17 novembre 2017

L'optimisation fiscale est un devoir.

Par les temps qui courent, certaines vérités n'ont pas bonne presse - et pour l'optimisation fiscale, ce n'est rien de le dire. Le scandale des Paradise Papers s'étale dans les médias. La masse d'information en question est de belle taille, totalisant 13,5 millions de documents. Cette énième fuite de donnée est donc l'occasion de se livrer à une harangue inouïe contre les techniques d'optimisation fiscale, et de chauffer à blanc l'opinion publique contre les sales riches et puissants qui s'adonnent à de telles pratiques.

Ce déferlement d'accusations caractérisées est surtout une manifestation stupéfiante d'hypocrisie, non seulement de la part des donneurs de leçon habituels, mais même du grand public qui s'adonne sans vergogne à cette nouvelle version contemporaine des deux minutes de haine.

Précisons également que nous parlons ici d'optimisation fiscale, c'est-à-dire de façons certes compliquées mais parfaitement légales pour diminuer ou annuler la facture due aux impôts de tel ou tel pays, et non de fraude fiscale, qui implique l'utilisation de faux documents et qui est lourdement punie par la loi.

Revenons aux Paradise Papers. Citant Wikipédia, les journalistes du Consortium international des journalistes d'investigation (ICIJ pour International Consortium for Investigative Journalism) disposent donc de:

  • 6,8 millions de documents internes, de 1950 à 2016, du cabinet d’avocats Appleby et sa spin-off Estera, présent dans une dizaine de paradis fiscaux. La fuite contient notamment la base de données des clients d'Appleby de 1993 à 2014, où figurent les noms de 120 000 personnes et entreprises, ainsi que des documents sur 25 000 entreprises offshore ;

  • 6,2 millions de documents issus des registres confidentiels des sociétés de dix-neuf paradis fiscaux : Antigua-et-Barbuda, Aruba, Bahamas, Barbade, Bermudes, Dominique, Grenade, îles Caïmans, îles Cook, îles Marshall, Labuan, Liban, Malte, Saint-Christophe-et-Niévès, Sainte-Lucie, Saint-Vincent-et-les-Grenadines, Samoa, Trinité-et-Tobago, Vanuatu ;

  • 566 000 documents internes du cabinet Asiaciti Trust, basé à Singapour.

Les journalistes internationaux s'empressent donc de lâcher en pâture au grand public les noms d'individus célèbres repérés dans les fichiers. Il y a de nombreux ressortissants de chaque pays, mais nous nous contenterons pour les besoins de cet exemple des individus mis en avant par la RTS.

Riches, puissants, et... économes

Les nombreux clients du cabinet Appleby - qui ne constituent pas toutes les richesses du monde mais représentent clairement un bon échantillon - cherchent à réduire la facture à travers les montages financiers les plus divers.

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Apple a ainsi choisi l'île de Jersey pour réduire son taux d'imposition lorsque ses montages en Irlande ont été pointés du doigt il y a trois ans, ont rapporté plusieurs médias. Apple - et d'autres multinationales - a alors jeté son dévolu sur Jersey, dépendance de la Couronne britannique, qui n'impose pas les entreprises. Nike passe quant à lui par les Pays-Bas pour éviter l'impôt. Deux sociétés de l'équipementier américain basées au Pays-Bas concentrent tous les revenus européens de Nike. Il ne paie ainsi que 2% d'impôt sur les bénéfices contre 25% pour la moyenne des entreprises européennes.

Les personnes physiques ne sont pas en reste. Le milliardaire Bernard Arnault aurait eu recours au cabinet Appleby pour son yacht, le Symphony, de 101 mètres de long pour une valeur de plus de 130 millions d'euros. Acquis par le biais d'une société offshore située à Malte, le navire battant pavillon des îles Caïman aurait ainsi bénéficié d'un rabais sur le coût de la TVA.

Même chose pour Lewis Hamilton. Le champion de F1 serait passé par l'île de Man pour économiser 4 millions d'euros de TVA lors de l'achat d'un nouveau jet privé, en jouant d'une disposition européenne donnant aux entreprises la possibilité de déduire la TVA sur leurs achats professionnels.

Parmi tout ce beau linge on remarque aussi la reine d'Angleterre, le réalisateur Jean-Jacques Annaud ou, en Suisse, la présidente des CFF Monika Ribar.

Optimisez, c'est bien naturel

S'il y a bien une chose que les Paradise Papers nous enseignent, c'est qu'il n'existe apparemment pas de niveau de richesse à partir duquel la fiscalité soit considérée comme sans importance. Comment s'en étonner, alors que la plupart des systèmes fiscaux mettent l'accent sur la "progressivité" de l'impôt? Les individus richissimes sont ponctionnés - ou plutôt devraient l'être - avec une extrême vigueur, mais ripostent en utilisant les considérables moyens à leur disposition pour se faire aider des meilleurs experts.

L'échelle est différente mais, ce faisant, les riches et les puissants ne se distinguent pas du moindre quidam qui, lui aussi et à son échelle, fait exactement... La même chose.

Que le premier Suisse qui n'a jamais pris soin de faire le plein du meilleur côté d'une frontière leur jette la première pierre.

