31 mai 2010

Le Bon Suisse

Comment définir un "bon" candidat à la naturalisation? Qu'est-ce qu'un "futur bon" Suisse?

Non sans malice, Antonio Hodgers, Conseiller National vert, a posé la question au Conseil Fédéral. La réponse de ce dernier est assez embarrassante pour justifier un article au ton moqueur dans Le Matin. En effet, selon le gouvernement, un bon candidat à la naturalisation remplirait les quatre critères suivants:

  1. Posséder un compte en banque.
  2. Avoir une mobilité autonome.
  3. Appartenir à une association.
  4. Connaître sa région.

On le voit - et M. Hodgers y parvient sans peine - ces quatre critères n'ont pas grand sens: il est trop facile de trouver des contre-exemples de personnes à naturaliser ne correspondant pas à cette liste, voire des Suisses contrevenant à un ou plusieurs de ces critères, même si à la louche 95% de la population doit les remplir. Jamais avare d'une polémique facile, M. Hodgers ne cherchait en fait qu'à critiquer le gouvernement bon compte. Il se garde bien, par exemple, de donner en réponse la moindre définition de ce qui devrait être un bon candidat à la naturalisation helvétique selon lui. J'imagine qu'une sensibilité écologico-socialo-gauchiste à fleur de peau devrait jouer un certain rôle, même si seule une minorité de la population correspond à ce critère...

Les questions philosophiques sur la définition de l'humanité occupent les grands penseurs depuis des millénaires. La portée sémantique semble plus humble lorsqu'il s'agit de définir ce qu'est un "bon Suisse", mais le débat n'est pas plus simple pour autant. Pas plus que de définir formellement ce qu'est un "militant de gauche" ou même un "écologiste", d'ailleurs.

564dfw3_passport.jpgC'est en réalité un faux débat. Une définition formelle, qu'un ordinateur sans âme pourrait traiter, est tout bonnement impossible.

Critiqué sur la portée de son test de QI et sommé de définir ce que signifiait cette valeur, un scientifique répondit dans une pirouette: "Le QI, c'est ce que mesure mon test." Il en va de même dans un débat sur les critères légaux sur le passeport helvétique. Du point de vue purement administratif, la nationalité Suisse se résume à la possibilité d'obtenir un passeport rouge à croix blanche par les services de l'Etat.

Par opposition à cette nationalité administrative, la nationalité "de coeur" peut être fort différente. Il y a en Suisse probablement nombre de gens qui se sentent suisses sans en avoir le passeport. Et aussi, malheureusement, nombre d'individus officiellement suisses sans partager le moins du monde les valeurs de leur pays d'accueil.

Serait-il possible d'inventer un meilleur système qu'une liste arbitraire de critères à remplir?

Etant naturalisé moi-même, je suis fasciné par les gens qui choisissent une nouvelle nationalité. C'est un acte politique fort. La réponse du Conseil Fédéral à la question de M. Hodgers m'a donc ramené à ma propre naturalisation, en terre Vaudoise.

De façon étonnante, je ne correspondais pas aux critères édictés par le Conseil Fédéral. A l'époque, je ne faisais partie d'aucune association. J'avais également un regard assez critique sur les connaissances historiques et géographiques exigées lors de mon passage face à la Commission de naturalisation, car elles n'impliquaient que d'étudier quelques livres d'histoire suisse disponibles partout dans le monde. J'aurais tout aussi bien pu connaître la guerre de Souabe en lisant le même livre depuis une yourte en Mongolie.

Il y avait pourtant une condition qui ouvrait, selon moi, une perspective radicalement différente de la naturalisation: le parrainage.

Le candidat vaudois à la naturalisation devait mentionner deux parrains prêts à témoigner de son intégration. Ces personnes devaient être Suisses et domiciliées dans le canton de Vaud.

Le parrainage est une piste prometteuse dans l'obtention de la nationalité. Il témoigne de l'engagement personnel du candidat dans la société helvétique. En mettant quelques garde-fous (comme un entretien du parrain avec les autorités, une limitation du nombre de parrainage à un par an et/ou une responsabilité éventuelle du parrain dans le comportement du candidat une fois naturalisé) on éviterait facilement tout parrainage de complaisance.

