20 juin 2018

Sauver Tommy Robinson

Soyons honnêtes, vous n'avez probablement jamais entendu parler de Tommy Robinson avant, au mieux, ces quelques jours. Le Matin et 24Heures recopiant les mêmes dépêches issues de l'ATS, on repérera une mention, identique dans les deux publications, remontant à 2013 et rendant compte d'une manifestation contre les terroristes musulmans qui, à l'époque, se mirent à poignarder à coups de couteau et de hachoir un soldat en pleine rue (un événement dont je pus rendre compte ici, mêlé à d'autres réflexions). À cette occasion, nous eûmes donc un premier aperçu du Sieur Robinson:

Un millier de partisans de la Ligue de défense anglaise (EDL, extrême-droite) ont manifesté lundi devant les bureaux du Premier ministre, ont constaté des journalistes. Ils scandaient: "Les meurtriers musulmans hors de nos rues".

"Ils ont eu leur Printemps arabe. Le temps est venu d'avoir le Printemps anglais", a déclaré le chef de l'EDL, Tommy Robinson.


Osant chanter quelque chose d'aussi odieux que "les meurtriers musulmans hors de nos rues", Tommy Robinson serait donc un affreux leader d'extrême-droite. Correspondant de la RTS alors en poste à Paris, Jean-Philippe Schaller, au détour d'une énième charge contre Oskar Freysinger le décrit dès 2010 comme "le fondateur de la très violente et raciste English defense league", et qu'il serait un "orateur sulfureux". Besoin d'un exorciste, M. Schaller?

Pourtant, même la page Wikipédia de la fameuse English defense league laisse le quidam sur sa faim. Le but affiché de ce mouvement est de combattre l'islamisation de l'Angleterre, et plus particulièrement l'extrémisme musulman, par de nombreuses manifestations ; et les accusations d'extrême-droite (proférée par l'extrême-gauche) se heurtent à la présence dans l'association de membres gays, pro-israéliens, anti-nazis ou de couleur.

Cette laborieuse recherche des traces de Tommy Robinson dans nos médias nous fait clairement comprendre une chose: il n'est pas question d'en parler, et s'il doit être évoqué c'est pour en dire le plus grand mal. Pour eux, il est dans le camp anti-islam et fait donc partie des gens à abattre. Et ce n'est pas qu'une tournure de style.

TommyRobinson.com

Ceux qui souhaiteraient se forger eux-mêmes leur idée sur le personnage peuvent le faire en allant simplement sur sa chaîne YouTube forte de plus de 200'000 abonnés et depuis peu, son site. Car avant d'être fondateur d'associations, Tommy Robinson est simplement un Anglais concerné, simple et direct, agissant comme journaliste indépendant pour parler des sujets que les grands médias décident de passer sous silence.

Les sujets traités sont hélas innombrables. Tommy Robinson soutient par exemple que de nombreuses exactions commises au nom de l'islam au Royaume-Uni, terrorisme ou actes criminels, sont couverts par la police. Ils restent impunis, cachés au grand public ou convertis en simples accidents - comme les fameux "actes de déséquilibrés" dont nous sommes désormais tous coutumiers, ou des attaques de voiture contre des civils comptées comme de simples accidents de la route.

De par la nature même de ses propos, Tommy Robinson dérange. La riposte graduelle qu'il subit amena le youtubeur à poster une vidéo inquiétante et prophétique:

"Ils veulent me réduire au silence, me discréditer. Ils ont essayé de m'arrêter de toutes les façons possibles et imaginables - couper mes finances, m'emprisonner, me diffamer, me relier à du téléchargement porno ou extrémiste... Maintenant ils essayent de me prendre la dernière chose qui me reste, ma voix."

"Je ne doute pas un instant qu'un jour ils me retireront l'accès aux médias sociaux, complètement et pour toujours. Ils m'ôteront mon droit à me défendre quand je suis diffamé dans la presse. Les médias pourront vous dire exactement ce qu'ils veulent de moi et je n'aurai aucun moyen d'y répondre."

"S'ils peuvent le faire contre moi, ils peuvent le faire contre vous."

Arrestation, emprisonnement et tentative de mise à mort

Le 28 mai 2018, Tommy Robinson se faisait enregistrer en direct depuis l'extérieur d'une cour de justice de Leeds où il évoquait le jugement d'un gang pédophile de plusieurs dizaines de Pakistanais musulmans qui violèrent des décennies durant de jeunes enfants anglais sans intervention des pouvoirs publics. En l'espace de quelques heures, un juge lança un procès, le mit en accusation et le condamna à une peine de prison ferme de 13 mois - tout en associant à la décision de justice l'interdiction absolue aux médias anglais de rendre compte de l'affaire. Tommy Robinson, de son vrai nom Stephen Yaxley-Lennon, fut immédiatement incarcéré à la prison de Hull.

médias,mensonges,police,islam,terrorisme,liberté d'expression,royaume-uni
Tommy Robinson, arrêté en direct, filmé depuis sa propre caméra.

La plupart des médias furent heureux d'obtempérer à l'injonction mais certains articles publiés sur Scottish Daily Record, Birmingham Live, The Mirror, RT, et sur Breitbart News durent néanmoins être retirés. L'ordre de la Cour interdisant aux médias d'évoquer le sujet dut lui aussi être ôté de toute publication en ligne.

Événement inattendu, l'arrestation de Tommy Robinson déclencha des manifestations spontanées, puis d'autres organisées. Mais ce qui n'était encore que la dérive orwellienne des derniers fragments de la "liberté d'expression" en Angleterre empira peu après, puisque Tommy Robinson fut transféré dans une nouvelle prison peuplée d'encore plus de musulmans que la précédente, dans l'objectif implicite qu'ils concrétisent les nombreuses menaces de mort proférées à son encontre et finissent le travail.

Heureusement, des politiciens de plus haut niveau (UKIP en Angleterre et à l'Union Européenne, subissant des techniques identiques, et AfD en Allemagne) s'interrogèrent sur ce qui était arrivé à M. Robinson et sur la responsabilité du gouvernement britannique dans ce qui ressemblait à un assassinat déguisé. Cette réaction lui sauva sans doute la vie - pour l'instant en tout cas.

