27 septembre 2011

La Grèce ne tiendra pas un an

Depuis deux jours, en début de semaine, les bourses remontent. Ce mouvement totalement irrationnel n'est pas sans évoquer un chômeur en fin de droit quasiment expulsé de son domicile mais qui s'offre un repas de roi avec ses dernières économies, histoire de "garder le moral". Mais si la méthode Coué n'implique pas la consommation d'alcool, elle n'évitera pas une bonne gueule de bois.

C'est comme si la finance avait clairement opté pour le déni. Jugez plutôt à quel point tout va bien. En Italie, les taux bondissent.

Le Trésor italien a émis mardi 14,5 milliards d'euros d'obligations à court terme, dont les taux d'intérêt ont bondi à des niveaux records, signe de la méfiance des investisseurs.

Cette émission était le premier test pour l'Italie sur le marché obligataire depuis l'abaissement de sa note souveraine en début de semaine dernière par l'agence Standard and Poor's, ce qui a attisé les craintes d'une contagion de la crise de la dette à la troisième économie de la zone euro.

Dans le détail, le Trésor a émis 8 milliards d'euros de bons du Trésor à six mois, 3,5 milliards de certificats du Trésor zéro-coupon à deux ans et 3 milliards de bons à trois mois, soit le montant maximum prévu. Mais signe de la méfiance des investisseurs, les taux d'intéret de ces titres ont bondi à des niveaux records.

european-markets.gifLes taux des obligations à six mois se sont notamment envolés à 3,071% contre 2,14% lors de la dernière opération similaire le 26 août et ceux des titres zéro coupon à deux ans à 4,511% contre 3,408%.

Malgré l'adoption le 14 septembre d'un plan de rigueur draconien (sic) devant permettre au pays de parvenir à l'équilibre budgétaire en 2013 et de réduire sa dette colossale (120% du PIB), l'Italie ne parvient pas à rassurer les marchés.

 

L'Italie ne parvient pas à rassurer malgré un plan "draconien" - je sens qu'au vu de ce qui nous attend dans la zone euro, le vocabulaire emphatique va rapidement faire défaut, lui aussi. Des emprunts à six mois, à trois mois... On est en pleine cavalerie.

L'Espagne de Zapatero est passée au stade suivant, les coupures de courant:

Plusieurs installations de la ville d'Albacete, dans le centre de l'Espagne, se sont retrouvées plongées dans le noir après une coupure d'électricité du fournisseur pour des factures impayées, ont indiqué mercredi la mairie et la compagnie d'électricité Iberdrola.

L'électricité a été coupée mardi dans une piscine où de nombreux nageurs se trouvaient dans les bassins, dans une bibliotèque et dans un gymnase, a expliqué la directrice de cabinet de la mairie, Irene Soriano.

Albacete, une ville de 175.000 habitants [tout de même!], cumule une dette de plus d'un million d'euros vis-à-vis d'Iberdrola, le géant espagnol de l'électricité, pour des factures qui remontent jusqu'à 2009.

Ce sont les premières coupures que nous avons eues mais nous en redoutons d'autres, a ajouté Irene Soriano, soulignant que la compagnie avait prévenu de la coupure d'électricité dans quatre services non essentiels de la ville.

Ce sont eux qui ont déterminé les services non essentiels, nous ne leur avons pas dit "coupez ici ou ici", a-t-elle affirmé, ajoutant que la maire de la ville, Carmen Bayod, avait obtenu en dernière minute qu'une crèche ne soit pas incluse dans la liste.

Une porte-parole d'Iberdrola a confirmé les coupures d'électricité, se refusant à tout commentaire par respect pour la vie privée des clients. La compagnie a toutefois assuré, dans un communiqué, qu'en aucun cas, elle ne procédait à des coupures sans prévenir les abonnés, qui reçoivent jusqu'à une demi-douzaine de lettres les avertissant des conséquences en cas d'impayés.

Albacete cumule une dette de plus de 15 millions d'euros avec d'autres fournisseurs et nous négocions avec tous, a assuré Irene Soriano.

Depuis l'éclatement de la bulle immobilière qui a plongé l'Espagne dans la crise, les régions et les administrations locales ont accumulé des dettes colossales et se retrouvent dans l'impossibilité de payer certains services comme la santé, les pharmacies ou encore le nettoyage.

Dans la région de Castille-La Manche, très endettée, où se trouve Albacete, sept cliniques privées ont suspendu les avortements gratuits pour facture impayée par la région et les pharmacies ont menacé de fermer boutique pour obtenir les 113 millions dus par l'administration.

 

Vraiment, pour donner l'impression que tout va bien, on pouvait difficilement faire mieux. On notera aussi que c'est le fournisseur d'électricité qui a décidé quels services étaient "essentiels" ou pas, la municipalité vivant dans un tel déni qu'elle a laissé les nageurs rejoindre le bord du bassin dans l'obscurité. La classe.

Je mentionne ces pays ici non pour l'anecdote, mais parce qu'ils sont deux gros contributeurs au Fonds Européen de Stabilité Financière sensé venir au secours de la Grèce et d'eux-mêmes. J'ai retrouvé sur le Financial Times une clé de répartition du fonds:

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11.9% pour l'Espagne et 17.9% pour l'Italie dans les 440 milliards d'euros de "garantie" du fonds qui essaye ces temps-ci de sauver tout le monde, la Grèce, les banques, ses propres contributeurs... On dirait une version financière des Aventures du Baron de Münchausen, où celui-ci se sauve de la noyade en se tirant par ses propres cheveux. Dans le monde réel, je doute que ça marche.

Et il va en falloir, de l'argent.

