28 mai 2016

France: le bras de fer fatal

Difficile semaine pour nos voisins français. Aux jours de manifestations et d'émeutes saccageant les centres-villes succédèrent les blocages stratégiques de l'approvisionnement et les queues à la pompe. Tout cela parce qu'il ne serait pas assez "républicain", n'est-ce-pas, de simplement demander un référendum au bas peuple...

france,syndicats,françois hollande,droit du travail,réforme

Au cœur du débat, la Loi El Khomri, une tentative tardive, maladroite et rapidement dévoyée de réformer le droit du travail français et sa complexité kafkaïenne. L'épopée de ce texte de loi aura eu le mérite de briser les dernières illusions quant à la viabilité du socialisme de gouvernement.

François Hollande décida de mener une ultime réforme pour finir son quinquennat raté sur une note positive. Il souhaitait passer pour un réformateur responsable non seulement auprès de ses supérieurs de l'Union Européenne, mais aussi aux yeux des électeurs centristes, gages de son accession au second tour des présidentielles de 2017. Dans son style inimitable, il se prit magistralement les pieds dans le tapis, réussissant le tour de force de force de se mettre un pays entier à dos à un an du vote pour sa réélection.

Les Français purent à l'occasion découvrir le dirigisme éhonté de leur exécutif: droit dans ses bottes de la Ve République, il lança un projet de loi que l'Assemblée nationale n'avait plus qu'à valider, musela sa propre majorité avec le fameux article 49-3 de la Constitution et tenta d'interdire les manifestations. Les frondeurs socialistes firent autant de bruit que possible mais, pas fous, échouèrent comme par hasard à deux voix près à lancer une motion de censure pour renverser le gouvernement.

Le texte poursuit donc son petit bonhomme de chemin. Les règles sont parfaitement respectées dans la forme, mais sur le fond, on est aussi éloigné que possible d'un processus démocratique sain: absence de concertation préalable des acteurs dans l'avant-projet, court-circuit des instances législatives établies, coups de menton et menaces alors que le pays vire à l'émeute puis au blocage complet - le tout alors que la France est sous état d'urgence depuis les attentats terroristes de fin 2015, ce qui en dit long sur l'état de délitement de l'autorité.

L'opposition syndicale s'arc-boute ; elle estime qu'il en va de son avenir. Malgré les divers affaiblissements du texte, l'article 2 subsiste, ouvrant le champ à des accords d'entreprise prioritaires vis-à-vis des accords de branche âprement négociés par les centrales. Même si la CFDT, FO et la CGT divergent sur la portée de cet article, il reste largement dans la gorge des organisations syndicales. La CGT est d'autant plus en fer de lance sur la Loi El Khomri qu'elle joue gros, craignant de perdre sa place de premier syndicat français lors des élections syndicales de 2017.

france,syndicats,françois hollande,droit du travail,réformeLes deux camps rivalisent de jusqu'au-boutisme. François Hollande et Manuel Valls, emportés par le Verbe, annoncent désormais que "tout retour en arrière est impossible". Ils ont pour eux la gendarmerie, les CRS, les médias, ce qu'il reste des leviers du pouvoir... Mais aussi des couacs en interne et la peur de la rue. L'union sacrée se lézarde. En face, la CGT, entraînée depuis ses origines communistes à saboter le pays pour le faire tomber comme un fruit mûr entre les mains de l'Armée Rouge, paralyse les centres névralgiques de la France comme elle sait si bien le faire: dépôts pétroliers, énergie, transports, tout y passe, au risque de perdre le soutien des Français opposés à la Loi travail. Quelle ironie de voir la CGT réduite à agiter le spectre du Grand Soir contre une réforme portée par un gouvernement socialiste!

En temps normal, le gouvernement aurait parié sur un vote rapide du texte et un pourrissement des mouvements d'opposition avec le retour des beaux jours et les vacances d'été - le seul calendrier permettant à François Hollande de se ménager un bref répit avant son unique objectif, la campagne des présidentielles de 2017. Malheureusement, le timing s'avère désastreux. Non seulement l'opposition est plus déterminée que prévu, mais l'Euro 2016 débute en juin et mettra encore davantage la France sous le feu des projecteurs internationaux. De quoi marquer durablement l'image du pays à l'étranger.

Le cauchemar risque d'être total: un Euro 2016 gâché par des grèves et des manifestations, des actions de guérilla de la CGT pour paralyser les transports en commun, les retransmissions ou l'approvisionnement en électricité des rencontres sportives... Le tout dans une France en plein état d'urgence et sous plan Vigipirate alors que la menace terroriste plane.