Le parrainage seul ne suffit pas; toutefois, il me semble plus porteur de réelles marques d'intégration que l'apprentissage scolaire d'informations historiques et géographiques sur son canton d'adoption ou la possession d'un compte en banque.

Selon cette piste, un bon candidat à l'intégration serait quelqu'un d'assez impliqué auprès de la population pour avoir des Suisses témoignant en sa faveur. Cette définition du processus de naturalisation ne me paraît pas absurde.

26 mai 2010

Virée à dix balles à Martigny

Martigny, cité valaisanne paisible au charme incontournable. Martigny, sa place centrale, son soleil, ses gangs en goguette, ses affrontements à l'arme à feu...

L'image de carte postale de la jolie bourgade de Martigny s'est sérieusement écornée ce dimanche, lorsque deux bandes se sont affrontées en plein centre-ville dans une rixe mortelle.

345636_mtgny.jpg

Bien qu'une bonne partie de la scène ait été filmée par des caméras de surveillance d'une agence UBS toute proche et que les badauds aient été nombreux, difficile de savoir exactement ce qui s'est passé.

A 19h05, les deux groupes, une dizaine de personnes d’ex-Yougoslavie et quatre ou cinq Cap­verdiens, se sont croisés «par hasard» aux abords de la place Centrale, lieu très fréquenté à Martigny, explique la police. «Ils se sont insultés puis la situation a rapidement dégénéré en bagarre.» Chaque camp disposait d’une arme à feu: un pistolet de 9 mm équipé d’un silencieux d’un côté, un pistolet de calibre 38 spécial de l’autre.

Plusieurs coups de feu sont tirés. Touché à la poitrine, un Serbe meurt après son transport à l'hôpital. Un autre Serbe âgé de 29 ans et un Capverdien de 27 ans sont aussi blessés, mais leur vie n'est pas en danger.

 

On notera, comme d'habitude, la tournure passive propre à la fatalité des événements. C'est le destin: des gens se croisent, sortent des armes, se tirent dessus, au beau milieu des passants, des badauds, des poussettes. Personne n'y peut rien. Ca ne vous est encore jamais arrivé à vous?

Bizarrement, plus personne ne parle de ce fameux "sentiment" d'insécurité, dont l'exploitation faisait les choux gras de l'UDC. Il est vrai qu'à partir du moment où les balles fusent quand deux bandes étrangères antagonistes se croisent - apparemment par hasard - l'insécurité devient quelque chose de beaucoup plus concret. Il suffit de se promener sur la place centrale de Martigny, de contempler les impacts de balles dans les vitrines des commerces du coin ou sur les arcades de la place. De jeter un oeil sur les traces de sang séchées laissées par les blessés - et le mort.

Les politiciens sont invités sur les plateaux télé, bien entendu. Christophe Darbellay, président du PDC tout-puissant en Valais, admet à demi-mot que le nouveau Code Pénal entré en vigueur en 2007 n'est pas dissuasif. Il omet de préciser que ledit Code Pénal et ses peines de jour-amende ridicules ont été approuvés par ses amis socialistes et lui, et que l'UDC s'y est toujours opposée. Des voix se font entendre réclamant que "la justice fasse son travail" et prétendant que, selon la législation en vigueur, les fauteurs de troubles soient expulsés... Mais ils ne peuvent l'être:

Jacques De Lavallaz, l’homme qui a le pouvoir de retirer les permis de séjour en Valais depuis que le nouveau code pénal de 2007 a dépouillé les juges d’instructions de cette faculté, avoue une certaine impuissance en l’espèce.

«Les personnes dont il est question n’ont soit pas été jugées sur territoire valaisan, soit ne remplissaient pas les critères fixés par la jurisprudence pour un non-renouvellement ou une révocation de leur permis (ndlr: des peines d’emprisonnement cumulées de 20 mois)», détaille le chef du Service de la population et des migrations.

 

Des peines insuffisantes! Les protagonistes n'ont donc pas commis assez de crimes et de délits, malgré des casiers judiciaires longs comme le bras:

La victime est un Serbe de 36 ans. Il était au bénéfice d’un permis B depuis 2006, apparemment employé dans une menuiserie de la région et connu de la police valaisanne uniquement pour quelques tracasseries administratives. Il aurait en revanche des antécédents dans le canton de Zoug.

