27 juillet 2015

Fabienne Despot dans la tourmente

Si quelqu'un avait espéré que le scandale pourrait s'étouffer discrètement, il doit s'en mordre les doigts: depuis la semaine dernière, tous les médias romands ne parlent que de "l'affaire" - le chantage dont l'UDC Vaud est victime à travers un enregistrement pirate d'une réunion privée, enregistrement effectué par nulle autre que... La présidente du parti, Fabienne Despot!

Pas de quiétude estivale pour l'UDC vaudoise. Dans les colonnes de La Liberté, Fabienne Despot avoue "une faute" ; l'affaire est ensuite reprise par La Télé, la RTS, le Matin et le Matin Dimanche - visiblement bien informé au point de citer des extraits de l'enregistrement... Jusqu'à une conférence de presse aujourd'hui à Lausanne.

Mais revenons sur le déroulement de l'affaire.

udc,manoeuvres politiques,fabienne despot,élections du 18 octobre 2015

Le contexte

En 2014, l'UDC Lausanne est sujette à des dissensions internes, la faute à une coterie de membres en butte contre les décisions de la présidence locale. Parmi les rebelles, un certain Jean-Luc Laurent. L'ambitieuse nouvelle présidente de l'UDC Vaud, Fabienne Despot, tient absolument à impliquer la section cantonale, officiellement à des fins d'arbitrage... Ou comme une excellente occasion d'éliminer d'éventuels rivaux dans l'organigramme du parti.

Or, loin de dévoiler un quelconque scandale, l'enquête effectuée par des conseillers nationaux Pierre-François Veillon et Raymond Clottu donne entièrement raison à la direction de la section lausannoise. Elle a agi dans les règles de l'art. Le document, à usage interne, conclut que face à des positions irréconciliables il serait préférable que les membres contestataires démissionnent d'eux-mêmes plutôt que de faire face à une procédure d'exclusion.

Jean-Luc Laurent claque la porte de l'UDC.

L'immixtion de la section cantonale dans des affaires communales est mal vécue. Elle apparaît aux yeux de beaucoup comme une ingérence. Philipp Stauber, chef du groupe UDC au conseil communal de Lausanne et membre du comité central de l'UDC suisse, publie une lettre ouverte incendiaire dans laquelle il accuse la présidente de se conduire comme le personnage de bande dessinée Iznogoud et de mener le parti dans le mur. En conclusion, il l'invite à cesser ses manipulations.

Piquée au vif, la présidente refuse de laisser passer l'affront. En avril 2014, elle convoque M. Stauber dans une "réunion de conciliation" de la Direction exécutive de l'UDC vaudoise, soit MM. Michaël Buffat, Jean-François Thuillard, Kevin Grangier, et Mmes Fabienne Despot et Monika Commissione. En attendant M. Stauber les discussions s'enchaînent entre les cinq personnes assises autour de la table, évoquant les potins du parti et l'actualité. Pas un ne se doute qu'il est enregistré à son insu, sauf, bien sûr, l'instigatrice de la manœuvre.

La présidente a apporté du matériel professionnel prêté par son compagnon de l'époque, Fred Reichenbach, détective de son état, pour enregistrer la séance. D'après les dires de Mme Despot aujourd'hui, il s'agissait avant tout de "se défendre" pour éviter que ses propos ne soient "mal interprétés", sans qu'on sache très bien par qui et comment. Difficile d'écarter l'impression persistante que l'objectif était bel et bien de piéger M. Stauber... Et lorsque Mme Despot explique qu'elle ignorait qu'enregistrer des tiers sans leur consentement était illégal, on reste pantois!

Toujours est-il que l'opération fait chou blanc. M. Stauber ne se rendra pas au rendez-vous piégé. La réunion est ajournée. L'enregistrement est stoppé après 32 minutes de prise de son. N'ayant pas pu enregistrer les déclarations compromettantes qu'elle espérait, Fabienne Despot rend le matériel à son compagnon "avec instruction d'effacer le contenu", affirme-t-elle. Fin de l'histoire, en apparence...

Un enregistrement clandestin dans la nature

Mme Despot et son compagnon se séparent en mai 2014. L'enregistrement ne sera pas perdu pour tout le monde. On ne connaît pas le cheminement du fichier - l'enquête l'expliquera peut-être - mais il refait surface entre les mains de Jean-Luc Laurent, devenu dans l'intervalle candidat PBD au Conseil National. Et il a bien l'intention de s'en servir.

M. Laurent n'est pas resté en bons termes avec l'UDC. Un point en particulier lui reste en travers de la gorge: le rapport des conseillers nationaux sur les divergences au sein de l'UDC lausannoise, qui le mentionne mais qu'il ne peut consulter. Il estime qu'il y a là une profonde injustice.

Alors qu'il aurait peut-être été plus simple de tenter de prendre connaissance du document au travers de la Loi sur la Protection des Données, il tente une autre approche - le chantage.

Envoyant un email à Mme Despot le 22 juin, puis, faute de réponse de l'intéressée, à d'autres membres de la Direction exécutive trois jours plus tard, il annonce être en possession de "documents compromettants" sur certains candidats du parti au Conseil National, dont l'enregistrement d'une séance privée. Il exige en échange de son silence de consulter le fameux rapport.

Kevin Grangier, secrétaire général, est invité à juger du sérieux de la menace. Il se rend chez M. Laurent le 9 juillet pour découvrir les fameuses pièces compromettantes que prétend détenir le maître-chanteur, pour reprendre les mots de Mme Despot. Il découvre deux clef USB et trois classeurs - mais ne peut en inspecter le contenu - et le fameux enregistrement.

Ayant obtenu de son hôte le droit de l'enregistrer à son tour sur son propre téléphone portable, M. Grangier écoute le fichier audio en intégralité. Les propos tenus n'ont rien de compromettant, ce sont des discussions d'ordre privé entre des gens qui se connaissent. Mais l'authenticité de l'enregistrement ne fait aucun doute et la présidente admet en être à l'origine.

Gestion de crise

Une réunion ordinaire du comité central a lieu le soir même. La réaction est immédiate: il n'est pas question de céder au chantage, quelles que soient les informations prétendument détenues par M. Laurent. Mais la présidente Fabienne Despot est elle-même gravement mise en cause. Les membres du comité central décident de ne rien faire sans l'avoir entendue s'expliquer en personne, mais elle est en vacances... Un nouveau rendez-vous est agendé au 23 juillet.

Lors de cette nouvelle séance, Fabienne Despot s'explique, avoue sa faute, exprime ses regrets. Elle porte plainte contre son ex-compagnon et contre Jean-Luc Laurent. Michaël Buffat porte également plainte contre ce dernier pour utilisation d’un enregistrement à but de contrainte. Une perquisition a lieu: les dossiers sont creux, les clef USB sont vides. Le chantage n'était qu'un bluff maladroit, le seul document authentique en possession de l'individu étant l'enregistrement effectué par la présidente.