L'image de la France souffre et promet de souffrir encore. La gauche n'a pas l'habitude de négocier ; elle préfère manier l'anathème et la violence. Les approches binaires du ça passe ou ça casse ont malheureusement leurs limites. Lorsque le dialogue laisse sa place à la confrontation, lorsque chaque camp passe en revue ses troupes plutôt que ses arguments, lorsque tout se ramène à un simple bras de fer, à la fin de la journée, il reste un perdant sur le carreau.

François Hollande et Manuel Valls jouent leur destin politique ; la CGT joue sa survie. Avec ces enchères stratosphériques, la sanction devient insurmontable. Il n'est plus possible de reculer. On peut donc s'attendre à ce que les troubles débordent sur l'Euro, et à ce que l'arrivée des mois d'été ne suffise pas à éteindre l'incendie.

La lutte contre la Loi El Khomri sera un combat de longue haleine qui pourrait perdurer, comme une douleur lancinante qu'aucun remède ne parvient à calmer, jusqu'aux élections présidentielles de 2017, emportant pour de bon les dernières chances de M. Hollande d'accéder au second tour.

24 mai 2016

La politique de l'Autriche

Le soulagement était palpable au sein des médias, hier en fin d'après-midi, lors de l'annonce des résultats officiels définitifs: Alexander Van der Bellen a finalement été élu Président de la République d'Autriche devant Norbert Hofer du Parti de la Liberté (FPÖ).

A l'issue du dépouillement de 100% des bulletins comptabilités dans les urnes, le candidat du FPÖ était en tête avec 51,9% des voix contre 48,1% pour Alexander Van der Bellen, officiellement soutenu par les écologistes. Le dépouillement des votes par correspondance concernant 14% des suffrages aura fait la différence. Au final, M. Van der Bellen l'emporte avec 50,2% et une avance de 31'026 voix.

autriche,fpö,norbert hofer,alexander van der bellen,électionsAu lieu du putatif extrémiste du FPÖ, l'Autriche se retrouve avec pour président un si grand démocrate qu'il déclara que jamais il ne nommerait un Chancelier fédéral du FPÖ "même si ce parti devait gagner les élections".

La résistance du système est étonnante. Tout était en place pour une nouvelle alternance. L'avance du candidat vainqueur du premier tour semblait difficile à rattraper, même si, on s'en doute, l'establishment prit immédiatement des mesures pour se maintenir. Exit l'impopulaire chancelier SPÖ Werner Faymann, qui abandonna son poste une semaine avant le scrutin. Restriction immédiate du droit d'asile (sur le papier en tout cas), là aussi entre les deux tours de l'élection présidentielle. Les deux grands partis au pouvoir poussèrent le vice jusqu'à soutenir Alexander Van der Bellen en transmettant les consignes de vote en toute discrétion, afin que leur impopularité ne nuise pas au dernier poulain en lice.

Les médias furent prompts à pointer du doigt une Autriche coupée en deux: d'un côté les riches, éduqués, urbains, votant en faveur d'un candidat pro-européen dans la continuité ; de l'autre, les pauvres, les ignorants, les ouvriers, les campagnards, en faveur de la rupture. Le trait est grossier. On voudrait faire passer les partisans du Parti de la Liberté pour une sorte de lumpenprolétariat qu'on ne s'y prendrait pas autrement - et ce, de la part même de ces élites soi-disant pétries d'humanisme à l'égard des plus pauvres.

La rupture perçue était-elle vraiment du côté de Norbert Hofer et du Parti de la Liberté? Ne se trouverait-elle pas plutôt dans la politique actuelle d'accueil de hordes de réfugiés qui changent rapidement la structure démographique et culturelle de l'Autriche? Derrière les étiquettes, des explications apparaissent et sont conformes avec cette analyse:

L'Autriche perd de la compétitivité sur ses produits industriels, le chômage progresse, il est à un niveau record dans son calcul national.

Chauffés à blanc par le discours de la FPÖ, les ouvriers autrichiens s'inquiètent de la concurrence à bas coûts des migrants, ils ne voient plus de moyen d'amélioration de leur situation. Ils craignent une déchéance et voient dans l'option nationaliste le seul moyen d'éviter cette déchéance.