Qui renonce délibérément à employer telle ou telle abattement, telle ou telle déduction, telle ou telle niche pour éviter l'impôt? Qui paye plus que le strict minimum prévu par la loi? Personne. Bien sûr, comme dans tout, certains sont plus doués que d'autres ou mieux informés que d'autres lorsqu'il s'agit d'amoindrir la douloureuse ; et les plus combatifs sont probablement ceux pour qui les montants en jeu sont les plus importants, car une utilisation intelligente de la complexité fiscale leur permet d'économiser de véritables fortunes. Cela vaut tant pour les personnes physiques que morales.

Extrapolez à la catégorie des super-riches, rajoutez un vol de données massif qui atterrissent entre les mains des journalistes, et vous obtenez les Paradise Papers.

Le bal des hypocrites

Les nombreux foyers exemptés d'impôt sont sans doute les seuls à pouvoir s'estimer floués, imaginant que l'argent qui échappe à l'impôt leur reviendrait sous une forme ou une autre. C'est évidemment une illusion, puisque l'optimisation fiscale ne fait rien disparaître, mais change seulement la façon dont l'argent circule. Si Lewis Hamilton s'évite de payer 4 millions d'euros de TVA en achetant un jet privé, il ne va probablement pas remplir sa piscine de billets à la place, mais plutôt s'offrir quelques jolies voitures de sport pour se rendre à l'aérodrome, ce qui fera plaisir aux ouvriers qui les fabriquent. Et s'il avait été obligé de payer 4 millions d'euros de TVA en achetant un jet privé, peut-être qu'il ne l'aurait pas acheté du tout, et le gouvernement concerné n'aurait pas reçu un euro de plus.

Nous avons évoqué que tous ceux qui payent des impôts se livrent, à leur niveau, à l'optimisation fiscale. La plupart ne s'en vantent pas. Mais la chose devient particulièrement amusante lorsque ce sont de richissimes individus, donneurs de leçons devant l'éternel, qui se retrouvent piégés dans les Paradise Papers. C'est ainsi le cas de Bono, le chanteur de U2, dont l'engagement constant a failli faire éclater le groupe. Ici, Bono s'est fait prendre la main dans le sac et aurait même enfreint les limites de la légalité:

Selon les "Paradise Papers", le rocker irlandais serait actionnaire d'une entreprise maltaise qui aurait elle-même investi dans un centre commercial en Lituanie, via une holding lituanienne accusée d'avoir recouru à des techniques d'optimisation fiscale illégales.


Bien entendu, Bono clame son innocence dans un communiqué transmis à la BBC et au journal britannique The Guardian - une facilité dont n'ont pu bénéficier tous les gens livrés sans procès à la vindicte populaire. Le chanteur de U2 affirme "qu'il avait obtenu l'assurance de la part des dirigeants de l'entreprise que celle-ci respectait totalement ses obligations fiscales". Auraient-ils enfreint la loi par pure perversité, contre les intérêts honnêtes et respectables du chanteur? Il tient peut-être là le thème d'une chanson de son prochain album...

Les politiciens se font fort de relayer l'indignation populaire attisée par les médias dans des buts électoralistes, mais c'est sans doute la plus grande hypocrisie du dossier, car ils sont à l'origine de la plupart des mécanismes d'optimisation fiscale. Et chacun les utilise pour préserver son pouvoir d'achat.

L'optimisation fiscale est fille de la complexité fiscale, loin de la Flat Tax réelle préconisée par les libéraux. Dans nombre de pays, peu de choses sont plus complexes que la fiscalité - et, partout, cette complexité est le résultat de l'action des politiciens au pouvoir. Quoi qu'ils clament, personne ne veut réellement simplifier le système. La complexité fiscale est le pain et le vin de la carrière des politiciens professionnels, permettant de favoriser les groupes amis, de renvoyer l'ascenseur à des soutiens ou des lobbies ayant favorisé l'élection du candidat, lorsqu'ils n'en profitent pas directement eux-mêmes. On ne sera pas surpris d'apprendre qu'en France les journalistes profitent de généreux abattements.

Les Paradise Papers mettent l'accent sur l'optimisation fiscale transfrontalière mais le principe est le même. Tout le monde prétend lutter contre l'évasion fiscale mais aménage discrètement - même avec des gouvernements de gauche - des zones d'accueil pour les fonds étrangers, comme Jersey, Monaco, les îles Vierges britanniques, le Delaware ou le Luxembourg... Dont le président Jean-Claude Junker devint en 2013 Président de la Commission européenne. Et il y a encore des gens pour croire que l'optimisation fiscale s'arrêtera un jour!

En fin de compte, l'optimisation fiscale est naturelle, répandue, et entretenue même par la classe politique qui prétend lutter contre elle. Il serait bon de libérer les peuples de cette culpabilité inutile, et de mettre les politiciens face à leurs contradictions.

11 novembre 2017

Les Amis de Ramadan

Tariq Ramadan a quelques soucis. Dans la ligne du buzz de #BalanceTonPorc, il semble qu'il ait été dénoncé comme prédateur sexuel par certaines de ses anciennes victimes. Une première. Puis une deuxième. Puis la Tribune de Genève lâche une bombe: alors qu'il enseignait à Genève, le respectable M. Ramadan aurait harcelé et eu des relations sexuelles avec des élèves mineures sous son emprise.

deux poids deux mesures,justice,hypocrisie,islam,médiasSandra* avait 15 ans lorsque le jeune et séduisant Tariq Ramadan s’est rapproché d’elle. Comme d’autres, elle se souvient encore des mots du professeur, qu’elle trouvait bizarres: «Je me sens proche de toi. Tu es mature. Tu es spéciale. Je suis entouré de beaucoup de monde mais je me sens seul.» Comme d’autres, elle a été invitée à rester dans la classe après les cours. Puis elle a accepté de boire des cafés avec lui en dehors de l’école. «J’étais à l’aise et mal à l’aise. La confusion s’était installée dans ma tête. A deux ou trois reprises, nous avons eu des relations intimes. A l’arrière de sa voiture. Il disait que c’était notre secret», confie celle qui n’avait alors pas la majorité sexuelle.(...)