Un de ses compatriotes, blessé dans l’altercation et désormais sous les verrous, est détenteur d’un permis C, qu’il agrémente d’un pedigree de parfait petit délinquant. Il a déjà été interpellé pour violences domestiques, dommages à la propriété, agression, injures, menaces et voies de fait.

A l’autre bout du pistolet: celui qui tient le rôle du meurtrier est un Portugais du Cap-Vert, 27 ans, détenteur d’un permis L avec échéance au mois de juillet. Lui aussi serait occupé comme manœuvre par une entreprise de la région et a déjà été arrêté pour brigandage, infraction à la loi fédérale sur les stupéfiants, et dommages à la propriété notamment.

Un autre Capverdien, impliqué dans la rixe mortelle, est un récidiviste, condamné à 80 heures de travail d’intérêt général pour avoir frappé un fonctionnaire de police en 2009.

 

Il aura fallu attendre un meurtre pour avoir un motif suffisant pour justifier une expulsion?

La rixe de Martigny ramène sous les feux de l'actualité l'éléphant que personne ne veut voir au milieu du salon: La criminalité étrangère.

Devant ce sujet politiquement incorrect, la justice suisse et les institutions politiques helvétiques font preuve d'un aveuglement empoisonné. Ils refusent d'admettre la présence en Suisse de gens dangereux, introduits dans le pays pour des motifs opportunistes, et sans la moindre envie de s'intégrer ou de respecter le droit helvétique.

Le Code Pénal 2007, célèbre pour sa pusillanimité, doit évidemment être repensé. Il faut mettre un terme à l'angélisme qui a donné lieu à sa révision. Cela contribuera certainement à redonner un peu de vigueur à une justice qui se fait surtout remarquer par le ridicule des peines qu'elle inflige (à moins que vous ne soyez un automobiliste.)

Mais il est probable que la renonciation aux jours-amendes ne serait pas suffisante. Quand des individus sont remplis de haine aveugle au point de tirer à vue sur des rivaux supposés en pleine rue et en pleine journée, il y a peu de chances qu'une éventuelle sévérité des peines les amène à renoncer.

Face à des trublions dangereux et visiblement irrécupérables (comme leur casier judiciaire en atteste) il n'y a qu'une seule solution: l'expulsion, dans l'intérêt de la paix civile en Suisse. Les trafiquants, des criminels et autres hommes de main au service de réseaux mafieux n'ont rien à faire dans ce pays.

Dimanche en fin d'après-midi, alors qu'ils abandonnaient dans les cris et la panique leurs terrasses ensoleillées pour se mettre à l'abri des balles fusant de toute part, les habitants de Martigny ont probablement compris quelque chose: l'insécurité n'est pas un "sentiment" et la violence des bandes étrangères est une réalité. Espérons que le reste de la Suisse romande ouvrira également les yeux, sans attendre que des balles perdues ne trouvent leur chemin vers des victimes innocentes.

19 mai 2010

La nouvelle ruée vers l'or

Ce n'est pas le Klondike mais ça y ressemble: Les cours de l'or s'envolent!

«En ces temps d’incertitudes persistantes, l’or devrait continuer à bénéficier d’une grande demande et les prix devraient être bien soutenus, tandis que des investisseurs supplémentaires devraient être attirés par la barre psychologique importante des 1000 euros», notaient les économistes de Commerzbank vendredi.

Une petite courbe vaut mieux qu'un long discours:

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Un tel graphique évoque immanquablement "l'exubérance irrationnelle des marchés" chère à Alan Greenspan. Mais cela colle peu avec l'or, dont il n'y a rien à attendre. L'or n'offre pas de perspective de gains liés à la technologie et ne verse pas de dividendes. L'or est inerte, amorphe, sans surprise. Avec l'or, pas de bulle possible.

Alors, pourquoi cet engouement?

Bizarrement, on trouve peu d'explications sur les raisons profondes de cette envolée. Les analystes financiers travaillent à partir des courbes et évoquent des "seuils psychologiques" qui seraient enfoncés les uns après les autres, ouvrant ainsi la porte à de nouvelles hausses. L'explication semble bien peu convaincante. L'or joue à fond son rôle de valeur-refuge, dit-on, mais rares sont les journalistes à tourner leur regard vers la tempête dont les investisseurs cherchent à se prémunir.