Sans compter que la Grèce est loin d'être tirée d'affaire. Si Georges Papandréou ne demande pas d'applaudissements, personne ne se fera prier: les chiffres grecs sont nettement dans le rouge, comme l'atteste le FMI, et bien pire que les prévisions antérieures. La situation se dégrade rapidement.

La dette publique est prévue à 189% du PIB en 2012 au lieu de 172% dans l'estimation de juin faite par le Fonds Monétaire International. Dix-sept points de PIB d'écart avec une estimation vieille de trois mois! Le FMI estime aussi que la Grèce aura une croissance négative de 5% cette année et 2% l'an prochain, alors qu'avant l'été il envisageait encore un retour à la croissance pour 2012. Le désendettement de la Grèce est repoussé aux calendes du même nom. En attendant, les Grecs seraient bien inspirés d'aller se faire soigner à l'étranger.

Reste la sempiternelle question - quand la Grèce fera-t-elle défaut?

Le marché, qui y joue ses économies, semble avoir sa petite idée. Pour la deviner, jetons un coup d'oeil au taux d'intérêt grec à un an:

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Taux d'intérêt grecs à un an: 135%

135%. Les taux à deux ans sont à 70%, ceux à 5 ans sont à 28% et ceux à 10 ans à 23%. Tout ceci est totalement impraticable pour un recours au marché. En plus, les emprunts à court terme souffrent d'un taux d'intérêt plus élevé que ceux à long terme... Etrange, n'est-ce pas?

Le mystère n'est pas si compliqué. Un taux d'intérêt combine deux ingrédients:

  • le loyer, c'est-à-dire la rémunération du prêteur qui se prive de son bien (ici de l'argent) pour le mettre à disposition;
  • la prime de risque, représentant une provision pour assurer d'une certaine manière le risque que le prêteur ne revoie pas son bien intact. C'est une sorte de caution.

Les établissements financiers baignent dans les liquidités fraîchement imprimées et les taux d'intérêt des banques centrales sont à terre. Le premier facteur, le loyer de l'argent, est quasiment négligeable. C'est donc le risque de défaut qui détermine dans une proportion écrasante les taux proposés à la Grèce.

Les emprunts d'Etat sont remboursés à "maturation", c'est-à-dire lorsqu'ils arrivent à échéance. En souscrivant 100 euros à un emprunt d'Etat à 6% sur cinq ans, l'Etat en question s'engage à vous verser 106 euros au bout de cinq ans, et de simples coupons annuels entre-temps. Du coup, on imagine qu'un emprunt grec à 30 ans pourrait être rémunéré d'une façon modeste, les souscripteurs pouvant estimer que d'ici là, la Grèce se sera dépêtrée de ses problèmes financiers. Après la pluie le beau temps! Un emprunt à court terme, lui, pourrait être plus dangereux, arrivant à maturation au beau milieu de la crise, lorsque la Grèce annonce piteusement qu'elle n'a plus les moyens de rembourser les créanciers qui toquent à sa porte.

Ce n'est pas parce qu'on prête pour moins longtemps qu'on est plus en sécurité ; c'est plus un jeu du mistigri où il ne faut pas attraper la mauvaise carte au mauvais moment.

Voilà le mystère du taux dégressif expliqué. En ayant des taux à un an plus haut que ceux à deux, cinq ou dix ans, le marché estime simplement qu'aujourd'hui, la cessation de paiement est plus proche d'un an que de deux, cinq ou dix. Il n'en a pas toujours été ainsi, comme nous allons voir.

Versons encore un indice au dossier. La Grèce vient d'emprunter fièrement à trois mois. Les médias claironnent que la Grèce a réussi à lever 1.625 milliards d'euros à un taux "stable de 4.56%" - un taux du même ordre de grandeur que l'Allemagne à dix ans... Malgré tout, le taux de 4.56% à trois mois est incroyablement faible par rapport au taux de 135% pour un an.

Là encore, si le marché a prêté à la Grèce à si bon compte, c'est parce qu'il estime que la Grèce ne fera pas faillite d'ici Noël. La Troïka (Représentants de la Commission européenne, de la Banque centrale européenne et du FMI chargés de surveiller les finances publiques grecques) s'est réunie cette semaine. On connaît la chanson. Maugréant et renouvelant sa confiance en même temps, elle déliera encore une fois les cordons de la bourse, mettant la Grèce à l'abri de la cessasion de paiement pour trois mois. La Grèce n'a plus d'emprunts arrivant à échéance d'ici décembre, il s'agit seulement de régler les dépenses courantes.

Mais à la fin de l'année, le dossier grec reviendra encore sur la table. En décembre surviendront des remboursements d'emprunts (dont le milliard et demi d'euros brillamment contracté ces jours) et le ralentissement économique sera difficile à cacher. Les retard et les gains misérables du programme de privatisation seront indiscutables. Personne ne sait quelle sera la température de la rue à Athènes.

La Troïka ressortira-t-elle encore son chéquier? Et si oui, combien de fois encore? Après 2011 il y a 2012, et 2013, 2014... Sans qu'on sache jamais quand la Grèce parviendra enfin à dégager des excédents budgétaires. Personne n'y croit vraiment.

Le marché estime aujourd'hui que la Grèce fera défaut quelque part entre décembre 2011 et septembre 2012. Je l'affirme à l'aide de ce graphique concocté à partir des données de Bloomberg:

 

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Variation des taux d'intérêt des emprunts grecs à différentes échéances de maturité
(cliquez pour agrandir)

La situation était "désastreuse mais stable" jusqu'à la mi-juillet - les taux étaient trop élevés pour que la Grèce ne lève des fonds sur le marché, mais ils n'avaient pas fermé la porte. La zone de danger était estimée à 1-2 ans, comme en témoignaient des taux à court terme plus élevés que ceux à long terme. Vers fin août, les choses se précipitent: le taux à un an s'envole, dépassant le taux à deux ans. Le marché estime que la probabilité d'un défaut de paiement grec à un an est bien plus grande qu'à horizon deux ans. L'envolée des taux d'intérêt courts indique un défaut de paiement imminent.

