19 septembre 2011

Dominique Strauss-Kahn: suite et faim

Comme plusieurs millions de Français, j'ai sacrifié une demi-heure de mon dimanche soir pour regarder l'interview de Dominique Strauss-Kahn sur TF1 plutôt que d'assister à la défaite des basketteurs tricolores face à l'Espagne.

Et comme des millions de téléspectateurs, j'ai été assez déçu de la prestation (non, je ne parle toujours pas de basket).

TF1 avait bien joué le coup: dès le générique du journal, on pouvait apercevoir les ombres de Claire Chazal et de Dominique Strauss-Kahn sur un plateau encore plongé dans une semi-obscurité. L'Homme était là. L'actualité fut expédiée en quelques minutes, avant que l'on ne passe dans le vif du sujet pour un long entretien.

Enfin, vif du sujet, façon de parler. Claire Chazal posa ses questions avec bien peu d'insistance. Lorsqu'elle demanda "ce qui s'est passé" dans la suite 2806 du Sofitel de New-York, voilà ce qu'elle et les téléspectateurs reçurent en guise de réponse:

"Ce qui s’est passé ne comprend ni violence, ni contrainte, ni agression, ni aucun acte délictueux. C’est le procureur qui le dit. C’est une relation non seulement inappropriée, mais plus que cela une faute vis-à-vis de ma femme, mes enfants, mes amis, les Français. Ils avaient placé en moi une espérance de changement. J’ai donc manqué mon rendez-vous avec les Français."

 

On s'en fiche de ton "rendez-vous avec les Français", Dominique. Ce qu'on aurait voulu savoir, c'est ta version des faits, pas ce salmigondis insipide sorti de vingt séances de préparation avec une équipe d'experts en marketing.

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Dominique Strauss-Kahn rate son rendez-vous avec les Français. Encore.

Face à une réponse aussi creuse, une journaliste un peu moins obséquieuse aurait peut-être froncé les sourcils et relancé son interlocuteur avec quelque chose de plus incisif, comme "Mais enfin, que c'est-il passé? Que vous a-t-elle dit, que lui avez-vous fait?" ou "expliquez-nous comment un homme de 62 ans peut séduire une parfaite inconnue rencontrée par inadvertance en moins de dix minutes, au point d'avoir une relation sexuelle non tarifée avec elle?" Qu'il la dise, sa vérité. Qu'il les lance, ses accusations de complot. Mais il aurait fallu en face de DSK quelqu'un d'un autre calibre qu'une journaliste amie d'Anne Sinclair, l'épouse cocue-et-contente de notre homme.

Auquel cas l'interview ne se serait probablement pas faite.

Car, il faut bien l'admettre, DSK n'est revenu face caméra que parce qu'il était dans un environnement ami. Du coup, cette parodie de confession sera probablement la seule "explication" de l'affaire à laquelle les Français auront droit.

Ne nous leurrons pas, hier soir Dominique Strauss-Kahn jouait pour gagner. Sa prestation n'était pas celle d'un homme à bout de souffle écrivant l'épilogue de sa carrière, mais bien celle d'un politicien avide de préparer son retour.

Ainsi, une combativité toute artificielle, livrée en brandissant le rapport du procureur enterrant l'affaire, face à l'indignation consécutive au manque de respect témoigné à DSK ces quatre derniers mois.

Ainsi, les remarques grotesques sur les péripéties du logement de l'accusé (la famille Strauss-Kahn cherchant un trois pièces, puis un studio, avant de se rabattre faute de mieux sur un véritable palais - on y croit!) ou les attaques contre le pouvoir de l'argent dans la justice américaine, pouvoir dont il a été le premier bénéficiaire.

Ainsi, les sous-entendus et faux-semblants quant aux primaires socialistes, étant entendu qu'il ne faut se fermer aucune porte, quitte à n'avouer que du bout des lèvres son accord secret avec Martine Aubry, pauvresse en difficulté dont il faudra peut-être se séparer en faveur d'un poulain mieux placé.

Croire à la bonne foi de Dominique Strauss-Kahn est un exercice difficile, tant il en a peu dit. Or, le silence ne plaide pas en sa faveur. Toute la mise en scène fleure bon l'opération de communication. Mention spéciale pour le montage, avec une succession de plans serrés et larges, de gros plans sur les mains et la gestuelle... Un beau travail en régie, tout au service de l'ex-futur candidat. Mais où est l'authenticité? Quand un quotidien romand en arrive à lancer un débat sur la sincérité dégagée la prestation sans réaliser l'ironie de la question, on devine qu'on a touché le fond.

Mais n'exagérons rien. Quoi qu'on pense de lui, Dominique Strauss-Kahn n'est pas Hannibal Lecter, et l'affaire DSK n'est pas l'Affaire Dreyfus. La France ayant ses particularités, la carrière politique de DSK n'est pas forcément terminée. Le monarque président français alloue des maroquins de ministre comme il l'entend et ne s'en prive pas. Jacques Chirac a ainsi choisi comme Premier Ministre un individu n'ayant jamais affronté la moindre élection. Nicolas Sarkozy a attribué un portefeuille ministériel à un repris de justice.

Le prochain président français pourrait aller au bout de la logique d'une réhabilitation à tout prix, et, ignorant superbement l'opinion publique, le nommer à un poste prestigieux en rapport avec ses compétences.

Tiens, Directeur du FMI, par exemple.

Commentaires

«...Que vous a-t-elle dit, que lui avez-vous fait?" ou "expliquez-nous comment un homme de 62 ans peut séduire une parfaite inconnue rencontrée par inadvertance en moins de dix minutes...»

