12 juillet 2011

Euro, le moment historique

Dans dix ou vingt ans, quand la poussière de l'effondrement de la monnaie unique européenne sera enfin retombée, les historiens reviendront sur la période que nous vivons aujourd'hui. Ils qualifieront sans doute ces mois particuliers de "moment historique." Quelles dates sortiront de la brume pour être qualifiées de décisives? Telle ou telle réunion de la Troïka? L'accouchement au forceps par le Parlement Grec d'un plan de privatisation notoirement insuffisant? La faillite bancaire prochaine dans un pays ou un autre, lorsque tous les habitants se rueront aux guichets pour retirer leurs monnaies de singe euros et les convertir en or?

Les historiens n'auront que l'embarras du choix. Mais ce début de semaine pourraient bien être une sorte de pivot mémorable dans la crise.

Après avoir déjà abandonné 3,5% vendredi soir et 3.96% lundi à la clôture, la Bourse de Milan chute encore de 3,5% ce mardi matin, pendant que le reste des places financières du monde se parait de différents tons de rouge.

A ce qu'il semble, le monde économique réalise petit à petit que l'Italie avait bien sa place dans l'acronyme PIIGS.

Le rappel tardif et brutal change complètement la donne - économiquement, mais surtout, psychologiquement.

Economiquement, l'Italie pèse plus du double de l'Irlande, de la Grèce, et du Portugal réunis - des pays "aidés" et très loin d'être tirés d'affaire. C'est la troisième économie de la zone euro. Il ne s'agit pas ici de revenir sur les défis qui attendent l'Italie, mais bien ceux qui attendent les autres pays de la zone:

La crise de la dette des pays du Sud (PIIGS) est à son paroxysme. Certains observateurs financiers vont jusqu'à dire que la crise italienne n'est plus sous contrôle. Les taux d'intérêts des obligations d'État sur 10 ans ont bondi à 5,4% aujourd'hui. Les "credit default swaps" (CDS) pour la dette de l'Italie sont montés à une vitesse menaçante. Lundi matin, ils étaient à 280 points de base - Vendredi, le prix de l'assurance sur défaillance de crédit était encore à 240. Le fait est que, si le prix des CDS pour l'Italie continue d'augmenter à ce rythme, la fin de la semaine verra à la fois la fin de l'Italie et celle de l'Euro.

 

Il y a une certaine hyperbole à envisager la fin de l'Italie et celle de l'Euro pour la fin de la semaine, mais la tendance est là, dans les courbes.

Italy_bonds_10y.jpg

Taux italiens à 10 ans

Rappelons que la Grèce s'est retrouvée à demander de l'aide lorsque ses taux longs ont atteint les 5%, rendant le renouvellement du financement de sa dette insoutenable. Elle était pourtant loin d'une Italie endettée à plus de 120% de son PIB!

Jusqu'à la semaine dernière, les élites politiques du continent étaient au chevet d'Athènes. On pourrait croire, comme le souhaiterait l'historiographie officielle, que cet empressement à secourir Zorba le Grec était mû par des objectifs nobles: un désir sincère de sauver la monnaie unique, de préserver le futur de l'intégration européenne, d'afficher une solidarité réelle envers un membre du club de l'euro, ou encore de juguler l'incendie avant qu'il ne s'étende à d'autres pays en difficultés...

Foutaises.

Si la France et l'Allemagne avaient vraiment le choix, la Grèce serait déjà repartie dans les affres d'une New Drachme dévaluée avec un bon coup de pied dans l'arrière-train et leurs fécilitations en prime, merci d'être venu, repassez quand vous serez tip-top face aux critères de Maastricht. Mais voilà, l'embarrassante Grèce doit être sauvée - non pour elle-même, mais pour prémunir d'autres acteurs des conséquences d'une cessation de paiement.

Depuis le début, les grandes manoeuvres lancées par la France et l'Allemagne n'ont qu'un objectif: sauver leurs banques nationales terriblement exposées à la dette grecque.

panade-grecque.jpg

Exposition des pays de l'UE à la dette grecque.
France, 40%; Allemagne, 34%.

Un défaut de paiement de la Grèce obligera les banques à renoncer à faire figurer le papier grec dans leur bilan. Certaines arriveront à provisionner ces pertes colossales. D'autres sauteront, provoquant une réaction en chaîne qui mettra à terre une bonne partie du système bancaire du continent. La BCE, contaminée par les obligations grecques, s'effondrera. Mais surtout, le poids de la dette des autres Etats membres s'envolera alors que la méfiance sera de mise.

Le paradigme du sauvetage de la Grèce est désormais dépassé. Les banques franco-allemandes ne sont plus seules en jeu. Il n'est plus question pour les Etats de la zone euro de sauver la Grèce, mais de se sauver eux-mêmes.

Pendant ce week-end fatidique, le spread entre les emprunts d'Etat allemands et les emprunts d'Etat français a atteint 65 points de base. Les investisseurs se rendent gentiment compte que Paris et Berlin n'offrent pas exactement les mêmes garanties de remboursement...

