06 octobre 2010

En guerre contre la réalité

Les nouvelles se suivent et se ressemblent. En vrac:

- Aujourd'hui, l'agence de notation Fitch a dégradé la note de dette à long terme de l'Irlande, à A+ contre AA-, assortissant sa décision d'une "perspective négative"; le coût du sauvetage des banques irlandaises s'avère plus élevé que prévu et le déficit budgétaire du pays est désormais estimé à environ 32% du PIB pour cette année. Oui, vous avez bien lu.

560453p_deficit.jpg- Les déficits et la dette grecques vont être "nettement" revus à la hausse; il est vrai que le déficit grec pour 2009 chiffré à seulement 13,6% du PIB, ça semblait trop beau...

- Le Portugal annonce en urgence des mesures d'austérité: TVA à 23%, baisse du salaire des fonctionnaires... Tout cela parce que la dette portugaise à 10 ans a atteint le 29 septembre un niveau proche de celui touché en mars par son homologue grecque, avec les conséquences que l'on sait.

- L'Espagne quant à elle a perdu son dernier AAA (celui de Moody's) le 30 septembre. Le chômage y atteint un modeste 20% et la saison touristique touche à sa fin. L'hiver sera rude.

- Le FMI, décidément prêt à enfoncer toutes les portes ouvertes, avertit les derniers optimistes que la crise n'est pas finie.

Le temps est à l'orage.

Il n'est pas de pire aveugle que celui qui ne veut point voir, dit-on. Maxime pleine de sagesse que devraient se rappeler les adeptes de la bourse, les éditorialistes et les politiciens chantant que la crise est derrière nous, sur la mélodie de Tout Va Très Bien, Madame La Marquise.

Dans cette vaste population faisant fi de la réalité, l'élite française fait figure d'espèce dominante. La classe politique hexagonale est en quelque sorte l'aristocratie du déni; dans son costume de velours moisi, elle agite ses manches en dentelle élimée en égrènant ses vieilles rengaines, si creuses mais pourtant si mélodieuses aux oreilles des courtisans...

A gauche, nous avons les cohortes écolo-progresso-révolutionnaires, toutes plus unitaires et plurielles les unes que les autres. Une seule cible, un seul horizon, un seul programme - l'anti-Sarkozysme primaire, aveugle et vociférant. Quand même Claude Imbert les trouve ridicules, on devine qu'un palier de médiocrité a été atteint. Citant l'éditorialiste du Point:

En tête du défilé [contre l'augmentation de l'âge de la retraite], Martine Aubry, Cécile Duflot, Marie-George Buffet affichaient, coude à coude, le cliché d'une gauche impossible où socialistes, Verts et communistes réchaufferaient le ragoût de feu le Programme commun. Une chimère, évidemment ! Bonne encore pour caresser la conquête du pouvoir. Bonne, ces temps-ci, devant les pas de clerc et foucades de la droite, pour exploiter la sarkophobie ambiante. Et après, pour quoi faire ? Enterrer la réforme des retraites ? Allons donc... Tandis que tendre son rouge tablier pour y cueillir la colère populaire, pardi, pourquoi pas ? Au pouvoir, s'il échoit, on avisera...

Qui peut croire que le socialisme français, seul en Europe, pourrait défier la sanction arithmétique d'un régime condamné (...) Le spectre d'une faillite nationale dissuaderait quiconque voudrait emplir à nouveau le panier percé de l'Etat-mamma.

 

Ce qui ne les empêche pas d'essayer. Tous ensemble, on a le droit croire en un autre avenir, pas vrai? Après tout, l'espérance a le droit d'être vaste, surtout si elle est irrationnelle! Mais la réalité ne saurait s'habiller éternellement de slogans stériles, hélas, faute de quoi la France serait le pays le plus prospère du monde...

Rappelons que la gauche se bat contre une réforme du régime des retraites par répartition, réforme elle-même largement insuffisante dans son ampleur, et dont le but n'est pas de pérenniser un système voué à la faillite (comme n'importe quel schéma pyramidal) mais simplement de donner assez l'impression d'une réforme pour éloigner la perspective d'une remise en question du AAA français, les agences de notation ayant à plusieurs reprises menacé la France d'abaisser sa note si rien n'était entrepris. On comprend dès lors la combativité du gouvernement - l'esprit guerrier tardif des gens au pied du mur. Il faut tenir, coûte que coûte, jusqu'à la fin du mandat présidentiel.