D'autres populations en Europe fourbissent le même raisonnement. Les couches les plus vulnérables sont les premières victimes de la situation européenne actuelle. Working poors déjà assommés par les taxes et le coût de la vie, ils se retrouvent en concurrence avec des migrants que le patronat veut "intégrer" au marché du travail (à travers de coûteuses formations payées par eux et auxquelles ils n'ont pas accès) et doivent subventionner le reste, une grande masse d'immigrés économiques illégaux impossibles à employer à quoi que ce soit de productif et qui vivront aux crochets de la social-démocratie autrichienne, probablement jusqu'à ce qu'elle s'effondre.

En ville et en particulier à Vienne, ancienne capitale de l'empire, fonctionnaires, coupés du réel ou profitant carrément de la crise, recevant des salaires suffisamment élevés pour voir venir pendant encore quelques temps, épargnés par les centres d'accueil de migrants qu'on installe loin de leurs quartiers, les électeurs d'Alexander Van der Bellen ne font certainement pas preuve d'optimisme mais souhaitent avant tout la continuité. Le changement les effraie parce qu'ils auraient, pensent-ils, trop à perdre.

Alexander Van der Bellen l'a emporté... Sur le papier. La carte du scrutin montre réellement ce qu'il en est:

austria_final_breakdown.jpg

Les zones en bleu sont celles du perdant. Celles où le FPÖ finit en tête, malgré la pression internationale, médiatique, politique, enjoignant à ne pas élire M. Hofer. La participation était en hausse au second tour: le score du candidat de la droite conservatrice montre qu'il a recruté bien au-delà de son camp. Rarement défaite aura eu pareil goût de victoire.

Le candidat de la gauche a également élargi sa base électorale - mais dans une toute autre direction. Un flyer de campagne fait le buzz sur internet et montre jusqu'où les partisans du statu-quo sont prêts à aller pour conserver le pouvoir:

van_der_bellen_turc.jpg
Imprimé électoral rédigé en turc enjoignant à voter pour M. Van der Bellen

La libanisation de l'Europe s'accélère et les électeurs seraient bien inspirés de se demander pour quel peuple travaille leurs candidats.

21 mai 2016

Un bébé OGM, vraiment?

Il est beau, joufflu, l'air étonné, et ne pousse ni dans les choux ni dans les roses mais sur les surfaces d'affichage: c'est le bébé-OGM, emballé dans son épi de maïs transgénique.

bebe-maïs-ogm.jpgL'image portée par un comité inter-parti est indéniablement efficace, mais parfaitement mensongère. La révision du diagnostic préimplantatoire (DPI) tel qu'il est prévu n'ouvre absolument pas la porte à une modification du génome humain.

Contre quoi s'élèvent donc les adversaires de la révision de la loi?

Il y a un an, le peuple suisse adoptait par 61,9% des voix une modification constitutionnelle permettant le diagnostic préimplantatoire. Le diagnostic préimplantatoire, comme son nom l'indique, vise à sélectionner les embryons implantés dans l'utérus de leur mère. Le but est simplement d'épargner aux uns et aux autres le traumatisme d'un avortement s'il s'avère que l'enfant est porteur de malformations génétiques. En un mot, et autant que le permet la science dans le contexte d'une procréation médicalement assistée, mieux vaut sélectionner des bébés sains que des bébés mal-formés.

Le processus, impliquant la congélation ou la destruction d'embryons surnuméraires, sembla inadmissible aux yeux d'une partie des milieux religieux. Ils combattirent le diagnostic préimplantatoire dès son inscription dans la Constitution. Le lendemain de leur défaite devant le peuple, ils annoncèrent qu'ils lanceraient un référendum lorsque la modification constitutionnelle serait traduite en loi.

Un an plus tard, c'est chose faite. Ils ont été rejoints pour l'occasion par une coalition plus vaste. Un comité d'élus allant de l'UDC au PS s'associe désormais à cette opposition. Quelles sont leurs raisons?

  • Une interprétation "large" de l'article constitutionnel. Là où les discussions préliminaires envisageaient l'utilisation de cette technique seulement pour des risques de maladies génétiques graves comme la mucovicidose, la loi la rend possible pour pratiquement tous les couples qui auraient recours à la procréation médicalement assistée.
  • La destruction des embryons sur-numéraires qui ne seront pas implantés. La modification de la loi autorise jusqu'à douze embryons là où la loi actuelle n'en prévoit que trois.
  • Enfin, ils s'insurgent contre un risque "d'eugénisme", lié notamment à l'élimination d'un embryon viable mais porteur d'une maladie génétique comme la trisomie 21.