Dernier enseignement du graphique, malgré un événement de crédit dont l'occurrence est prévue en 2012, les taux à 5 et 10 ans restent extrêmement élevés: le marché estime que la Grèce ne sera probablement pas sortie d'affaire dans les dix ans à venir. La crise qui emportera la social-démocratie grecque ne sera pas qu'une petite parenthèse financière vite refermée.

Les traders font la fête en ce début de semaine. Ils ont bien raison, c'est sans doute une de leurs dernières occasions. L'automne et l'hiver promettent d'être rudes.

24 septembre 2011

Troy Davis devait mourir

En dépit des manifestations de soutien, Troy Davis a été exécuté mercredi 21 septembre dans l'Etat de Géorgie, aux Etats-Unis.

Troy-Davis-1.jpgSes dernières heures ont donné lieu à un véritable déferlement médiatique (voir sur le Matin, par exemple) et un engagement politique à tous les niveaux. Jusqu'à l'Union Européenne et au Pape.

Aujourd'hui, tout le monde connaît par coeur les faiblesses du dossier - pas de traces d'ADN, l'arme du crime n'a pas été retrouvée en sa possession, il y a juste eu neuf témoignages mais sept témoins se sont rétractés... - mais réciter le mantra n'est pas signe d'un grand mérite, au vu de la façon dont il a tourné en boucle depuis une semaine.

Avec une telle mobilisation et des failles aussi béantes dans le verdict rendu, il n'en est que plus étonnant que rien ne soit parvenu à empêcher son exécution aux Etats-Unis. Je sais bien, il s'agit des Etats-Unis, un pays affreux où personne n'aurait l'idée d'émigrer. Mais même Obama ne leva pas le petit doigt.

Dans une rubrique intitulée Les Tueurs de Flics sont les Derniers Bébés-Phoques des Médias, Ann Coulter revient d'une façon un peu plus corrosive sur les tenants et aboutissants de cette affaire. Voici une traduction de l'essentiel:

59% des Américains pensent aujourd'hui qu'au moins un innocent a été exécuté au cours des cinq dernières années. Il y a plus de preuves crédibles que des extraterrestres aient marché parmi nous qu'un innocent ait été exécuté aux Etats-Unis dans les 60 dernières années, et plus encore dans les cinq dernières années.

Mais à moins que les membres du public ne s'attaquent personnellement à la lecture des transcriptions d'audience de chaque jugement débouchant sur un verdict de peine de mort, ils n'ont aucune façon de connaître la vérité, et ne comptez pas sur les médias pour la leur dire.

Il est à peu près impossible de recevoir la peine de mort ces jours - à moins que vous ne fassiez quelque chose de complètement fou, comme tirer sur un flic devant des douzaines de témoins sur le parking d'un Burger King, seulement quelques heures après avoir tiré sur une voiture de passage au sortir d'une fête.

C'est ce que Troy Davis fit en août 1989.

 

Ouch. Passons aux témoins, aux éléments matériels et au reste:

Après un procès de deux semaines avec 34 témoins à charge et 6 témoins pour la défense, le jury de sept noirs et cinq blancs [autant pour le parti-pris de racisme] pris moins de deux heures pour déclarer Davis coupable du meurtre de l'Officier Mark MacPhail, ainsi que de divers autres crimes. Deux jours plus tard, le jury le condamna à mort.

Il a été répété [dans divers médias] qu'il n'y avait pas de "preuves physiques" liant Davis aux crimes commis cette nuit.

Davis sortit un revolver et tira sur deux inconnus en public. Quelle "preuve physique" les médias attendent-ils? Il n'y a pas eu effraction pour pénétrer dans une maison, pas de voiture volée, pas de viols ou de bagarre pour accompagner les tirs. Où faudrait-il chercher de l'ADN? Et pour prouver quoi?

Ann-Coulter.jpgJe suppose que ce serait édifiant si les douilles des tirs de cette nuit correspondaient aux balles. Et ce fut le cas. C'est une "preuve physique".

C'est vrai que l'essentiel du faisceau d'éléments contre Davis vient de dépositions de témoins oculaires. Ce genre de chose a tendance à se produire lorsque vous tirez sur quelqu'un sur le parking encombré d'un Burger King.

Comme toutes les preuves tendant à établir la culpabilité, les témoins oculaires ont mauvaise presse récemment, mais le côté "oculaire" dans cette affaire ne se limitait pas à des inconnus essayant de distinguer un grand type noir d'un autre. Plusieurs des témoins connaissaient Davis personnellement.

L'essentiel des dépositions de témoins établissent ce qui suit:

Deux grands et jeunes noirs harcelaient un vagabond sur le parking du Burger King, l'un dans un t-shirt jaune et l'autre dans un t-shirt Batman blanc. Celui habillé en blanc utilisa un revolver brun pour gifler le vagabond. Lorsqu'un policier leur cria d'arrêter, l'homme en blanc se mit à courir, puis fit demi-tour sur place et tira sur le policier, marcha vers son corps et lui tira encore dessus, souriant.

Quelques témoins décrirent le tireur comme portant un t-shirt blanc, d'autres que c'était un t-shirt blanc avec une inscription, et d'autres encore l'identifièrent comme un t-shirt Batman blanc. Pas un seul témoin ne dit que l'homme en t-shirt jaune ne frappa le vagabond ou ne tira sur le policier.

Plusieurs amis de Davis témoignèrent - sans se rétracter - qu'il était celui en blanc. Plusieurs témoins oculaires, à la fois des connaissances et des inconnus, identifièrent formellement Davis comme celui qui tira sur l'Officier MacPhail.

