation de 84,6%: l’Écosse ne sera pas un pays indépendant.

chateau_ecosse.jpgCouvrant environ un tiers du territoire du Royaume-Uni, l'Écosse est une contrée particulière. Il suffit d'évoquer son nom pour que les images affluent spontanément - les Highlands, les falaises et les lochs, la pluie et la brume, les kilts et la cornemuse, le saumon, le whisky. Quel pays européen d'une taille comparable peut se targuer d'une telle notoriété?

Ce jeudi 18 septembre avait tout de la date historique. Les Écossais auraient pu mettre un terme à une entente commencée il y a 307 ans. Bien entendu, la décision se serait prise tout à fait démocratiquement selon des modalités discutées depuis des mois entre Londres et Édimbourg. Mais certains rendez-vous avec l'histoire sont fait pour être ratés.

Rétrospectivement, la campagne ne se lança vraiment que dans sa dernière ligne droite lorsqu'un sondage montra pour la première fois le Oui en tête.

Les médias francophones ne se sont pas trop étendus sur le sujet mais la population écossaise est très, très à gauche - un héritage historique de l'époque de Margaret Thatcher . Les indépendantistes avaient ainsi pour idée de créer dans leur nouveau pays un régime social-démocrate selon le modèle de l'Europe du Nord, un projet empêché par le "carcan libéral de Londres".

scotland_yes.jpgNous vîmes donc David Cameron lutter avec la dernière énergie pour maintenir l'intégrité du Royaume-Uni... Contre ses propres intérêts. On comprend bien le peu d'envie qu'il avait de passer à la postérité comme le Premier Ministre qui aurait laissé filer l'Écosse, mais sur le plan politique l'opération aurait été extraordinairement bénéfique: privé des bataillons gauchistes venus du nord, les travaillistes auraient été vaincus par les conservateurs pendant au moins une génération.

Il fut également piquant d'entendre M. Cameron lancer de vibrants plaidoyers pour l'unité alors qu'il a dans ses cartons un projet de référendum pour quitter l'Union Européenne...

Parlant d'UE, celle-ci fit également preuve de bien peu de clairvoyance: l'indépendance écossaise aurait grandement affaibli le Royaume-Uni alors que celui-ci est perçu comme l'enfant terrible de l'Europe. Mieux encore, la régionalisation des pays en entités plus petites aurait comparativement renforcé son pouvoir.

Les institutions et les hommes politiques ne furent pas les seuls à raisonner à l'envers ; même la reine Elisabeth II en fut de son couplet, implorant les citoyens de ne pas devenir "la dernière reine d'Écosse" alors même que le pays à nouveau indépendant aurait été de plein droit membre du Commonwealth.

Il ne fait guère de doute que l'incertitude économique a pesé. Quid de la manne pétrolière de Mer du Nord? De la monnaie? Le niveau de vie des Écossais se serait-il amélioré ou non avec l'indépendance? Les deux camps s'affrontèrent à coup de chiffres sans apporter de démonstration vraiment décisive. Cela amena évidemment les indécis à opter pour le statu-quo.

On peut malgré tout tirer trois enseignements de cette tentative ratée d'indépendance de l'Écosse.

cameron_annoyed.jpg1. Le processus affecte tout le Royaume-Uni. "C'est un processus, pas un événement", commentaient les politiciens écossais. Comme l'explique l'historien franco-écossais Keith Dixon dans les colonnes de Libération, "l'indépendance n'apparaît plus comme un saut dans l'inconnu". Les indépendantistes obtinrent avec ce scrutin des concessions majeures de Londres en termes d'autonomie fiscale, que réclament désormais aussi le Pays de Galles et l'Irlande du Nord. David Cameron n'a pas d'autre choix que de les leur accorder.

2. Le processus affecte toute l'Europe. Les Écossais auraient pu marquer le pas en montrant qu'une indépendance démocratiquement acquise est possible, et ensuite prouver qu'elle peut se concrétiser sans catastrophe. La tentative a avorté mais le score reste serré et le processus sera cité en exemple par tous les mouvements indépendantistes (Catalogne, Vénitie, Lombardie, Pays basque...) qui ont les mêmes projets: Oui, on peut voter pour l'indépendance.