Léa* s’en souvient encore. Elle avait 14 ans lorsqu’il lui a fait des avances durant le trajet. «Il a mis sa main sur ma cuisse en me disant qu’il savait que je pensais à lui le soir avant de m’endormir. Ce qui était faux. C’était de la manipulation. Il disait qu’il pensait à moi mais qu’il était marié. J’étais mal, mais je ne pouvais rien dire. C’était mon prof.» (...)

Cette emprise, Agathe* la ressent encore dans sa chair. «J’ai été abusée et violentée. Je me suis beaucoup efforcée d’oublier, mais tout ressort maintenant avec ces affaires…» La voix déraille. (...)

La trame de l’histoire se répète quelques années plus tard avec Claire*. (...)


Il ne s'agit bien sûr que des victimes recensées lors de l'écriture de l'article. Stéphane Lathion, enseignant, cofondateur du Groupe de recherche sur l’islam en Suisse, ami de Tariq Ramadan jusqu'à ce que le voile sur son idéologie réelle se déchire, confirme: "Non seulement les faits relatés sont choquants, mais ils révèlent en plus le décalage entre son attitude et son discours sur un islam moralisateur, qui prône des relations sexuelles dans le cadre exclusif du mariage."

Heureusement, Tariq Ramadan peut compter sur de nombreux soutiens. Dans la communauté musulmane suisse par exemple, ou auprès de féministes musulmanes (dont on apprend par la même occasion l'existence contradictoire),  ou encore chez son ami Jacques Neyrinck, érigeant en loi divine la présomption d'innocence pour mieux verser dans la théorie du complot:

Il faut donc prendre la présomption d’innocence très au sérieux. Le symétrique du harcèlement sexuel, de la pédophilie ou du viol est la dénonciation calomnieuse de ces fautes lorsqu’elles sont imaginaires, inventées pour les besoins de la cause, c’est-à-dire la destruction de la réputation d’un homme public qui gêne certains. Bien évidemment, en prônant un islam pacifique, réfléchi, positif, Tariq Ramadan embarrasse tous ceux qui essaient, au contraire, de l’identifier au terrorisme, à la violence, au machisme.

L’accusation portée contre lui pourrait donc se résumer à une campagne d’intoxication, visant l’islam à travers sa personne.


Car il va de soi que les victimes de M. Ramadan ne sauraient être que des menteuses sournoises qui cherchent à le faire tomber. On s'amusera par ailleurs à comparer l'amour de la présomption d'innocence prônée par M. Neyrinck lorsque lui-même se charge de faire le portrait des électeurs de l'UDC.

On pourrait sans doute multiplier les exemples, mais la palme de l'excuse la plus invraisemblable revient sans doute au 20 minutes du 9 novembre. Selon le journaliste Jérôme Faas, l'explication est toute simple: "d'anciens élèves du collège disent avoir été au courant des frasques de l'islamologue. Mais c'était une autre époque, la chose était courante, disent-ils." L'aspect de l'âge des victimes n'est même pas abordé.

Le prétexte est proprement génial. La faute de l'époque - le joker pour tous les pédophiles et prédateurs sexuels, la ligne de défense parfaite. "C'était une autre époque, la chose était courante, Monsieur le Juge." Victimes de la mode, en quelque sorte. Un avocat rappelle tout de même que les faits reprochés à l'individu à l'époque auraient été poursuivis d’office, et passibles de cinq ans de prison.

On notera qu'aucun des anciens élèves décrivant cette "époque" n'a été victime du prédicateur des Frères Musulmans. Une élève temporise tout de même, révélant au passage la chape pesante du gauchisme sur la liberté d'expression: "Il dégageait quelque chose de malsain. Il voulait se comporter en guide. Cela choquait certains, qui désiraient qu’on les laisse tranquilles. Mais, dans un collège un peu altermondialiste, ce n’était pas bien vu de le dire." On ne sera pas surpris d'apprendre que

Un doute m'étreint face à la mansuétude politico-médiatique dont bénéficie le BHL de l'islamisme. Aurait-elle eu lieu si Tariq Ramadan avait été, disons, un brillant prédicateur chrétien?

02 novembre 2017

Trump: "complot russe" et coup d'épée dans l'eau

En début de semaine, l'Enquêteur Spécial Mueller livra ses premières inculpations suite à ses investigations autour du fameux "complot russe" - ciblant, comme le répétèrent à l'envi tous les journalistes du monde, "des membres de l'entourage de Donald Trump". Les médias anti-Trump (pardon pour le pléonasme), les mouvements de gauche et les élites bien-pensantes du monde purent sabler le champagne, la Bête allait tomber à son tour, tout n'était plus qu'une question d'heures.