Si l'affaire du chantage se dégonfle, celle de la crise de confiance avec la présidente de l'UDC Vaud reste bien vivace. Les membres du comité central sont face à un dilemme dont ils se passeraient bien. Toutes les alternatives sont mauvaises - en termes d'image, d'organisation, de délais légaux vis-à-vis des élections nationales du 18 octobre. Le dépôt des listes à la chancellerie fédérale est clôt dès la mi-août. Comment tout remettre en question si tard?

Faute de mieux, les membres du comité central, associés aux responsables de la campagne fédérale, décident de renouveler leur confiance à Fabienne Despot. Peut-être espèrent-ils que la pseudo-affaire s'éteigne discrètement... Espoirs naïfs et rapidement contrariés. Quelques jours plus tard, les articles commencent à fleurir dans la presse. Le feu, loin de s'étouffer, reprend de plus belle.

Pour tenter de reprendre le contrôle de la communication dans cette crise, l'UDC Vaud se fend d'une conférence de presse officielle lundi à 10h à l'Hôtel Continental, en face de la gare de Lausanne. L'exercice - difficile - est mené par Fabienne Despot, Jean-François Thuillard au nom du comité central du parti, et Kevin Grangier, secrétaire général et membre du comité de campagne pour les élections fédérales d'octobre.

Pourtant, si la conférence de presse livre des précisions, il n'y a pas vraiment de remise en question des éléments livrés jusqu'ici par les médias.

Comment se sortir du pétrin?

Beaucoup au sein du parti ont dû se poser la question. Il n'y a malheureusement pas de réponse simple, et aucune qui ne laisse l'UDC vaudoise indemne.

Kevin Grangier a eu beau jeu de rappeler que l'UDC suisse avait raison sur toute la ligne - de l'Union Européenne à la sécurité en passant par la politique de l'asile - l'UDC vaudoise s'est bien mise en difficulté toute seule, par les atermoiements de sa présidente et la faiblesse de son comité central.

La campagne pour les élections fédérales d'octobre est compromise. Comment les candidats au Conseil National ou au Conseil des Etats peuvent-ils accepter d'être associés à une colistière qui a enfreint l'article 179 du Code Pénal et serait susceptible d'encourir un an de prison? Personne n'a porté plainte directement contre elle, certes, mais Fabienne Despot pourrait être indirectement mise en cause par les plaintes qui visent Jean-Luc Laurent. On voit mal comment ce dernier pourrait être coupable d'avoir exploité des enregistrements illicites sans que rien ne vienne inquiéter celle qui en est à l'origine. Le volet judiciaire est loin d'être fermé et il nous garantira des rebondissements réguliers, autant de piqûres de rappel désastreuses jusqu'aux élections d'octobre et sans doute au-delà. Mais il n'y a pas que cela.

Comment faire cadrer la faute de Mme Despot avec l'exigence du parti d'aligner uniquement des candidats irréprochables? Comment peut-on d'un côté demander des extraits de casier judiciaire et soumettre les candidatures à l'enquête lorsque de l'autre les mêmes censeurs passent comme chat sur braise sur des violations flagrantes de toute déontologie, de toute confiance entre collègues?

Comment même élire Mme Despot et l'envoyer à Berne? Comment espérer de sa part un comportement sans faille lorsqu'elle prétend encore aujourd'hui que l'enregistrement n'était que pour sa défense et ose affirmer, toute honte bue, qu'elle ignorait agir dans l'illégalité?

Il aurait fallu avoir du courage - le courage de convoquer un congrès extraordinaire, de soumettre la situation au vote de tous les délégués, de laisser la base du parti trancher démocratiquement. A la place, les instances dirigeantes de l'UDC vaudoise ont préféré l'atermoiement optimiste. Et la situation échappe à tout contrôle.

Je suis triste de voir Mme Despot aveuglée par l'ambition au point de ne pas voir que sa carrière politique vient d'exploser en plein vol, manquant d'assez de force de caractère pour prendre la seule décision qui s'impose.

Je suis triste pour les instances dirigeantes de l'UDC vaudoise de ne pas avoir été à la hauteur de l'enjeu face à la crise, d'avoir mal conseillé leur présidente et préféré fermer les yeux sur leur propre règlement électoral de peur d'affronter un conflit.

Je suis triste pour les autres candidats talentueux de l'UDC au Conseil National et au Conseil des États, innocents dans toute cette affaire et quand même salis.

Mais avant tout, je suis triste pour les électeurs vaudois recevant ce pitoyable feuilleton estival en guise de campagne, alors que la Suisse aura bientôt à affronter des enjeux vitaux pour sa survie. Ils méritaient mieux.

22 juillet 2015

Revoir la logique de l'aide sociale

La petite ville d'Aarburg en Argovie a aujourd'hui les faveurs du Matin, qui n'hésite pas à parler de "controverse". Une élue UDC locale, chargée des œuvres sociales, veut en effet empêcher l'aide sociale d'être envoyée au pays d'origine des étrangers qui en bénéficient.

aide sociale,asile,Martina BircherOn s'en doute, pareille suggestion est un véritable crime contre la bien-pensance. Le postulat de l'élue - l'aide sociale est censée aider faciliter la vie de ses bénéficiaires en Suisse, et non pas aider la famille restée au pays - est ainsi présenté comme un credo. Quasiment mystique. Pourtant, l'explication est toute simple et totalement légale:

«Presque 45% des bénéficiaires de l'aide sociale sont des anciens requérants d'asile qui vivent maintenant de l'aide sociale», constate Martina Bircher. «Et on se rend compte que 40 à 60% de l'argent que nous versons retourne dans le pays d'origine. C’est contraire à la loi, on n'a pas le droit de détourner l'aide sociale», estime l'élue qui craint en outre que l'argent puisse financer des passeurs.


Craintes certainement infondées - après tout, selon un article de 20 minutes publié deux jours plus tôt, les demandes d'asile en Suisse n'ont augmenté que de 64 modeste pourcents par rapport au premier trimestre de cette année!

Mais l'Etat helvétique sait être accueillant avec la planète entière et généreux à souhait ; après tout, c'est l'argent des contribuables qui régale. Les robinets de l'aide sociale peuvent donc couler à flot. Ils coulent d'ailleurs si bien que nos anciens requérants d'asile passent à l'aide sociale, sautant avec maestria d'un filet social à un autre sans jamais cesser d'être à la charge de la collectivité. Habitués au modeste train de vie de leur pays d'origine, ils se retrouvent carrément avec un surplus d'argent. Et le renvoient.

Honnêtement, difficile de leur en vouloir. Après avoir payé leur écot à diverses mafias et franchi tant de frontières au mépris des lois pour atteindre un pays de cocagne, pas de raison de se montrer égoïste. Autant envoyer de l'argent à la famille pour que les nombreux frères, sœurs, cousins, oncles et tantes puissent en profiter aussi, soit en venant à leur tour, soit en utilisant cet argent sur place.

Seul problème, cette façon de faire n'a pas le moindre rapport avec les objectifs de l'aide sociale telle qu'ils ont été conçus.