3. L'indépendance écossaise surviendra certainement. D'ici moins de vingt ans sans doute. Comme le relève Zerohedge, l'analyse des votants montre diverses choses mais l'une d'elle saute aux yeux:

  • Électeurs de 16-17 ans: Oui à 71%, Non à  29%
  • Électeurs de 65 ans et plus: Oui à 27%, Non à 73%

On voit très bien qui privilégie l'audace et qui privilégie la sécurité. Mais cette façon de considérer l'indépendance n'est pas la bonne: pareille décision représente de toute façon un saut dans l'inconnu. Il est vain de chercher à tout planifier, et il est tout aussi vain de croire que la sécurité des retraites sera assurée où que ce soit en Europe sur les décennies à venir avec la crise financière dans laquelle se débat le continent. Les choix audacieux ne sont pas toujours mauvais.

Le prochain vote indépendantiste viendra de la Catalogne le 9 novembre.

18 septembre 2014

A nos musulmans de Suisse

"Respect à nos musulmans de Suisse", lance Pascal Décaillet sur son blog.

mosquee_petit_saconnex.jpgEst-ce son appui immodéré pour Mauro Poggia qui le fait s'exprimer ainsi? Sur ce sujet sur lequel il rumine depuis des mois, "des années même" , il s'inquiète du "niveau d'inculture" de ceux qui débattent de l'islam dans l'espace public, rappelle la proximité entre les religions du Livre, et fait en fin de compte tristement étalage de sa méconnaissance (si ce n'est touristique, peut-être) de l'islam, à commencer par croire qu'il ne s'agit que d'une religion.

Il est vrai que M. Décaillet a été à bonne école, soumis pendant quelques années à un prêtre catholique infiniment respectueux de l'islam, dans cette attitude post-Vatican II si typique d'une église qui cessa de croire en elle-même et dans la vérité de son message.

Maintenant, j’ai aussi moi-même un respect infini pour les musulmans:

  • qui concèdent que le droit civil l’emporte sur la charia et le droit divin, estiment que la pratique de la religion est une affaire aussi privée que personnelle et que l'islam n'a pas a régir le fonctionnement de la société civile ;
  • qui aiment leurs filles et respectent leurs choix de sortir avec des non-musulmans et éventuellement de les épouser sans qu'ils n'aient à se convertir ;
  • qui voient la sunna comme un carcan de superstitions d’un autre âge ; qui concèdent que le jeûne du ramadan est plus une tradition qu’une obligation, et qui ne feraient jamais une remarque à un coreligionaire décidant de ne pas le suivre ;
  • qui respectent les femmes, refusent de voir filles et épouses comme du bétail à voiler pour les préserver de la prétendue convoitise des hommes ;
  • qui ne voudraient pas d'un minaret à leur mosquée, comme d'ailleurs des milliers de mosquées dans les pays musulmans eux-mêmes ;
  • qui admettent que le retard de développement du monde musulman est largement lié à la pratique de cette religion, et qu'être musulman n'est gage d'aucune forme de supériorité ;
  • qui célèbrent et acceptent l’égalité homme-femme et la monogamie telles que les conçoivent la civilisation occidentale ;
  • qui ne voteraient jamais pour des musulmans sur la base de cette seule qualité ;
  • qui reconnaissent le droit d'Israël à exister, et ont eux-mêmes des amis juifs ;
  • qui s'indignent des exactions commises par des islamistes et manifestent publiquement pour les dénoncer ;
  • qui respectent la conversion d'un musulman à une autre religion avec autant de fatalisme qu'ils éprouvent de joie à convertir un nouveau fidèle à l'islam ;
  • qui se font la voix de la modération dans leur communauté et n'hésiteraient pas à coopérer avec la police s'ils entendaient dans leur mosquée le moindre prêche incitant à la haine ;
  • qui seraient capable de m'expliquer pourquoi tant de bouchers massacrant dans différentes guerres civiles partout autour du globe insistent tant pour se réclamer de l'islam alors que leur pratique de cette prétendue "religion de paix" est si diamétralement opposée à la leur ;
  • qui rient des caricatures de Mahomet, parce qu’elles sont drôles.


