14 janvier 2011

Le jour où le Temps choisit, courageusement, de disparaître

Si vous êtes allé sur le site du Temps depuis hier, vous avez probablement eu la désagréable surprise de voir qu'on vous demandait de vous inscrire ou de vous abonner avant de consulter le moindre article. Et vous avez probablement préféré aller ailleurs plutôt que de livrer des informations personnelles pour lire un éditorial qui, ironie du sort, essayait de justifier le virage pris par le journal.

Le-temps_0.jpgDans un autre article, ce qui change, mode d'emploi, l'internaute de passage peut lire (s'il a pris la peine de s'enregistrer, donc) la mesure de ce qui l'attend:

La situation change pour [les non-abonnés]. Il faudra désormais s’enregistrer («log in») sur le site du Temps pour lire des articles. Cette inscription est gratuite et rapide, elle permet la lecture gratuite d’un «panier» d’un certain nombre d’articles par mois et la consultation illimitée des archives du Temps, ainsi que celles du Journal de Genève et du Nouveau Quotidien. Une fois le «panier» d’articles épuisé, il faudra s’abonner pour en lire davantage. Le «compteur» est remis à zéro à la fin de chaque mois.

 

On a déjà vu plus sympathique comme accueil!

Aucune information sur la taille de ce panier mensuel, mais, étant arrivé au bout de mon quota dès ma journée de test du nouveau modèle, je pense que les gestionnaires du Temps ont accordé une bien modeste portion aux curieux de passage. Ont-ils pensé que chaque article était écrit sur deux ou trois pages? Et ont-ils pensé à ceux qui s'inventeraient une collection d'inscriptions factices pour lire à l'oeil l'irremplaçable prose du Temps? Au pire, le journal pourra toujours grossir le chiffres des lecteurs de ce public imaginaire...

Mais en réalité, rares seront les lecteurs à s'acharner. On ne me comptera pas parmi eux. Ce serait beaucoup d'efforts pour pas grand-chose. Aujourd'hui aucun journal ne propose plus guère d'information exclusive. Il suffit de quelques clics pour trouver des dizaines de publications et de blogs en accès gratuit sur le moindre thème, la plupart des sources en ligne cherchant surtout l'audience et les revenus publicitaires afférents.

Il est aussi possible de s'abreuver gratuitement aux mêmes sources que les journalistes dans la plupart des cas - les flux de dépêches des agences de presse. On perd la "mise en perspective" faite par un journaliste quand, parfois, elle en vaut la peine; une infographie, une interview, un récapitulatif... Cela vaut-il le prix demandé pour accéder à un journal en ligne?

Les débats autour de l'accès gratuit ou payant à la presse en ligne ramènent à une notion fondamentale, la notion de valeur.

Catherine Frammery essaye de l'expliquer dans les colonnes du journal, avec un succès mitigé:

Ce qu’on paie pour le lire sur le papier doit aussi se payer sur le Net. Cela vous paraît évident? Bravo, parce que depuis quinze ans que les médias traditionnels ont commencé à investir massivement la Toile, ils se mordent les doigts d’avoir (presque) tous déversé leurs contenus sur le Web, pour occuper l’espace, sans réaliser qu’ils cédaient ainsi un peu vite leur précieuse production. Un péché originel qui participe d’une certaine perte de vitesse de la presse écrite, moins affirmée en Suisse mais réelle dans toute l’Europe et aux Etats-Unis. Pourquoi achèterais-je le journal que je peux lire gratuitement sur le Net? Pourquoi, en effet? Parce que ce qui a de la valeur a un coût.

 

Hélas, Mme Frammery, vous vous égarez: coût et valeur ont un lien bien ténu. La valeur est parfois élevée pour un coût dérisoire, voire nul. Pensez aux sentiments rattachée à une photo de famille, à la beauté d'un paysage... La valeur n'est pas qu'une marchandise! Réciproquement, un coût bien réel n'entraîne pas nécessairement la moindre valeur, les innombrables gâchis financiers sont là pour le prouver. L'absence de corrélation démontrable s'explique aisément: si le coût est objectif, la valeur est subjective, propre à chaque individu.