C'est le propre de toute crise d'aller de mal en pis. Tous les scénarios sont possibles, et désormais discutés ouvertement dans la presse. Il en est d'autres qui n'ont pas encore été envisagés dans les rédactions, comme une monétisation de la dette sur laquelle je reviendrai.

Que de chemin parcouru depuis les déclarations lénifiantes des uns et des autres. Toutes ces prétendues élites, brillant avant tout par leur incompétence, découvriront bien assez tôt qu'Internet est une formidable archive de leurs fourvoiements. Qui plaidera encore des absurdités économiques comme les politiques de relance? Qui osera encore clamer que les déficits ne sont pas un problème?

Certains auront peut-être un peu honte, à la limite, mais c'est peu probable. Ils continueront à sévir, toujours absurdement keynésiens et interventionnistes. On demande aujourd'hui la résolution de la crise à ceux-là même qui l'ont créée. Il faut avoir une foi inébranlable (et un tantinet naïve) en la classe politique qui a bâti l'euro pour croire une minute qu'elle a la moindre chance de succès.

Nous en concluons que le pire est indiscutablement devant nous.

Commentaires

C'est tout-de-même stupéfiant d'entendre nos édiles dire qu'il n'y a pas de solution "miracle" au problème du franc fort. Alors que la Suisse dispose techniquement et physiquement d'un boulevard pour agir efficacement.
On a vraiment l'impression que que le CF et la BNS font vraiment tout... contre le peuple et les cantons. Mais puisqu'il s'agit pour eux de "soutenir" les grands banquiers spéculateurs au détriment de la compétitivité de l'industrie d'exportation. Ils serait logique que les banquiers paient les pots cassés.
Mais quand on a eu la lucidité et l'intelligence de vendre nos bijoux de famille pour des clopinettes, c'est vraiment à désespérer!

Écrit par : petard | 13 juillet 2011

Monsieur, vous ne vivrez jamais la fin de l'€ pour le simple motif qu'un humain a une espérance de vie est d'environ 80 ans.

Au contraire de ce que vous affirmez, la différence des taux entre pays est trop faible et nous revenons a une situation plus normale. Adaptée à la situation économique du pays.

C'est le franc suisse qui est fort et non l'€ qui est très faible. Comparez la monnaie unique avec la $, £ et le yen en 10 ans. Vous verrez que les fluctuations ne sont pas aussi catastrophique que vous le prétendez.

EX. Le $ a perdu près 60% sur l'€ en dix ans. Idem pour la £.

Pour la Japon, l'€ après avoir pris 60% il les a presque tout reperdu. Néanmoins et a ce jour, le Yen est encore près de 10% plus bas par rapport à l'€ de 2001.

Fantasmez fantasmez si cela vous aide à vivre vos illusions

Écrit par : pensif | 13 juillet 2011

En 1938, le dollar U.S. valait CHF 5.00. En 1945, 4,30. En 1978, 2,20. Maintenant....
En 1938, la livre anglaise valait CHF 21.00. En 1956, 12.00 environ. Maintenant...
Le yen japonais a en tous temps pas mal tenu vis-à-vis du franc suisse. De même que le D-Mark, du temps qu'il existait. Toutes les autres monnaies ne tiennent pas devant le franc.
Cela devrait signifier un énorme chômage en Suisse, une vraie misère dans ce pays. Mais nous avons un standard de vie parmi les plus élevés et un taux de chômage dérisoire. On voudra bien m'expliquer...
Ainsi que le disait un certain Conseiller fédéral: "Les Suisses ont des soucis, à un très haut niveau..."
Incidemment, la somme la plus élevée que j'aie jamais payé pur une tasse de café était de 3.500.000 de lires turcs, à Antalya, en 2005 je crois. l'équivalent de CHF 3,50.

Écrit par : J.C. Simonin | 13 juillet 2011

@J.C. Simonin: Pendant les périodes que vous citez, le Franc Suisse était convertible en or et la Confédération, honnête, n'émettait pas plus de monnaie qu'elle n'avait d'or dans les caisses.

Ceci explique sans doute cela.

Mais, citant Wikipedia, "À la suite de la votation populaire du 18 avril 1999 portant sur une nouvelle Constitution, la couverture or du franc suisse, jusqu’alors de 40% au prix officiel de 4595 fr./kg, est abandonnée. Ce changement est entré en vigueur le 1er janvier 2002."

Le lecteur sera ainsi rassuré: la Suisse a désormais une monnaie de singe, comme les autres. :-(

Écrit par : Stéphane Montabert | 13 juillet 2011

@Stéphane Montabert:

«Le lecteur sera ainsi rassuré: la Suisse a désormais une monnaie de singe, comme les autres.»

Pas tout-à-fait... heureusement, "ils" n'ont pas tout jeté par la fenêtre!