Maintenant les médias proclament que sept des neuf témoins contre Davis au procès se sont rétractés.

En premier lieu, l'Etat a présenté 34 témoins contre Davis, pas neuf, ce qui donne une certaine idée de la méticulosité des médias au sujet des faits sur les affaires de condamnation à mort.

Parmi les témoins qui ne rétractèrent pas un mot de leur témoignage contre Davis se comptent trois membres de l'Armée de l'Air, qui virent les tirs depuis leur van dans la voie de drive-in du Burger King. L'aviateur qui vécut ces événements d'assez près pour identifier de façon certaine Davis comme le tireur expliqua lors de l'interrogation contradictoire, "vous n'oubliez pas quelqu'un qui se penche sur un homme pour l'abattre."

Les témoignages rétractés sont les preuves les moins fiables qui soient, puisqu'ils prouvent seulement que les avocats de la défense sont parvenu à faire pression sur certains témoins pour affecter leur déposition - après que le procès soit terminé, ce qui s'avère bien commode. (...)

Trois des rétractations vinrent d'amis de Davis, apportant des modifications mineures ou peu crédibles à leur déposition au procès. Par exemple, l'un dit qu'il n'était plus sûr d'avoir vu Davis tirer sur le policier, bien qu'il ait été à un mètre cinquante de lui à cet instant. Le reste de son témoignage impliquait toujours Davis.

Une rétractation présumée de la petite amie du vagabond (décédée depuis) n'était pas une rétractation du tout, mais au contraire une réitération de tous les passages de son témoignage au tribunal, incluant une identification directe de Davis comme le tireur.

Seules deux des "rétractations" alléguées (sur 34 témoins) se rétractent sur quelque chose de valable - et ces deux déclarations écrites et sous serment furent défaussées par la cour parce que Davis refusa aux déclarants de témoigner aux auditions ultérieures au procès, alors même que l'un attendait juste à l'extérieur de la salle d'audience, prêt à venir à la barre.

La cour avertit Davis que son refus de rappeler ses deux seuls témoins sincèrement rétractés rendrait leurs rétractations écrites sans valeur. Mais Davis refusa quand même de les convoquer - ce qui suggère, comme le dit la cour, que leurs déclarations n'auraient pas tenu face à un examen contradictoire.

Avec des adversaires de la peine de mort aussi obsédés par la race de Davis - il est noir - il doit être noté que tous les témoins mentionnés ci-dessus sont eux-mêmes Afro-Américains. Le premier homme sur lequel Davis tira dans une voiture cette nuit était Afro-Américain. (...)

Il y a une raison pour laquelle plus d'une douzaine de cours ont examiné l'affaire Davis et ont refusé de casser sa condamnation à mort. Il est aussi innocent que n'importe quel homme exécuté depuis les années 50 au moins, c'est-à-dire, aussi coupable qu'il est possible de l'être.

 

Troy Davis était coupable de meurtre. Il a été condamné à l'issue d'un procès équitable et de tous les recours garantis par la justice américaine. S'il y a quelque chose de scandaleux, ce n'est pas dans son exécution, mais dans les 22 ans d'attente entre son crime horrible et sa mort méritée, et le tombereau de mensonges et d'approximations livrés par les médias dans la dernière ligne droite de l'affaire.

Lawrence.jpgLe même jour, quelques heures avant Troy Davis mais au Texas, Lawrence Brewer, un Américain de 44 ans, était exécuté lui aussi.

Lawrence Brewer était membre d'une organisation raciste pro-blanche.

Après avoir capturé et battu James Byrd, un père de famille noir rencontré par hasard au bord d'une route, Brewer attacha le corps inconscient à son pickup et le tira sur près de cinq kilomètres de chemins de campagne, en prenant bien soin de faire zigzaguer le véhicule afin que le corps ballote de gauche à droite. Sa victime reprit connaissance, mais fut écorchée aux coudes jusqu'à l'os et mourut décapitée par un obstacle sur la route. Le meurtrier n'exprima jamais le moindre regret pour ses actes.

Il n'y a pas eu beaucoup de manifestants anti-peine de mort pour essayer de sauver Lawrence Brewer. Pourtant, Lawrence Brewer aurait dû susciter encore plus d'engagement anti-peine de mort que Troy Davis. En effet, pour des gens plus avides de brandir une banderole que de s'intéresser au dossier, Troy Davis aurait pu être victime d'une erreur judiciaire, mêlant la lutte contre la peine de mort au simple activisme pour une révision de son procès.

Au contraire, le cas Brewer se ramène à l'essence même du combat anti-peine de mort: la défense envers et contre tout de la vie du pire des salauds, un coupable dénué de remords et méritant largement son exécution.

En renonçant à défendre un cas emblématique pour s'attarder sur un autre plus "sympathique" et plus "douteux" (des sentiments bien superficiels, comme on l'a vu) le militantisme des adversaires de la peine de mort montre qu'il est à géométrie variable, ce qui suffit à conclure que ces derniers suivent des objectifs politiques sans rapport avec la justice ou l'humanisme. Mais on s'en doutait déjà: les Etats-Unis ont pratiqué 46 exécutions en 2010, contre peut-être 8'000 pour la Chine la même année.

Et dans quel silence!

20 septembre 2011

Or: la révolution est en marche

La nouvelle inattendue est tombée hier. Une société de courtage suisse, Six Securities Services, acceptera désormais les règlements en or. Mieux, elle donnera même des cotations en or.

six.gifLe règlement en or des transactions boursières - une première mondiale - sera bientôt possible en Suisse, a annoncé lundi à Zurich la société Six Securities Services, spécialisée dans les opérations post-marché (règlement et livraison des titres boursiers).

"C'est le premier système de livraison contre paiement en or dans le monde", indique la société dans un communiqué.

