29 juillet 2010

Islande, le doute s'installe

Gentiment, les Islandais perdent leur enthousiasme envers une adhésion à l'Union Européenne, au point que leur hostilité commence à inquiéter Bruxelles.

Rappelons le contexte: l'Islande se bâtit une prospérité de papier à base de spéculation bancaire hasardeuse. La finance devient le premier secteur économique du pays, mais s'effondre en 2008, frappé de plein fouet lors de la crise des subprimes. Déboussolés, les Islandais cèdent aux sirènes socialistes. Ils élisent un gouvernement de gauche qui s'empresse, dans la foulée de sa victoire électorale, de poser une demande d'adhésion à l'Union Européenne. La crise est une occasion trop belle pour être gâchée!

943823_reykjavik.jpgMais voilà, bien que les choses aillent vite, elles ne vont pas assez vite. Lentement mais sûrement, les Islandais se remettent de leur gueule de bois et commencent petit à petit à réfléchir à ce qu'implique une adhésion à l'UE.

Il y a les quotas de pêche, par exemple, ces limitations pas-du-tout-arbitraires sur lesquelles devisent gaiement les pêcheurs Espagnols ou Français en envoyant leurs navires à la casse. A y penser, c'est étonnant d'ailleurs: comment l'Islande a-t-elle encore du poisson sans quota édicté par Bruxelles? Mais quoi qu'il en soit, les banquiers reconvertis dans la pêche ont du mouron à se faire. Il faudrait partager les zones de pêche à la morue avec d'autres joyeux drilles européen. Quant à la traditionnelle pêche à la baleine, elle serait interdite.

Eh oui, l'Europe n'est pas faite que de beaux drapeaux flottant au vent et de photos de famille de Conseils des Ministres. Il y a aussi deux-trois restrictions, en passant.

Mais l'Europe n'est pas qu'une grande famille, c'est aussi une belle famille, avec l'ambiance en rapport. Prenez Icesave, par exemple. Voilà un bel exemple de relations publiques comme l'Europe sait si bien les gérer... En 2008, les trois principales banques islandaises sont quasiment en faillites; elles se retrouvent nationalisées à la hâte pour éviter leur effondrement. Icesave est la filiale de Landsbanki, avec pour clients des investisseurs attirés par des placements à hauts rendements... Et à hauts risques. Comme l'explique Objectif Liberté:

Le gouvernement Islandais a annoncé qu'il ferait jouer, pour ses citoyens, la garantie législative d'état sur les comptes bancaires, au mieux de ses possibilités, mais qu'il était hors de question pour lui de prendre en charge les pertes sur investissements via les filiales étrangères de ces banques, pertes privées qui n'avaient pas à être supportées par le contribuable Islandais.

 

Mais les dirigeants anglais et néerlandais ne l'entendent pas de cette oreille. Ils ont un excellent moyen de pression sur l'Islande à travers le FMI et exigent que l'Islande paye aussi pour les clients anglais et hollandais de Icesave, au lieu de faire jouer les garanties habituellement offertes par leurs Etats respectifs. Le contribuable islandais se retrouve donc à devoir rembourser les pertes des clients anglais et hollandais, au lieu de l'Angleterre et des Pays-Bas! Vae Victis, comme on dit... Avait-ils seulement pensé aux conséquences géopolitiques de leur avidité? Ce n'est pas certain. Mais il est clair qu'en rejetant l'accord de dupes par 93% des voix, les Islandais ont aussi sérieusement affiné leur connaissance du fonctionnement de l'Europe.

Les dirigeants européens avaient exercé une pression énorme sur le parlement islandais. Ils avaient peut-être perdu de vue que le peuple aurait son mot à dire, et que l'adhésion à l'Union passerait aussi devant lui.

Grand seigneur, le secrétaire d'Etat français aux Affaires européennes Pierre Lellouche présente l'UE comme un club select: "Il faut avoir envie d'entrer en Europe (...) On ne va forcer personne et ce n'est pas à l'Union européenne de convaincre le peuple islandais." Bizarre comme seuls des pays plus pauvres que la moyenne de l'UE ont envie d'y rentrer...

Le désespoir est un bien mauvais conseiller. En proie aux affres d'une crise économique majeure, les Islandais étaient prêts à croire aux beaux mensonges de solidarité européenne vendus par les socialistes. Il est bien temps de se remettre à penser normalement. Quitte à avoir des doutes sur leur adhésion, ils feraient mieux de les éprouver avant. Une fois avalé par le Moloch, comme bien d'autres peuples ont pu s'en rendre compte avant eux, plus question d'avoir le moindre doute sur quoi que ce soit.