En réalité, la courbe ci-dessus ne peut dire qu'une chose: la crise est devant nous.

La zone Euro va mal. Ca ne concerne pas que les finances publiques. Certains économistes ont commencé à s'émouvoir de l'effet des plans de rigueur annoncés ici et là sur l'activité économique. Leur point de vue est exprimé d'une façon étrange, mais il n'est pas entièrement faux: le retrait des Etats de l'activité économique laisse des traces auprès de leurs innombrables clients et fournisseurs. En outre, tous les plans de rigueur introduisent de nouvelles ponctions fiscales et contribuent donc à écraser la croissance. Les politiciens ont jusqu'ici montré très peu d'empressement à s'attaquer aux vraies racines du problème, les dépenses. Gageons que la réalité se chargera de le leur rappeler.

En attendant, les pouvoirs publics essayent encore de faire croire qu'ils peuvent s'en sortir en faisant payer les autres, et les perspectives de croissance des acteurs économiques privés s'en ressentent.

Si les actions sont promises à baisser parce que l'activité économique pâtit, mieux vaut rester à l'écart du marché des actions. Mais où placer ses économies alors? Emprunts d'Etat? Les rendements sont lamentables et les risques pas si minimes que ça. Garder du cash? Certainement pas, à une époque où tant les USA que l'Europe font tourner la planche à billets. Reste les métaux précieux.

L'or est une valeur-refuge parce que la matière première échappe à toute manipulation. Avec l'or, on ne peut pas tricher.

5151584_lingot.jpgSous la pression des politiques, la BCE a renoncé à tous ses principes et à son indépendance. Elle imprime désormais des euros par milliards pour les prêter à des pays en cessation de paiement, comme la Grèce. L'inflation pointe déjà son nez et je parie qu'elle va aller en s'intensifiant.

L'or est hors d'atteinte des astuces comptables des pouvoirs publics et des banques centrales. Les Alchimistes ont bien essayé, mais jusqu'à présent personne n'a trouvé comment créer de l'or à volonté. La perte de valeur des principales monnaies du monde (qu'il s'agisse du Dollar, de l'Euro ou de la Livre Sterling) va donc contribuer à une hausse mécanique de la valeur fiduciaire de l'or, simplement parce que les monnaies contre lesquelles il est mesuré s'affaiblissent.

La crise est loin d'appartenir au passé. Les politiciens européens semblent bien peu enclins à réaliser l'énormité de l'enjeu - une crise dont ils ne comprennent pas l'essence et qui s'apprête à les frapper de plein fouet.

Dans les colonnes du Temps, Emmanuel Garressus explique brillamment que le retour à la rationalité (c'est-à-dire: comprendre qu'il faut créer des richesses avant de penser à les extorquer, que cette création vient des entrepreneurs et non de l'Etat, etc. - des vérités simples oubliées par des populations étourdies par des non-sens économiques martelés à longueur d'année) prendra une génération. Je partage son point de vue. N'allez pas croire pour autant que nous serons sortis d'affaire, par la magie du temps qui passe, exactement en 2030. Ce n'est pas qu'il faille plus longtemps - selon moi l'ordre de grandeur avancé est correct - mais, simplement, que cette longue et nécessaire désintoxication n'a pas encore commencé. Voilà ce que j'entends en disant que la crise est devant nous.

Les choses sérieuses débuteront lorsque l'Euro se désintègrera, lorsque les banques semi-publiques sauteront, lorsque les social-démocraties européennes épuisées seront au bout de leur incohérence fondamentale. C'est pour bientôt. Cela va être très douloureux et très violent. Tous ceux qui se précipitent sur les placements en métaux précieux l'ont bien compris. Voilà pourquoi l'or monte - et pourquoi il n'a pas fini de monter.

10 mai 2010

Sauvés par la Corne d'Abondance!

Sauvés! Nous sommes sauvés.

Ils étaient tous là, nos chefs d'Etat européens, venus au chevet d'une Europe financière agonisante. Les discussions se sont poursuivies tout le week-end, avant et après le sommet proprement dit. Il fallait contrer les vils, les odieux spéculateurs. A l'aide de quelques décisions bien senties, il fallait rassurer les marchés. Remettre de l'ordre dans la maison. Exprimer sa confiance dans l'Euroland et restaurer le bon droit européen et la qualité de son économie.