Et ce, qu'ils viennent de Suisse ou d'ailleurs.

J'ai la chance de connaître une poignée de musulmans helvétiques qui se rapprochent de cette liste sur certains aspects, mais pas tous. Bizarrement, ils sont très humbles quant à leur approche modérée de leur religion et s'efforcent de rester discrets. Pour leur défense, il faut bien reconnaître que les quelques croyants correspondant à tous ces critères dont j'ai pu entendu parler ailleurs en Europe vivent généralement sous protection policière, s'étant fait remarquer par des coreligionnaires moins ouverts d'esprit. Tout cela est très curieux.

Mais comme annuellement des centaines de milliers de nouveaux immigrés musulmans s'ajoutent en Europe à ceux qui y sont déjà installés, les perles rares ne tarderont pas à se révéler. Plus il y a de musulmans, plus ils glissent vers la modération. C'est la logique même, n'est-ce pas?

En attendant, je me réjouis de pouvoir un jour rencontrer quelques-uns de ces musulmans genevois si dignes de respect évoqués par M. Décaillet.

J'ose juste espérer qu'il ne faisait pas référence aux frères Ramadan.

14 septembre 2014

Et encore merci pour ce moment

Le livre de Valérie Trierweiler Merci pour ce moment déchaîne les passions, non seulement au sein de la classe politique mais aussi dans la population. Plus d'un Français sur deux (52%) réprouve le choix de l'ex-compagne du Président de la République d'avoir écrit un ouvrage sur leur relation. Pourtant, il est en rupture de stock à peu près partout et en cours de réimpression...

france,françois hollande,valérie trierweilerTant de critiques ont été écrites, tant d'extraits ont été divulgués dans la presse qu'il serait vain de vouloir encore surprendre avec le contenu du livre. Celui-ci a pourtant quelque chose de particulier qui le place à l'écart de tout autre ouvrage politique: une authenticité inégalée, et probablement inégalable.

Valérie Trierweiler n'a rien d'une oie blanche. Journaliste, elle sait écrire. Quarante-neuf ans, mère de  trois enfants, divorcée, elle aura été compagne du président longtemps avant qu'il ne fasse acte de candidature pour l'élection présidentielle. Les Français la jugent sévèrement, et il y a certainement des raisons de la critiquer (comme d'avoir été en couple avec M. Hollande avant de divorcer par exemple) mais la candeur n'en fait certainement pas partie. Mme Trierweiler montre également par son ouvrage qu'elle n'a jamais cherché ni le pouvoir ni le prestige et qu'elle les abandonne sans regrets.

La plupart des œuvres produites en littérature politique sont le fait de journalistes engagés, d'historiens, de polémistes, plus rarement de philosophes ou d'économistes, jamais celles de proches. Ceux-ci ont pourtant partagé l'intimité de celui ou celles dont ils parlent, côtoyé leur vie pendant l'accession au pouvoir, été témoin de leur comportement privé dans les moments les plus secrets, loin des caméras et des projecteurs - les moments particuliers où la sincérité s'exprime enfin. De ce point de vue, Merci pour ce moment est la plus réaliste photographie qui soit du mandat de François Hollande à la Présidence de la République.

Bien sûr, François Hollande n'en sort pas grandi. Le qualificatif de "sans-dents" à l'égard des pauvres peut passer pour un trait d'esprit maladroit (et guère drôle) mais devient glaçant lorsqu'il se moque de l'humble famille de sa compagne. Tout le monde n'a pas la chance d'être né avec une cuillère en argent dans la bouche, vous dira-t-on ; mais cela fait tache pour le chef de file d'un mouvement soit-disant préoccupé par le bien-être des plus faibles.