Ni d'être consulté, d'ailleurs.

13 juillet 2010

Berne libère Polanski

Ca y est, le réalisateur amateur de petites filles est libre, il ne sera pas extradé aux Etats-Unis. Les pédophiles peuvent respirer, pourvu qu'ils soient célèbres.

Je me suis exprimé sur le sujet alors qu'il venait d'être assigné à résidence dans son confortable châlet de Gstaad, mais à l'époque je n'imaginais pas que la Conseillère Fédérale en charge de la Justice, Eveline Widmer-Schlumpf, oserait repousser la demande d'extradition déposée par la justice américaine.

204452ZT_polanski.jpgLa libération de Roman Polanski est le résultat d'une volonté politique. Mme Widmer-Schlumpf s'en cache à peine: le vice de forme invoqué pour refuser de donner suite à la demande d'extradition est un prétexte déniché dans ce but. En d'autres termes, la Conseillère Fédérale a estimé que Roman Polanski ne devrait pas être extradé, et a ensuite fait travailler des juristes pour donner forme à ce résultat. La ribambelle d'excuses auxquelles la ministre fait appel pour soutenir sa décision trahit sa démarche. Elle invoque ainsi un obscur compte-rendu d'audience à huis-clos absent du dossier, l'hypothèse que les 42 jours de prison effectués par le réalisateur aux Etats-Unis représenteraient l'intégralité de sa peine, voire le fait qu'il était "bien intégré" en Suisse et ne s'attendait pas à son arrestation... N'en jetez plus, la coupe est pleine!

Une seule excuse aurait suffit - pour peu qu'elle soit solide.

Sans surprise, la presse américaine exprime sa colère alors que, selon le Temps, la presse suisse est divisée (disons, en gros, enthousiaste pour la presse romande et circonspecte pour la presse alémanique.) Le retentissement de cette affaire est à la hauteur de la célébrité du protagoniste.

Nombreux sont les Suisses qui se réjouissent de cette issue en queue de poisson, pour des raisons secondaires ou stupides: emm... les Américains et leurs attaques contre le secret bancaire helvétique; ramener le calme dans une Suisse trop exposée au feu des projecteurs; ou encore, espérer que le pays redorera son blason (!) en penchant du côté du milieu culturel et cinématographique européen, engagé à fond derrière le réalisateur. Heureusement, il y a des façons plus pertinentes d'aborder le dossier.

L'affaire Polanski renvoie à des notions fondamentales de la justice: la présomption d'innocence, l'égalité devant la loi, la prescription et l'extradition.

Nous avons ici l'essence même d'un thriller comme les aime Hollywood: d'un côté le prestige, la célébrité, le glamour; de l'autre, l'innocence bafouée, la fillette salie et exposée - puis, devenue femme, corrompue, lorsque Roman Polanski met un terme au procès civil en 1994 en lui versant 225'000 dollars. Nous avons une cavale sans fin. Nous avons des politiciens qui se rangent du côté du coupable, des médias prenant fait et cause pour le riche et le puissant. Et de l'autre côté, des générations de procureurs opiniâtres et implacables dont l'intégrité est sans cesse questionnée, affrontant sans relâche la bureaucratie de la justice internationale où un criminel est ressortissant Français avant d'être un criminel...

Et, pirouette finale, la remise en liberté de Roman Polanski par une Suisse qui a elle-même voté en 2008 l'imprescriptibilité des actes pédophiles!

Certes, Roman Polanski est poursuivi aux Etats-Unis, pas en Suisse. Mais invoquer sa remise en liberté au nom de la présomption d'innocence tombe à plat pour un fugitif - d'autant plus qu'il plaida coupable en 1977. Pour qu'il y ait réhabilitation, il faut un procès. Il n'a pas eu lieu et n'aura pas lieu.

Reste, finalement, ce crime fondamental et intemporel: une fille de 13 ans attirée par un prédateur sexuel dans un guet-apens soigneusement planifié - la luxueuse villa de Jack Nicholson sur les collines d'Hollywood où elle sera saoûlée, droguée à la méthaqualone, et finalement sodomisée par un homme de trente ans son aîné.

Ils sont si nombreux à pardonner ces actes abjects aujourd'hui... Leur bienveillance, si elle est sincère, a quelque chose d'effrayant.