En Europe, les quotidiens rivalisèrent d'inventivité pour trouver des titres matérialisant leurs fantasmes. Sur Dreuz, Jean-Patrick Grumberg réussit à surmonter sa nausée et en énuméra quelques-uns:

Pour Ladepeche.fr, «L’ex-directeur de campagne de Trump [est] inculpé de complot contre les Etats-Unis». La Tribune de Genève, prenant ses désirs pour des réalités, écrit que «L’étau russe se resserre autour de Trump», et Le Monde, jamais le dernier dans la course à la désinformation, affirme que «Trois conseillers de Donald Trump [sont] visés par l’enquête “ russe ”»

RTL va encore plus loin dans le mensonge en affirmant que «plusieurs proches de Donald Trump [sont] poursuivis [dans le dossier] d’ingérences russes».


Mensonge, car les inculpations en question n'ont rien à voir avec une quelconque collusion entre le Président des États-Unis et une puissance étrangère. Une réalité que le principal intéressé rappela avec un tweet tout en subtilité:

usa,donald trump,mensonges

Donald Trump, pas content.

Comment peut-on en être arrivé à deux représentations aussi diamétralement opposées de la réalité? Tout dépend si vous considérez les faits comme à charge et à décharge, ce qui permet de se faire une idée, ou simplement à charge, à l'instar des chasseurs de sorcières des temps anciens.

Robert Mueller, enquêteur partial

usa,donald trump,mensongesPour donner une idée de la qualité de l'enquête se déroulant outre-Atlantique, il faut se rappeler que celle-ci est menée par l'Enquêteur Spécial Robert Mueller, un personnage particulier nommé en mai par le Département de la Justice. Il dispose de pouvoirs étendus pour enquêter sur "tout lien et/ou coordination entre le gouvernement russe et des individus associés à la campagne du Président Donald Trump, et tout élément qui émerge ou puisse émerger de cette enquête" - un ordre de mission aussi vaste que flexible.

Robert Mueller fut choisi parmi plusieurs personnalités parce que son profil semblait le mettre au-dessus de la mêlée, ce qui donnait aux Républicains l'espoir d'éviter les accusations de partialité et aux Démocrates celui de trouver la vérité. Ce n'est malheureusement qu'un mois plus tard que certains médias remontèrent des liens étroits entre M. Mueller et James Comey, le directeur du FBI limogé par Trump pour avoir tant accordé de crédit au faux dossier russe et s'être par ailleurs montré si complaisant avec l'enquête sur le serveur mail d'Hillary Clinton.

Comme le résuma l'animateur radio Mark Levin:

(...) John Legato est un ancien agent infiltré pour le compte du FBI, et il écrit de [James] Comey et [Robert] Mueller que leurs familles ont passé des vacances ensemble, ont eu des pique-niques ensemble, ils ont passé des heures au bureau ensemble, et pris ensemble des cocktails après le boulot. Donc Mueller ne peut pas être impartial ici. Pas lorsqu'il est si proche d'un témoin clé.

En résumé de tout ceci: il n'est pas indépendant.


Des élus protestèrent rapidement que la nomination de Mueller biaisait de fait tout espoir d'impartialité dans son enquête, qu'il était honteux qu'il ait accepté le poste au vu de ses liens personnels, et que l'intégrité réclame qu'il démissionne pour un autre enquêteur réellement neutre. Mais comme ces protestations ne venaient que des rangs républicains, elles n'eurent aucun écho dans les principaux médias.

Manœuvres juridico-politiques

Pour voir sur quoi repose le complot russe à ce stade, il suffit de reprendre l'infographie d'un journaliste de l'AFP reprenant les faits les plus terribles de cette enquête:

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(cliquez pour agrandir)

L'infographie est correctement intitulée - rencontres embarrassantes et justifications tardives. Un peu léger pour faire tomber un président au nom d'un "complot avec l'étranger". À noter également que, comme d'habitude, les faits présentés par le journaliste sont volontairement déformés pour leur donner une ampleur qu'ils n'ont pas. Jeff Sessions, par exemple, ne se cacha guère de ses deux rencontres avec Sergueï Kislyak - et les quelques 25 autres ambassadeurs qu'il rencontrait à travers son poste au Comité des Forces armées. Dans un premier temps, il avait simplement répondu par la négative lorsqu'on lui demanda s'il avait "conspiré avec les Russes".

Pour les autres accusés, Jean-Patrick Grumberg prit là encore la peine de lire les actes d'accusation délivrés par Robert Mueller:

Paul Manafort est inculpé, mais pour des faits qui remontent à 2012, soit 4 ans avant l’élection, et essentiellement pour évasion fiscale.

Rick Gates, un des associés de Paul Manafort, a également été inculpé par Mueller. Le New-York Times, pourtant archi-politisé et archi anti-Trump, indique que l’inculpation concerne le blanchiment d’argent, l’évasion fiscale et du lobbying pour les Russes entre 2006 et 2015 - 10 ans avant l’élection.


Reste George Papadopoulos, totalement inconnu jusqu’à lundi. L'homme a travaillé comme obscur conseiller aux Affaires étrangères – bénévole – pour la campagne Trump. Il semble qu'il ait gonflé son importance, prétendant connaître Vladimir Poutine lui-même, vraisemblablement pour alimenter son arrivisme. S'il est possible qu'il ait tenté de conspirer avec la Russie, il n'a même pas été inculpé pour cela. Parce que l'équipe Trump n'a pas mordu à l'hameçon!