Et ils n'y sont pas allé de main morte. Un fonds de stabilisation de 440 milliards d’euros. 60 milliards d'euros de facilité de paiements pour la Grèce, comme ça, c'est cadeau. 250 milliards d'euros d’aide du FMI. Tout ça prêt à l'emploi, à disposition pour faire taire les ignobles vautours et autres charognards rôdant près des bourses.

Ce lundi, les places financières européennes ont éclaté dans une explosion de vert. Les records ont été battus dans l'euphorie de la confiance revenue.

Tout va bien. Il n'y a plus de raison de s'inquiéter. La crise est jugulée - mieux que ça, elle est résolue. L'Europe en est sortie grandie, plus mature aussi...

Les optimistes feraient mieux de ne pas poursuivre la lecture de ce billet plus avant!

...N'importe quel quidam avec un peu de jugeote, même s'il ne comprend pas grand-chose à la haute finance, devrait se douter que quelque chose ne tourne pas rond. Vendredi, l'Europe est dans l'impasse, la cessation de paiement menace, les pays de la zone euro sont au bord de l'effondrement. Lundi, tout va bien?

L'Europe vient tout simplement de trouver de l'argent frais en quantités homériques.corne_d_abondance.jpg Mazette! Pensez donc, de 500 milliards d'euros - 500'000'000'000 si on l'écrit en chiffres - on peut en faire des choses. Ca représente tout de même 1'500 € par habitant de l'Euroland, du nourrisson au grabataire, car ils ne sont que 322 millions.

C'est une sacrée somme.

C'est étonnant qu'on ne l'ait pas trouvée avant. Voire, qu'on ne s'en serve pas pour résorber les dettes qui étranglent ces états vivant au-dessus de leurs moyens... Après tout, à combien se monte la dette par habitant des social-démocraties européennes, déjà?

A moins qu'il ne s'agisse de nouvelles dettes. Ou de pire encore.

Penchons-nous sur les détails de ce plan, soulevons quelques cailloux.

Si 500 milliards d'euros redonnent de si belles couleurs aux marchés financiers, c'est parce qu'ils détestent l'incertitude. L'Europe politique a engrangé un premier succès: elle a annoncé qu'elle ferait faillite plus tard.

Dans l'intervalle, elle a trouvé le moyen de se couvrir. La Commission Européenne disposera d'un premier niveau de fonds de 60 milliards, qu'elle empruntera. Ensuite Les quinze membres de l'Euroland annoncent qu'ils se protègeront les uns les autres en s'accordant des prêts bilatéraux.

Comme ils sont tous endettés jusqu'au cou, cela ne suffira pas. Les deux premières couches du plan consistent donc en:

  1. davantage de dettes;
  2. des dettes partagées.

Pas terrible. La suite est plus prometteuse. On arrive enfin au centre du dispositif, le coeur de l'étoile noire: la Banque Centrale Européenne (BCE). Celle-ci annonce que, désormais, elle acceptera de prendre en dépôt des obligations souveraines. Certains économistes disent dans les colonnes du Nouvel Observateur que cette décision revient à actionner un bouton nucléaire, et le terme n'est pas trop fort - dans le monde de la finance en tous cas.

Qu'est-ce que cela veut dire?

Eh bien, revenons en arrière de quelques jours. Vous vous rappelez lorsque le gouvernement grec geignait parce que sa note était dégradée? La dette souveraine grecque est descendue au niveau junk bonds, des dettes spéculatives dont on ne sait si l'emprunteur les remboursera ou non.

Désormais, la BCE accepte de prêter à ce genre de clients.

Il s'agit d'un affaiblissement considérable de la signature de la BCE. Car si la BCE accepte de prêter à des débiteurs douteux, ses créances deviennent également douteuses. De proche en proche, son bilan et la confiance qu'elle inspire sont affectées. De plus, avec des conditions aussi "avantageuses", on imagine sans peine que les clients les moins fiables (Portugal, Espagne, Irlande, Grèce...) vont se bousculer au portillon, et remettre leurs plans de rigueur, déjà bien timides, à plus tard.