Lettre de prison

Depuis sa cellule de Hull - avant son transfert donc - Tommy Robinson a écrit une lettre aux centaines de milliers de personnes qui le soutiennent. La voici en intégralité, traduite par Florence Labbé. Je vous laisse juger du niveau d'extrémisme de son auteur, tel que le décrètent nos chers journalistes.

 


 

Nous y revoilà donc. C’est dimanche soir 10 juin 2018, les nouvelles des scènes magnifiques qui se sont déroulées à Londres hier soir me parviennent, mais avant que je commente les aspects positifs de ces événements, je veux d’abord parler des aspects négatifs. Je veux partager avec vous des extraits de la lettre de ma femme :

« L’école m’a téléphoné avant que je ne parte au travail pour me dire que Spencer (le fils de Tommy) n’allait pas bien à l’école, qu’il ne gérait pas du tout et qu’il pleurait à la moindre occasion. Son copain Sam lui a dit : « je vais faire du cross avec mon père » et Spencer lui a répondu: « bon, moi je peux pas faire ça avec le mien » et il est parti en pleurant. il a pleuré jusqu’à ce qu’il s’endorme. il dort avec ton oreiller et me demande à longueur de journée « quand est-ce qu’il rentre Papa ? ». Je ne peux même pas lui donner de date approximative puisque tu n’en as pas non plus ! Je me contente de lui répéter que c’est pour bientôt, que ça ne sert à rien de pleurer et qu’il doit se montrer courageux pour que tu sois fier de lui. Hier soir, il m’a dit : « Je vais faire quelque chose de mal comme ça je serai en prison et je pourrai voir Papa. »

Je ne vais pas mentir : cette nouvelle m’a brisé le cœur. Il y a une semaine, la prison m’a enlevé le numéro de téléphone de ma femme, je n’ai donc pas pu parler à mes enfants. Ce qui  me bouleverse aussi, c’est de penser que mon fils pense que si je suis en prison, c’est parce que j’ai fait quelque chose de mal. Plutôt que m’apitoyer sur moi-même, je devrais mettre cela en perspective : je ne suis pas chez moi pendant une courte durée. Les enfants de soldats vivent tout le temps de telles situations. C’est pour cela que j’admire leurs sacrifices passés et présents. Je ne m’étends pas trop longtemps sur mon affaire car nous venons d’introduire un recours. Ce dont je veux parler, c’est de ce que vous m’avez apporté.

Quand je me suis retrouvé dans cette prison, j’étais dégoûté. Écœuré de ce que ma famille allait devoir traverser, dégoûté pour ceux avec qui j’étais en contact et qui comptaient sur moi pour raconter leur histoire. J’étais également sûr que je serais tué en prison. Quand j’étais leader de l’English Defence League, j’ai été condamné en 2012 à 10 mois de prison.  Pour ma propre sécurité, j’ai été mis en isolement pendant 22 semaines. Je pense que c’est parce que le Gouvernement craignait des soulèvements dans les rues si j’étais tué en prison. En 2013, le soldat Lee Rigby a été décapité ; le Gouvernement a pu voir qu’un soldat pouvait être décapité sans que personne ne réagisse.

En 2014, j’ai été envoyé en prison pour 18 mois. J’ai été littéralement livré aux chiens.  Roué de coups par des prisonniers musulmans, j’ai eu de la chance de m’en sortir vivant. Le gouvernement savait que je pouvais mourir sans que quiconque n’intervienne. Ce fut un moment terrible pour moi de me rendre compte que si j’étais tué, ma mort passerait inaperçue;  Je me suis rendu également compte que ma famille ne recevrait aucun soutien pour ses besoins ou sa sécurité.

OH MAIS QUELLE DIFFERENCE  EN QUATRE ANS !

Dès les premières 24 heures de mon arrivée ici,  J’ai  appris que des milliers de personnes manifestaient devant le 10 Downing Street. Que votre pétition avait récolté 100 000 signatures, maintenant nous en sommes à 300 000.  Ensuite un demi-million. J’ai entendu dire que des manifestants escaladaient les grilles de la maison du Premier ministre. Je pensais que ceux qui me rapportaient ces nouvelles se trompaient, qu’il s’agissait d’une manifestation pour la liberté en général. Je ne me doutais pas qu’il s’agissait d’un combat pour MA libération.

Incarcéré les premiers jours au milieu de musulmans, j’étais en danger quand quelque chose a changé. J’ai été soustrait de ma cellule et de mon quartier,  et mis seul dans une cellule, en sécurité. Je pense que c’est lorsque Lord Pearson (homme politique, ancien dirigeant de l’UKIP)  a pris la parole au sujet de ma sécurité. il m’a certainement sauvé la vie;

J’ai ensuite su que des mouvements de protestation se propageaient partout dans le monde. J’ai su que la parole se libérait chez beaucoup de gens qui pendant des années  étaient restés silencieux, hommes politiques, policiers, avocats. Je suis profondément  ému de savoir que 20 000 personnes  ont manifesté ce week-end à Londres leur solidarité. Je suis abasourdi par la réaction du public. Je me sens aimé. Aimé et reconnu.

Je reçois tous les jours des centaines de lettres et mails. Je lis chacun d’eux et vous en suis très reconnaissant. Je tiens à remercier chacun d’entre vous qui m’a soutenu. Je sais combien il est difficile de parler. Je sais que beaucoup, pour m’avoir soutenu, ont dû subir des conséquences, de la part d’amis ou au travail,  et je vous en suis très reconnaissant. Il n’y a plus de liberté d’expression quand on doit subir des conséquences sociales.

Je suis heureux, heureux que cette peine de prison ait eu des conséquences pour l’establishment,  heureux que le public ait montré les conséquences que ma mort aurait entraînées. Je dis depuis longtemps qu’un jour, on ne sait quand, notre nation changera de cap.

J’y pense beaucoup et je suis sûr que je mourrai à cause de l’islam. Ceci m’effraie, mais pas autant que de savoir que ma mort n’aurait eu aucune conséquence. A présent, je souris, soulagé de savoir que ma mort entraînerait une révolution. Je ris, ce qui peut sembler fou, mais de savoir cela m’apporte une grande satisfaction.