Ces arguments sont valides, mais s'opposent à un autre aspect éthique tout aussi fondamental, le droit de chacun de disposer de ses méthodes de procréation. Tous les couples ayant accès à la procréation médicalement assistée n'utiliseront pas l'entier des moyens que permet la loi, mais ces choix leur appartiennent.

Certains seront choqués de la destruction d'embryons fécondés in-vitro, considérant qu'un amas d'une douzaine de cellules humaines est un être en devenir. Pour ma part, je trouve l'argument spécieux. La graine n'est pas l'arbre. Ici, elle l'est d'autant moins qu'elle n'existe que dans une éprouvette, loin du terreau fertile et naturel d'un utérus humain.

Dans la vie réelle, hors du laboratoire, chaque année, des millions d'ovocytes fécondés n'arrivent pas à terme et disparaissent sans laisser de trace - parfois sans même que la mère ne s'en rende compte. Personne n'aurait l'idée saugrenue d'en fait un scandale.

L'indignation contre les méthodes disponibles reste de toute façon symbolique: les couples suisses disposent déjà de la possibilité de voyager en Belgique ou aux Pays-Bas pour en profiter. Bonne chance pour l'empêcher - sauf à considérer que seuls les plus pauvres, ceux qui n'ont pas les moyens de voyager, doivent subir les contraintes de la loi. Une éthique humaniste mérite-t-elle encore son nom lorsqu'elle est à deux vitesses?

Dernier point, l'inévitable accusation "d'eugénisme", le Point Godwin de tout débat sur la procréation. L'odieuse sélection des êtres. Comme si choisir son partenaire de reproduction n'était pas, déjà, une sélection des êtres. Comme si choisir un mode de contraception n'était pas, déjà, une sélection des êtres. Comme si toutes les possibilités d'avortement offertes par la loi, y compris pour des fœtus parfaitement sains, n'étaient pas, déjà, une sélection des êtres. Quelle hypocrisie!

Sur ce dernier sujet, les adversaires de la loi sont rejoints par des milieux de défense des handicapés. Ont-ils peur de manquer de travail? Sommes-nous tombés si bas que nous percevions désormais une possible diminution du nombre de handicapés comme quelque chose de négatif?

Que ces gens se rassurent, puisqu'ils s'en inquiètent, il restera bien des enfants handicapés de naissance. Entre les diagnostics erronés, les refus d'analyse, les refus d'avortement en cas de maladie génétique, l'immigration depuis des pays où pareilles techniques relèvent de la science-fiction, les accidents, les effets secondaires de médicaments, les maladies et la simple ignorance, de nombreux bébés naîtront encore avec de lourds handicaps obligeant leurs parents et la société à les prendre en charge toute leur vie. Chouette alors!

Les peurs des adversaires du texte relèvent parfois carrément du fantasme: "Nous ne voulons pas d'enfants améliorés génétiquement", déclare par exemple la conseillère nationale Christine Häsler (Verts/BE), là où il est simplement question de choisir un embryon sain pour obtenir un bébé en bonne santé... Aussi consternante soit la déclaration de la politicienne, il ne faut pas blâmer les adversaires du diagnostic préimplantatoire: chacun a parfaitement le droit de cultiver des peurs irrationnelles. Mais de là à les imposer aux autres, non.

Personne n'en voudra à Mme Häsler de ne pas recourir au diagnostic préimplantatoire, si d'aventure elle souhaitait un enfant à l'aide de procréation médicalement assistée. C'est un choix personnel, intime. Et c'est parce que c'est un choix personnel et intime qu'il faut laisser à chacun le maximum de liberté en soutenant la révision de la loi.

18 mai 2016

Cette sympathique Initiative sur le Service Public

L'initiative populaire "En faveur du service public" lancée par divers magazines de consommateurs romands et alémaniques réussit le tour de force de faire l'unanimité contre elle. Pas un seul parti ne la soutient! Seules quelques sections cantonales laissent la liberté de vote à leurs membres, et c'est à peu près tout.

servicepublic-logo-fr.jpg

Il faut se lever tôt pour voir UDC et PS main dans la main sur un objet soumis au vote. Pareille opposition de la classe politique toute entière aurait tôt fait de renvoyer les initiants à leurs magazines, mais voilà, second paradoxe, les sondages lui sont pour l'instant tout à fait favorables! S'il fallait une illustration de la puissance de la société civile en Suisse, nous l'avons ; et s'il fallait une preuve de la non-représentativité de cette société civile au sein de la classe politique, nous l'avons également.