D'abord, si la couverture or était fixée au prix officiel de 4595 fr./kg; les 1300 tonnes vendues entre 2000 et 2005 ont été "négociées" au prix moyen de 15604 Fr./kg. Et puis, après avoir dilapidé ce magot, la BNS disposait encore d'un stock d'environ 1290 t d'or.
Au cours actuel, ça reste encore près de 400% de la couverture de l'époque.

(40% de la couv. de l'époque = 2600 t à Fr. 4595 = 11,95 mrds)
(aujourd'hui, le solde: 1290 t à Fr. 40000 = 51'6 mrds)

Mais peu importe. La bêtise c'était de vendre cet or à ce moment-là. Même si la Constitution a changé, cet or ne bouffait pas de foin. À priori, la Suisse n'avait pas besoin de puiser dans ces économies, puisque à l'époque on avait fait tout un cirque pour trouver à quoi bon utiliser le produit de cette vente.

Aujourd'hui, la Confédération et les cantons pourraient pratiquement éponger toute la dette publique en prenant des mesures adéquates. Mais, bon, faut bien faire vivre quelques banquiers et autres porteurs d'obligations. Tout ça avec l'argent de nos impôts!

Écrit par : petard | 14 juillet 2011

@petard: et, bien sûr, le fait qu'un kilo d'or soit passé de 4'595 CHF à 40'000 en quelques années, alors que le Franc Suisse est devenu flottant, n'est pour vous, absolument pas un indice d'une perte de valeur de la monnaie?

Une hypothèse: pendant cet intervalle de temps, la masse monétaire CHF en circulation a explosé, démolissant sans surprise la valeur du CHF contre l'or.

Oui, la BNS a imprimé des tonnes de billets. Mais tant que son objectif officiel de maintenir l'inflation en-dessous de 2% est atteint, on s'en fout, n'est-ce-pas?

Oui, en conséquence, la valeur du CHF s'est effondrée. Et tant pis si cela provoque une explosion du prix CHF des éléments matériels, comme l'or ou l'immobilier! Peccadilles! Vive l'argent gratuit!

Comme on compare la valeur du CHF au grand bal des monnaies "flottantes" du monde où chacun participe de la même arnaque, en apparence, tout est calme. Bienvenue au pays merveilleux de la monnaie papier.

Écrit par : Stéphane Montabert | 15 juillet 2011

La monnaie n'est rien d'autre qu'un outil servant à acheter et vendre. Un produit identique fabriqué dans les même condition avec la même marge de bénéfice devrait avoir une valeur proche quelques soit la monnaie.
Que ces monnaies soient flottantes avec l'or n'a strictement aucune importance vu que personne n'est payé ou ne commerce en or.
Les réserves d'or sont une assurance et un outil de confiance si l'Etat a besoin d'emprunter.

En plus, si on oublie le fait qu'il n'y a pas de l'or pour tout le monde, la demande de l'or augmentant autant comme produit de consommation que valeur,il n'est pas possible d'atteindre une stabilité.
Ainsi les dettes des pays prendraient l'ascenseur sans raison objective.
Ce qui freinait d'autant plus la marge de manoeuvre des pays, mais le plus grave, ce serait un recul des investissements.

Vous allez me dire qu'un pays ne doit pas faire de dettes, l'inverse est vrai aussi. L'Etat n'a pas à se faire un pactole, c'est de l'argent mort pour l'économie locale.


Si vous voulez vraiment une solution basique. Revenons au bon temps du troc!

Écrit par : moket | 15 juillet 2011

@moket: l'or n'a aucune importance. Ce qui compte c'est la masse monétaire en circulation, et comment elle s'accroît. Si la masse monétaire reste stable ou même diminue, la valeur de la monnaie augmente (mais ce cas de figure est très rare) Si, dans le cas commun, la masse monétaire augmente - beaucoup, voire démesurément - alors l'inflation arrive et devient galopante.

L'or n'est intéressant qu'à titre de comparaison, parce qu'il n'est pas possible de tricher sur la quantité d'or (d'argent, de platine) en circulation.

Écrit par : Stéphane Montabert | 15 juillet 2011

@moket

La monnaie-or a une certaine particularité : il est impossible d'en produire infiniment comme c'est le cas avec la monnaie fiduciaire.
Son émission est naturellement régulée par la quantité d'or qui existe, contrairement à la monnaie fiduciaire qui ne coûte que le coût de l'encre et du papier. Et rajouter un 0 sur un billet ne coûte rien en plus.

Cependant, revenir à l'étalon d'or sera risqué : notamment à cause de l'effet d'annonce qui aura des effets dévastateurs sur la monnaie fiduciaire courante, vu qu'il s'agit d'annoncer la mort imminente de cette monnaie ; l'appréciation de l'or qu'il faudra gérer et la hausse du taux d'intérêt que provoquera une monnaie qui n'est plus potentiellement infinie.

Écrit par : ph11 | 18 juillet 2011

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