Il va falloir la créer, toute cette monnaie empruntée. Comment la BCE va sortir tous ses milliards d'euros de ses coffres? Elle ne les a pas. Elle va les créer de toutes pièces (c'est la fameuse "planche à billets"). Nous allons donc assister à un retour de l'inflation et une contamination de l'endettement à tous les pays de la zone euro, banques centrales comprises. La dette des pays d'Europe est devenue la dette de l'Europe. Il sera encore moins possible de contingenter la panique à un seul pays comme la Grèce; tous chuteront ensemble désormais. Lorsque la prochaine crise surviendra, elle sera dix fois plus puissante que celle que nous venons de traverser.

En surface, tout va rester calme pendant quelques mois, mais comme aucun pays ne réduit sa dette d'un iota, la crise est tout sauf résolue.

Il y a de quoi être rassuré, en effet...

07 mai 2010

L'Afrique des fantasmes

Un cadavre tombé du ciel, titre 24Heures: l'énigme de l'homme retrouvé mort dans un talus près de Weisslingen en avril dernier est désormais éclaircie. L'affaire avait de quoi troubler: un cadavre retrouvé en pleine nature, marqué de nombreuses fractures, retrouvé peu de temps après sa mort, mais sans que son signalement ne corresponde à une personne disparue... Cette variante en extérieur du Mystère de la Chambre Jaune suscitait quelques interrogations.

L'individu serait en fait un malheureux candidat à l'immigration clandestine, tombé d'un avion. Il n'est pas le seul à subir ce triste destin.

5a26e66_avion.JPGUn peu partout en Afrique, certains immigrés aventureux s'introduisent sur les tarmacs mal gardés des aéroports locaux avant de jeter leur dévolu sur quelque long-courrier en partance pour l'Europe. Courant vers l'appareil, souvent à la faveur de l'obscurité, ils s'engouffrent dans une des trappes de train d'atterrissage de l'avion alors que celui-ci manoeuvre pour le décollage. C'est une proie facile. Quelques-uns amènent avec eux une  couverture ou un sac de couchage parce qu'on leur a dit qu'il faisait froid. Ils s'agrippent en attendant que les portes se referment, en essayant de ne pas se faire broyer par les roues de l'appareil en pleine accélération. Si tout se passe comme ils l'espèrent, ils se retrouvent dans un logement de fortune, passagers clandestins d'un long courrier à destination du pays de cocagne... Puis vient le décollage, comme une délivrance. Ils jettent un dernier regard au paysage familier. La sensation est grisante. Le vent fouette leur visage. Sentant que l'avion prend de l'altitude, ils se blottissent comme ils peuvent au milieu des énormes roues de l'appareil alors que le logement du train d'atterrissage se referme. Plus question de faire demi-tour. Ils s'endorment en pensant se réveiller en Europe.

En réalité, ils mourront.

La plupart du temps, ils suffoquent à haute altitude à cause du manque d'air et des températures de -60° qu'ils subissent pendant plusieurs heures, contre lesquelles leurs maigres préparatifs s'avèrent vains. Dans les très rares cas où le voyageur est suffisamment équipé avec du matériel de haute montagne, il y a toujours le risque de se faire surprendre, groggy après des heures à lutter contre la mort, par l'ouverture subite de la trappe d'atterrissage de l'avion en approche de sa destination. La chute est fatale, mais la plupart du temps, c'est un cadavre gelé et asphyxié que libèrent les portes.

Cela n'empêche pas l'arrivée de nouveaux candidats bien décidés à réussir à atteindre l'Europe par la voie rapide.

Ces drames malheureusement trop fréquents sont à mettre en perspective avec la perception de l'Afrique, essentiellement par certains écrivains occidentaux. Ainsi, dans les colonnes du Temps d'aujourd'hui, dans une ironique simultanéité, Richard Etienne demande si l'image de l'Afrique en Europe ne serait pas "usurpée".

Usurpée? Selon cette thèse, les auteurs qui disent du mal de l'Afrique ne la connaissent pas. Au contraire, l'Afrique serait un endroit génial plein de lieux paisibles et de gens épatants. Pourtant, ce point de vue - résumé en une formule cinglante comme une condamnation, l'Afropessimisme - est aussi partagé par certains auteurs africains eux-mêmes. Allez comprendre...