George Papadopoulos plaidera pourtant coupable d'avoir menti au FBI... Pour s'être trompé sur la date où il a rencontré un professeur russe à Londres. "Grosse affaire!" commente Jean-Patrick Grumberg...

Paul Manafort est sans doute le plus gros poisson dans les filets, mais la pêche est maigre. Aucun individu n'a été arrêté pour des faits liés à la campagne présidentielle de Trump. Plus étonnant encore, Paul Manafort faisait l'objet d'une enquête du FBI depuis 2009 et, alors qu'il était sur écoute, l'Administration Obama le laissa sans autre rejoindre l'équipe de Donald Trump pour mener sa campagne électorale - une démarche qui soulève de graves interrogations sur qui était réellement espionné au bout du compte.

Paul Manafort a donc été inculpé et pas moins de douze chefs d'accusation ont été retenus contre lui - dont ceux de complot contre les États-Unis, blanchiment, fausses déclarations et non déclarations de comptes détenus à l'étranger. À l'aide de fuites soigneusement organisées dans la presse, M. Manafort a donc eu le privilège d'être arrêté chez lui, sous l’œil avide des caméras. Mais tant Paul Manafort que Rick Gates ont plaidé non coupable.

Après avoir épluché quasiment sans limite le passé et le contexte des centaines de personnes impliquées dans une des plus folles campagnes électorales de l'histoire, les prises sont dérisoires. Mais elles existent. On peut s'attendre à ce que Robert Mueller exerce une pression maximale sur les prisonniers, avant de faire miroiter la possibilité d'un pardon en échange de secrets croustillants contre Donald Trump. Nous verrons dans quelques temps la qualité des aveux extorqués de cette façon.

Pendant ce temps-là, du côté d'Hillary...

Un tour d'horizon des démêlés politico-judiciaires visant le Président Trump ne saurait être complet sans évoquer, en parallèle, les affaires qui remontent jour après jour sur sa concurrente malheureuse Hillary Clinton. Des affaires dont on attend en vain qu'elles soient décemment couvertes par les principaux médias, en particulier de ce côté de l'Atlantique.

  • Le Washington Post révéla récemment que Hillary Clinton, par le biais de la Fondation Clinton, et le Comité du parti démocrate avaient conjointement payé pour les recherches menant à la fabrication du dossier russe.

  • Un an après avoir invité Vladimir Poutine à un événement organisé par la Fondation Clinton, elle approuva la vente de 20% de la capacité de production américaine d'uranium à la Russie", note le Conservative Review.

  • "Peu après cela, des donneurs liés à la compagnie vendue aux Russes contribua à hauteur de 145 millions de dollars en donation à la Fondation Clinton."

  • Par ailleurs, on apprend que M. Comey, ex-directeur du FBI précédemment évoqué, rédigea la lettre exonérant Mme Clinton de toute poursuite dans l'affaire de son serveur mail privé, plusieurs mois avant l'interrogation de pas moins de 17 témoins-clé, et avant même que certains ne se voient offrir une immunité en échange de leur témoignage. À noter que cette nouvelle contredit des déclarations sous serment de M. Comey lui-même quant à la date de la décision de ne pas poursuivre Mme Clinton.

Mais bon, pas de quoi justifier un Enquêteur Spécial, ni même une simple enquête normale, apparemment. Ni quelques articles dans vos quotidiens préférés.

29 octobre 2017

L'espoir venu d'Arabie Saoudite

Une fois n'est pas coutume, des nouvelles encourageantes nous proviennent d'Arabie Saoudite, où le Prince héritier Mohammed ben Salmane déclara cette semaine le souhait de retourner à un islam modéré - ainsi que la volonté de "détruire l'extrémisme".

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L'annonce eut lieu devant un parterre de quelques quatre mille investisseurs et journalistes étrangers réunis à Ryad pour une conférence économique internationale, le Future Investment Initiative. Le prince fit état de sa vision d'une Arabie Saoudite post-pétrolière où la prospérité du royaume viendrait désormais de la haute-technologie, du capitalisme et du tourisme. Ces visions se concrétiseraient à travers la construction d'une méga-cité écologique et robotique à 500 milliards de dollars située au bout d'un pont reliant l'Arabie Saoudite au Sinaï égyptien par-dessus la Mer Rouge. Le projet s'appellerait NEOM.

Malgré son ampleur, l'ambitieuse vision du prince n'est pas un rêve absurde. Il affirma ainsi que les premiers investissements seraient assumés par le Fonds Souverain Public d'Arabie Saoudite, et attireraient dans les projets des partenaires aussi divers que des sociétés travaillant dans l'énergie renouvelable, la biotechnologie, la robotique et même les spectacles, l'idée étant à terme de proposer des actions de NEOM sur le marché boursier.

Bien sûr, la perspective de faire venir des entreprises sur le sol saoudien est délicate compte tenu de l'interprétation rigoriste de l'islam infligée à la population locale depuis des décennie. La récente autorisation de conduire accordée aux femmes - selon la volonté de Mohammed ben Salmane d'ailleurs - n'est qu'une goutte d'eau de liberté dans un océan d'interdits. Mais le jeune prince de 32 ans semble bien comprendre que le salut économique de son pays passe par la réforme. La réforme de la pratique de l'islam.