En réalité, tout cela n'est que prétexte. Comme la plupart des politiciens professionnels, François Hollande n'a d'autre but que la conquête du pouvoir, pour y goûter et s'y maintenir. Il ne cherche rien d'autre. Tout le reste n'est que moyen ou, à la rigueur, divertissement. L'ambition et un cynisme sans bornes sont les principaux traits qui transparaissent de l'ouvrage de Mme Trierweiler.

Malheureusement, les motivations, le comportement et les manières de M. Hollande n'ont rien d'exceptionnels. Qu'on se souvienne des compte-rendus de réunions du quinquennat précédent dérobés chez Patrick Buisson, conseiller du président Sarkozy, et dévoilés dans la presse! MM. Hollande et Sarkozy n'ont pas le même parcours mais appartiennent visiblement à la même espère - ainsi sans doute que leurs prédécesseurs, dont la réputation a seulement été mieux préservée par une mise au secret plus efficace de leur vie privée.

Il n'aurait peut-être pas souhaité être jugé ainsi mais il faut le reconnaître, François Hollande est effectivement un président normal, c'est-à-dire une crapule à la limite de la psychopathie, un être manipulateur, mythomane, imbu de sa personne, dévoré de cynisme, mais étrangement vulnérable de par son décalage constant avec la réalité.

Sauf peut-être pour une minuscule coterie d'irréductibles un peu naïfs, il est loin le temps où l'on pouvait croire en une quelconque supériorité des élites. Comme le rappelle un célèbre blogueur à propos de l'affaire Thévenoud:

[De] Hollande à Valls, dans les rangs de l’UMP autant que dans ceux du PS et, de façon générale de toutes les autres formations politiques, ces gens ont été choisis pour leur capacité inouïe à bobarder, à contourner la vérité, à utiliser le déni comme bouclier psychologique indéboulonnable. Ils sont arrivés là où ils sont non parce qu’ils ont démontré leur capacité à gérer un pays, mais bien pour avoir été plus féroces, plus méchants, plus industrieux en coulisse, plus machiavéliques, plus fourbes et retors que leurs adversaires. Ils sont là parce qu’ils ont survécu, ce qui fait d’eux non des héros, mais les pires magouilleurs, les pires comploteurs, les traîtres les plus veules. Ceux que nous voyons émerger actuellement sont le résultat d’une sélection cancéreuse et perverse qui aura permis de filtrer et ne conserver que ceux qui sont, justement, prêts à tout pour arriver à leur place, des raclures qui n’hésiteront pas à griller un homme et sa famille pour aboutir à leurs fins.


Voilà ce à quoi mène une classe politique professionnelle, alimentée par de jeunes loups qui usent les sièges des assemblées sans avoir travaillé dans la société civile une seule journée de leur vie.

Mais il reste un petit mystère. Pourquoi François Hollande s'est-il si peu défendu? Pourquoi n'a-t-il pas cherché à interdire le livre en référé? Pourquoi n'attaque-t-il pas son ex-compagne pour diffamation ou autre?

On pourrait penser que le Président n'est plus à ça près avec une cote de popularité reflétant l'exacte crédibilité de sa ligne politique ; mais ce serait mal connaître le loup derrière l'homme. Cela ne colle pas avec un individu sans tabou ni manières et prêt à toutes les compromissions pour conserver le pouvoir. Nous avons la réponse en une petite réplique lâchée par inadvertance par un de ses conseillers:

"Elle a encore tous leurs SMS, elle est inarrêtable."


Auriez-vous cru qu'on pouvait contenir un homme politique, a fortiori un président français, avec des notions comme le respect du droit, la séparation des pouvoirs et que sais-je encore? Non. On le tient sous contrôle avec des SMS compromettants.

Sur la situation de l'individu face au pouvoir en France, cette simple phrase en dit plus long que tout le reste.