Dans son projet pilote, Aarburg prévoit de verser l'aide sociale à certains bénéficiaires au travers de cartes de crédit dont le solde ne pourra être retiré en liquide, l'idée étant de faire en sorte que les sommes ne puissent quitter le pays (en tout cas, pas facilement) au travers des services de transfert d'argent liquide qui fleurissent un peu partout en Suisse précisément pour ces raisons.

La mesure "serait très contestée par les autorités cantonales ainsi que par la Conférence Suisse des institutions d'action sociale", explique la RTS. On aimerait toutefois entendre les arguments employés pour soutenir l'objection. Face à un tir de barrage manifeste de toutes les autorités supérieures contre la petite commune, le projet sera probablement assez vite retiré.

La démarche a quand même le mérite de soulever quelques questions.

  • L'aide sociale n'est-elle pas trop élevée? Si un individu touchant l'aide sociale parvient à en mettre 40 à 60% de côté, on conclut objectivement qu'il arrive à vivre avec le solde. Ce n'est donc plus de l'aide sociale mais bien du confort - même si évidemment en termes de train de vie "supportable" chacun verra midi à sa porte.
  • Est-ce un détournement? Selon la modification constitutionnelle sur le renvoi automatique des criminels étrangers, l'abus d'aide sociale est susceptible d'entraîner une expulsion. Or, il est évident que le transfert des fonds reçus à l'extérieur du pays, au bénéfice de tiers, n'est pas une utilisation conforme des prestations sociales.
  • Le mécanisme est-il encore pertinent? Tout versement direct d'argent au bénéficiaire est susceptible de générer des effets pervers de ce genre, et les cas sont de plus en plus fréquents. Les aides au logement sont englouties en alcool, les subventions pour la cantine des enfants servent à acheter de nouvelles jantes alliage à la voiture de sport de Monsieur, et l'aide sociale finit dans les réseaux de passeurs.

Avec tout le respect qui lui est dû, je ne pense pas que la solution adoptée par Mme Martina Bircher à Aarburg soit appropriée. Bien que ce soit un peu plus compliqué, il y aura certainement moyen de contourner la restriction du versement par cartes de crédit, ce qui impliquera plus de flicage, etc.

La meilleure solution serait peut-être dans un changement de paradigme.

Jeune, je vis ma mère apporter de l'aide à un clochard du quartier ; puant et recouvert de crasse, les ongles en deuil et la barbe luxuriante, il avait sonné chez nous dans l'espoir de récupérer des chaussures usées que mon père utilisait pour le jardin. Ma mère fut prise de pitié devant le pauvre hère et fit de son mieux pour lui apporter un peu de confort - lui confiant des chemises propres que mon père ne portait plus, un repas chaud, et tout ce que nous étions en mesure de lui offrir.

Mais pas d'argent, malgré plusieurs demandes en ce sens.

"Jamais d'argent", m'expliqua ma mère. "Si on leur donne de l'argent, ils iront se saouler." Il faut bien avouer que l'odeur d'alcool se sentait d'assez loin. "Ce n'est pas pour rien qu'ils sont devenus comme ça. On peut les aider, mais en leur donnant de l'argent on ne leur rend pas service."

Il y avait de la sagesse dans ce raisonnement. Appliqué à l'aide sociale, on peut se poser la question: pourquoi donner l'argent au bénéficiaire? Ne serait-il pas préférable d'offrir des prestations au bénéficiaire? Offrir des repas plutôt que de l'argent pour les repas, des vêtements plutôt que de l'argent pour les vêtements, le loyer plutôt que de l'argent pour payer (ou pas) le loyer?

L'objectif de l'aide sociale est-il de verser de l'argent et de vite fermer les yeux ou au contraire de s'assurer que les gens qui en bénéficient sont correctement nourris, vêtus et logés?

Cette réorientation de l'aide sociale permettrait un bien meilleur contrôle de la santé des bénéficiaires et rendrait sans objet la plupart des détournements actuels. Bien sûr, il y aurait des esprits chagrins pour reprocher un manque de respect à la personne, comme si être à la charge de la collectivité n'était déjà pas assez dégradant en soi... Mais à tout prendre, ne serait-ce pas là une excellente motivation supplémentaire pour regagner ce fameux respect en quittant l'aide sociale?

La vérité toute simple est que les prestations sociales ont pour but de suppléer à des situations de faiblesse ; elles n'ont pas vocation à être confortables, ni à être une rente à vie, et encore moins des sommes à disposition au bon vouloir du récipiendaire. Mais pour nos autorités, il est probablement plus commode de verser de l'argent et d'oublier le reste.

18 juillet 2015

Vive l'Iran nucléaire!

La décision "historique" est enfin arrivée: l'Iran rejoint à nouveau le concert des nations fréquentables, grâce à la signature d'un traité longuement négocié entre les Occidentaux et le régime des mollahs - traité qui a en plus l'avantage de permettre, à terme, à l'Iran de posséder l'arme nucléaire.

Relisant mon billet précédent sur le sujet écrit il y a près de deux ans, je ne peux que m'attrister de l'absence de progrès réels sur le dossier alors que l'Iran fabrique toujours sa bombe. De guerre lasse, les masques sont tombés: les négociateurs occidentaux ont tout simplement renoncé à interdire à l'Iran d'avoir l'arme atomique.

Comment en est-on arrivé là? Et comment peut-on arriver à présenter ce fiasco comme un succès?

L’électricité nucléaire civile à tout prix...

Pour comprendre le dossier il faut commencer par démonter un mensonge fondamental dont découlent tous les autres. Par chance, il est tellement énorme que la tâche est aisée.

Pour différentes raisons un certain nombre de commentateurs, journalistes, politiciens, diplomates mêmes, affirment que l'Iran ne chercherait pas à se doter de l'arme atomique comme on l'accuse, mais seulement à disposer de centrales électriques fonctionnant à l'énergie nucléaire civile. En un mot, ils adhèrent complètement à la propagande officielle iranienne. Heureusement, comme la plupart des propagandes officielles (et encore davantage lorsqu'elles ont pour origine un régime totalitaire peu soucieux de vraisemblance) ces affirmations ne tiennent pas debout cinq minutes. Pour tout dire, même l'Iranien de la rue n'y croit pas.

Détail révélateur, sur l'échiquier politique la plupart de ces gens sont classés à gauche. Même leur crédibilité feinte ne colle pas: ils s'opposent à l'énergie nucléaire chez eux en soutenant mordicus qu'elle n'est "pas assez sûre", mais tiennent absolument à ce qu'un régime totalitaire du tiers-monde installé sur une zone sismique notoire puisse en disposer! Pareille largeur d'esprit laisse pantois...