Concrètement, les clients désireux de régler des transactions boursières contre paiement en or devront disposer d'un compte en XAU (unité en or) auprès de Six Securities. Ils devront également s'assurer que leur compte est bien approvisionné.

La valeur d'une unité XAU est égale à celle d'une once troy d'or évaluée en dollars.

Sur la base de cette innovation, la Bourse suisse et Scoach Switzerland, la Bourse des produits structurés, prévoient d'introduire en octobre la cotation et le négoce de produits structurés libellés en XAU.

Selon un porte-parole de Six Securities, la société a décidé de lancer ce nouveau service en raison du gros intérêt en ce moment des investisseurs pour l'or, à la suite des "incertitudes sur les marchés".

"Nous avons déjà trois devises de règlement, l'or est la nouvelle devise", a-t-il déclaré.

 

L'or est la nouvelle devise. Limpide.

Depuis la fin de la convertibilité-or et l'avènement de la monnaie-papier, les pouvoirs publics ont beaucoup lutté pour que l'or, moyen de paiement historique et naturel employé par l'humanité pendant des siècles, disparaisse.

gold_coins.jpgBien sûr, il n'était pas question de le faire littéralement disparaître, simplement de rendre inutilisable en tant que monnaie. Entre les Etats maintenant le monopole de la frappe, et une dévaluation continue de la monnaie fiduciaire donnant une valeur incommensurable au moindre gramme d'or, le métal précieux se retrouva peu à peu cantonné au célèbre rôle de "valeur refuge" sous forme de bijoux ou de lingots, en tous cas inutilisable sans passer par l'intermédiaire d'une monnaie fiduciaire.

En proposant des services contre paiement en or, l'ouverture de Six Securities Services lui permet d'endosser à nouveau son rôle de devise. L'or n'est plus une masse inerte.

Les agents du marché financier ont désormais la possibilité de faire des transactions d'actions ou d'obligations en dépensant de l'or-monnaie. Outre l'économie de change, la manoeuvre leur permet également de travailler sans jamais s'exposer au risque des monnaies fiduciaires, dollar, euro ou livre sterling, adossées à rien et soumises à d'énormes manipulations monétaires.

Honnêtement, il faudrait être fou pour stocker des euros ou des dollars plutôt que de l'or. A moins d'y être obligé, comme le commun des mortels. Si vous êtes un professionnel de la finance, désormais, ce n'est plus le cas.

Je prédis un franc succès à la monnaie-or dans ce premier cercle - remplissant par là l'analyse de Hayek sur la Loi de Gresham. La bonne monnaie chassera la mauvaise à vitesse grand V.

Les cyniques ne manqueront pas de se gausser en clamant que tout ceci ne mène pas à grand-chose, qu'on est loin de payer son chariot de commission avec de l'or, etc. Ils ne réalisent peut-être pas que la brèche est ouverte. C'est tout ce qui compte. Si l'offre de Six Securities Services est appréciée, la concurrence proposera rapidement une offre équivalente, et l'usage de la monnaie-or se répandra comme un feu de brousse dans le monde de la finance.

Dès lors, le grand public sera affecté à son tour, ce n'est qu'une question de temps. Si les traders achètent et vendent des actions avec de l'or, si le cours des actions est indiqué en or, bref, si l'or est la monnaie de facto dans le monde professionnel, pourquoi les particuliers ne pourraient pas avoir un compte boursier libellé en or?..

Petit à petit, l'usage de la monnaie-or se répandra. Il y aura des obstacles, bien sûr. Dans la vieille Europe, on peut s'attendre à ce que les pouvoirs publics freinent des quatre fers pour empêcher leurs administrés d'utiliser une monnaie meilleure que les billets fraîchement imprimés qu'ils fourguent par palettes entières. Tel ou tel sage lancera un avertissement solennel, jugeant qu'il ne faut pas ajouter la "spéculation sur l'or" à la "spéculation financière", déclarations suivies du hochement de tête approbateur d'un public conquis. Les éditorialistes vilipenderont les utilisateurs de monnaie-or et les désigneront comme de maléfiques financiers apatrides. On connaît la chanson.

Il n'empêche. Ceux qui le peuvent choisiront, et je ne donne pas cher de la monnaie fiduciaire.

Ce qui sera un moment perçu et dénoncé comme un acte de défiance envers les Banques Centrales occidentales est en fait un changement complet de paradigme.

La prochaine mondiale ne sera pas le dollar, l'euro ou une nouvelle devise bâtie sur un panier de monnaies-papier (qui a dit "château de cartes"?) mais bien l'or.

Je ne suis pas le seul à penser ainsi. Si en Europe ou aux Etats-Unis on brâme pour sauver le papier, d'autres acteurs économiques se positionnent déjà pour demain, y compris des banquiers centraux. Cela paraît étonnant, mais n'oubliez pas que tous ne sont pas aussi stupides que ceux qui officient sous nos latitudes. Ainsi, la Corée du Sud a triplé ses réserves d'or cet été. La Chine n'est pas en reste. Ni la Russie. Les lignes bougent.

Si l'or redevient monnaie mondiale, il ne faut pas se voiler la face, il n'y en aura pas pour tout le monde.

Dommage que la BNS ait soldé la moitié de son or à vil prix il y a dix ans, n'est-ce pas, avec l'assentiment de l'entier de la classe politique! Mais ce qui est fait est fait. Saluons donc en passant la toute récente initiative de l'UDC pour que la BNS reconstitue ses réserves d'or. La Suisse a une petite chance de ne pas rater le train.

Oh, une dernière chose - contre de la monnaie papier, le cours actuel de l'or est élevé, c'est indéniable. Mais si vous pensez que l'or est cher, attendez de voir combien l'once vaut dans un an.