J’ai toujours dit que je donnerais ma vie si cela pouvait arrêter la prise de pouvoir de l’islam sur mon beau pays. Notre bataille n’est pas aussi simple que contre la chair et le sang mais nous nous battons contre un système, un système corrompu. La prison laisse beaucoup de temps pour réfléchir. Nous ne pouvons plus rester chacun dans notre coin, nous devons unir nos voix et nos mouvement dans l’action politique. J’ai beaucoup de projets après ma sortie de prison.  J’ai été très heureux de savoir que Geert Wilders est venu parler à Londres. C’est lui qui m’a inspiré quand j’ai commencé mon action de militant.

Je ne peux pas établir la liste de toutes les personnes que je veux remercier  mais je sais qu’Alex Jones d’Info Wars mènerait la lutte pour ma libération. il me fait rire et je l’adore. Gerard Bitten de UKIP, Lord Pearson, Raheem Kassam, Katie Hopkins, mon cousin Kevin Carroll, Donald Trump junior pour ses tweets. J’aurais fait six mois rien que pour ça.

La liste serait encore longue, je remercierai en bonne et due forme à ma libération.  Enfin, je tiens à remercier par-dessus tout ma femme. Quand j’ai enfin pu lui parler au téléphone je lui ai demandé, en plaisantant, si elle n’en avait pas assez de tout ça. Je n’ai pas été un mari génial mais elle a été une épouse et une mère parfaites. Je ne pourrais pas survivre à cette épreuve sans ma famille.

Si vous lisez cette lettre en ligne, sachez que JE VOUS AIME et que VOUS ME MANQUEZ. Mes potes vont me chambrer pour cette putain de lettre sentimentale. Beaucoup de gens me disent que je leur donne de l’espoir mais je tiens à vous dire que vos réactions, que ce soient votre soutien à ma famille, la  prise en charge des frais de justice, ou le partage de vidéos, vous m’avez donné de l’espoir et un sentiment sans nom.

Veuillez excuser mon écriture, ma main me fait mal parce que je rédige des notes pour mon prochain livre sur lequel je travaillais avant d’être emprisonné.  Le titre provisoire en est : Battle for Britain. il s’agit en gros de mettre à jour l’Ennemi de l’Etat et de présenter une vision de l’avenir. Je remercie donc Sa Majesté de me donner le temps d’y travailler.

C’est formidable de savoir qu’il y a d’autres manifestations prévues, c’est formidable de savoir que je ne suis pas oublié et que leurs tentatives de me faire taire n’ont pas marché.

C’est lundi et je viens de regarder Love Island. On a remis le numéro de téléphone de ma femme dans les données et j’ai pu parler à mes enfants. Je suis moins stressé et plus détendu. Mes enfants vont venir me voir très  bientôt.

Merci à tous de votre soutien. C’est votre protestation et vos réactions qui me garderont en sécurité. Je tiens à ce que vous sachiez combien je suis motivé et reconnaissant. J’espère que Lord Pearson et Gérard Batten m’écriront et, les potes, si vous lisez cette missive, demandez à Gérard de venir avec vous à la prison de Hull. Mes appels ont abouti, appel du verdict, appel des conditions d’emprisonnement et appel concernant la caution. Merci de tout cœur à Pauline Hansen, merci à l’AfD pour leur offre d’asile.

L’establishment pensait clore le livre. Au contraire, le public vient d’ouvrir un nouveau chapitre.

Amitiés et remerciements à tous.

Papa, Maman, désolé de ce stress que je vous cause.

Merci au monde libre.

C’est mardi. On me change de prison. Mes enfants ne me verront pas ce week-end.

14 juin 2018

Homophobie: de l'art d'apporter de mauvaises réponses

"Neuchâtel: deux amis roués de coups dénoncent une agression à caractère homophobe", annonce M. Rochebin sur les ondes de la RTS mardi soir. Le reportage de deux minutes raconte la façon dont deux homosexuels neuchâtelois se sont fait prendre à partie, puis molester par un groupe en raison de leur comportement homosexuel affiché en public. Deux minutes soigneusement montées pour provoquer un effet bien précis.

violence_homophobe.jpg
(image: photo d'écran vidéo RTS)

"Sylvain et Matthis sont roués de coups par deux individus, parce qu'ils sont homosexuels.

Matthis: Moi ils m'ont couru après en me disant, "on va te faire courir sale pédé", voilà, donc c'était déjà pas mal...

Sylvain: Et lorsqu'un ami s'est interposé, ils lui ont dit "vous on va pas vous taper, c'est les pédés qu'on veut".


La journaliste explique encore: "l'agression aura duré cinq minutes dans l'ignorance générale (sic), la police arrivera peu après" (donc quelqu'un a bien a bien dû l'appeler). Et le bilan: traumatisme crânien, perte de connaissance, dents cassées, contusions et bleus.

Les deux jeunes témoigneront de leur indignation sur Facebook, récoltant instantanément un vaste élan de sympathie, qui trouvera écho jusque dans le choix des sujets du journal du soir.

"Matthis: le but de notre intervention c'est pas d'attiser la haine contre ces gens... Moi c'est plutôt défendre la cause...

Sylvain: J'ai pas honte de mettre ça en mon nom, j'ai pas honte de mettre mon visage, de mettre le visage de Matthis... Je veux que ceux qui aient honte, c'est ceux qui tabassent, c'est ceux qui pensent que leurs poings valent mieux que des valeurs ou une liberté..."


Nouvelle mise en contexte avec des statistiques un peu étranges issues de LGBT+ Helpline: 2 agressions verbales ou physiques par semaine - comme si les deux étaient du même ordre de gravité - et 19% rapportées à la police.

On arrive au sujet réel du reportage - Michel Tschank, un responsable d'association interviewé, explique le message en direction des téléspectateurs. "La loi en tant que telle n'incrimine pas l'homophobie, elle incrimine soit la lésion corporelle ou l'insulte, mais l'acte homophobe, qui est pour moi un cas d'aggravation de lésion corporelle ou d'insulte, n'est pas incriminé par la loi, et c'est un problème."

CQFD.

Et puisqu'il reste dix secondes de "reportage", la journaliste en voix off explique qu'il y a justement, à Berne, une discussion en ce moment sur un projet de loi qui permettrait d'attaquer pénalement les infractions liées à l'orientation sexuelle et l'identité de genre. Quel heureux hasard!

(Plus le temps de placer que l'initiative vient d'un socialiste, mais on s'en serait douté.)