Bien sûr, l'issue du 5 juin reste incertaine. Les initiatives passent rarement la rampe et, même si l'idée est plaisante, on ne peut pas compter pour rien l'effet sur l'électorat d'une alliance sacrée de tous les partis. La vérité se trouvera une fois de plus au fond des urnes. Malgré tout, ces considérations ne doivent pas faire perdre de vue le vrai problème, la perception par le grand public des services publics helvétiques.

Et si cette initiative était simplement en phase avec le sentiment populaire?

C'était mieux avant, forcément

Le quotidien 24Heures pose précisément le doigt sur ce problème - en tout cas, qui apparaît comme tel pour les états-majors politiques: quand l'idéal devient désamour. Les Suisses seraient en quelque sorte frappés par un désir d'idéal irrationnel lorsqu'ils pensent à leurs services publics. L'irrationalité est en l'espèce toute relative, comme l'admet Claude Béglé, conseiller national PDC et président de la Poste suisse de 2008 à 2010:

"A Berne, on baigne dans les statistiques. On nous dit que nos services publics sont les meilleurs, ce qui est probablement vrai. Ce qu’on oublie, c’est que les gens ne comparent pas l’offre en Suisse avec celle de l’étranger, ils la comparent avec ce qu’ils avaient avant."


Bingo! Aucune comparaison internationale, aussi valide soit-elle, ne pourra dépasser des souvenirs ancrés dans la mémoire collective d'une époque encore récente. Les guichetiers aimables. Les trains à l'heure. Les postiers qui distribuent le courrier plutôt que de s'en débarrasser... Ce monde a disparu, chacun en a bien conscience, mais personne ne sait exactement pourquoi. Ce n'est même pas une question d'économies: la population doit endurer des prestations régulièrement abaissées pour des tarifs toujours plus onéreux!

Profit et autres fâcheries

L'accroissement de "l'efficacité" des services publics s'est fait dans un objectif de rationalisation bien compréhensible, mais aussi, et surtout, de profit. De fait, les entreprises concernées réalisent de jolis bénéfices: 2,45 milliards pour les CFF, 645 millions pour la Poste, 1,3 milliards pour Swisscom en 2015, par exemple. De ces bénéfices, 1,22 milliards reviennent alimenter les caisses fédérales sous forme d'impôt. On peut se réjouir de cette manne. On peut regretter qu'elle soit soutirée à des consommateurs captifs par des tarifs surfaits.

Ce débat ouvre ainsi un front inattendu à gauche, car diminuer la rentabilité des régies publiques reviendrait à priver l’État de quelques juteuses recettes. Voilà comment l'initiative désarçonne le soutien naturel qu'elle aurait dû obtenir de la gauche, une gauche qui, au pied du mur, préfère largement défendre ses fonctionnaires plutôt que la masse amorphe des consommateurs.

N'est pas efficace qui veut. Les top-managers de ces entreprises publiques ou semi-publiques jouent dans un environnement concurrentiel et ont bien compris les avantages du "marché ouvert" en termes salariaux. Mme Suzanne Ruoff, de la Poste, touche ainsi 985'000 francs annuels ; Andreas Meyer des CFF, plus d'un million par an (ce qui lui laissera largement de quoi payer un abonnement général modulable), Urs Schäppti de Swisscom tutoie les deux millions.

Pareils salaires choquent les gens normaux. L'initiative draine beaucoup de sympathie auprès de ceux qui verraient la rémunération annuelle des Conseillers fédéraux - 445'000 francs par an - comme une limite naturelle aux salaires des entreprises dont la Confédération est propriétaire ou actionnaire, une sorte d'initiative Minder restreinte pour les sociétés de cette catégorie.

Jeu de dupes

pro_service_public.jpgJe surprendrai sans doute quelques lecteurs mais, bien que libéral authentique, je vois d'un bon œil l'initiative Pro Service Public. Elle remet à plat un débat faussé depuis bien trop longtemps.

Le modèle du monopole d’État est intrinsèquement injuste et inefficace. S'il procure de nombreuses rentes de situation à ses serviteurs, il prive les consommateurs de toute alternative et finit fatalement par s'effondrer sous sa propre incompétence, offrant un service à la fois déplorable et coûteux. Ce n'est pas pour rien que ce modèle n'est plus guère défendu que par quelques cercles de la gauche radicale.