Revenons au raisonnement du Temps, partagé par d'autres journalistes, comme Philippe Barraud de commentaires.com. Selon eux, les écrits des journalistes ont de la valeur, voire une grande valeur. Il est donc légitime d'en faire payer l'accès. Le reste n'est qu'une question de stratégie commerciale sur la meilleur façon d'appâter le client - pardon, le lecteur - sur la marchandise, de fixer le tarif. Hors de cette valorisation de leur travail, point de salut. La publicité des annonceurs est perçue comme une odieuse salissure leur production intellectuelle, une compromission bassement mercantile. Et en fin de compte, la presse gratuite incarne tout ce qu'ils abhorrent.

letemps.jpgLe raisonnement partant de la valeur que le journaliste attribue à son propre travail, forcément immense n'est-ce-pas, il est erroné à la base. Non, messieurs, le monde ne partage pas la haute idée que vous vous faites de vos écrits.

Hélas pour nos journalistes, en plus, c'est face à la concurrence que se mesure le succès. Et pour entrer en concurrence avec les journaux proposant gratuitement un contenu comparable, il faut se lever tôt. Etre incisif, bénéficier d'un large bassin de clients potentiels, proposer des scoops exclusifs, avoir une réputation impeccable...

Faisons le diagnostic du "quotidien de référence" romand:

  1. Le Temps est décemment écrit, c'est un fait.
  2. Son ton social-démocrate convenu ne le distingue guère du lot.
  3. Finalement, son assise cuturelle limitée à la Suisse romande est un handicap irrécupérable.

Ma conclusion est sans appel: le modèle économique choisi par Le Temps depuis hier est suicidaire. Voilà qui va sérieusement miner la crédibilité du quotidien sur les questions économiques, qui étaient son point fort paraît-il...

Choisissant de faire payer ses lecteurs, le journal va disparaître des écrans radars. Il ne sera plus cité dans les blogs, délaissé par les agrégateurs de nouvelles, et oublié par les internautes (après s'être passé du Temps pendant des semaines, qui va se rappeler que le "quota d'articles gratuits" a été gracieusement remis à zéro au début du mois?)

Un journal en ligne a un prix, mais lequel? écrivait Luc Debraine dans les colonnes du quotidien en mars 2010. La question n'est pas tranchée et mérite réflexion; se tromper et c'est la faillite. Or, jusqu'à preuve du contraire, c'est au client de décider de la valeur des choses. C'est à lui que revient la décision finale de consommer ce qu'on lui propose.

Dans un monde où le gratuit est à portée de main, faire payer le lecteur n'était peut-être pas une idée très lumineuse. En attendant qu'ils le réalisent, je souhaite bien du plaisir aux actionnaires du journal!

Commentaires

Vous passez trop vite sur l'aspect idéologique. Les journalistes actuels de tous les médias sont devenus les nouveaux curés, et ils ont bien l'intention de se taper un maximum de petits garçons suisses, de leur introduire bien profond leur vision du monde, leur pseudo multiculturalisme, leurs quotas d'envahisseurs barbares à intégrer de force, quels que soient leurs comportements, à Bex, Nyon, Vallorbe ou partout ailleurs, les directives du Parti en matière de possession d'armes et de légitime défense, leur acceptation des interdictions en tous genre qui pleuvent dans tous les domaines. Le 4ème pouvoir est résolument totalitaire d'extrême gauche et féministe ou féminin.
Quand lancerez-vous enfin un mouvement de refus de la redevance ?

Écrit par : Géo | 14 janvier 2011

Tout cela ne résoud pas le problème du financement de l'information. Car l'essentiel de ce qui est gratuit sur le Web a été recopié (ou adapté) de sources payantes. Si ces dernières disparaissent, le "gratuit" disparaîtra aussi.

Écrit par : Robert Marchenoir | 15 janvier 2011

Je continue un peu la digression sur l'aspect idéologique : il y a 5 minutes, un collaborateur de "La Soupe" vient de traiter le président français de "trou de balle" en direct sous les applaudissements d'une foule triée au volet. Vous pouvez être sûr et certain qu'aucun juge suisse ne va réagir, ils sont tous du même bord politique, l'ultragauche.
Mais que le MCG, groupement de citoyens maladroits et pas trop cultivés, s'en prennent à Khadafi sur une affiche en prétendant que celui-ci veut détruire la Suisse, ce qui est pour le moins documenté, et c'est le branle-bas dans le poulailler de la volaille juriste et magistrale. Les juges suisses sont une honte nationale et ne méritent que le mépris le plus total pour leur parti pris et leur subjectivité.