On notera que si la RTS a du temps d'antenne pour dériver fort opportunément sur un projet de loi visant à sanctionner le crimepensée, elle n'en a pas pour parler de l'agression elle-même. Le reportage ne fait aucune mention des agresseurs. Ont-ils été arrêtés? Sont-ils Suisses, et sinon, d'où viennent-ils? Quelle est leur version des faits?

Ce sont des questions légitimes, basiques, qu'un journaliste vaguement conscient de son devoir d'informer devrait livrer au public. Comme la voix off n'évoque ni le contexte ni l'ethnie des agresseurs, on imagine que l'agression n'a pas eu lieu dans une assemblée des Jeunes UDC, auquel cas le traitement médiatique aurait été quelque peu différent.

Pourtant, l'agression est largement décrite sur Facebook: un ami des victimes révèle leur homosexualité à un groupe d'inconnus venus pour fêter un mariage. Deux frères jumeaux décident alors de les tabasser. Des catholiques intégristes? Des fêtards avinés? On n'en saura pas plus.

Dangereuse victimisation

Sans rien changer aux lois, le droit donne déjà aux juges la capacité de différencier la gravité d'une agression. Comme pour toute autre sanction, la peine est décrite sous forme d'intervalle de sentences, visant précisément à estimer, selon chaque cas, du caractère odieux ou anodin d'un coup porté. Les deux protagonistes était-ils engagés dans une dispute, l'agresseur se vengeait-il d'un grief passé, a-t-il agi accidentellement, les coups étaient-ils rendus de part et d'autre?

Cette possibilité est explicitement donnée au juge parce que les cas particuliers sont infinis. Ici, selon le témoignage des victimes, nous sommes clairement dans une agression motivée par l'homophobie. Certains trouveront cela ignoble, d'autres moins, et d'autres encore, plus rares, se poseront la question du contexte de l'homosexualité au milieu des myriades d'autres contextes possibles.

Frapper un homosexuel au motif de son homosexualité est-il plus ou moins grave que de frapper une femme enceinte au motif qu'elle porte un enfant, une personne âgée au motif qu'elle est vieille, un juif au motif qu'il est juif, un blanc au motif de sa couleur de peau?

Nous sommes tous des cas particuliers. Un législateur qui souhaiterait surprotéger une catégorie de la population - pour quelque motif que ce soit - avec des peines supérieures introduirait immanquablement une rupture de l'égalité devant la loi, certains devenant instantanément "plus égaux que d'autres".

Agissant au gré de faits divers montés en épingle, comme ce reportage à Neuchâtel, les politiciens aidés par les journalistes manipulant l'opinion publique auraient tôt fait de changer la loi au moindre fait divers odieux. Ne resteraient au bout du compte que les gens "normaux", banals, ceux qu'on peut finalement tabasser sans risquer grand-chose.

Ne serait-il pas plus simple, et plus sage, de condamner correctement les agressions physiques proprement dites? De punir réellement les coupables au lieu de les relâcher dans la nature avec quelques "jours-amende avec sursis"? De révoquer le cas échéant leur permis de séjour? Il y a déjà fort à faire avant de vouloir changer les lois, par exemple, appliquer celles que le peuple a voté.

Il existe bien un pays dans l'histoire qui a poussé à son paroxysme les peines différenciées selon des critères liés au hasard de la naissance - une minorité ethnique étant protégée des agissements de la majorité ethnique du pays. Peu importe l'origine de l'agresseur, tout crime contre cette minorité ethnique était puni bien plus sévèrement que des agissements équivalents commis à l'encontre d'un membre de la majorité.

Ce pays, c'était l'Afrique du Sud à l'époque de l’apartheid.

Le code pénal différenciait de façon limpide les peines encourues selon que la victime soit blanche ou noire, les crimes contre la minorité blanche étant systématiquement punis plus sévèrement que des crimes commis contre des membres de la majorité noire. Bizarrement, ce modèle de justice suscita peu d'enthousiasme dans les Chancelleries occidentales, qui mirent au point un régime de sanctions internationales visant à faire chuter le régime.

Qui aurait cru à l'époque que, quelques années plus tard, on verrait un peu partout en Europe des politiciens de gauche et leurs alliés dans les médias tenter de faire de même? Lutter pour inscrire dans la loi des Übermensch et des Untermensch légaux sur un principe identique, érigeant désormais la communauté LGBT comme peuple élu...

Mise à jour (15 juin): Comme on pouvait s'y attendre, les versions divergent. Les frères accusés d'agression contestent le caractère homophobe de l'affrontement, expliquant que les deux homosexuels se seraient moqués de certains invités déguisés. La scène s'est déroulée dimanche à 3 heures du matin, à la fin d'une cérémonie de mariage bien arrosée. Certains témoins de la bagarre sont venus démentir les affirmations du couple: aucune insulte homophobe n'aurait été proférée, et les circonstances de la bagarre seraient floues. "Le cas relève-t-il d'une déferlante de violence contre deux jeunes homosexuels, ou de la récupération militante d'une banale bagarre de fin de soirée?" demande 20 Minutes.

S'il s'avère que "l'agression homophobe" est une exagération, aurons-nous droit à un démenti de la RTS?

07 juin 2018

Le crépuscule du Matin

Le Matin est à court de vitamine orange. Malgré d'innombrables mues - changements de format, de pagination, de style ou de logo - la publication historique de la Suisse romande finit par disparaître en version papier le 23 juillet prochain. Nul doute que ces derniers numéros auront un fort tirage, de nombreux Romands souhaitant sans doute garder un pan de l'histoire journalistique locale avec eux.

Le_Matin.svg.png
(Image Wikipedia Commons)

Car le passage au tout numérique de la publication n'est qu'un cache-misère qui n'abuse personne. 40 suppressions de postes sont prévues.

Dans les colonnes du concurrent 20 Minutes, on se fait lucide: le marché romand de la presse est petit, et avec la concurrence d'Internet, il se rétrécit de plus en plus.

La disparition du Matin papier est la suite logique d'une surabondance de l'offre, estime le spécialiste des médias Philippe Amez-Droz. Mais la nouvelle formule 100% numérique préfigure un nouveau type de financement de contenus journalistiques, selon lui. L'annonce de la disparition du journal papier Le Matin n'est pas anodine.