La Suisse a abandonné ce modèle dans sa plus grande partie, mais le semi-monopole d’État, ou encore l'ancien monopole d’État amené dans un secteur concurrentiel, n'est pas tellement meilleur.

Si on imagine le marché comme une sorte de championnat de football géant où des clubs (analogie des entreprises) s'affrontent, le rôle de L’État est parfaitement clair: il est arbitre. Il connaît ou établit les règles et les fait respecter. Les meilleurs clubs décrochent les places internationales et les moins bonnes formations sont reléguées en division inférieure.

Fort logiquement, une entreprise dont l’État est actionnaire devient immédiatement suspecte. Dans notre exemple ci-dessus, qui croira que l'arbitrage puisse rester impartial si la corporation des arbitres possède des parts dans un des clubs du championnat? Dans le domaine des transports (avec les CFF), des colis et du courrier (avec la Poste) ou des télécommunications (avec Swisscom) le jeu est complètement faussé. L'addition est pour le consommateur.

L'initiative Pro Service Public a le mérite de vouloir lever cette ambiguïté. Si des entreprises sont possédées par la Confédération, elles doivent jouer avec des règles différentes. Ces règles les rendront peut-être moins profitables, certes, mais sont la contrepartie d'avantages indus concédés par les autorités. On en revient à la véritable définition de ce que doit être un service public où le profit n'est pas une fin en soi. Cette remise à plat est un préalable à une saine remise en question de l'implication de l’État dans certains secteurs économiques en tant qu'acteur du marché plutôt qu'arbitre.

L’État ne pourra jamais mettre en place des règles qui favorisent réellement la concurrence au bénéfice du consommateur tant qu'il aura un intérêt financier direct à faire le contraire. Témoins coutumiers de ces dérives, les magazines de défense des consommateurs l'ont bien compris.

11 mai 2016

Un référendum contre la nouvelle loi sur l'asile, pourquoi faire?

Le 5 juin le peuple votera sur le référendum contre la révision de la loi sur l'asile - et approuvera vraisemblablement la nouvelle loi, selon ce qu'indiquent les sondages.

Il faut dire que l'absence de campagne digne de ce nom n'aide pas les adversaires de la révision. Sur ce dossier, l'UDC, à l'origine du référendum, semble retenir ses coups ; échaudée par son échec cinglant sur le renvoi effectif des criminels étrangers, elle souhaite sans doute réserver ses moyens - qui ne sont pas infinis, n'en déplaise à ses contempteurs - pour des combats plus importants, comme la soumission de la Suisse à l'Union Européenne à travers un accord "institutionnel".

asile,prise de position,votation du 5 juin 2016Résultat, le grand public est laissé dans l'incertitude. Les éditorialistes salivent d'impatience devant une défaite annoncée. Ils affûtent leur plume dans l'anticipation d'une nouvelle déconvenue de cette UDC honnie, qui semble cette fois-ci avoir carrément déserté le champ de bataille. Les absents ont toujours tort ; le terrain médiatique est entièrement abandonné aux partisans de la nouvelle loi. Il suffit de lire un article du Matin - présentant le sujet "en un clin d’œil", alors qu'il façonnera l'avenir du peuple suisse pendant les prochaines décennies - pour avoir l'impression que l'UDC s'oppose par pur esprit de contradiction, voire, selon les plus vicieux, pour "saboter" une réforme qui résoudrait pour de bon son thème de prédilection... Si seulement!

Sur le principe, pourquoi rejeter la nouvelle loi? Réunir tous les acteurs de l'asile dans de grands centres fédéraux afin d'être plus efficace semble couler de source. De même que le raccourcissement des procédures, qui pourrait être contre? On annonce même une économie de moyens, c'est merveilleux!

Évidemment, tout cela n'est qu'illusion. La loi ne peut pas garantir la vitesse de traitement des demandes, et si elle tentait de le faire, vous pourriez être sûr que l'échec de l'administration à tenir ses délais serait au bénéfice des demandeurs.

Le coût de l'ensemble est encore plus invraisemblable. Non seulement le Conseil Fédéral s'est fait totalement dépasser par le phénomène continental du nouveau tourisme de l'assistanat social sous couvert d'asile, mais les chiffres sur lesquels il fait reposer ses calculs sont grossièrement sous-évalués. Il tablait sur 24'000 demandes d'asile par année ; la Suisse en a reçu 40'000 en 2015 et s'attend à en recevoir 60'000 pour 2016. Et nul n'en voit la fin.