Mais revenons au texte pour rappeler un fait: selon le Traité de Non-Prolifération nucléaire, tous les pays signataires ont un droit "inaliénable" à l'énergie nucléaire à des fins pacifiques - article 4. Des dizaines de régimes de part le monde ont ou font construire des centrales nucléaires civiles. Il est possible de traiter les barres d'uranium enrichi fournies à ces pays pour qu'elles soient à jamais inexploitables pour la production d'une bombe. Ces pays accueillent les inspecteurs de l'AIEA en bon ordre et sont d'une totale transparence sur leurs installations nucléaires, ce qui leur permet en échange de bénéficier du soutien et du respect de la communauté internationale et, bien sûr, de courant électrique.

Cela n'intéresse pas l'Iran.

Depuis vingt ans, l'Iran a préféré construire des sites d'enrichissement secrets planqués dans des bunkers si profondément enfouis dans les montagnes qu'il faudrait probablement des ogives nucléaires (quelle ironie) pour en venir à bout. L'Iran a extrait du minerai d'uranium de mines secrètes. L'Iran a procédé à l'enrichissement de gaz d'uranium avec des milliers de centrifugeuses en toute illégalité vis-à-vis des traités de non-prolifération. L'Iran s'est constitué des stocks d'uranium enrichi à un taux et un volume sans le moindre rapport avec une utilisation civile ou médicale. Et une fois tout ce cirque découvert, plutôt que de renoncer, l'Iran a préféré supporter des sanctions commerciales internationales nuisant à sa population et continuer à tergiverser pendant des années pour cacher l'étendue de l'avancement de son programme...

Le tout étant bien sûr dans le but de produire du courant pour la population. Quelle persévérance!

iran_nucleaire.jpg
(cliquez pour agrandir)

De deux choses l'une: soit quelqu'un est assez naïf pour croire sincèrement à cette fable et doit cesser séance tenante toute activité intellectuelle impliquant de séparer le vrai du faux ; soit il n'y croit pas vraiment mais fait semblant, et devient dès lors consciemment complice du régime et de son programme. Pourquoi certains franchissent-ils ce pas? En creusant un peu on découvre assez facilement de multiples explications personnelles ou idéologiques: intérêts commerciaux, motivation religieuse, "rééquilibrage" des forces de la région, certitude de ne pas être concerné, souhait de voir Israël détruit, etc. Le cynisme se mêle à l'ignorance ou à l'antisémitisme le plus crasse.

Ne pouvant trancher chaque situation individuelle, nous choisirons de défausser l'opinion de quiconque défendra la thèse du nucléaire civil iranien, qu'il ou elle choisisse sciemment d'être complice ou soit juste un(e) imbécile.

Reste à discuter du fond, c'est-à-dire des efforts iraniens pour acquérir l'arme atomique.

Un processus diplomatique biaisé

Les Iraniens mentent en affirmant ne pas vouloir l'arme atomique. Les Occidentaux font poliment semblant de les croire. De cette hypocrisie criminelle découlent deux choses:

  • Les négociateurs iraniens ne sont pas des interlocuteurs dignes de confiance dans des négociations diplomatiques. Concrètement, cela signifie qu'ils ne respecteront probablement pas la lettre et certainement pas l'esprit des traités signés. Nous en avons une preuve récente: le régime iranien actuel a délibérément violé le Traité de Non-Prolifération Nucléaire dont il était pourtant signataire. A partir de là, comment lui faire confiance?
  • Ils ne négocient que pour obtenir des concessions de la part de l'autre partie, en échange garanties soit invérifiables, soit incomplètes, soit trop tardives pour les détourner de leur objectif final.

Dans ce contexte, les tractations diplomatiques s'apparentent à un souper avec le diable ; impossible d'en sortir vainqueur.

Comme l'avait écrit Ronald Reagan, contre un régime tyrannique les mots ne sont que du vent et les traités seulement du papier. Seule la menace d'une intervention militaire peut vraiment effrayer un tyran. L'ancien président écrivait ces mots à une époque différente mais ils gardent leur justesse à travers le temps. Nous en avons eu la preuve récemment - rien de moins que dans le dossier nucléaire iranien lui-même.

En 2003, le programme d'enrichissement nucléaire iranien est brutalement interrompu. La raison? La présence de dizaines de milliers de G.I. dans un pays voisin de l'Iran, tout près de la frontière, venus renverser Saddam Hussein... A l'époque, l'Occident présentait un front uni et se donnait les moyens de sa politique. Le risque d'être découvert et peut-être en guerre fit réfléchir à deux fois même les mollahs les plus extrémistes.

Malheureusement, une fois que George W. Bush laissa en 2008 son siège de président au futur Prix Nobel de la Paix, la donne changea. Les Américains se retirèrent d'Irak et envoyèrent de plus en plus de signaux contradictoires quant à leurs objectifs et à leur volonté combative. Sous la bienveillante administration Obama les affaires nucléaires iraniennes purent reprendre de plus belle.

"L'Accord"

Après 22 mois de négociations, le groupe des 5+1 (USA, Chine, Royaume-Uni, France, Russie et Allemagne) signa avec l'Iran un document de plus de 100 pages. En échange d'une levée des sanctions économiques contre le pays, celui-ci s'engage à réduire l'essentiel de son stock de centrifugeuses servant à l'enrichissement, à fermer la porte de la filière de fabrication d'une bombe au plutonium, et à laisser des experts de la communauté internationale surveiller les installations par vidéo, posant des scellés et s'assurant que l'Iran respecte ses engagements.

Pour une lecture dithyrambique des termes de l'accord, on lira ce qu'en pense l'expert en non-prolifération Joe Cirincione, bien que faisant preuve d'un soupçon de réalisme à la fin de sa prose:

Reste qu'avec cet accord, l'Iran conserve des capacités significatives. Il serait préférable de raser l'ensemble de son complexe nucléaire et de saler la terre pour que rien ne repousse. Mais nous ne sommes pas Rome, et l'Iran n'est pas Carthage. L'accord qui vient d'être conclu est la meilleure option possible. (...) L'histoire n'est pas terminée pour autant. La signature de cet accord est une victoire majeure, une étape d'importance – mais ce n'est qu'une étape.


Une étape vers un abandon total de la filière nucléaire iranienne, de son point de vue. M. Cirincione est certainement quelqu'un de très honorable, mais peut-être aussi un peu naïf. Il suffit de voir les réactions côté iranien pour comprendre que le même texte n'est pas vraiment compris de la même façon - laissant échapper un discours très différent sur le même accord:

Téhéran - L'Iran, qui a accepté de brider son programme nucléaire dans le cadre de l'accord avec les grandes puissances, n'abandonne pas ses ambitions et va poursuivre ses recherches pour décupler ses capacités d'enrichissement au terme des dix ans de pause prévus. (...)

L'accord historique conclu à Vienne mardi permet à Téhéran de reprendre ses travaux de recherche et de développement sur les futures centrifugeuses IR-6- et IR-8, beaucoup plus performantes que les vieilles IR-1 dont il dispose pour enrichir l'uranium. (...) Ali Akbar Salehi, patron de l'Organisation iranienne de l'énergie atomique (OIEA), a déjà prévenu qu'après l'entrée en vigueur de l'accord, l'Iran commencerait rapidement les recherches sur les centrifugeuses IR-8. Selon les termes de l'accord, l'Iran pourra commencer la production des machines IR-6 (dix fois plus puissantes que les IR-1) et IR-8 (20 fois plus puissantes) au bout de huit ans.