19 septembre 2011

Dominique Strauss-Kahn: suite et faim

Comme plusieurs millions de Français, j'ai sacrifié une demi-heure de mon dimanche soir pour regarder l'interview de Dominique Strauss-Kahn sur TF1 plutôt que d'assister à la défaite des basketteurs tricolores face à l'Espagne.

Et comme des millions de téléspectateurs, j'ai été assez déçu de la prestation (non, je ne parle toujours pas de basket).

TF1 avait bien joué le coup: dès le générique du journal, on pouvait apercevoir les ombres de Claire Chazal et de Dominique Strauss-Kahn sur un plateau encore plongé dans une semi-obscurité. L'Homme était là. L'actualité fut expédiée en quelques minutes, avant que l'on ne passe dans le vif du sujet pour un long entretien.

Enfin, vif du sujet, façon de parler. Claire Chazal posa ses questions avec bien peu d'insistance. Lorsqu'elle demanda "ce qui s'est passé" dans la suite 2806 du Sofitel de New-York, voilà ce qu'elle et les téléspectateurs reçurent en guise de réponse:

"Ce qui s’est passé ne comprend ni violence, ni contrainte, ni agression, ni aucun acte délictueux. C’est le procureur qui le dit. C’est une relation non seulement inappropriée, mais plus que cela une faute vis-à-vis de ma femme, mes enfants, mes amis, les Français. Ils avaient placé en moi une espérance de changement. J’ai donc manqué mon rendez-vous avec les Français."

 

On s'en fiche de ton "rendez-vous avec les Français", Dominique. Ce qu'on aurait voulu savoir, c'est ta version des faits, pas ce salmigondis insipide sorti de vingt séances de préparation avec une équipe d'experts en marketing.

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Dominique Strauss-Kahn rate son rendez-vous avec les Français. Encore.

Face à une réponse aussi creuse, une journaliste un peu moins obséquieuse aurait peut-être froncé les sourcils et relancé son interlocuteur avec quelque chose de plus incisif, comme "Mais enfin, que c'est-il passé? Que vous a-t-elle dit, que lui avez-vous fait?" ou "expliquez-nous comment un homme de 62 ans peut séduire une parfaite inconnue rencontrée par inadvertance en moins de dix minutes, au point d'avoir une relation sexuelle non tarifée avec elle?" Qu'il la dise, sa vérité. Qu'il les lance, ses accusations de complot. Mais il aurait fallu en face de DSK quelqu'un d'un autre calibre qu'une journaliste amie d'Anne Sinclair, l'épouse cocue-et-contente de notre homme.

Auquel cas l'interview ne se serait probablement pas faite.

Car, il faut bien l'admettre, DSK n'est revenu face caméra que parce qu'il était dans un environnement ami. Du coup, cette parodie de confession sera probablement la seule "explication" de l'affaire à laquelle les Français auront droit.

Ne nous leurrons pas, hier soir Dominique Strauss-Kahn jouait pour gagner. Sa prestation n'était pas celle d'un homme à bout de souffle écrivant l'épilogue de sa carrière, mais bien celle d'un politicien avide de préparer son retour.

Ainsi, une combativité toute artificielle, livrée en brandissant le rapport du procureur enterrant l'affaire, face à l'indignation consécutive au manque de respect témoigné à DSK ces quatre derniers mois.

Ainsi, les remarques grotesques sur les péripéties du logement de l'accusé (la famille Strauss-Kahn cherchant un trois pièces, puis un studio, avant de se rabattre faute de mieux sur un véritable palais - on y croit!) ou les attaques contre le pouvoir de l'argent dans la justice américaine, pouvoir dont il a été le premier bénéficiaire.

Ainsi, les sous-entendus et faux-semblants quant aux primaires socialistes, étant entendu qu'il ne faut se fermer aucune porte, quitte à n'avouer que du bout des lèvres son accord secret avec Martine Aubry, pauvresse en difficulté dont il faudra peut-être se séparer en faveur d'un poulain mieux placé.

Croire à la bonne foi de Dominique Strauss-Kahn est un exercice difficile, tant il en a peu dit. Or, le silence ne plaide pas en sa faveur. Toute la mise en scène fleure bon l'opération de communication. Mention spéciale pour le montage, avec une succession de plans serrés et larges, de gros plans sur les mains et la gestuelle... Un beau travail en régie, tout au service de l'ex-futur candidat. Mais où est l'authenticité? Quand un quotidien romand en arrive à lancer un débat sur la sincérité dégagée la prestation sans réaliser l'ironie de la question, on devine qu'on a touché le fond.

Mais n'exagérons rien. Quoi qu'on pense de lui, Dominique Strauss-Kahn n'est pas Hannibal Lecter, et l'affaire DSK n'est pas l'Affaire Dreyfus. La France ayant ses particularités, la carrière politique de DSK n'est pas forcément terminée. Le monarque président français alloue des maroquins de ministre comme il l'entend et ne s'en prive pas. Jacques Chirac a ainsi choisi comme Premier Ministre un individu n'ayant jamais affronté la moindre élection. Nicolas Sarkozy a attribué un portefeuille ministériel à un repris de justice.

Le prochain président français pourrait aller au bout de la logique d'une réhabilitation à tout prix, et, ignorant superbement l'opinion publique, le nommer à un poste prestigieux en rapport avec ses compétences.

Tiens, Directeur du FMI, par exemple.

15 septembre 2011

L'Allemagne paiera

"L'Allemagne Paiera!"

Le slogan célèbre fut le fer de lance de la campagne du Bloc National au lendemain de la première guerre mondiale. L'assemblage de partis de droite entendait financer sa politique sociale, notamment les pensions des anciens combattants, avec les réparations réclamées à l'Allemagne. L'idée trouva son chemin dans l'opinion et le Bloc obtint plus de 70% des sièges aux législatives de 1919.