Bien sûr, les coûts prendront l'ascenseur ; chacun le sait, mais pendant la campagne, c'est silence radio. Les centres d'accueils fédéraux, devant recevoir chacun 5'000 demandeurs, vont pousser comme des champignons dans toute la Suisse, ne serait-ce que pour gérer l'afflux. Car l'objectif d'un raccourcissement des délais est sans doute l'argument le plus mensonger de tous. Il faut être un escroc de premier ordre pour clamer sans sourciller que les procédures seront plus rapides "si les requérants acceptent des décisions négatives sans faire recours" alors même que la Confédération leur fournira des conseils et une protection juridique gratuite précisément pour leur expliquer leurs voies de recours...

Les "avocats gratuits" dont disposeront les requérants d'asile les mettra encore une fois en situation privilégiée par rapport à l'autochtone qui doit payer sa défense rubis sur l'ongle à la moindre incartade devant les tribunaux. L'UDC s'oppose également à la terrifiante dérive de l'administration fédérale qui s'arrogera pour l'occasion un véritable privilège d'expropriation, en violation des droits humains fondamentaux - une "avancée" qui fait saliver nombre d'élus de tous niveaux, et dont on devine qu'elle sera immanquablement étendue à d'autres domaines dans les années qui viennent.

Bref, la nouvelle loi sur l'asile est une coquille aussi vide que mensongère sur les sujets qu'elle prétend résoudre. Comment s'en étonner alors qu'elle émane des services de Mme Sommaruga dont la position pro-immigration n'est plus à démontrer?

Les discussions sur les effets de la nouvelle loi sur l'asile ne doivent pas faire oublier le cadre du phénomène global dans lequel elle s'inscrit: l'attractivité des pays d'Europe pour des hordes déferlantes d'Afrique, du Moyen-Orient et même au-delà. Le flot d'immigrant n'a, de loin, pas été endigué. Comprenant qu'il en va de leur survie, les pays exposés violent sciemment les Accords de Dublin, rejettent la tutelle de l'Union Européenne, rendent plus difficile le détournement de l'asile à des fins économiques, réinstaurent des contrôles et - crime parmi les crimes - finissent par admettre que les gens qui se pressent à leurs frontières ne sont absolument pas des réfugiés en danger de mort.

Avec enthousiasme, la Suisse va totalement à contre-courant. Elle rejette toute idée de surveillance de son territoire. Elle ne ménage pas ses efforts pour accueillir toute la misère du monde - littéralement. Jusque chez le particulier.

J'avais coutume de le dire mais je ne plaisante qu'à moitié: pour résoudre les problèmes de logement, de pauvreté, de santé en Suisse, il suffit de distribuer des passeports syriens. Là, on s'occupera de vous - comme jamais.

Oublieuse de ses faibles, de ses pauvres, de ses aînés et pour tout dire de toute sa population, la Suisse de 2016 définit les demandeurs d'asile comme les nouveaux Übermenschen légaux, le nouveau peuple élu. Ils ont droit au gîte, au couvert, au ménage, aux cours, aux soins médicaux et dentaires, aux distractions, à des smartphones dernier cri et maintenant aux avocats - le tout gratuitement, c'est-à-dire payé par des contribuables qui n'arrivent plus à joindre les deux bouts.

L'approbation de la réforme de la loi sur l'asile par le peuple suisse représentera une sorte de consécration dans cette trajectoire de suicide collectif. Les générations futures la paieront chèrement. Mais qu'importent des lendemains de chaos face à la perspective d'infliger une défaite politique à la vilaine UDC!

08 mai 2016

Sadiq Khan, premier d'une longue série

Les sondages ne se sont pas trompés: le candidat travailliste Sadiq Khan sera le prochain maire de Londres, devenant la troisième personne à occuper cette fonction depuis la création du poste en 2000. Le malheureux candidat conservateur Zac Goldsmith - héritier du milliardaire James Goldsmith qui mena en 1994 une liste européenne souverainiste avec Philippe de Villiers - n'a pas réussi à mobiliser les citoyens.

Qui connaît le nom du maire de Rome, de Berlin, de Madrid? L'agitation médiatique autour de cette élection est liée à un aspect bien particulier de sa candidature: M. Khan est le premier maire musulman d'une grande capitale occidentale. Et cela change tout.

