16 août 2010

La simili-démocratie

La Vogue contestée de la Vox Populi, titre le 24 Heures de samedi, en évoquant les multiples procédures de "consultation", de "consensus" et autres "présentations publiques" qui semblent être désormais la norme lors de projets d'urbanisme public en Suisse romande.

Habitant de Renens (bastion de l'extrême-gauche suisse romande s'il en est) je suis un témoin privilégié de la façon dont ces consultations se déroulent - parfois sur des sujets très importants, comme le tracé de futurs transports publics, ou les derniers délires architecturaux ruineux d'une municipalité avide de laisser sa cicatrice sur la ville, par exemple à l'occasion d'une réfection de la gare.

La consultation populaire offre de nombreuses variantes. Parfois, on peut "convier" la population à une soirée de "discussion" du projet, où les rares spectateurs ayant fait le déplacement auront droit à une présentation d'une version évidemment finale du projet, sans qu'ils n'aient leur mot à dire, suivie d'une session de questions-réponses peu spontanées où les autorités pourront se glorifier à loisir sur la chance qu'ont leurs administrés de les avoir à leur tête.

D'autres fois, la consultation peut être plus longue et plus étalée dans le temps, comme avec la distribution d'un questionnaire où chacun est invité à "s'exprimer" sur le projet novateur et visionnaire, voire à "commenter" son audace et trouver des moyens de la célébrer. Comment sont distribués ces questionnaires, comment les réponses sont traitées, mystère.

Projets coûteux et inutiles, délires anti-voitures millénaristes, hymne aux assemblages béton-verre-acier les plus hétéroclites, peu importe. Le résultat des procédures de consultation en matière d'urbanisme est toujours le même. Une seule réponse est envisageable dès le départ: l'adhésion. La population s'est montrée enthousiaste, les questions ont fusé et tout le monde est reparti conquis, le coeur gonflé de fierté face aux perspective d'avenir tracées par l'équipe dirigeante... Au pire, on jettera un os à l'opposition la plus virulente en retouchant quelques éléments annexes.

Ces compte-rendus lyriques ne sont pas forcément mensongers. Les projets les plus délirants auront toujours des supporters. Mais bien peu de gens s'interrogent sur la pertinence de la démarche ou la représentativité des habitants qui prennent effectivement la peine de se déplacer pour ce communautarisme d'un nouveau genre. Questions risquant fort peu d'être soulevées, car contrevenant au but même d'une démarche parfaitement assumée en coulisses - museler toute opposition et désamorcer l'arme du référendum.

762398H_consensus.jpgIl va de soi que le script est écrit à l'avance. Le consensus, les procédures de consultation, les sessions de  question-réponse, tout cela participe d'un grand cirque où l'électeur-contribuable n'a en fin de compte pas son mot à dire. Illusion propre aux fêtes foraines où on laisse vaguement croire au spectateur embarqué sur le train fantôme qu'il décide des directions que prend son wagon aux aiguillages...

Interrogée par le quotidien vaudois, Nuria Gorrite, syndique socialiste de Morges, reconnaît que la politique de concertation est un "style de gouvernance propre à la gauche". C'est joliment exprimé. Les pseudo-discussions vaseuses dont l'issue est finalement décidée par un politicien "clairvoyant" conviennent mieux à la pensée socialiste qu'un véritable vote où les alternatives sont claires, les camps identifiés, les suffrages comptés, et le résultat effectivement appliqué.

Pour l'instant, abêtie par l'illusion qu'on lui demandait réellement son avis, la population romande est tombée dans le panneau. Il convient aux citoyens et aux partis avec encore un peu de respect pour la chose politique de rectifier le tir au plus vite. En lançant des référendums.

La démocratie ne se décide pas à travers un consensus, mais par le vote.

Commentaires

Question hors-sujet : pourquoi y a-t-il si peu de commentaires sur les blogs suisses ? Pourquoi y a-t-il si peu de blogs suisses ? Les Suisses ne sont pas passionnés par les débats intellectuels et les joutes oratoires ? Ils n'ont pas de classe intellectuelle ou fonctionnariale oisive ? Ils bossent plus longtemps que les autres ? Ils sont trop peu ? Ils gardent leurs opinions pour eux ?

Écrit par : Robert Marchenoir | 21 août 2010

Effectivement, il y a moins de Suisses que de Français, et si les premiers font un tour sur les sites des seconds, l'inverse me semble bien plus rare... Je ne saurais dire ensuite si les Suisses sont "passionnés" par les joutes oratoires, mais la liberté de ton est grande et le politiquement correct n'y a clairement pas la même emprise qu'ailleurs. Peut-être les Suisses ont-ils moins besoin de créer des blogs pour dire une vérité masquée par leur médias? Hypothèse audacieuse, surtout compte tenu de l'orientation politique des médias ici aussi! Mais malgré tout, la malhonêteté des médias locaux reste sans commune mesure avec celle des médias hexagonaux. A moins que les Suisses ne préfèrent encore discuter, comme au XXe siècle, au café du coin avec leurs amis.

Je ne saurais dire s'il y a "peu" de blogs Suisses (et surtout romands) en proportion de population. Le caractère Suisse d'un blog francophone ne saute pas forcément aux yeux. Je n'ai pas connaissance d'un quelconque recensement sur la question.

Le nombre de réactions dépend aussi de la facilité d'intégration des commentaires selon le site, de la popularité de la publication bien sûr, et aussi de son public. Par exemple, un article polémique sur le Matin rassemble facilement plus d'une centaine de commentaires... Alors que je me souviens d'un "espace débat" sur la fiscalité ouvert dans Le Temps pendant une semaine où les lecteurs avaient fait... Zéro contributions! Mais il est de notoriété publique que Le Temps est lu par des gens qui n'en ont pas :D

Personnellement, je préfère quelques commentaires pertinent à l'administration pénible de centaines de commentaires avec trolls et insultes. Mais qui sait jusqu'où ce blog ira!

Écrit par : Stéphane Montabert | 21 août 2010

Merci de votre réponse. Ce n'était pas une réaction à votre seul blog, mais une impression générale. Je trouve que les blogs sont un bon moyen de connaître la mentalité d'un pays, et cette rareté m'a frappé au cours de mes recherches. C'est vrai que ce n'est pas valable pour les réactions sur les sites des médias traditionnels, qui me paraissent (en proportion de la population) aussi nombreuses qu'ailleurs. Le Temps, sauf erreur, n'utilise pas cette faculté, et n'autorise que des "lettres à la rédaction" à sens unique, en général non publiées. Je ne vous souhaite évidemment pas d'être envahi par les trolls, mais je suis persuadé qu'il y a en Suisse suffisamment d'esprits à la hauteur de ce blog pour l'animer davantage...

Écrit par : Robert Marchenoir | 22 août 2010

Le Temps utilise cette possibilité, mais il est vrai que la rédaction du Temps exerce un fort contrôle sur ce qui est éventuellement publié. Quant aux "débats", en ce moment, le quotidien a ouvert un espace de discussion sur la succession de Moritz Leuenberger et Hans-Rudolf Merz au Conseil fédéral:

http://letemps.ch/Page/Uuid/fc54be78-a555-11df-8a27-aa621318a7dd/Qui_pour_succ%C3%A9der_%C3%A0_Moritz_Leuenberger_et_Hans-Rudolf_Merz

Débat ouvert le 11 août, nous sommes le 22 et il y a... 7 commentaires. Pas brillant!

Écrit par : Stéphane Montabert | 22 août 2010

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