Mais voilà, l'Allemagne, mauvaise fille, refusa de payer.

Ses élites n'étaient sans doute pas encore assez pénétrées de "l'esprit européen".

assemblee.jpgLa suite vaut la peine d'être contée. Le gouvernement français, au pied du mur et ne voulant perdre la face, n'eut d'autre choix que d'essayer d'occuper la Ruhr, le riche bassin minier du sud-ouest de l'Allemagne, en 1923, pour faire pression et peut-être se payer sur la bête. La manoeuvre déclencha la colère des anglo-saxons (et de la République de Weimar) et se solda par un repli piteux. Comprenant qu'il ne mettrait pas la main sur un argent que l'Allemagne n'avait de toutes façons pas, le Bloc National fut condamné à payer ses promesses avec les seules ressources sous sa juridiction, celles des Français, qui furent frappés de nouveaux impôts. Sans surprise, le Bloc National se fit laminer lors des échéances législatives suivantes, en 1924, face au Cartel des gauches.

Si la situation géopolitique actuelle diffère quelque peu, la volonté de faire payer les autres pour financer son mode de vie semble quasiment une constante historique. La formule, elle, n'a jamais été autant d'actualité.

La Grèce n'en finit pas de se noyer dans sa dette et les regards se tournent vers l'Allemagne. Pourquoi? Berlin est-il responsable de la panade dans laquelle se retrouve Athènes? Mme Merkel ou ses prédécesseurs ont-ils forcé les gouvernements grecs successifs à s'endetter de façon délirante? Le Bundesrat a-t-il moindre responsabilité dans la situation économique peu reluisante des autres pays européens, Italie en tête, traînant leur dette comme un boulet?

Rien de tout cela. Mais l'Allemagne se retrouve en première ligne parce qu'elle a de l'argent (un peu) et de la crédibilité sur les marchés financiers (encore un peu).

merkel_pas_bien.jpgToute l'Europe dépensière se retrouve unie comme un seul homme derrière le vieux dicton de voleur "il faut prendre l'argent là où il est" - la légitimité, c'est pour ceux qui en ont les moyens. Chacun se presse donc aux portes pour faire payer le contribuable allemand, qui a le double défaut d'être raisonnablement riche et pétri de culpabilité historique. Pas assez pour en faire un vrai coupable, mais on s'en contentera.

Dans cette fronde européenne contre l'Allemagne, il n'y a plus de doute, Angela Merkel joue contre les intérêts de son pays. Acquise à la cause supra-nationale, son rôle ressemble plus à celui d'un agent infiltré cherchant à ouvrir les portes de la forteresse à la foule en colère qu'à un commandant chargé de défendre les murs.

Par bonheur, l'opinion publique allemande et les propres partenaires politiques de la chancelière ont ouvert les yeux sur son comportement. Au point que c'est désormais de sa coalition que vient la riposte:

La fronde continuait de plus belle mercredi dans les rangs de la majorité gouvernementale de la schancelière allemande sur les plans d'aide européens, malgré un rappel à l'ordre mardi d'Angela Merkel à ses propres troupes. Le député euro-sceptique Frank Schäffler, membre du parti libéral FDP qui gouverne avec les conservateurs de Mme Merkel, avait ainsi rassemblé mercredi quelque 1.200 signatures pour l'organisation d'un référendum au sein du parti sur les plans d'aide européens (...) Le député souhaite que son parti, le FDP, s'oppose à toute augmentation des moyens d'aides aux pays en difficulté, qu'il bannisse à jamais l'idée d'obligations communes européennes et qu'il réclame une procédure de sortie de la zone euro des pays trop endettés.

Par ailleurs le numéro deux du parti CSU (...) Peter Ramsauer, qui est aussi ministre des Transports, qualifie d'indigestes les nouvelles mesures de soutien aux pays en difficulté adoptées en juillet dernier par les gouvernements européens, qui prévoient en particulier l'achat de dette sur le marché secondaire par le fonds européen FESF. Il estime aussi qu'une sortie de la Grèce de la zone euro ne serait pas la fin du monde.

Le vice-chancelier Philipp Rösler, également chef du FDP, a mis le feu aux marchés en évoquant une faillite de la Grèce.

 

Le ministre n'hésite d'ailleurs pas à faire part de son incrédulité, ce qui en dit long sur l'ambiance qui règne aux plus haut niveaux du gouvernement allemand:

M. Ramsauer a réagi aux propos de sa patronne en assurant à Die Zeit: Elle ne peut pas avoir dit ça [que la "priorité absolue" est d'éviter un défaut de paiement incontrôlé de la Grèce]. Ce serait abandonner tout moyen de pression. Cela voudrait dire qu'on fournirait toujours ce pays en argent frais, quoi qu'il arrive.

 

Dans le mille! M. Ramsauer semble enfin comprendre l'essence du projet européen. Il a encore juste un peu de mal à l'accepter.

Le temps presse. L'Europe est dans une course contre la montre. En Grèce, le chômage atteint 16.3% au second trimestre 2011, contre 11.8 un an plus tôt. Les cafetiers luttent pour survivre avec une TVA passée en quelques mois de 13 à 23%. On sent qu'avec toutes ces aides et ces hausses d'impôt, le souffle de la reprise est arrivé! Et la saison touristique se termine...

Les possibilités se réduisent comme peau de chagrin. Après l'énorme cafouillage sino-italien du début de semaine, laissant planer l'illusion que les Chinois achèteraient de la dette italienne (pourquoi en prendraient-ils alors que même la BCE n'en veut pas?) c'est au tour des BRIC, Brésil, Russie, Inde et Chine, de formuler un refus poli mais ferme. Plus aucun naïf ne croit les déclarations lénifiantes des élites du continent. Aucun chevalier blanc ne viendra de l'étranger pour éponger les dettes pourries de l'Europe.