Dans un premier temps, NEOM devrait être une enclave sur le sol saoudien, mais non soumise aux règles qui régissent le reste du pays (un peu comme Hong-Kong put fleurir grâce au capitalisme anglo-saxon au lieu de souffrir sous le joug communiste du reste de la Chine.) Mais cette situation sera déjà un casus belli pour le clergé wahhabite, considérant chaque centimètre carré d'Arabie Saoudite comme sacré au nom de l'islam, sans compter l'idée que des Saoudiens puissent y travailler et donc se confronter au mode de vie non-islamique des étrangers.

Pourtant, le prince Mohammed ben Salmane ne semble guère s'en inquiéter. La rupture avec le clergé sera facilitée par le désir d'émancipation de la jeunesse saoudienne et la simple survie économique du royaume. Son choix est totalement assumé et tout à fait clair. Citant La Croix:

« Nous voulons vivre une vie normale. Une vie où notre religion signifie tolérance et bonté », a-t-il répondu à une journaliste devant un parterre d’investisseurs et de journalistes étrangers. « 70 % de la population saoudienne a moins de 30 ans et, franchement, nous n’allons pas passer 30 ans de plus à nous accommoder d’idées extrémistes et nous allons les détruire maintenant et tout de suite ».

« Nous ne ferons que retourner à un islam modéré, tolérant et ouvert sur le monde et toutes les autres religions », a-t-il encore assuré.


Dans un pays où la possession de bibles est interdite, où des bloggeurs sont fouettés, où les femmes sont possédées et surveillées par les hommes, pareilles déclarations semblent tenir de la science-fiction. Mais un prince héritier saoudien n'est pas exactement le premier venu. Le plan n'est pas improvisé, et l'ouverture récente à Médine de l'Institut du Roi Salmane destiné à faire le ménage parmi les "hadith du prophète", ces milliers de paroles ou de gestes prêtés à Mohammed à l'historicité plus que douteuse mais auxquels l’ensemble de la sphère salafiste prête une valeur parfois supérieure au Coran, paraît s'inscrire dans une stratégie d'ensemble.

Bien entendu, rien n'est joué. Remettre en question le lien historique entre la famille royale saoudienne et le clergé wahhabite finançant mosquées et expansion de l'islam dans le reste du monde pourrait être interprétés par certains comme une déclaration de guerre. Les terroristes islamistes saoudiens ne manquent pas. Il pourrait y avoir une nouvelle révolution de palais, changeant encore une fois le prince héritier - un titre attribué à cinq membres différents de la famille du roi Salmane depuis 2012. Le Prince héritier Mohammed ben Salmane pourrait lui-même faire face à quelques défis de légitimité lorsque le vieux roi malade, âgé de 81 ans, finira par s'éteindre. Et le projet NEOM pourrait être un échec économique.

Les inconnues sont donc nombreuses, mais l'avenir de l'Arabie Saoudite semble soudainement beaucoup moins déterminé. Les lignes bougent et le prince héritier fit à plusieurs reprise référence au "virage" pris dans les années 70. Le début de la décennie avait amené une ouverture dans le royaume, avec l'introduction de la télévision et de l'école pour les filles, mais les choses changèrent avec l'assassinat du roi Faisal en 1975 et la prise du pouvoir par les Ayatollahs iraniens en 1979, poussant les deux puissances musulmanes de la région à rivaliser dans l'extrémisme.

Pour tous les islamistes, la déclaration du prince est une bien mauvaise nouvelle. Le pays gardien des deux plus importants lieux saints de l'islam donne le la en matière de religion. Si les flux financiers du Wahhabisme se tarissent, si même les Saoudiens abandonnent l'extrémisme, les musulmans radicaux les plus épais pourraient eux-mêmes finir par réaliser que leur démarche de conquête du monde est totalement absurde.

23 octobre 2017

#BalanceTonPorc, parole libérée ou lynchage féministe ?

Le hashtag du moment: #BalanceTonPorc, où comment les femmes témoignent soudainement des violences dont elles ont été l'objet - viols, mais aussi des agressions moindres comme des attouchements ou du harcèlement. Et certains se demandent si cela ne va pas trop loin.

pic3a9train06-012.jpgLe hashtag naquit dans le sillage de la dénonciation des innombrables victimes de Harvey Weinstein, un producteur de cinéma américain, dont l'ampleur de la prédation sexuelle fait frémir tant par la durée que par son aspect quasi-systématique, et qui s'en prit également à des actrices françaises.

L'affaire Weinstein est emblématique par la façon dont un individu put en toute quiétude se livrer à de terribles dégradations pendant des années, dans l'impunité de la justice et le silence de ses victimes. Verrons-nous un jour un film sur cette histoire? Il y aurait certainement la matière pour un de ces longs métrages évoquant la difficile quête de la vérité, et le casting est tout trouvé. Mais cela reste une hypothèse improbable, car il faudrait s'attaquer au sérail. Hollywood aime faire la morale, surtout quand elle est de gauche, mais ferme volontiers les yeux sur les agissements des siens. Qu'on se rappelle encore aujourd'hui la façon dont continue de se pâmer le show-business face à un vieux pédophile en cavale.

L'affaire Weinstein est révélatrice non seulement par son ampleur mais surtout qu'il ne s'agit pas d'un cas isolé. Le monde abonde d'individus puissants qui utilisent leur position et leur influence pour une vie de débauche aux dépens de leurs victimes. DSK faisait partie de ce club, mais il y en a d'autres, beaucoup d'autres. Tariq Ramadan. Gilbert Rozon. Ou, apparemment, de nombreux parlementaires français.