Écrit par : Géo | 16 janvier 2011

A mon tour, je viens d'atteindre mon "quota mensuel". A vue de nez, il est d'une dizaine de pages...

Le mal n'est pas grand, il restera les archives pour l'essentiel et, pour le reste, j'ai constaté depuis longtemps que les articles qui ont perdu tout intérêt deux ou trois semaines après leur publication ne méritaient pas d'être lus...

Écrit par : Scipion | 16 janvier 2011

l'information n'est plus le problème depuis longtemps. C'est la façon dont elle est traitée qui est intéressante et révélatrice. Autrefois,il y a 10-20 ans, pour avoir des informations non-idéologiques sur l'Afrique, il fallait s'abonner aux bonnes feuilles comme "Nouvelles du continent", "Africa confidential", qui coûtaient très cher. Dans les journaux traditionnels, français comme suisses, vous n'obteniez le plus souvent que le brouet habituel trop riche en sels lévogyres. La critique de Christine Von Garnier dans le temps à l'excellent bouquin de l'excellent Stephen Smith était un exemple de ce que la mauvaise foi des "professionnels" du développement pouvait commettre dans les journaux à leur botte.
Aujourd'hui, les journaux ont de la peine à nous faire passer que Laurent Gbagbo est un brave type, ce qui aurait été le cas il y a 20 ans, sans même nous révéler ses liens avec les socialistes du monde entier, mais surtout français...

Écrit par : Géo | 16 janvier 2011

@Robert Marchenoir: "Tout cela ne résoud pas le problème du financement de l'information. Car l'essentiel de ce qui est gratuit sur le Web a été recopié (ou adapté) de sources payantes. Si ces dernières disparaissent, le "gratuit" disparaîtra aussi."

Je ne suis pas d'accord - jusqu'ici, le journaliste a toujours été payé par la publicité sur le site. Certes, on pourra dire qu'elle rapporte bien peu; mais il ne faut pas oublier que la publication sur internet ne coûte presque rien non plus. L'essentiel du prix d'un journal en kioske vient de l'imprimerie, de la livraison, de la marge du vendeur... Les coûts sur Internet ne sont pas nuls, mais restent dérisoires. C'est pour cela d'ailleurs que sur tant de sujets des bloggers spécialisés - et bénévoles - arrivent largement au niveau de la presse payante.

En outre, dans un monde ouvert à la concurrence, si les publications sur internet se fermaient au public les unes après les autres, les derniers à le faire rafleraient la mise de l'audience. Il faut en tenir compte. A chaque fois qu'un journal choisit un modèle payant, il renforce le modèle gratuit de ses voisins.

Quant à l'aspect idéologique de la presse soulevé par beaucoup de commentateurs, c'est un autre débat, bien qu'il recouvre en partie l'aspect économique. J'ai exprimé le fond de ma pensée sur commentaires.com, répondant à un internaute regrettant l'idée d'une presse de droite: “Il serait dommage de faire un journal exclusivement en caressant les gens dans le sens du poil”, expliqua-t-il; ce à quoi je répondis:

Pourquoi utiliser le conditionnel? C’est exactement ce que nous avons aujourd’hui – si vos opinions évoluent quelque part entre l’extrême gauche et le centre gauche. Une pléthore de titres pour une frange de l’électorat, dont je ne suis même pas sûr qu’elle lise plus que les autres.

Le journalisme objectif reste à inventer. En son absence, il serait bon que les dirigeants de la presse aient une petite réflexion sur la saturation de certaines opinions politiques et l’absence de contrepoints. Selon moi, le succès de la Weltwoche ne s’explique pas autrement, ainsi que le succès d’un site comme Commentaires.com .

Mais je crois que demander à des éditorialistes et des rédacteurs en chef “engagés” de mettre de l’eau dans leur vin est une hérésie pour qui prétend guider les masses – ils préfèreront couler avec le navire.

Et ils coulent.

Écrit par : Stéphane Montabert | 16 janvier 2011

Effectivement c'est un très grand risque que prend Le Temps. Perso, je ne me suis même pas amusé à m'inscrire gratuitement, j'ai juste pris acte et je passe mon chemin. Tout en étant convaincu de ne pas rater de scoop extraordinaire ce faisant.

Géo: chacun voit midi à sa porte. Pour moi, Le Temps penche nettement trop du côté d'economiesuisse pour être objectif...

Écrit par : Fufus | 17 janvier 2011

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