 
Le traité permettra donc à l'Iran de procéder à la modernisation de son stock de centrifugeuses IR-1 ("un peu des vieilles Citroën des années 1930" précise une source iranienne) en échange de modèles bien plus performants. L'objectif avoué est d'atteindre une capacité d'enrichissement équivalente avec un plus petit nombre de machines. Le traité évalue les limites en terme de nombre de centrifugeuses et pas selon la puissance individuelle de chacune...

De plus, comme le soulignent les Iraniens, l'accord signé n'engage les Iraniens que pour une période de dix ans: après, ils auront les mains libres. Comme d'habitude les négociateurs occidentaux ont juste cherché à gagner du temps plutôt qu'à résoudre le problème, quitte à l'aggraver.

Une nouvelle donne géopolitique

iran_vienne.jpgL'évolution future du moyen-orient est totalement indéchiffrable. Pour ne parler que des factions locales, l'Iran chiite et l'Arabie Saoudite sunnite luttent par pays interposés pendant que la Turquie se rêve en grande puissance, l’État Islamique n'étant qu'un pion de plus dans ce jeu de pouvoir.

Il y a néanmoins d'indiscutables vainqueurs. Citant Nicolas Gauthier:

Pour Téhéran, le succès est à la fois intérieur et extérieur. Dans la première configuration, levée d’embargo oblige, il retrouve tous ses avoirs financiers gelés à l’étranger et offre aux investisseurs internationaux un juteux marché de plus de 80 millions de consommateurs potentiels. Dans la seconde, l’antique Perse retrouve un rôle de premier plan et plus rien, en Orient, ne pourra se faire sans elle ou son éternelle rivale turque.(...)

Après, la Chine et la Russie, traditionnels alliés de l’Iran, qui boivent du petit-lait. Deux immenses nations plus qu’émergentes qui n’ont rien à perdre et tout à gagner dans l’affaire. Deux antiques civilisations dont la géopolitique ne se résume pas qu’aux « droits de l’homme », moulin à prières dont on voit les cruelles limites depuis quelques décennies.


La régularisation de la situation iranienne n'a pas que du mauvais. Si le slogan "Mort à l'Amérique!" reste d'actualité, l'ouverture économique retrouvée permettra peut-être l'accroissement d'une classe moyenne plus soucieuse de confort que de guerre totale. Le pays, idéologiquement opposé à l’État Islamique, se révèlera peut-être un nouvel adversaire de taille contre le dernier avatar extrémiste en date dans la région.

Malheureusement, l'essentiel dans cette affaire reste singulièrement néfaste: l'Iran pourra officiellement atteindre une capacité nucléaire dans dix ans. On parle "d'effet de seuil" pour un pays capable de produire la bombe sans devenir pour autant une puissance nucléaire. L'Iran se contentera-t-il d'utiliser sa capacité nucléaire comme une simple menace? Ne va-t-on pas assister à une course aux armements chez les Saoudiens, les Qataris, à un "rééquilibrage" des forces à travers le don de quelques ogives du grand frère pakistanais à une faction ou une autre?

Le régime iranien s'est subitement rendu sympathique aux yeux des Occidentaux parce que ceux-ci n'avaient plus l'envie de s'y opposer et se voyaient bien faire quelques affaires juteuses au passage. Mais à domicile les mollahs et leur police religieuse continuent à traquer les dissidents, à surveiller et à infiltrer le moindre groupe d'étudiants, et à nier le droit à l'existence d'Israël, seule démocratie authentique à des milliers de kilomètres à la ronde.

C'est évidemment pour Israël que la pilule est la plus difficile à avaler. Les alliés traditionnels des Américains n'ont cessé d'être menés en bateau sous l'administration Obama: retrait précipité d'Irak laissant sombrer le pays dans le chaos, soutient aux rebelles syriens en donnant des armes finissant entre les mains de l’État Islamique contre lequel les USA luttent à fleurets mouchetés... Et maintenant un accord diplomatique laissant la ouverte la porte de la bombe nucléaire à un pays qui clame régulièrement sa volonté de détruire l’État hébreu.

Israël laissera-t-il planer la menace iranienne sur sa survie? C'est toute la question, d'autant plus que les Iraniens laisseront de plus en plus planer le doute quant à leurs capacités nucléaires réelles... Comment attendre sans être sûr qu'il ne soit pas trop tard?

L'Iran avait un intérêt particulier à finaliser cet accord. Si rien n'avait été signé à Vienne, seule l'option militaire serait restée sur la table, une possibilité dont les Iraniens ne voulaient pas. Or, la levée des sanctions offre au régime de Téhéran une marge de manœuvre renouvelée. Si d'aventure ils sont pris un jour la main dans le sac, ils n'auront dans un premier temps à souffrir que du retour des sanctions économiques. Il faudra encore d'innombrables tergiversations avant que l'intervention militaire, la seule chose que ne craigne le régime, ne revienne dans les discussions.

Dans la course à l'armement nucléaire, cette petite avance pourrait suffire à faire la différence, permettant au régime d'achever la construction de sa première bombe atomique et d'atteindre enfin son inviolabilité territoriale.

Grâce à la lâcheté de nos gouvernements, la boîte de Pandore s'ouvrira bientôt.

14 juillet 2015

Le calice de l'euro, jusqu'à la lie

Nouveau week-end, nouveau sommet de la dernière chance ; après dix-sept heures de négociations marathon, lundi au petit matin, au cours d'une n-ième concertation, Alexis Tsipras et Angela Merkel se retrouvent avec François Hollande et Donald Tusk dans le bureau du président du Conseil européen. Donald Tusk intervient: "personne ne quitte cette pièce". Les bourses européennes vont bientôt ouvrir. Un départ signifierait un Grexit. Après avoir échangé des regards lourds de sens, les acteurs du drame - Angela Merkel, François Hollande, Alexis Tsipras, Donald Tusk puis Christine Lagarde - s'attellent une fois de plus alors à dresser les contours de quelque chose qui puisse être présenté au monde comme un succès.

grèce,alexis tsipras,syriza,dette

Alexis Tsipras cède. Ainsi naît le troisième "plan d'aide" de la zone euro à la Grèce, qui ressemble à s'y méprendre à un collier d'esclave.

Daladier contre la Troïka

Les Grecs sont atterrés de la trahison d'Alexis Tsipras. L'homme avait invoqué un référendum contre la rigueur de la Troïka. Il se retrouve moins de deux semaines plus tard à accepter des conditions faisant passer le plan précédent pour une aimable plaisanterie.