Cependant, depuis quelques jours nous assistons à un retour de balancier: Maya Khadra dans Libération, Diane de Bourguesdon dans Causeur, se plaignent de l'ampleur que prend ce qu'elles qualifient de "chasse aux sorcières". Leurs voix portent dans le chœur discordant des protestataires, parce qu'il s'agit de femmes. #BalanceTonPorc serait-il devenu la marque d'un féminisme agressif, d'une régression primitive?

Ce combat mené au nom du progressisme revêt paradoxalement les atours de l’archaïsme le plus profond. Il vient percuter frontalement un édifice judiciaire forgé par près de 3000 ans de civilisation, dont nous sommes les heureux héritiers et dont nous reconnaissons l’éminence dans notre modèle occidental de société. Et il se trouve que, de manière fort justifiée, nous avons élaboré des lois qui définissent précisément ce que sont le harcèlement sexuel d’une part, le viol d’autre part, qui donnent tous deux lieu à la condamnation du coupable. Avec #BalanceTonPorc, c’est comme si nous faisions table rase de notre société civilisée pour renouer avec une époque ancestrale où le droit n’existait pas et où le sacrifice expiatoire offrait l’unique voie pour endiguer la violence, comme l’a expliqué René Girard.


René Girard n'est malheureusement plus disponible pour une explication de texte. Les arguments avancés restent valides: évidemment, #BalanceTonPorc est une riposte simpliste, primaire, fait fi de la présomption d'innocence. Les risques de dérapage sont grands, et les procès pour dénonciation calomnieuse ne manquent pas de suivre. Mais ce n'est pas une raison pour renoncer à tenter - maladroitement - d'étaler une réalité bien glauque, dans l'espoir ténu que le feu des projecteurs la détruise.

Tous les hommes ne sont pas des porcs mais parmi les hommes les porcs sont nombreux. Trop nombreux. De toutes ethnies et religions - certaines encourageant vivement les comportements que nos civilisations tentent péniblement de bannir depuis, si ce n'est des siècles, au moins des décennies - ils voient les femmes comme des proies et essaient de les enfermer dans ce rôle avec les armes que la nature et la société leur donnent: l'influence, la richesse, le pouvoir, et la force physique. Pour eux, le contact n'est jamais déplacé, le silence vaut l'assentiment et le refus est une invitation à insister lourdement.

Il y a aussi, mais c'est sans doute plus rare, des femmes avec le même comportement à l'égard des hommes. Des femmes à la sensibilité à fleur de peau qui prennent le moindre compliment comme une odieuse atteinte sexiste. Des femmes qui aiment se faire traiter ainsi. Mais je reste persuadé que ces catégories sont minoritaires au sein de la gent féminine. Hors des fantasmes mis sur écran par les hommes, bien peu de femmes redemandent du harcèlement de rue ou de se faire peloter dans les transports publics.

#BalanceTonPorc est un acte revendicatif assumé, maladroit, authentiquement populaire, et dans la plupart des cas, probablement sincère. Lorsque l'affaire Weinstein a éclaté, quelque chose a frappé l'opinion publique alors que les révélations s'enchaînaient: le nombre ahurissant de victimes. Bien des femmes réagirent à l'époque avec lâcheté face à des comportements odieux, pour tout un tas de raisons compréhensibles, mais réalisent aujourd'hui que de nombreuses souffrances infligées auraient pu ne pas l'être si elles avaient eu le courage de témoigner plus tôt.

Il est temps que les choses changent. Quant aux hommes qui s'effraient de ne plus pouvoir trouver l'âme sœur à la suite de cette étrange campagne lancée par les réseaux sociaux, il serait peut-être temps qu'ils révisent sérieusement leurs techniques de drague.

18 octobre 2017

Le peuple, cet éternel naïf

Un an après la mise en œuvre de la loi d'application sur le Renvoi des Criminels étrangers, les premières statistiques sont sous toit. Elles confirment qu'absolument aucun serrage de vis n'a lieu vis-à-vis des criminels étrangers, et n'aura jamais lieu.

La thématique du Renvoi des Criminels étrangers est un combat important du peuple suisse pour préserver sa sécurité. Elle a été abondamment abordée dans ce blog. On pourrait ouvrir les feux avec la première initiative sur le sujet en 2010 et les éteindre avec la conclusion du refus par le peuple de la deuxième initiative, dite "de mise en œuvre", en février 2016. Aujourd'hui, nous en voyons l'épilogue.

udc-pour-plus-de-secu.jpgDe nombreuses pages ont été écrites sur le sujet. Dès le début de ce long processus législatif, les élites du pays firent feu de tout bois pour enterrer ce thème par tous les moyens. Au-delà du réflexe basique cherchant à empêcher une victoire dans les urnes d'un texte porté par l'UDC, le renvoi des criminels étrangers cristallisa sur lui pratiquement tous ce que la classe dirigeante abhorrait.

Le renvoi des criminels étrangers impliquait une justice forte et suivie d'effets, et contrevenait donc à la doctrine de bienveillance mâtinée de rousseauisme et de permissivité post-soixante-huitarde de la justice actuelle. Il impliquait une automaticité du renvoi, et empiétait donc sur le rôle jupitérien tant apprécié des magistrats. Il impliquait des procédures de reconduction à la frontière, donc des frontières et des renvois. Il impliquait une politique souveraine, donc faisait un pied-de-nez à Bruxelles et son bras armé judiciaire de la CEDH. Il impliquait une période d'interdiction du territoire, donc un corps de police capable d'appliquer cette interdiction, et les centres de détention afférents.