08 septembre 2014

De l'indoctrination politique à l'école

Avec un sens du buzz dont ils sont coutumiers, les Jeunes UDC ont lancé en grande pompe un site en ligne visant à dénoncer les professeurs utilisant leurs cours comme une tribune politique, l'objectif affiché étant de mettre un terme à "l'indoctrination".

freie_schulen.jpg

Cris et glapissements dans l'assistance! Il n'en fallait pas davantage pour que les journalistes du Matin - traitant eux-même l'actualité avec une indépendance idéologique à toute épreuve - ne partent en guerre contre le site, d'abord en relatant son existence comme un acte d'accusation, puis en lançant un "débat" orienté aux conclusions choisies en assaisonnant le tout d'un éditorial assassin.

Raphaël Pomey, auteur du premier article indigné, se lance ainsi dans une diatribe échevelée, s'étranglant que les Jeunes UDC présentent le réchauffement climatique comme un mythe et décrivant comme "digne des pires régimes autoritaires" (!) le fait d'envoyer une lettre de protestation aux individus ainsi accusés... L'hyperbole est en solde.

Pour relever le niveau de la presse romande on notera le traitement nettement plus factuel de l'information par le quotidien 20 Minutes, livrant d'ailleurs autant d'exemples édifiants par le biais des commentaires des lecteurs. Il faut dire que le public du journal gratuit, souvent adolescent, est certainement plus souvent au contact de la problématique soulevée.

L'UDC n'a rien contre les professeurs ne serait-ce que parce que certains de ses plus célèbres représentants, comme le Conseiller d'Etat Oskar Freysinger, sont issus de ce milieu. D'ailleurs, loin de réduction délibérément choisie par une certaine presse, les Jeunes UDC se défendent eux-mêmes de vouloir "traquer les profs gauchistes":

Il incombe [aux professeurs d'école] de dispenser des cours aussi neutres que possibles, se concentrant sur la transmission du savoir et la formation d’un esprit critique chez les jeunes. 

Le projet des Jeunes UDC ne remet pas ces valeurs en cause! Les cours de citoyenneté doivent perdurer, les débats politiques en classe également, et les professeurs ne doivent pas avoir peur à tout instant d’être "dénoncé". Ce n’est pas ce que propose la plateforme "écoles libres". 

Cette plateforme s’attaque aux abus manifestes. Les cas relevés concernent des situation inacceptables, telles que des cours d’histoire de la Seconde Guerre Mondiale où l’UDC aurait été assimilée au parti nazi, des manques de bonne foi évidents visant à convaincre des élèves de la véracité d’une idée politique ou encore la présence d’un portait de Lénine en salle de classes. Il s’agit là d’exemples réels qui ne doivent pas continuer: les faire connaître est un moyen certain de les faire cesser.


L'immense majorité des professeurs fait son travail correctement, avec dévouement et en gardant ses opinions politiques pour elle, qu'elles soient de gauche ou de droite. C'est exactement ce qu'on lui demande. Mais cette majorité n'est pas l'unanimité.

J'ai fait ma scolarité en France. Le pire y a côtoyé le meilleur, du brillant professeur de mathématiques "ancienne école" distillant ses cours en blouse blanche à l'enseignante d'histoire-géographie au maoïsme affiché, faisant circuler en classe des photos de propagande chinoise sur le bonheur des travailleurs aux champs sous un régime communiste. Ce ne sont que deux exemples parmi bien d'autres, certains à peine croyables.

Tout cela est bel et bien arrivé, mais il y a fort longtemps et dans un autre pays.

Cependant, je ne peux pas me résoudre à croire que la nature humaine change du tout au tout simplement en traversant une frontière. Pourquoi aurais-je enduré en France tant de classes tenues par des enseignants faillibles alors que l'école suisse serait miraculeusement protégée de ces dérives? Les professeurs helvétiques prêtent-ils serment? Appartiennent-ils à une espèce supérieure, ontologiquement capable de garder ses opinions politiques au vestiaire? Sont-ils au moins surveillés sur cet aspect de leurs cours?

Il est évident que non. Choix des thèmes de dissertation, des œuvres littéraires à étudier, traitement de l'histoire ou de l'actualité... Les possibilités d'une dérive idéologique de l'enseignant sur ses élèves sont légions. Elles sont encore renforcées par l'ascendant qu’exerce un adulte en situation de domination. Il paraît immanquable que ces dérives surviennent, bien qu'elles restent la plupart du temps dans le domaine du tolérable. Mais ce n'est pas toujours le cas et les conséquences peuvent être parfois dramatiques - par exemple, lorsqu'elles affectent directement les notes et donc les perspectives d'avenir d'un élève.