Même Cohn-Bendit sur Canal+ s'est avoué scié par son talent de séducteur. Un type tellement irrésisitible, que dans le 30 secondes la dame s'est affalée à poil sur le plumard... wouah!

Écrit par : petard | 19 septembre 2011

Très beau portrait de DSK, décrit avec habilité par votre récit qui sait soulever les bonnes questions et tous les non dit de cette affaire qui n'a pas encore fini de faire couler beaucoup d'encre pour rien !
Que le peuple Français le veuille ou non, DSK sera candidat au 1er tour des élections présidentielles Françaises.
Est loin de penser que cela sera qu'un figurant de plus.
Car avec la pub qu'il s'est fait et qui ne lui a pas coûté un sou: Il n'a aucun pas souci à se faire pour le retour sur investissement.

Écrit par : Jean-François Chappuis | 19 septembre 2011

Qu'un Français ait suivi cette interview bidon est déjà révélateur d'une grande naïveté ou d'un goût incontrôlable du voyeurisme. Qu'un Suisse l'ait fait relève du vice...

L'interview exclusive - annoncée par toute la presse depuis une semaine - était totalement bidon. Miss Chazal est une "amie de 20 ans" d'Anne Sinclair, femme de DSK. Elle était d'ailleurs journaliste vedette à TF1 dans les années 80. Ce fut donc une interview copain-copine. Question gentille, réponse et silences préparés à l'avance, aucune pression, ton grave et sentencieux du pervert (à croire qu'il dirige toujours le FMI et qu'il sera président français demain !). La société du spectacle dans toute sa splendeur.

DSK rève d'une présidence ? Qu'il rêve. Imagine-t'on l'obsédé de la qu*qu*tt* faire un voyage d'Etat à Washington, pour rencontrer un président puritain ? Il a beau être juif, ce n'est pas suffisant.

Ceci dit, si le PS est assez bête pour le présenter, les gens en ont tellement marre de Sarkozy qu'il sont capable de l'élire. Pour un français moyen comme moi, ça ne changera rien à la politique. NS ou DSK, c'est la même politique, seul le discours change.

Une seule chose est sûre : nous ne saurons jamais la vérité sur Domi "Oral sex" Strauss-Khan. A son niveau, on influence, on paie, la presse se tait. Pour mémoire, nous avons appris qu'un de nos président (Mittérand) avait un cancer et était bigame avant de devenir président en 1981. La presse savait, elle n'a rien dit jusqu'à sa mort pour ne pas géner son élection et sa réelection. Ca vous donne une idée de la presse française....

Écrit par : Paul | 20 septembre 2011

Je m'étonne que vous, pourtant habituellement si prolixe sur les sujets économiques et financiers, préfériez commenter abondamment la déconfiture d'un homme politique français empétré dans des affaires de moeurs que le nouveau nauphrage du fleuron national UBS.
A quoi cela sert-il tout cela, Monsieur Montabert ?
Comme vous me répondez que très rarement.
Cela ne sert qu'à étouffer un peu plus l'opinion, à la maintenir dans l'ignorance.
L'affaire Strauss-Kahn, c'est donner de la confiture à des cochons !
Vous aimez la confiture, visiblement.

Écrit par : jeff | 20 septembre 2011

Franchement qu'est-ce qu'on s'en fout de DSK ici!

Ce type s'est fait pièger par où il a péché, point barre! C'est vraiment sans intérêt....et en ce moment il y a mieux à faire dans la politique suisse à quelques semaines des élections fédérales.

A bon entendeur.

Écrit par : Corélande | 20 septembre 2011

"Ce qui s’est passé ne comprend ni violence, ni contrainte, ni agression, ni aucun acte délictueux. C’est le procureur qui le dit." (DSK)

C'est un mensonge flagrant.

Le rapport du procureur dit qu'il n'y a pas, dans le dossier, d'éléments permettant de conclure à la contrainte. Cela ne signifie nullement que, selon le procureur, dans la réalité, il n'y ait pas eu contrainte !

Mais les téléspectateurs sont tellement abrutis par la machine à décervelage qui tourne à fond depuis des décennies, que cette malhonnêteté ostensible passe comme une lettre à la poste.

D'autre part, je crois me rappeler (mais il faudrait le vérifier), qu'au moment où il a décidé de ne pas poursuivre DSK, le procureur a déclaré explicitement le contraire, à savoir qu'il y avait probablement eu contrainte, mais qu'il n'était pas possible de le prouver.

Écrit par : Robert Marchenoir | 20 septembre 2011

@jeff: si je vous réponds rarement, c'est parce que vous avez le plus grand mal à commenter le sujet, et plus encore à n'insulter personne.

A Corélande et à vous, je réponds: l'affaire DSK est importante, parce que si cet individu n'avait pas commis "ce petit écart de trop" dans une chambre d'hôtel au mois de mai, il serait probablement en route pour régner sur l'Elysée pendant cinq ans.

Savoir que le peuple français a été à deux doigts d'élire à sa tête un probable pervers sexuel mérite sans doute qu'on s'y attarde, dans l'espoir (vain, mais qui sait) que les citoyens fassent preuve d'un peu plus de circonspection à l'égard de leurs élus et de leurs médias.

@Robert Marchenoir: un procureur doit abandonner une affaire dès qu'il n'est pas sûr de penser pouvoir arracher l'unanimité d'un jury de six personnes. Il s'agit de ne pas gâcher l'argent des contribuables dans des procédures inutiles. L'abandon des charges de DSK ne signifie rien de plus que cela, et Cyrus Vance n'a jamais dit autre chose.

Écrit par : Stéphane Montabert | 20 septembre 2011

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