Par quelque bout qu'on le prenne, le Renvoi des Criminels étrangers sapait les fondations même de la Suisse diluée dans l'UE que les élites bâtissaient sans relâche depuis 1992. Il était une sorte d'antimatière législative. Il fallait qu'il échoue, et il échouerait.

Aujourd'hui, il a échoué. Les chiffres le confirment.

Depuis le 1er octobre 2016, environ 450 décisions de renvoi ont été prononcées dans le cadre de la loi, aboutissant à environ 400 expulsions effectives. Étendu aux cantons manquants, le journal estime ce chiffre entre 500 et 800 pour toute la Suisse, comparable donc aux années précédentes.


Bien entendu, les journalistes cherchent des "explications". On nous parle d'une diminution des cambriolages par exemple - comme si quelques pourcents de différence allaient changer quelque chose dans des chiffres qui pêchent par un facteur de 5. On admet à demi-mot que les exceptions sont plus ou moins la norme, pour des raisons de proportionnalité - un terme que les futures victimes de récidivistes auront pleinement le loisir d'apprécier. Mais surtout même des journalistes de la Sonntags Zeitung l'admettent, "le chiffre de 4'000 [renvois annuels] émis par l’Office fédéral de la statistique pendant la campagne était largement exagéré."

24Heures explique quant à lui que "la forte hausse des renvois" n'a pas eu lieu. Bref, chacun feint l'étonnement avec un art consommé de l'hypocrisie, alors que cette dilution totale de l'initiative était l'objectif de départ.

Rappelons-nous: à l'initiative du renvoi des criminels étrangers succéda un "groupe de travail" élaboré par Simonetta Sommaruga, et noyauté par des adversaires de l'initiative - groupe de travail qui n'accoucha de rien d'autre qu'une variante du contre-projet refusé par le peuple en 2010. À la suite de quoi l'UDC se retrouva contrainte de repartir devant le peuple avec une nouvelle initiative, mal ficelée (le texte n'ayant pas été écrit pour être déposé comme tel) et contre laquelle l'ensemble de la classe politique, les médias et de pseudos-mouvements de la société civile montés de toute pièce se mobilisèrent. Les perdants de 2010 avaient l'occasion de rejouer le match. Ils tenaient leur revanche, et gagnèrent. Mais leur victoire est aussi la défaite de la sécurité.

Le projet de loi du "groupe de travail" - l'opposition parlementaire à l'UDC, sous l'égide bienveillante de Mme Sommaruga - constitue donc l'application de fait de l'initiative pour le Renvoi des Criminels étrangers. Cette loi n'a, à dessein, aucun effet. Il faut être fou, hypocrite ou d'une naïveté sans limite pour s'en étonner.

Rappelons-nous de la campagne de 2016: l'UDC clamait que seule l'initiative de mise en œuvre - impliquant une liste de délits clairement définis et l'automaticité du renvoi - pourrait juguler la masse de criminalité envahissant le pays depuis la libre-circulation. À cette interprétation s'opposait celle de l'establishment affirmant que le contre-projet-bis du Parlement entraînerait 4'000 renvois par an, ce qui serait bien suffisant. Lors de cette campagne, Jean-Luc Addor, conseiller national UDC, eut ces paroles prophétiques:

En été 2015, le Parlement fédéral a voté une loi qui réintroduit en substance une clause de soi-disant « rigueur » (en réalité, une clause de protection des étrangers criminels) qui, à côté d’autres éléments, au lieu de permettre l’expulsion d’un peu plus de 10’000 étrangers condamnés par les tribunaux suisses (comme le demande l’UDC), réduira ce nombre à moins de 4'000 ; et encore, ce dernier chiffre pourrait être encore plus bas si, comme on a tout lieu de le craindre, les tribunaux transforment ce qu’on présente au bon peuple comme un régime d’exception en règle protégeant les criminels au détriment des victimes et de la sécurité publique.


Et c'est exactement ce qui s'est passé. Sauf qu'au lieu de 4'000, il n'y a en fait rien de discernable.

Mais, s'il était possible de sentir le moindre frémissement dans la gestion des renvois, l'étincelle de chaleur serait encore rapidement étouffée par un nouvel extincteur. Citant 24Heures:

[Il semblerait que] les juges usent volontiers de la clause d’exception: celle-ci consiste à suspendre une expulsion automatique si le délit est jugé trop mineur pour une telle sentence, ou en fonction de la situation du condamné – par exemple s’il est né en Suisse. (...) La Cour suprême de Zurich a quant à elle décidé la semaine passée de ne pas expulser un Allemand coupable d’un passage à tabac pour un autre motif, plus surprenant: les juges ont estimé que son expulsion contreviendrait à l’accord sur la libre circulation des personnes.

 
La libre-circulation des criminels. Nous y sommes. Officiellement.

Il paraît qu'à une époque la Suisse était un pays libre et indépendant ; il semble qu'aujourd'hui, il ne le soit plus que dans les bornes que les dirigeants accordent à un peuple trop crédule pour se réveiller. Alors, chacun se calfeutre chez lui le soir, les femmes hésitent à se promener en ville la nuit et les affaires des sociétés de surveillance sont florissantes.

Les Suisses adaptent leur mode de vie, mais, politiquement, n'apprennent pas de leurs erreurs.