En répondant à l'appel de la démocratie et en soutenant à 61% le Non prôné par un premier ministre apparemment combatif et prêt à les défendre, les Grecs furent victime d'une terrible méprise. Aujourd'hui il paraît clair qu'Alexis Tsipras n'avait pas l'intention de mener le référendum à son terme et encore moins d'en respecter la conclusion. L'appel au peuple n'était rien d'autre qu'une démonstration de force destinée à impressionner les créanciers de la Grèce, certainement pas une arme dans une guerre que le premier ministre n'avait nullement l'intention de déclencher.

Toute la stratégie du gouvernement grec tenait en trois points: effrayer l'Europe et la planète financière face aux perspectives d'un Grexit ; montrer son intransigeance en affirmant que tous les efforts possibles avaient déjà été faits ; et combiner les deux phénomènes pour contraindre les créanciers du pays à renoncer à une bonne partie de leurs espérances sans faire plus de concessions.

Les négociateurs du reste de l'Europe se retrouvèrent en position de force par hasard, simplement pour avoir pris leur adversaire au sérieux. Interloqués par l'intransigeance mêlée de bravade de Tsipras et de son ministre Varoufakis, ils se résignèrent finalement à entrer en terre inconnue en évoquant la mise en quarantaine de la Grèce en zone euro. Cette bouffée de realpolitik eut pour effet de mettre le gouvernement grec au pied du mur, face à ses contradictions. Alexis Tsipras ne voulant pas passer à la postérité pour celui qui aurait fait sortir la Grèce de la zone euro, son bluff s'effondra alors totalement.

Le résultat est désormais connu: le premier ministre grec - dont la carrière politique vient de se pulvériser en vol - a cédé sur absolument toute la ligne.

La Grèce face à ses nouveaux maîtres

Qu'a obtenu la Grèce en échange de sa capitulation sans condition? Pas grand-chose, malheureusement. Au niveau des concessions, on compte:

  • une hausse de la TVA de 10 points, de 13 à 23 %, sur la nourriture ou l'énergie, et l'abandon progressif d'une TVA avantageuse pour les îles ;
  • une nouvelle réforme supprimant les retraites anticipées et portant en quelques années l'âge de la retraite à 67 ans ;
  • des coupes "automatiques" dans les dépenses publiques en cas de déviation de la nouvelle trajectoire budgétaire, et une indépendance accrue des instituts de statistique pour s'assurer de disposer de chiffres authentiques ;
  • la constitution d'un fonds de 50 milliards d'euros de biens de l’État grec, fournis comme garantie à la Troïka et dont les revenus de privatisation serviront essentiellement à renflouer les banques et payer le service de la dette.

En échange de quoi la Grèce reçoit les bénéfices suivants:

  • un maintien dans la zone euro ;
  • un troisième plan d'aide de 82 à 86 milliards de financement, livré à Athènes d'ici fin 2018 ;
  • l'évocation d'une possible réforme, indéfinie à cette heure, de la dette du pays.

Écrivons-le noir sur blanc: hormis un soutien à court terme de ses banques acquis au prix fort, la Grèce n'a rien obtenu. Le troisième plan d'aide généreusement accordé aggravera encore l'endettement du pays, l'amenant au-delà des 200% du PIB. Aucune mesure concrète n'est annoncée pour la renégociation des 320 milliards d'euros de dette actuelle ; des sources du FMI (toujours partie de l'équation malgré la volonté grecque de l'évincer) font état d'un possible allègement des taux d'intérêt ou d'un allongement de la durée... Mais pas question de toucher au principal.

Cerise sur le gâteau, ce chapitre pourtant fondamental pour Syriza ne sera abordé que lorsque la Grèce aura atteint l'ensemble des autres objectifs. L'expression "calendes grecques" prend tout son sens.

Le point le plus crucial tient évidemment au nouveau fonds de privatisation doté de 50 milliards d'actifs de l'État grec. Histoire de bien faire comprendre qui serait aux commandes il était d'abord question de l'établir au Luxembourg avant que la Troïka ne fasse la modeste concession de le laisser siéger à Athènes - "mais sous la supervision des institutions européennes", précise Angela Merkel.

Que contiendra ce fonds? Tout ce qui est vendable, sur le modèle de ce qui se fit pour la RDA à l'époque de la réunification. Et il faudra faire preuve d'imagination: ports, aéroports, îles, immeubles, casernes, sociétés publiques, mais aussi marchés publics et droits d'exploitation comme des péages... Il faudra liquider encore et encore jusqu'à parvenir à amasser 50 milliards d'euros. La somme est colossale, elle représente un quart du PIB du pays. Au prix où sont valorisés les actifs grecs en ce moment, l’État deviendra probablement locataire de ses propres murs.

La Grèce restera dans l'euro en lui sacrifiant à peu près tout. Face à une misère à venir encore pire que celle qu'ils endurent depuis des années, bien des Grecs se demanderont si le jeu en valait la chandelle.

Les prochaines étapes

Cette semaine verra l'adoption du train de mesure par tous les pays d'Europe, à marche forcée.

L'adhésion du parlement grec est acquise. Le parti Syriza est promis à l'éclatement entre les "pragmatiques" qui suivront leur leader et les "idéalistes" pour qui le diktat ramené de Bruxelles incarne à peu près tout ce contre quoi le parti s'est battu depuis qu'il existe. Mais l'effondrement de Syriza ne fera pas tomber tout de suite le gouvernement ; il y a probablement encore trop d'europhiles dans l'assemblée grecque (même si leur enthousiasme s'est passablement refroidi) pour que le texte échoue à passer la rampe. Et aucun homme politique grec n'a vraiment envie de remplacer Alexis Tsipras en ces heures!

Ailleurs en Europe, malgré des protestations pour la forme, le deal sera lui aussi accepté. Mme Merkel a donné ses instructions au Bundestag. On imagine mal la classe politique de petits pays comme l'Autriche ou la Finlande oser contrevenir aux décisions prises ce week-end par la grande Allemagne, même si certains élus doivent en avaler leur programme électoral.

Les bourses monteront, l'argent sera débloqué, le FMI remboursé et les échéances de la dette grecque respectée: comme d'habitude, la Troïka aura trouvé des fonds pour se rembourser elle-même.

A court terme, cependant, le destin du gouvernement Tsipras semble scellé. Les cicatrices sont trop vives pour que l'assise parlementaire dont il dispose tienne jusqu'à la fin de son mandat. La coalition volera en éclats lorsque les élus grecs devront s'attaquer aux détails du plan. Qui obtiendra le pouvoir alors? Aube Dorée? Un nouveau parti anti-euro qui reste à inventer? Des militaires par un coup d'état?

En Grèce, l'histoire reste à écrire. Ailleurs en Europe, les partisans du Brexit se sentent pousser des ailes...

Destin d'esclave

La social-démocratie à la sauce grecque est morte cette semaine. Les "coupes automatiques" dans les budgets garantiront l'éviction de quasiment tous les fonctionnaires et la fin de la plupart des mécanismes redistributifs. La vente de tous les actifs grecs forcera le recentrage de l’État sur ses seules fonctions régaliennes (qu'il aura le plus grand mal à assumer) et la Drachme pourrait être réintroduite de toute façon. La crise humanitaire sera massive. Les comptes bancaires du pays seront probablement tronqués "façon Chypre".