Mais cet article finalement peu mordant se termine sur une petite leçon morale, trahissant peut-être les convictions profondes de son auteur:

Anne-Cécile Robert, journaliste du Monde diplomatique, réagit en 2004 dans L’Afrique au secours de l’Occident: et si le prétendu retard africain n’était pas l’expression d’une formidable résistance culturelle à un modèle économique dévastateur?

 

Difficile de faire mieux en moins de mots. Cette phrase est un joyau de fourvoiement intellectuel mâtiné de tiers-mondisme. Passons sur la profession de l'auteur, laissant présager une belle neutralité journalistique typique du Monde diplomatique, pour nous attarder sur sa thèse: le retard africain - prétendu! - est en fait une formidable résistance contre un modèle économique dévastateur!

On pourrait passer des heures à argumenter contre une thèse aussi affligeante. Mais il n'y en a pas besoin. L'actualité et la triste histoire de l'inconnu de Weisslingen démontrent mieux que n'importe quel discours à quel point Anne-Cécile Robert et ses complices intellectuels se fourvoient. Leur point de vue est totalement coupé de la réalité, une réalité dans laquelle des Africains tentent, souvent au prix de leur vie, de quitter leur univers misérable dans l'espoir d'une condition meilleure.

J'aurais tendance à dire qu'ils se trompent de solution et que le chemin vers la prospérité ne passe pas par l'immigration clandestine, ne serait-ce qu'à cause des risques d'y laisser sa vie. Anne-Cécile Robert, elle, tient un discours tout autre: les Africains ne réalisent pas leur chance. Une chance que se garde bien de partager l'intellectuelle parisienne, professeur associé à l’Institut d'études européennes de l’université Paris VIII...

Consternant, et tellement banal finalement.

04 mai 2010

Un plan d'aide qui ne résout rien

Dormez en paix, brave gens.

Ce week-end a donné lieu à une litanie soporifique de nouvelles allant toutes dans le même sens: la Grèce sera sauvée, l'Europe s'en charge, même Mme Merkel est d'accord, le gouvernement grec prend les problèmes à bras-le-corps, le FMI veille... Tout-va-bien. Ou en tous cas, tout va de mieux en mieux.

C'est facile à faire: d'abord, les paroles ne coûtent rien, et ensuite, pendant le week-end les bourses sont fermées.

Tout le monde s'est penché sur leur réouverture ce lundi, mais le succès n'était pas au rendez-vous. Les taux d'intérêts grecs ont baissé, c'est vrai, mais restent à des niveaux impraticables pour emprunter sur les marchés financiers.

Tout ça pour ça! Tant d'efforts, de fonds mobilisés! 110 milliards d’euros associés à un programme de redressement des finances publiques... Et aucun effet sur la confiance des marchés, ou si peu! Quelle bande d'ingrats!

A dire vrai, les dirigeants européens (et Dominique Strauss-Kahn)85425148_web.jpg pèchent par excès d'optimisme. Le financier n'est pas comme l'électeur moyen: il veut du concret, du mesurable. Quand on brasse des milliards, on essaye de faire un peu attention. Or, le plan d'aide à la Grèce sera insuffisant, comme le démontre aisément le graphique ci-contre.

La Grèce doit encore plus de 16 milliards d'euros d'ici la fin de l'année. Les besoins sont d'ores et déjà couverts par le plan d'aide. Puis viennent 2011, 2012, 2013... avec autant d'emprunts arrivant à maturité. Il faut les rembourser. Une vingtaine de milliards par ci, une trentaine de milliards par là, ça commence à faire de l'argent!

Jetez un oeil sur 2019, il y a déjà 23 milliards d'euros à rembourser à cette date: ce que la Grèce vient d'emprunter l'an dernier, sur dix ans. La boucle est bouclée.

En résumé, le plan d'aide ne suffira jamais à couvrir les emprunts arrivant à échéance. Tout au plus retarde-t-on la cessation de paiement.

La seule chance de la Grèce consiste donc à dégager des excédents budgétaires pour diminuer peu à peu sa dette.