Malheureusement, l'UMP mérite largement son qualificatif de socialistes de droite. Si l'absence de réalisme, la vacuité du discours et les imprécations sont l'apanage d'une opposition dénuée de toutes responsabilités décisionnelles, on aurait espéré un ton différent de la part du gouvernement. Peine perdue:

 

Le projet de budget 2011 présenté mercredi prévoit ainsi une baisse du déficit public à 6,0% du PIB fin 2011, après 7,7% fin 2010, un effort "historique", selon le gouvernement, mais qui risque de devoir être accentué, disent les économistes. [Tu parles Charles!]

Cette réduction du déficit en 2011 viendrait d'une hausse des recettes liée à une accélération de la croissance économique à 2,0%, d'une maîtrise accrue des dépenses et d'une réduction de quelque 10 milliards d'euros des niches fiscales.

"C'est un budget historique. Nous tournons le dos à des années d'augmentation du budget de l'Etat", a dit le ministre du Budget, François Baroin, à des journalistes.

"6,0% en 2011 est un objectif intangible", a-t-il ajouté. "Franchir une telle marche n'a jamais été vu depuis 50 ans", a-t-il dit, à propos de l'ampleur de la réduction du déficit prévue l'an prochain.

La dette publique atteindra 86,2% fin 2011, après 82,9% fin 2010. Le déficit de l'Etat sera de 92 milliards d'euros en 2011.

Le déficit public, qui comprend les comptes de l'Etat, les comptes sociaux et ceux des collectivités locales, sera ensuite réduit à 4,6% fin 2012, 3,0% fin 2013 et 2,0% fin 2014, selon la loi de programmation des finances publiques présentée en même temps que le budget mercredi en conseil des ministres.

La dette atteindra 87,4% fin 2012 avant de baisser à 86,8% fin 2013 et 85,3% fin 2014.

 

Domination totale, la France et son équipe de choc vont au charbon, avec en tête le Président qui, rappelez-vous, annonçait: "La croissance, j'irai la chercher avec les dents". Accélération, Maîtrise, Réduction, tout à la fois.

Sérieusement, qui peut croire en pareils bobards? Il faut un réel talent pour annoncer un tel tombereau de fadaises à des journalistes sans se départir de son sérieux. On reconnaît le professionnalisme d'un Ministre du Budget. Mis à part les "10 milliards d'euros de réduction des niches fiscales", c'est-à-dire des augmentations d'impôt (dont l'Etat se rendra assez vite qu'elles procurent des rentrées décevantes) les autres éléments sont totalement hors de portée de l'Etat. Réduire les dépenses? Depuis quand un gouvernement y est parvenu? La croissance? L'Etat n'est pas fichu de la prévoir trois mois à l'avance. Tabler sur 2% est très optimiste - ce taux n'a été atteint qu'une fois, en 2004, sur les dix dernières années. Mais non, là nos brillants ministres annoncent une croissance record plusieurs années de suite... C'est du grand n'importe quoi!

Personne n'est dupe, bien sûr, mais cela n'empêche pas Mme Lagarde de claironner depuis mi-septembre une réduction du déficit public de 40 milliards avec un mélange d'astuces comptables, de méthode coué et de mensonges.

Certains socialistes, plus réalistes peut-être, ont trouvé la panacée: faire payer les expatriés (il faut le lire pour le croire!)

La France est aux abois, l'Euro part à veau-l'eau.

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La France (et d'autres pays d'Europe plongés dans le déni à divers degrés) ne réalisent sans doute pas que des plans pour 2013, 2014 n'ont aucun sens. A mon avis, la crise aura balayé l'Europe bien avant. Je doute fort, par exemple, que les finances publiques françaises tiennent jusqu'aux prochaines élections présidentielles. En fait, je ne suis même pas sûr que la France tienne jusqu'à Noël prochain.

Cela affectera la Suisse aussi, bien entendu. La question des finances publiques risque fort de s'imposer de manière inattendue dans les campagnes politiques en cours.

Je n'adhère pas aux discours millénaristes sur la fin du monde; c'est une crise et nous y survivrons. Mais les Américains de 1929, les Argentins de 1990 ou les habitants du Sud-Est asiatique en 1997 se rappelleront que ce n'était pas un moment agréable à passer.

En attendant, achetez de l'or. Si vous pensez que les records viennent d'être battus, vous n'avez encore rien vu.

Commentaires

J'adore : "La dette atteindra 87,4% fin 2012 avant de baisser à 86,8% fin 2013 et 85,3% fin 2014."

Ba oui comme d'hab la réduction de la dette est programmée ... pour le prochain gouvernement. Demain on rase gratis ...

Écrit par : Simon | 06 octobre 2010

Merci de cette prise de position courageuse. Au plaisir de vous rencontrer.

Écrit par : Géo | 15 octobre 2010

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