Tout ceci aurait pu arriver à travers une cessation de paiement qui aurait au moins mis le pays au clair face au fardeau de sa dette ; mais ici, au contraire, l'Europe en remet une couche. L’État grec est quasiment démantelé mais la Grèce n'obtient aucun allègement. Elle continuera à perpétuité de traîner son insoutenable dette, comme le boulet du condamné. Les Grecs qui le peuvent cherchent à quitter le pays ; les autres subiront les prochaines vagues d'austérité de plein fouet.

Pour ceux qui y ont jamais cru, l'idéal d'un continent rebâti sur un modèle d'équité et de démocratie semble très loin. L'endettement croisé et l'idéologie de la monnaie unique auront dissipé les dernières illusions. La démocratie est un mot vide de sens. Les référendums sont ignorés. Les traités sont bafoués. Les institutions indépendantes ne le sont pas. Les décisions se prennent sur un coup de dé au petit matin. L'euro justifie tous les moyens. Les parlements nationaux ne servent qu'à ratifier les instructions venues du sommet. L'Allemagne décide.

Et l'Europe vient de réduire officiellement un de ses peuples en esclavage.

08 juillet 2015

Renens: une aventure de 150 ans se termine (mal)

L'entreprise d'arts graphiques renanaise IRL+ ferme ses portes, entraînant 44 licenciements. La récente nouvelle pourrait n'être qu'une péripétie dans la vie économique locale mais prend un tour particulier à Renens à cause de l'implication des pouvoirs publics... C'est-à-dire, de l'argent des contribuables.

irl_plus.jpgEn tant que conseiller communal, j'ai pu suivre la naissance d'IRL+, bâtie sur les cendres des Imprimeries Réunies de Lausanne. La vieille entreprise était promise à la fermeture par Swissprinters AG, propriétaire du site. Un groupe de repreneurs se proposa de poursuivre l'activité sans que leur initiative ne suscite l'enthousiasme de Swissprinters ; mais à la suite de l'émoi provoqué par la décision de fermeture - une pétition circula, munie de 3200 signatures - les autorités publiques s'impliquèrent dans le dossier et épaulèrent les repreneurs, permettant un accord de reprise le 27 août 2012.

Sous la plume de M. Leuba le Canton de Vaud accepta d'accorder un prêt d'un million tandis que la commune de Renens accordait un arrière cautionnement de 200'000 CHF (pas fou, le canton se faisait rembourser en premier!). La structure du CACIB, société anonyme contrôlée par la Municipalité de Renens, utilisa ses fonds pour racheter les murs, pourvoyant ainsi de l'argent frais à la nouvelle entreprise tout en lui accordant un loyer symbolique. Ces aspects furent abordés dans le préavis 25-2012, dont on lira également le rapport ici. Ces documents méritent d'être parcourus à l'aune de la débâcle essuyée par le projet aujourd'hui.

Membre de la commission des finances - laquelle fut comme d'habitude mise devant le fait accompli - je restais très réservé face à cette nouvelle entité. Non seulement elle était biberonnée d'argent public dès le berceau mais il s'agissait d'un risque entrepreneurial dans lequel la commune n'avait en tout état de cause aucun rôle à jouer. Il n'y a qu'un pas entre la promotion économique et l'interventionnisme et il était clairement franchi.

Si la démarche partait d'une intention évidemment louable, elle ne constituait en rien une justification suffisante pour engager financièrement la commune à travers pas moins de trois canaux différents - une caution, l'acquisition de locaux industriels, et probablement, pendant les années suivantes, de nombreux travaux d'impression commandés par la Municipalité à "prix d'ami"!

Bien qu'il soit toujours facile de faire porter la faute sur les cadres de Swissprinters, des professionnels du métier avaient certainement fait leurs calculs avant de décider de fermer le site de Renens. Mais avec cette reprise la donne était peut-être différente. Une nouvelle structure avec une équipe motivée et des frais fixes allégés serait-elle viable? Ce fut le pari tenté par une équipe de repreneurs comprenant des anciens directeurs d'IRL. Le business plan fut jugé "solide", les nouveaux dirigeants "expérimentés" et "réalistes" furent épaulés par un "expert", Michel Berney.

Après moins de trois ans l'expérience vient de s'achever de façon abrupte:

L'entreprise d'Arts graphiques IRL plus à Renens (VD) doit fermer ses portes. Elle prévoit de licencier ses 44 collaborateurs et de déplacer cinq apprentis. Quatorze employés devraient être repris dans d'autres entités de la Holding SFF Arts graphiques.


A qui la faute? "Au marché", répond sans ambages M. Berney, administrateur délégué, écornant au passage les méchants imprimeurs étrangers et le franc fort:

Avec des écarts de prix de 10 à 15% par rapport à la concurrence étrangère, on voyait des clients prêts à revenir chez nous, en appréciant la proximité. Après la fin cours plancher (15 janvier), avec des écarts de 30 à 40%, «ça ne se discute plus», poursuit le responsable qui avait mis son argent dans la naissance d'IRL plus.

La concurrence étrangère sent qu'il y a de bons marchés à prendre. Ils se battent entre eux. Et lorsque des entreprises horlogères demandent une offre suisse et deux étrangères, «vous êtes obligés de vous aligner, sans rien gagner».


Admettons. Toutefois, il y a quelques étrangetés dans ce récit. M. Berney explique par ailleurs la perte de l'impression des suppléments du Temps, rapatriés à Zofingue lorsque Ringier a racheté le journal. Mais Zofingue, n'est-ce pas en Suisse, dans le canton d'Argovie? Avec des employés suisses, des salaires en francs suisses, du papier acheminé en Suisse? Soit Ringier est une entreprise peu regardante de ses coûts, soit il y a bien des imprimeurs helvétiques compétitifs bien que situés à des centaines de kilomètres du lieu de distribution de leur produit. Et peut-être sont-ils compétitifs parce qu'ils sont installés dans des cantons à la fiscalité moins agressive? Allez savoir!

L'expérience montre - une fois de plus - que le mélange entre politique et économie produit de piètres résultats. A Renens aussi, les politiciens sont fiers de se présenter comme les amis des entrepreneurs, de la même façon que le tondeur de mouton est l'ami des moutons... Ils jouent avec la politique locale à travers la "promotion économique", les "incubateurs d'entreprise" et autres - tout en écrasant l'ensemble du secteur sous les impôts qui financent leurs gadgets. Et parfois ils jouent aux entrepreneurs eux-mêmes - mais attention, sans jamais mettre en jeu leur propre argent!

Lorsque la syndique de Renens affirme que la commune "n'a rien perdu" à travers son engagement, je demande à voir: le montage financier préalable à la création d'IRL+ impliquait des garanties financières exposant la ville sur dix ans. Comment les contribuables pourrait-ils en être sortis indemnes avec une entreprise sombrant avant son troisième anniversaire?