«C'est un acteur important de la vie des bistrots qui disparaît,» reconnaît le chercheur au Medialab de l'Université de Genève qui a vécu la belle époque de la presse de boulevard. Mais économiquement, il n'y a rien à redire.

Après l'échec du Matin du Soir, entièrement numérique et payant, les pertes à répétition du quotidien orange et la chute dramatique de la publicité dans le print, le sort de l'édition papier du Matin était scellé. «Tamedia a tout essayé. Je les crois», indique Philippe Amez-Droz.


Essayé, pas pu. Excuses commodes pour dédouaner Tamedia. Peu probable que les ex-salariés de la publication s'en contentent. Mais pourtant, ils ont eux-mêmes leur part de responsabilité dans le naufrage - ils étaient à la barre. Qu'est devenu Le Matin depuis ces dernières années, sinon un vague torchon mêlant scandales faciles, presse people, annonces de charme et reprises de buzz Internet avec un temps de retard, délais d'impression oblige? Portrait sévère, mais ô combien réaliste...

lematin.jpg

La sélection "typique" d'articles proposée sur le site du Matin aujourd'hui (photo d'écran)

Force est de constater qu'au cours des années, la prétendue valeur ajoutée du Matin était de plus en plus difficile à défendre. Chacun pouvait bien concéder que la rédaction et la mise en page était meilleure que celle d'un 20 Minutes, elles justifiaient mal la plus-value de deux francs réclamée au passage face à la presse gratuite.

Ce que Le Matin n'a jamais essayé, c'est une certitude, c'est de changer la politique de sa ligne éditoriale. Engagé à gauche, arborant fièrement une médaille anti-UDC portée en sautoir, la ligne n'a jamais été remise en question, jusque dans la tombe. Jamais un article sur la Berne fédérale sans sa pique à l'Union Démocratique du Centre et ses représentants. Jamais une évocation des États-Unis sans une critique de Trump. Jamais une mention de l'AfD allemande sans une allusion insidieuse en passant. Et en période de votation, c'était double portion: des sermons livrés jour après jour dans les éditoriaux pour dire aux gens comment "bien" voter, ou se lamenter le lendemain qu'ils ne l'avaient pas fait...

On peut aimer ce genre de journalisme, et alors, on est servi en Suisse romande. Mais les génies aux commandes de Tamedia auraient peut-être pu finir par comprendre qu'une moitié du grand public perpétuellement vilipendée finirait peut-être par arrêter d'acheter le quotidien, diminuant d'autant son lectorat - quelque chose que les abonnements obligatoires des salles d'attente de l'administration ne parviendraient pas à compenser. Eh oui, quand on est constamment insulté, on se lasse.

Je ne réclame pas que Le Matin devienne un canard de droite (il aurait fallu réécrire l'histoire et c'eut été de toute façon impensable) mais l'idée même de cesser les prêches à tout va, d'instaurer un peu de respect pour les camps en présence, de sérénité face aux votes des citoyens, de pluralisme dans les interviews, de cesser le deux-poids deux-mesures selon qu'on soit de droite ou de gauche, aurait été trop demander. Tout comme pour d'autres publications - pensons au Temps - qui sont sur la même trajectoire moribonde, et pour les mêmes raisons.

Non, clairement, tout n'a pas été tenté. Le logotype du titre ou le format des pages n'y changeront rien ; la presse romande se meurt faute de se remettre en question sur le fond.

Dans moins de deux mois, Le Matin ne sera plus qu'un site web inondé de publicité. Les survivants du naufrage embarqués sur le radeau numérique font face à une tempête garantie. Avec la disparition des puissants rappels de la marque (manchettes de journaux sur les caissettes, exemplaire passant de main en main dans les cafés) le quotidien disparaîtra rapidement de l'esprit de ses lecteurs. Le Matin ne sera plus qu'un site web, et sur Internet, la concurrence n'est qu'à un clic de là. Le succès des sites de réinformation comme LesObservateurs.ch montre que le grand public est friand de davantage que des news insipides et superficielles agrémentées d'une rubrique "Les News piquantes où l'actu est passée à la moulinette, sur un ton rieur et décalé".

À moyen terme, la disparition du Matin Dimanche semble elle aussi programmée, faute de pouvoir mutualiser les coûts de l'hebdomadaire avec ceux d'un quotidien. En ce moment, les CV doivent s'empiler auprès des télévisions régionales ou de la bienveillante RTS ; les futurs chômeurs vont eux aussi devoir subir la sous-enchère salariale et la concurrence étrangère. Beaucoup d'ex-journalistes du Matin vont rencontrer une réalité bien différente des discours qu'ils tenaient.

Malgré tout, la chute du Matin reste quelque chose de modeste. Ces derniers jours seulement, Nestlé a annoncé vouloir supprimer 580 postes en Suisse, et la mise en sursis concordataire d'OVS menace 1150 employés. À eux seuls ces deux événements représentent plus de quarante fois les effectifs perdus par Le Matin - et on doute que leur couverture médiatique soit en proportion.

04 juin 2018

Monnaie pleine, initiative à la peine

Parmi les objets soumis au vote le 10 juin, l'un ne laisse que peu de place au doute: l'initiative Monnaie Pleine sera probablement balayée. Les sondages ne lui prédisent pas un grand succès, et cela n'a rien de surprenant si on considère que les médias, le gouvernement, le parlement, et tous les partis politiques lui sont défavorables. Même les banquiers - centraux ou non - lui sont également opposés.

csm_Banner_klein_FR_29837b2c5f.jpg

En fait, il ne semble y avoir personne en faveur du texte, hormis son comité ("porté par un mouvement international, soutenu activement en termes de personnes et de finances depuis l’Allemagne", nous explique le site des adversaires de l'initiative avec les sous-entendus de rigueur) ainsi, bien sûr, que les 100'000 citoyens helvétiques et plus qui ont permis à celle-ci de se concrétiser.

Pourquoi la Monnaie Pleine semble à ce point faire l'unanimité contre elle? Elle serait "chère, risquée, dangereuse et inutile", nous dit-on. Bizarre pour un texte qui ne demande rien d'autre que le retour de la production de monnaie par la seule Banque Nationale Suisse.