Le mot de la fin revient sans doute au Landbote, s'interrogeant sur le traitement médiatique et judiciaire que cette demande d'extradition aurait suscité "si Polanski avait été un prêtre catholique coupable d'avoir commis un abus sexuel il y a 33 ans". La question mérite d'être posée, en effet.

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05 juillet 2010

Frein à l'endettement, dix ans de succès

Une dépêche si belle que je ne peux m'empêcher de la reprendre telle quelle:

Avec le frein à l'endettement, la Suisse a réduit sa dette

Le frein à l'endettement a dix ans ce lundi. Selon le Département fédéral des finances qui publie une brochure pour célébrer l'événement, il a entraîné une série de succès budgétaires qui ont permis à la Confédération de réduire sa dette de 130 à 111 milliards ces cinq dernières années.

Ce succès se confirme au regard d'une comparaison internationale portant sur la dette publique: alors que la Suisse a réduit son taux d'endettement de 53 à 40% du produit intérieur brut (PIB), la zone euro a, au contraire, vu son taux d'endettement moyen passer de 70 à 85% du PIB, précise le DFF.

Certains pays ont ainsi manifesté leur l'intérêt pour l'instrument du frein à l'endettement, qui permet d'enrayer les déficits budgétaires chroniques. Ainsi, l'Allemagne a repris à son compte de nombreux éléments du système suisse de frein à l'endettement. Nombre de cantons ont eux aussi mis en place un système similaire et enregistré, grâce à celui-ci, des résultats positifs.

Le frein à l'endettement exige que le budget de la Confédération soit équilibré à moyen terme, c'est-à-dire sur l'ensemble d'un cycle conjoncturel, rappelle le DFF. En période de haute conjoncture, des excédents budgétaires doivent être dégagés afin de compenser les déficits liés à la récession suivante.

Le Conseil fédéral avait adopté le message sur le frein à l'endettement le 5 juillet 2000. Après son adoption par les Chambres fédérales, son principe a été accepté par le peuple et les cantons à une majorité de 85 %.

 

Ah, c'est beau! La Suisse a décidément de quoi faire des envieux en Europe.

156643ZT_Suisse.jpgComme souvent, malheureusement, la Suisse doit sa fortune qu'à une certaine providence. Ici, par exemple, le frein à l'endettement est un outil conçu pour... Freiner l'endettement, et non le résorber. La documentation à ce sujet sur le site du Département Fédéral des Finances, assez claire, rassure bien les petits politiciens dépensiers: Le frein à l‘endettement ne vise pas à éponger la dette fédérale, ni par conséquent à amortir le découvert du bilan. Adeptes d'une gestion saine, passez votre chemin!

Ouf, c'était moins une! Imaginez carrément que les dettes se résorbent et que le déficit s'amenuise: quelle perspective effrayante!

C'est un peu comme pour les plans de relance ruineux adoptés un peu partout en Europe: ils n'ont pas eu lieu en Suisse. La Confédération s'est contentée de manoeuvres modestes. Non que chacun ait compris que ces plans soient contre-productifs et d'une stupidité sans borne - cela échappe à la classe politique helvétique. Les "sages" décrétèrent simplement que les plans de relance étaient inutiles parce que l'économie suisse est une économie d'exportation.

L'art de prendre de bonnes décisions pour de mauvaises raisons!

Mais ne boudons pas notre plaisir. Dix ans de Keysianisme contenu sont toujours bons à prendre. Le bilan du pays s'en ressent.

02 juillet 2010

Les libéralités d'André Blattman

Le scandale a été révélé hier sur les ondes: en ces temps de disette économique et de restrictions budgétaires, le chef de l'armée suisse, André Blattman, s'est payé les services d'un consultant hors de prix. L'individu était payé environ 2'000 francs la journée. Depuis novembre 2008, il a encaissé 740'000 francs versés par le Département de la défense, soit plus que le salaire d'un membre du Conseil Fédéral...

Le mandat a été attribué sans appel d'offre à un indépendant embauché en tant qu'expert. Son travail? "Epauler le chef de l'armée en matière de gestion et d’informatique en lisant des dossiers, en participant à des séances ou encore en rédigeant des rapports." On voit mal l'expertise là-dedans, d'autant plus que le chef de l'armée dispose déjà d'un état-major pour ce genre de tâches. A quoi sert la hiérarchie militaire si elle n'est même pas capable de produire un aide de camp capable d'épauler son chef?