élections,royaume-uni,londres,sadiq khan,islamDepuis son élection avec 57% des suffrages, tous les médias s'intéressent à son histoire, un parcours qui fleure bon un rêve américain sur la Tamise. Né en 1970 dans une famille pakistanaise immigrée au Royaume-Uni, Sadiq Khan passe sa jeunesse avec six frères et sœurs dans un HLM. Son père est chauffeur de taxi, sa mère couturière. Dans la rue, il est volontiers bagarreur lorsqu'on le traite de "Paki" - il fait même de la boxe pour améliorer ses chances, mais sa petite taille joue contre lui. À l'école, il espère d'abord devenir dentiste mais ses qualités oratoires orientent sa carrière vers une formation d'avocat. Il entre dès quinze ans au Parti travailliste et gravit peu à peu les échelons électoraux, depuis un premier poste d'élu en 1994 jusqu'à son succès de cette semaine.

Le côté face est un peu moins reluisant. M. Khan s'est retrouvé plusieurs fois en contact avec des islamistes radicaux - non seulement pour en prendre la défense au travers de son activité professionnelle, mais aussi par des liens familiaux. Il a ainsi longtemps été proche de Babar Ahmad, le terroriste islamiste qui inspira les attentats de Londres de 2005. Politiquement, ses positions travaillistes se marient fort bien à des revendications communautaristes. Il plaide pour l'entrée de la Turquie dans l'UE parce qu'il ne veut pas voir celle-ci comme un "club chrétien" ; il a soutenu le boycott d'Israël ; il réclame "moins de blancs" comme employés dans les services de transport publics... Et à côté de tout cela, annonce une politique de gauche tout ce qu'il y a de classique, contrôle des loyers, construction de HLM, gel du tarif des transports publics pendant quatre ans, autant d'arguments qui font mouche auprès d'une population londonienne excédée par le coût de la vie dans la capitale britannique. La droite est quant à elle rassurée par son discours de tolérance vis-à-vis de la City.

Sadiq Khan est-il le loup islamiste entré dans la bergerie, paré d'un joli costume en peau de mouton? Son ambiguïté est mieux tenue que celle d'une certaine famille Ramadan plus proche de chez nous. Certains aspects donnent à penser que Sadiq Khan a effectivement du recul vis-à-vis de ses coreligionnaires, par exemple lorsqu'il vote en faveur du mariage homosexuel, ce qui lui vaudra d'ailleurs des menaces de mort.

Beaucoup de Londoniens posèrent ces questions, mais le Parti travailliste eut tôt fait de les dénoncer comme "attaques personnelles" sans répondre sur le fond. Il put d'autant facilement s'épargner la polémique que la dynamique démographique suffit à elle seule à gagner la campagne. L'évolution de la population londonienne la pousse littéralement dans les bras des islamo-gauchistes, une trajectoire qui sera encore renforcée par le programme politique du nouveau maire.

Les Londoniens n'ont pas cherché à créer un symbole ; ils ont simplement agi en fonction de leurs valeurs. Une partie des électeurs a voté selon ses convictions politiques, une autre selon ses convictions religieuses. Les musulmans, en forte progression, représentent désormais 12,4% de la population londonienne. Ils se sont mobilisés pour "leur" candidat. Sadiq Khan dénonce publiquement le radicalisme, mais des musulmanes voilées dansaient dans l'assemblée lors de ses discours... Peut-être incarne-t-il enfin cet islam modéré que tant attendent, peut-être manie-t-il la taqiya avec talent ; toujours est-il que les populations musulmanes non intégrées des Tower Hamlets ou de Spitalfields l'ont soutenu sans état d'âme. Dans les banlieues londoniennes, les zones où s'appliquent la charia ne demandent qu'à grandir.

Sadiq Khan incarne littéralement la puissante alliance islamo-gauchiste. Sa force électorale est indiscutable. Pourtant, la lune de miel ne saurait durer. Les deux amants ont leurs propres incompatibilités ontologiques. La victoire éclatante de l'avocat d'origine pakistanaise éveille la conscience politique des musulmans, nous dit-on ; de ce fait, elle porte aussi les germes de la rupture. Sous peu, les musulmans britanniques (et d'autres régions d'Europe) pourraient se sentir pousser des ailes et rejeter la férule des socialistes locaux, un divorce qui provoquera de belles crises.

Sadiq Khan est le premier maire musulman d'une grande capitale occidentale et cette nouveauté sera scrutée de près. Gageons que nous saurons assez vite, sur plusieurs questions symboliques, vers quel ascendant politique penche sa conscience.