En effet, il n'y a absolument rien de révolutionnaire dans la Monnaie Pleine. Pour s'en convaincre, livrons-nous simplement à un petit voyage dans le temps, à une époque où n'existaient ni les smartphones ni les ordinateurs, et où les seules espèces dont chacun pouvait disposer se limitait aux billets et aux pièces sonnantes et trébuchantes.

Pas besoin de reculer loin dans le temps pour atteindre ce passé, qui n'est pas exactement l'aube de la civilisation. Il y a quelques décennies seulement, si un banquier voulait prêter de l'argent à un client pour avoir du rendement, il pouvait lui mettre à disposition une partie de ce que ses autres clients avaient déposé comme épargne dans son établissement, pas plus (faute de quoi notre banquier aurait eu certains problèmes si le lendemain quelqu'un venait retirer son argent pour quelque raison que ce soit). Et si on manquait de billets ou de pièces? Eh bien, c'est à la Banque Nationale Suisse qu'il revenait d'en créer de nouveaux, en accord avec de savants calculs sur l'expansion de l'économie.

Êtes-vous parvenu à vous imaginer ce passé? Oui? Alors, toutes mes félicitations - vous venez de comprendre la situation à laquelle souhaite revenir Monnaie Pleine. Revenir, et non pas venir, car comme nous l'avons vu, nos ancêtres ont vécu durant plus d'un siècle sous le régime de la monnaie pleine:

En 1848, la Constitution fédérale a interdit la production privée des pièces.
Depuis, seule la Confédération peut battre monnaie. Les banques ont alors commencé à imprimer des ”bons pour remboursement des pièces”. Ces billets de banques privés ont rapidement proliféré démesurément. Le peuple a réagi de façon cohérente. Malgré l’opposition des banques, la votation populaire de 1891 a interdit la production privée des billets. Depuis, seule la Banque nationale peut imprimer nos billets.

Mais entretemps, une nouvelle forme de ”bons pour remboursement d’argent liquide” est apparue, à savoir la monnaie scripturale électronique. Ce sont les chiffres qui se trouvent sur nos comptes privés. Ils sont produits virtuellement par les banques, à partir de rien, et constituent aujourd’hui 90% de notre argent (il n’y a plus que 10% d’argent liquide). (...)


monnaie_pleine_oui.jpgEt encore, on part de 1848 parce qu'il faut bien tracer une limite quelque part ; avant cette date, et quitte à remonter jusqu'à l'Empire romain, le droit de battre monnaie a toujours été réservé à une entité étatique, jamais à un organisme privé. La nouveauté n'est pas dans l'initiative mais dans notre époque, où la dématérialisation de la monnaie a rendu possible un système inédit. Lorsque le comité référendaire dit que son initiative ne présente "rien de nouveau", il a parfaitement raison.

Du Pour et du Contre

Écartons donc d'emblée les arguments sur "la nouveauté" et "l'originalité" de l'initiative, qui n'aspire à rien d'autre qu'à un retour à un ordre financier que notre civilisation a connu pendant la plus grande partie de son existence. Si anomalie il y a, elle est bien davantage dans le système actuel où les réserves fractionnaires permettent aux banquiers de jouer avec l'argent des comptes courants sur les marchés financiers comme au casino, pendant que les États sont là pour éponger les dettes avec l'argent des contribuables lorsque les choses vont mal.

Toute ressemblance avec la crise des subprimes est bien sûr totalement fortuite.

Nous sommes bien au-delà de la banque de grand-papa, qui calculait péniblement le risque de défaut de crédit devant un individu venu humblement demander un financement pour une activité, faire face à un coup dur ou acheter une maison avant d'attendre une vie entière d'épargne ; aujourd'hui, les taux d'intérêt sont décrétés par les Banques Centrales, les hypothèques sont regroupées en produits financiers basés sur les notes de risque, les produits dérivés font fureur et on joue short ou long jusqu'aux dettes des États.

Mettre un terme à tout cela provoquerait un certain désordre, pour le dire poliment.

Là encore, le monde se sépare en deux camps: ceux qui pensent que tout cela perdure depuis bien longtemps et que les professionnels du secteur, alliés de circonstance avec les politiciens, feront d'une façon ou d'une autre en sorte que la partie continue ad vitam aeternam ; et ceux qui pensent que les aventures financières n'ont que trop duré et qu'il faut essayer d'arrêter le train fou pendant qu'il en est encore temps, à supposer que ce soit possible.

Mais si le postulat de départ était faux?

Une initiative qui ne va pas assez loin

L'initiative Monnaie Pleine réclame que le droit de création de monnaie - scripturale ou électronique - revienne en intégralité entre les mains de la BNS. Or, si l'initiative passe la BNS peut autoriser les banques à faire "comme avant" (c'est-à-dire comme maintenant) en termes de création de monnaie. Donc un coup d'épée dans l'eau. La BNS n'a aucune obligation de serrer la vis.

De plus, l'initiative part du principe que l'État et à travers lui la direction de la BNS incarnent la meilleure vision de l'intérêt général, de la probité et d'une gestion monétaire saine. Excusez-moi, mais quelle certitude avons-nous que la gestion de la monnaie par la BNS soit meilleure que celles des avoirs des banques privées? Jusqu'ici, tout tend à prouver le contraire.

Durant ces dernières années, non seulement la BNS a créé plus de francs suisses qu'aucune autre entité dans l'histoire, mais elle en a profité pour spéculer en bourse sans le moindre objectif de rendement (pratique!), agit en sous-main pour le compte de la BCE (merci pour l'indépendance du pays!) et eut entre autres un Président mouillé dans une affaire de délit d'initié liée à la politique monétaire de la banque...

Autrement dit, je pense qu'il n'existe pas d'organisme financier plus faillible, incompétent, irresponsable, soumis aux influences idéologiques et éloigné de l'intérêt général que la BNS pour gérer le destin du Franc suisse. Alors, voter pour lui donner les pleins pouvoirs? Beurk, non merci!

L'initiative Monnaie Pleine part du principe que la direction de la BNS serait compétente et bien intentionnée ; l'expérience empirique oblige à en douter. Mais l'idée même qu'il faille un pilote dans l'avion de la monnaie est aujourd'hui remise en question. Dans une époque ancienne, la masse monétaire se limitait à la production des mines d'or - parfois par des acteurs privés - et cette façon de faire garantit une stabilité des prix qui dura pendant des siècles. Aujourd'hui, entre deux crises financières, de nouveaux paradigmes émergent, comme la crypto-monnaie, un monde ouvert, libre et décentralisé, sans le moindre Banquier Central.