Il y aura décidément bien des questions à poser à la Municipalité à la rentrée.

05 juillet 2015

Oxi: la Grèce a choisi le Non!

"Pile ou Face", "Quitte ou Double", les termes de loterie n'ont pas manqué dans la presse pour qualifier le référendum grec de ce 5 juillet sur le plan d'aide de la Troïka au pays. Et maintenant, nous savons ce qu'en pensent les Grecs: Oxi, c'est-à-dire Non, à une large majorité de 60% selon les chiffres connus à cette heure.

grèce,faillite,référendum,alexis tsiprasPourtant, l'exercice est vain, et tous le savaient dès le départ.

Un référendum pour la forme

La question posée était la suivante:

Faut-il accepter le plan d'accord soumis par la Commission européenne, la Banque centrale européenne (BCE) et le Fonds monétaire international (FMI) lors de l'Eurogroupe du 25 juin?


Or, ce plan d'accord a officiellement expiré il y a quelques jours. Les partenaires européens de la Grèce ne se sont pas gênés pour le rappeler. Les Grecs se sont donc prononcés sur une proposition d'accord périmée, c'est-à-dire sans objet. Ni le Oui ni le Non n'auraient pu ressusciter des accords liés à une date butoir.

Le ministre des finances allemand Wolfgang Schäuble le fit remarquer avec son franc-parler habituel, toute nouvelle discussion avec les autorités grecques devrait recommencer sur la base d'un processus entièrement repris au départ, avec un nouveau mandat donné aux négociateurs par leurs gouvernements respectifs. Au premier juillet, en cessation de paiement vis-à-vis du FMI, la Grèce ne pouvait plus se prévaloir de négociations échues le 30 juin.

Qui pouvait voter Oui et croire qu'un vote populaire permettrait de remonter dans le temps?

Le piège démocratique

Deux institutions se sont penchées sur le scrutin grec: le Conseil de L'Europe et le Conseil d'Etat grec, le plus haut tribunal administratif du pays. Le premier estima que le référendum n'était pas conforme à ses standards, mais en tant qu'entité européenne ses conclusions furent largement ignorées ; le second rejeta le recours lancé par deux particuliers, mais il est difficile d'imaginer qu'il rendit son verdict en toute indépendance.

Face aux enjeux affichés, peu de voix se firent entendre sur la légalité du référendum. Cet aspect est pourtant crucial. Rares sont les pays démocratiques capables d'organiser un vote populaire à l'échelle nationale en seulement une semaine. Dans un pays ruiné et en partie insulaire comme la Grèce, cela tient de la gageure. Faute d'argent, il n'y eut aucune affiche officielle. L'incertitude régna longtemps rien que pour connaître l'intitulé exact de la question posée. Certains bureaux de votes ne disposaient pas ce dimanche de bulletins en nombre suffisant.

Les plus grandes réserves ne concernent toutefois pas l'organisation du scrutin proprement dit mais sa signification. Outre le fait que la proposition diplomatique sur laquelle portait la question était périmée, il n'y avait - et il n'y a toujours pas eu à ce jour - de présentation explicite sur ce qui se passerait suite à un Oui ou à un Non.

Comme le fit remarquer Christian Vanneste, le référendum grec du 5 juillet est quasiment un anti-référendum. Au lieu d'être invités à s'exprimer sur un texte de loi précis, de soupeser ses conséquences, de débattre de ses mérites, les Grecs ont été soumis à un choix binaire entre deux concepts jetés l'un contre l'autre - la "démocratie" contre "l'austérité". Alexis Tsipras lui-même n'a rien d'un démocrate ; il utilisa le référendum comme un moyen de pression. Alors même qu'il l'avait annoncé avec grandiloquence à ses compatriotes, il continua à négocier en coulisses pour éventuellement le retirer.

grèce,faillite,référendum,alexis tsipras

L'appel aux urnes des Grecs n'a jamais été un mécanisme de prise de décision, mais une démonstration de force. L'Union Européenne y répondit par d'autres menaces, transformant une consultation populaire en guerre de tranchées qui laissera de profondes cicatrices au sein de la société civile hellénique, malgré la clarté du résultat. Le camp vainqueur sera désormais jugé responsable de tout ce qui arrivera.

Prochaine crise agendée au 20 juillet

Après une bouffée initiale en faveur du Non, le camp du Oui sembla renforcé à travers plusieurs sondages. L'arme démocratique semblait se retourner contre celui qui l'avait sortie de son fourreau. De fait, la survie de Syriza à la tête de l'Etat grec était bien finalement la seule question valide sur laquelle la population se prononcerait.

grèce,faillite,référendum,alexis tsiprasLe Non l'ayant emporté, Alexis Tsipras vient de gagner son pari et de renforcer sa position. Il envoie Jean-Claude Junker dans les cordes et le futur de l'Union Européenne dans les limbes. D'un autre côté, l'UE et la BCE n'ont plus de raisons de retenir leurs coups. Les créanciers ayant promis la fin du monde en cas de vote négatif, ils se retrouvent désormais au pied du mur. Soit ils envoient les cavaliers de l'apocalypse contre la Grèce, passant définitivement pour les méchants de l'histoire, soit ils restent inactifs, perdant toute crédibilité et renforçant les clones de Syriza à travers le continent - un choix perdant-perdant dont ils ne sortiront pas indemnes.

La situation grecque continuera d'être chaotique, mais sans vouloir faire preuve de trop de cynisme, les Grecs n'ont pas vraiment le choix. Bien qu'elles ne puissent se rapporter à ce que traverse la population grecque, les pays de l'Union Européenne risquent à leur tour de rencontrer quelques difficultés. Le 20 juillet, la Grèce devra rembourser 6,9 milliards d'euros au total, soit:

  • 3 milliards d'échéance des obligations d'État,
  • 468 millions au FMI,
  • 3,5 milliards à la BCE.

Si on imagine qu'elle laissera une nouvelle ardoise auprès du FMI, l'absence de paiement des autres créanciers aura de sérieuses conséquences. Les pays européens devront commencer à provisionner les pertes, comptées en milliards, sur leur propre bilan.

La faillite de la Grèce prendra alors un tour très concret, cette fois-ci pour ses créanciers européens. Nous verrons alors à l'initiative de qui les discussions reprendront!

Ce soir, Alexis Tsipras reste maître de la partie. L'émergence de documents du FMI attestant que la dette grecque n'est pas soutenable - ce que nous n'avons cessé de proclamer ici-même - apportera encore plus d'eau à son moulin. On se dirige donc inéluctablement vers un nouveau défaut officiel de la Grèce, cette fois-ci épongée par les autres États de la zone euro. En attendant que le Portugal avec Tempo de Avancar, l'Espagne avec Podemos ou l'Italie avec le Mouvement Cinq Étoiles ne réclament le même traitement, promettant l'explosion spectaculaire de l'union monétaire puis de l'union tout court.

Après l’œil du cyclone, la tempête.