Comment fait-on pour dégager des excédents? Il n'y a que deux façons (pas nécessairement exclusives): l'augmentation des recettes et la diminution des dépenses. La "gestion de père de famille" revient enfin sur le devant de la scène.

De ce côté là, il faut l'avouer, les Grecs ne sont pas restés inactifs. Le Premier Ministre George Papandréou a présenté un plan d'austérité pour gagner la confiance de ses nouveaux créditeurs. Gageons que ce ne sera pas le dernier.

  • Niveau recettes, rien de bien surprenant: nouvelles taxes sur les activités "immorales" (jeu, alcool, tabac), TVA augmentée à 23%, moins d'abattements d'impôts, âge de la retraite repoussé, suppression de certains avantages (retraite à 52 ans...)
  • Niveau dépenses, non-remplacement de la plupart des fonctionnaires partant à la retraite, diminution des pensions des fonctionnaires et retraités (13e et 14e mois de salaire), soit en fait une diminution de salaire de 15%... Mais comme d'habitude, le gouvernement ne peut s'empêcher de lâcher d'une main ce qu'il essaye de retenir de l'autre: fonctionnaires et retraités aux bas revenus recevront une prime à la place de leurs mois de salaires rognés.

A trop augmenter les impôts, on achève une économie moribonde, et le Produit Intérieur Brut de la Grèce se contracte déjà de 4% cette année. A trop diminuer les dépenses, on s'attire les foudres de certaines catégories de la population (qui sont autant d'électeurs) et on augmente l'agitation sociale, entraînant des troubles civils propres à compromettre la saison touristique dont l'économie grecque dépend tellement... La Grèce dérive donc entre Charybde et Scylla, tout en sachant que le courant l'entraîne dans l'abîme.

Bref, certains diront que le plan est courageux, audacieux, créatif. D'autres diront que le plan est inique, anti-social, dicté par les puissances étrangères. Peu importe, car il y a autre chose: il est avant tout insuffisant.

De l'aveu même des autorités grecques, il doit permettre de ramener le déficit public (environ 14 % du PIB en 2009), sous les 3% "d’ici à la fin de 2014". Passons sur l'inévitable louche d'optimisme sur la croissance, la météo et le reste, permettant d'atteindre ces objectifs chiffrés - ils ne seront pas au rendez-vous de toutes façons - pour nous atteler à un détail piquant: 3% du PIB en 2014, cela signifie que la Grèce sera toujours en déficit.

Autrement dit, sa dette continuera à enfler, même en 2014, même si le plan d'austérité est un succès, même si toutes les prévisions gouvernementales s'avèrent exactes!

A ce stade, le lecteur fronce probablement les sourcils. Comment les autorités grecques, les élites européennes et nos brillants médias ont-ils laissé passer un point aussi crucial?

Cela vient, je pense, d'un sérieux malentendu remontant aux origines de la crise grecque elle-même. Elle s'est déclenchée parce que la dette du pays partait en roue libre, laissant planer de sérieux doutes quant à la capacité du pays à respecter ses engagements. Mais, dans les méandres de la pensée étatique, la seule chose qui compte est le rapport des comptes courants de l'Etat avec le PIB; George Papandréou et son gouvernement ont pensé que les marchés s'inquiétaient de ce taux enfonçant toutes les barrières du Pacte de Stabilité. Selon eux, pour "regagner la confiance des marchés", il suffit de revenir dans les clous de 3% de déficit et le tour est joué, la signature grecque est à nouveau solide.

Mais les fameux marchés ne l'entendent pas de cette oreille. Ce qu'ils ont vu, eux, c'est un pays enfilant les milliards de déficits comme d'autres enfilent des perles. On hésite naturellement à confier des sommes de plus en plus folles à un pays si peu capable - même en temps de crise, et même à l'issue d'un programme d'austérité historique - de faire diminuer ses dettes d'un centime. Et quand des établissement financiers sont circonspects, ils s'abstiennent, ou réclament des taux d'intérêts que les quémandeurs trouvent prohibitifs. Y compris en 2014, où les Grecs d'alors se retrouveront encore à se demander pourquoi les marchés se méfient d'eux.

Voilà un quiproquo dont on aura pas fini de parler!

Mais tout cela reste très hypothétique, car bien d'autres choses surviendront entre-temps.