Freie-schulen.ch est une expérience intéressante. Le site constitue une menace vis-à-vis de tous ceux qui confondent pupitre et tribune de part son existence même. Il fait donc œuvre de salut en forçant peut-être certains enseignants à prendre du recul, même si aucune dénonciation n'y est jamais enregistrée.

Les journalistes n'en ont cure: ils se contentent pour la plupart de dénoncer la "chasse aux profs gauchistes". Il n'est pas anodin que la résistance s'organise autour de cette catégorie précise, un joli deux-poids-deux-mesures que relève avec beaucoup de finesse le vice-président des jeunes UDC:

Lorsqu’un enseignant chrétien raconte ses convictions à ses élèves, les réactions négatives ne se font pas attendre. Certains politiciens n’hésitent pas, à ce sujet, à dénoncer les cas publiquement et à se battre pour la neutralité confessionnelle des écoles. Ce combat est aussi visible pour ce qui est de la présence ou non de crucifix dans les écoles. 

Pourquoi donc les mêmes personnes s’indignent-elles quand on s’attaque à la présence d’un portrait de Lénine dans une salle de classe? (...)

 
Et la classe médiatique de s'abîmer dans un silence épais.

Lorsqu'un professeur exprime ses opinions personnelles en classe il y a les dérives inacceptables... Et puis, il y a les autres.

03 septembre 2014

Calcul Terre-à-Terre

"Si tout le monde vivait comme vous..." Qui n'a jamais entendu pareille critique, destinée à culpabiliser le chaland sur son mode de vie? Ce concept a été popularisé et officialisé à l'échelle mondiale par le Club de Rome puis les écologistes à travers l'empreinte carbone - le "poids écologique" que chacun ferait peser sur l'environnement.

L'idée revient à dire que chaque steak que nous mangeons, chaque pneu que nous usons, chaque kilowatt-heure que nous consommons vient forcément de quelque part. En utilisant des indicateurs plus poussés, par exemple la surface agricole nécessaire à la croissance du bœuf à l'origine dudit steak, on peut théoriquement déterminer la quantité de ressources nécessaire au train de vie de chacun.

Autant l'avouer tout de suite, le concept n'a pas le moindre sens académique et encore moins de calculabilité. Comment tenir compte de la qualité des semences, des engrais employés dans la production agricole? Comment évaluer la quantité de pétrole présente dans la croûte terrestre alors que les réserves augmentent continuellement du fait des avancées technologiques? Comment calculer l'empreinte carbone d'une séance de cinéma? Comment évaluer, même, ce que la Terre serait capable ou non de supporter? Il paraîtra évident à tout le monde - sauf aux écologistes et aux membres du Club de Rome naturellement - que la Terre de 2014 permet de subvenir aux besoins de ses milliards d'habitants bien mieux qu'à n'importe quelle époque précédente. Le progrès technologique et l'inventivité humaine font partie des quelques variables laissées de côté.

Qu'importe à nos écologistes de combat. Ils ont devant eux un fantastique outil marketing et n'hésitent pas à s'en servir, grossissant le trait au besoin. Pour obtenir une culpabilisation de masse, on ne va pas faire dans le détail, n'est-ce pas?

Le site du WWF EcoGuru permet donc ainsi à tout-un-chacun de mesurer sa fameuse "empreinte écologique". C'est mignon tout plein avec des arcs-en-ciels et des nuages et une petite Terre heureuse quand il n'y a pas trop d'humains dessus...

Je me livre à l'exercice. Pays, Suisse. Je choisis ensuite calculate your footprint et réponds à une série de 11 questions. Et à la fin, le score final tombe, forcément mauvais:

 wwf,mensonges,écologie
Espèce d'ordure! Alors qu'on n'a qu'une seule Terre!