L'humanité n'a pas fini d'expérimenter de nouvelles formes de monnaie, Monnaie Pleine ou non.

25 mai 2018

Protection des données et guerre commerciale

La GDPR est là.

Si vous résidez quelque part sur le continent européen - voire même si vous résidez ailleurs - vous ne pouvez pas ne pas être au courant. Les courriers électroniques de notification de changement des conditions générales inondent toutes les boîtes aux lettres. Avec tambours et trompettes, la GDPR s'impose à tous et toutes.

règlementation,ue,justiceQu'est-ce que la GDPR? Le Règlement Général sur la protection des données, ou RGPD en français. Outre sa page Wikipédia, une vaste littérature a été rédigée sur le sujet, souvent dans l'urgence. Même le résumé a été écrit mille fois, mais mentionnons-le encore pour mémoire: la GDPR vise à changer la façon dont les entreprises gèrent les données de leurs clients, employés et utilisateurs. Le texte, long d'une centaine de pages, vise à instaurer des "droits" comme le droit à l'effacement, le droit au transfert de données, le droit au consentement explicite, le droit à une notification en cas de fuite de données et bien d'autres choses encore.

On peut discuter à l'infini de l'intérêt de la GDPR. Outre les bons sentiments qui ont, espérons-le, amené à son existence, aura-t-elle des conséquences positives? L'harmonisation des réglementations nationales est-elle une bonne idée? L'agitation qui saisit les entreprises en ce moment débouchera-t-elle sur une amélioration réelle du traitement des données utilisateurs, ou tout ceci ne sera qu'un énième coup d'épée dans l'eau?

La date du 25 mai 2018 est à marquer d'une pierre blanche, puisque c'est la date à partir de laquelle la GDPR entre en force. En coulisses, les entreprises ont eu du temps pour se préparer. Outre les tractations législatives, le texte fut publié le 4 mai 2016 dans le Journal officiel de l'Union européenne. Il entra en vigueur le vingtième jour suivant celui de sa publication, amenant un délai de deux ans pour l'alignement des entreprises face à la nouvelle norme (comprenant la transposition du règlement dans les législations nationales de chaque pays membre). Et nous y sommes finalement.

Le côté obscur de la GDPR

Comme souvent dans le domaine privé face aux changements législatifs, certaines sociétés ont été longues à la détente. Mais aujourd'hui, toutes sont prêtes autant qu'elles puissent l'être ; il en va de leur survie économique. La GDPR ne vient pas qu'avec une longue liste de "droits" à l'intention des consommateurs, mais aussi avec une énorme massue.

Une organisation reconnue coupable de manquements à la GDPR pourrait être ainsi amendée à hauteur de 4% de son chiffre d'affaire annuel mondial, ou 20 millions d'euros, selon la valeur la plus grande. Ce sont des montants absolument gigantesques.

Ces amendes - 20 millions d'euros minimum, je rappelle - peuvent instantanément tuer toute PME sur le continent pour un "crime" dont la létalité mérite franchement d'être discutée. Il est probablement moins pénalisant financièrement d'empoisonner ses clients. L'amende en pourcentage du chiffre d'affaire est quant à elle destinée aux grands groupes (les GAFAM comme on les appelle parfois pour Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft). S'ils ont la puissance organisationnelle pour faire face à la GDPR, nul doute que le législateur européen a conçu son texte en se léchant les babines à l'idée "d'amender" un gros poisson et d'en retirer une véritable manne (la question de l'entité qui encaissera le montant de l'amende n'est d'ailleurs pas clairement définie dans le texte, ce qui augurera de jolies empoignades lorsqu'il y aura un magot à partager).

Pour faire simple, les Européens ont reproduit à travers l'Union Européenne exactement les mauvaises pratiques qu'ils reprochent continuellement aux Américains: des amendes aux montants confiscatoires associés à l'incertitude du droit. La GDPR n'offre en effet aucune garantie à travers le temps. Il suffit qu'une fuite de donnée survienne, et elles semblent inévitables sur une période suffisamment longue, pour que les autorités de surveillance décrètent que le règlement a été enfreint.

Même si toutes les mesures raisonnables sont prises, il sera toujours possible aux autorités de plaider que les choses n'ont pas été faites assez vite, ou assez bien, ou assez complètement, ou que la fuite de données trahit une carence coupable en amont. Les prétextes disponibles pour écarter toute défense sont virtuellement infinis, dégageant le chemin pour les amendes confiscatoires.

Impérialisme européen?

Les Européens ont poussé le vice (et l'hypocrisie) jusqu'à copier la fameuse extraterritorialité qu'ils reprochent aux Américains, comme les menaces de sanctions économiques américaines dans le dossier iranien. La GDPR s'impose à toute société faisant commerce en Union Européenne, ou stockant les données de citoyens membres de l'Union. La Suisse est donc naturellement touchée:

Il suffit que des marchandises ou services aient pour destinataire une personne dans l'UE. Les nouvelles règles seront donc directement applicables à de nombreuses entreprises suisses, y compris celles qui n'ont ni siège ni filiale dans un pays de l'UE.

Selon la faîtière des entreprises economiesuisse, les exportateurs suisses, les entreprises de vente par correspondance et les exploitants de plate-formes de commande en ligne sont notamment touchés. Toutes les firmes qui analysent le comportement des visiteurs d'un site ou d'une application de téléphone intelligent sont également concernées.

Même l'envoi d'une lettre d'informations entraîne souvent le passage par un prestataire à l'intérieur de l'UE, souligne economiesuisse. Un boulanger de village ou l'exploitant d'une petite boutique en ligne ou d'autres services sur la Toile peuvent ainsi déjà entrer dans la zone d'application du RGPD.


De par sa nature même, la GDPR tourne toute marge d'interprétation possible en sa faveur. On se doute bien que la Suisse aurait de toute façon adopté la GDPR avec l'enthousiasme servile dont elle est coutumière, mais la GDPR vise bien au-delà. Des sociétés asiatiques, africaines ou américaines, qui n'ont parfois pas le moindre lien commercial direct avec l'Union Européenne, se conforment à la règlementation juste au cas où. Il ne s'agit aucunement d'une démarche d'adhésion mais simplement de la peur, et de la contrainte distillée par des fournisseurs ou des clients qui sont plus directement soumis à la GDPR.