Travaillant dans l'économie privée, je connais bien ces contrats de consultants. Aussi, cette affaire m'interpelle à plus d'un titre.

Contrairement aux apparences, un mandat à 2'000 francs par jour n'a rien d'abusif sur le papier. Dans le milieu informatique, les consultants à la journée coûtent entre 800.- et 1'500.- environ - et la crise a poussé les tarifs vers le bas. Des sommes plus élevées sont possibles dès que l'on souhaite s'offrir un expert rare, aux compétences pointues. Pour ce genre de "star", des tarifs journaliers de 2'500.- à 3'500.- ne sont pas à exclure, parfois davantage. Mais dans l'économie privée, la présence d'un personnage de la sorte est sérieusement encadrée. Sa mission est clairement définie avant son arrivée, et tout est fait pour rendre son séjour le plus efficace possible. Payée à prix d'or, la présence d'un tel expert ne saurait être que ponctuelle et définie par un cahier des charges précis. L'absence d'appel d'offre dans l'affaire Blatman n'en est que plus criante.

012398L_andre.jpgDeuxième élément soulevant des soupçons, la situation économique du consultant: un indépendant possédant avec sa femme sa propre SàRL dans la région d’Aaraut. S'offrir les services d'un tel consultant ne serait pas une pratique acceptable dans le privé. Plus l'employeur est gros (et l'armée helvétique se compare facilement à une grande entreprise) plus il exige de ses partenaires une fiabilité à toute épreuve. Se reposer sur les services d'un indépendant revient à s'en remettre au sort en cas d'absence - décès, maladie, ou d'éventuelles vacances! Une société de service digne de ce nom s'organise, trouve des remplaçants et suit les dossiers pour assurer une continuité. Un indépendant n'a pas ces possibilités. Plus la mission est importante, moins l'appel à un indépendant est approprié. L'amateurisme dans la gestion du contrat est difficilement acceptable à ce niveau.

L'expertise dont peut se prévaloir le consultant de M. Blattman justifiait-elle un tarif aussi élevé, sur une période aussi longue? La réponse est évidemment négative. Le chef de l'armée le prouve, bien malgré lui: sitôt le scandale dévoilé, il rompt le contrat au premier juillet! Cette tentative maladroite et tardive de mettre un terme à une situation scabreuse est un véritable autogoal. Elle démontre, s'il en était besoin, que la présence de ce consultant n'avait rien d'essentiel.

D'une mauvaise gestion à la corruption, il n'y a qu'un pas. La révélation d'une possible connivence entre les deux hommes dans le journal télévisé d'hier ajoute un soupçon de népotisme à un dossier chargé. Nous en saurons sans doute plus ces prochains jours.

Au sein de l'administration fédérale, ces méthodes n'ont malheureusement rien de nouveau. Pierre Gobet rappelle un rapport administratif de 2006 indiquant que le montant de ces "mandats d'expert externe" atteignaient 600 à 700 millions par an, sans grande transparence quant à l'attribution de ces adjudications.

Même si aucune accusation de gestion déloyale ne pèse pour l'instant sur André Blattman, sa position en tant que chef de l'armée est fragilisée. Comment accorder du crédit à cet homme lorsqu'il clame que l'armée manque "cruellement" de moyens?

Tenant le même discours, le Conseiller Fédéral Ueli Maurer est également affaibli. Difficile de ne pas tracer de parallèle avec l'affaire Nef, même si M. Maurer n'a pas de responsabilité ici.

Arrivant à point nommé au milieu des débats sur les crédits à allouer à l'armée, on peut se demander si cette affaire ne serait pas une cabale politique. Après tout, si des adversaires de l'armée - ou de l'UDC - avaient voulu nuire, ils n'auraient pas fait différemment: dévoiler les dispendieuses dépenses d'assistance du chef de l'armée au moment même où il crie misère, ça fait tache.

Malgré tout, la responsabilité finale de ce désastre (sur le seul plan des relations publiques pour l'instant) en incombe entièrement à M. Blattman. Chef de l'armée nommé après Roland Nef, il savait mieux que quiconque qu'il devrait être irréprochable à son poste.

La facilité avec laquelle les hauts responsables helvétiques versent dans des pratiques douteuses est inquiétante. Elle révèle au mieux des lacunes de management inacceptables à leur niveau, au pire une irresponsabilité crasse dès qu'il s'agit des deniers publics. Le tableau n'est pas brillant!

M. Blattman est peut-être victime d'une attaque partisane, mais il a tendu le bâton pour se faire battre.