Je me doute bien que je suis un piètre écologiste - ne serait-ce que parce que j'ai eu l'impudence de faire des enfants. J'essaye tout de même quelques efforts dans la mesure de mes moyens. Mais le papier recyclé, voyez-vous, je ne fais pas vraiment attention. Est-ce tellement important? Les questions sont pour le moins étonnantes, et laissent pour la plupart une certaine marge d'interprétation. C'est de bonne guerre, mais bon, obtenir à partir de cela un score précis au dixième de Terre laisse songeur - comme quelqu'un essayant au billard un coup en trois bandes en se servant, pour viser, des indications de son horoscope.

Mais imaginons un instant que je sois un être écologiquement supérieur comme ceux que nous entendons parfois - d'insupportables donneurs de leçons qui prétendent vivre d'eau claire et de soleil, comme de belles plantes vertes. Se faire passer pour un écologiste parfait est assez facile sur le site du WWF puisque l'ordre des réponses est toujours le même, la meilleure étant en haut. On apprendra ainsi qu'un écologiste parfait:

  • vit dans un "petit appartement" (sauf exception) ;
  • ...Lequel a une excellente isolation ;
  • ...Et se chauffe à l'électricité "verte" ;
  • Mais il utilise "peu" l'électricité par ailleurs ;
  • N'emploie que du papier recyclé ;
  • Ne mange que de la nourriture végétale fraîche et de saison, produite localement, et jamais viande ni poisson ;
  • N'utilise pas ou "très peu" son éventuelle voiture ;
  • N'utilise jamais les transports en commun ;
  • Reste chez lui pour les vacances.

Triste existence. Décidément, l'image de la plante verte n'avait finalement rien d'excessif.

wwf,mensonges,écologiePourtant l'écologiste helvétique parfait (s'il existe) aura tout de même la surprise de constater que son comportement exemplaire lui fait encore une empreinte carbone d'environ 1 Terre, selon le nombre de personnes qu'il torture avec qui il partage son domicile.

Comparé aux "statistiques mondiales" le résultat fait hausser le sourcil. Comment ces diables d'asiatiques peuvent-ils être en moyenne à 0,7, soit quasiment un tiers de Terre en moins, alors que, dit-on, les Japonais osent manger du poisson? Et les Philippins sont-ils donc de si grands consommateurs d'électricité "verte"?

La bizarrerie est rapidement éclaircie en retentant le test selon différentes régions: les résultats sont simplement pondérés par pays.

Si vous êtes un écologiste parfait en Suisse, vous tournerez avec environ une Terre. Mais si vous êtes un écologiste tout aussi parfait aux Etats-Unis, pas de bol, vous aurez tout de même une empreinte de 1,6 planètes. Culpabilité collective, dirons-nous. A l'inverse, le même comportement au Yémen limitera votre empreinte carbone à 0,4 planètes, ce qui laisse de la marge pour quelques excursions en business class à divers Sommets de la Terre.

Évidement, je suppose que peu de Yéménites ont une maison avec une excellente isolation, la chance d'avoir des transports en commun ou même un accès à l'énergie verte - pour les veinards qui parviennent déjà à avoir l'électricité. Mais ce n'est pas un problème pour le WWF et son "calcul d'empreinte": vivons tous comme des Yéménites et la Terre sera sauvée!

D'une certaine façon, il est plus facile d'avoir un comportement écologiquement adéquat lorsque votre environnement vous force à vivre comme un animal. La pauvreté nous ramène à l'état de nature. En termes de protection de l'environnement c'est plutôt démenti par les faits mais le WWF n'en a cure ; il n'hésite pas à forcer cette conclusion en biaisant ses calculs selon la richesse du pays habité. Vivre de façon écologique revient avant tout à vivre dans un pays pauvre. Le comportement individuel n'intervient qu'après.

De cette constatation découle une conséquence pratique: il est beaucoup facile de ruiner un pays que d'éduquer à la cause verte les consciences de toute une population.

Voilà soudainement expliqué le positionnement politique des élus écologistes, et d'un seul coup tout est beaucoup plus clair.