Jamais l'impérialisme législatif n'a mieux porté son nom.

Singularité ou galop d'essai?

La GDPR est lancée ce 25 mai. L'oiseau de proie prend son envol. Nul ne sait encore ce qu'il ramènera dans ses serres. Mais si la chasse est bonne, on peut s'attendre à ce que la GDPR soit suivie de nombreux avatars bâtis sur le même modèle: des règlementations communautaires forçant sur un prétexte ou un autre à adapter le comportement des entreprises dans le monde entier, avec à la clef des pénalités financières ahurissantes.

Je ne peux m'empêcher de penser que ceci n'augure rien de bon. Les risques d'escalade législatifs sont réels avec d'autres pays (comme la Chine) ou groupes de pays, et le risque de fermeture pure et simple de certains liens économiques l'est tout autant. Ni l'un ni l'autre ne bénéficieront au consommateur, et pourraient déboucher sur de véritables conflits - qu'on espère seulement commerciaux.

22 mai 2018

Loteries: Rien ne va plus

Le peuple suisse aura bientôt à se prononcer sur la nouvelle Loi sur les Jeux d'Argent. Si le Oui l'emporte, l'État tentera maladroitement de faire perdurer le système actuel dans les eaux troubles du XXIe siècle. Les sites étrangers de jeu de hasard en ligne seront interdit d'accès à l'internaute helvétique. Les organismes semi-publics de loterie actuels continueront d'arroser de subventions diverses activités culturelles pour justifier les grasses marges opérées dans les mises des joueurs, et l'argent encaissé au passage par les gardiens du temple.

Et si le Non l'emporte? Bizarrement, cela reviendra à peu près au même. Les monopoles d'État disparaîtront, grignotés par le choix et les modalités que proposent des acteurs alternatifs. Le rythme sera juste plus rapide.

La Loi sur les Jeux d'Argent semble donc un de ces compromis perdant-perdant dont la Suisse a le secret. Franchement, espérer que des mastodontes comme la Loterie Romande perdurent sans rien changer à travers les prochaines décennies tient de l'absurde, nouvelle loi ou pas. N'enterrons personne trop vite, mais soyons réalistes: son avenir tient bien plus à ses futures stratégies commerciales et à son efficience, qu'à une loi taillée sur mesure pour étrangler la concurrence.

La question qui se pose est finalement celle-ci: Le marché du jeu évoluera-t-il dans la liberté de choix du consommateur, ou dans la contrainte des interdits?

prise de position,votations du 10 juin 2018,loterie,libéralisme
Bobo urbaine, brandis ton smartphone: tu es une rebelle du nouveau millénaire.

La future Loi sur les Jeux d'Argent penche clairement pour la seconde option. Concoctée par les élites politiques de Berne, elle est comme à son habitude enrobée de sucre et de douceurs: on luttera davantage contre la dépendance au jeu, on préservera les rentrées de l'État tout en défiscalisant les gains de moins d'un million de francs. Une merveille, vous dis-je, et tant pis si au chapitre des moins bien on doit se livrer à quelques petits coups de canif dans les libertés des uns et des autres, comme la censure des sites internet de pari en ligne à l'étranger.

prise de position,votations du 10 juin 2018,loterie,libéralisme
100% des perdants ont tenté leur chance.

Dans le camp du Non, on avance en ordre dispersé. Les Jeunes Verts, le Parti pirate et d'autres formations mettent principalement la censure d'Internet en avant contre la loi ; bien que cette approche soit déjà technologiquement dépassée (il suffit d'un smartphone pour contourner les limites...) elle crée malgré tout un dangereux précédent puisque la porte serait ensuite ouverte pour interdire tout un tas d'autres sites, pour tout un tas d'excellentes raisons. Il est assez étonnant de retrouver sur le créneau de la liberté d'expression des Verts d'habitude adeptes de la censure la plus violente et de la mise au pilori de toute opinion contraire, mais pour une fois que cela arrive, ne boudons pas notre plaisir.

Du côté du PLR - et malheureusement de l'UDC - on est plus ambigus, plus gênés. Les lignes de fracture passent au milieu des délégués de chaque parti. Il suffit de lire l'échange hallucinant entre Philippe Nantermod, Conseiller national PLR et opposant à la nouvelle loi, et Philippe Bauer, Conseiller national PLR lui aussi mais partisan de la nouvelle loi, pour s'en convaincre: le PLR est tellement schizophrénique qu'il peut jouer à la fois dans la majorité et l'opposition.

prise de position,votations du 10 juin 2018,loterie,libéralisme
Non au daltonisme.

Quand on entend un PLR expliquer que la nouvelle loi entraîne un "manque à gagner" pour la collectivité, on se demande si on a bien compris la couleur politique de l'olibrius. Mais celui-ci récidive immédiatement en lâchant de beaux morceaux de bravoure:

"Si vous gagnez de l'argent en travaillant, vous payez l'impôt. C'est assez invraisemblable que lorsque vous gagnez de l'argent en jouant à la loterie, vous n'en payiez pas." -- Philippe Nantermod, théoriquement vice-président du PLR


On ne paye pas d'impôts non plus en donnant de l'argent de poche à son fils, M. Nantermod, ni en faisant des plus-values en capital, ni en travaillant soi-même dans son jardin au lieu d'un jardinier (peut-être un modèle de taxe sur le jardinage à mettre en place sur le modèle de celle sur la valeur locative?) Bref, il y a beaucoup à faire fiscalement quand on est un PLR avec un tel état d'esprit. Au moins cette campagne aura permis de révéler quelques vraies couleurs.

Clairement, on peut aussi être contre la loi pour de mauvaises raisons. Espérons que le reste du comité - comprenant essentiellement des jeunes de divers partis, PLR, UDC, PBD et Verts-Libéraux - relève un peu le niveau.

Pour ma part, vous l'aurez compris, je suis contre cette loi ; elle infantilise le public, instaure le protectionnisme économique et la censure, et fait tout pour perpétuer les vieux monopoles historiques épuisés, en foulant au pied quelques libertés fondamentales. Il me semble que c'est bien suffisant pour glisser un Non dans l'urne.