Pour colmater les brèches, on cherche des expédients: les Eurobonds, par exemple. Des dettes mutualisées à l'échelle européenne, permettant aux Grecs, aux Portugais et aux Français de s'alimenter dans un pot commun payé par l'Allemagne. Laquelle payera plus cher ses propres emprunts, et devra absorber l'endettement des pays du sud - mais rappelez-vous, l'Allemagne Paiera.

Bien sûr, aujourd'hui, Angela Merkel est totalement opposée aux Eurobonds. Mais comme le fait remarquer h16, Angela Merkel a cédé sur à peu près tout ce sur quoi il était possible de céder en guise d'orthodoxie financière:

En théorie, l’Allemagne n’aurait jamais utilisé l’argent du contribuable pour sauver une banque en faillite. L’une des premières qui tomba, en Europe, fut HypoBank. Et Merkel la sauva.

En théorie, l’Allemagne aurait du s’opposer fermement et obstinément à chaque plan de sauvetage grec (...) mais Merkel plia.

En théorie, l’Allemagne aurait du hurler à l’idée que la BCE puisse racheter les Bons du Trésor des pays en difficulté. (...) Mais malgré tout, Merkel signa.

En théorie, lorsqu’il s’agit de trouver un successeur à Jean-Claude Trichet, Weber, l’ex-gouverneur de la banque centrale allemande, aurait dû être nommé. Et compte-tenu de ses positions, il aurait été nettement moins coulant : l’orthodoxie allemande, lui, il connaît. Mais voilà. Mario Draghi (...) est un ancien de Goldman Sachs, et l’inflation, les dévaluations, les magouilles et la tuyauterie financière, ça le connaît. [Mario Draghi était vice-président de Goldman Sachs du temps où cette banque aidait le gouvernement grec à maquiller ses comptes pour rester, en apparence, dans les clous des critères de Maastricht.] Eh bien Angela, malgré ce CV impressionnant, a fini par dire oui.

 

Angela Merkel tient plus de la Dame de Guimauve que de la Dame de Fer. Son bilan mine quelque peu sa position "inflexible" sur les Eurobonds...

L'Allemagne Paiera - peut-être. La volonté est là, certains détails sont encore flous sur le "comment"... Pourtant la partie n'est pas jouée.

La résistance vient de l'intérieur de l'Allemagne - d'une partie de sa classe politique, comme on vient de le voir, mais aussi de ses institutions. La cour constitutionnelle de Karlsruhe a eu beau avaliser le coup de force de Merkel engageant les finances allemandes au secours de la Grèce en outrepassant ses responsabilités, elle y a aussi mis le holà:

Désormais, le gouvernement fédéral devra consulter la commission des finances du Bundestag avant de souscrire un nouvel engagement et les mesures d’aides ultérieures à quelque État que ce soit devront faire l’objet d’une « approbation individuelle ». Surtout, les juges exigent qu’une procédure de sortie des mécanismes d’aide soit prévue et rappellent aux parlementaires qu’ils ne doivent pas prendre des décisions qui priveraient les futurs représentants de la nation de leur capacité de contrôle sur le budget fédéral.

karlsruhe.jpgOn ne peut mieux signifier que toute politique de renflouement automatique des pays de la zone euro est désormais frappée d’anticonstitutionnalité, outre-Rhin. Mieux : la Cour de Karlsruhe a assorti son jugement d’une clause interdisant la mise en place de mécanismes conduisant l’Allemagne à devenir responsable des dettes d’un autre pays de la zone euro.

 

La crise progresse si vite qu'il est peu probable qu'elle attende la succession d'Angela en 2013. Même les présidentielles françaises de 2012 semblent bien loin.

Le clash entre l'urgence financière et le respect des institutions promet d'être violent. Dans ce genre d'affrontement, l'opinion publique est un facteur clé pour faire pencher la balance, aussi les élites européennes font dans la surenchère:

Les responsables de l'UE ont mis en garde mercredi contre le risque de voir le projet européen tout entier échouer avec la crise de la dette, la présidence polonaise de l'UE allant jusqu'à envisager le retour de la guerre sur le continent.

 

La guerre! De qui, contre qui, dans quel but? Peu importe! C'est la guerre, vous dis-je, invoquée telle un fléau biblique. (A moins que les Polonais ne confondent avec la guerre contre les extraterrestres venus libérer Gaïa de ses sales humains, hypothèse invoquée très sérieusement par des adeptes du réchauffement climatique. Riez modérément, tout cela est payé par l'argent des contribuables.)

L'hystérie pourrait s'avérer contre-productive. A la méfiance éprouvée par l'Européen moyen envers des dirigeants incapables de sortir l'Europe de la crise s'ajoute la froide analyse des tensions intracommunautaires actuelles: elles sont bien plus le fait de la monnaie unique que de son absence. Les propositions humiliantes des uns et des autres pour forcer les gouvernements à une meilleure gestion n'améliorent pas l'ambiance. Elles sont un avant-goût de ce qui se passera lorsque chacun voudra plus de garanties en échange de ses prêts.

Si l'Allemagne siffle la fin de l'euro, l'Europe va imploser, très vite.

Si l'Allemagne délie les cordons de sa bourse, on gagnera un peu de temps, peut-être assez pour que les élections présidentielles françaises se passent dans un calme relatif. Au-delà, toute prédiction est hasardeuse.

L'Allemagne Paiera - probablement, et sans qu'il n'y ait besoin cette fois-ci d'occuper la Ruhr. Mais, que les finances allemandes soient sacrifiées sur l'autel européen ou non, cela ne changera finalement pas grand-chose. La débâcle continentale d'un modèle social-démocrate financièrement insoutenable semble inéluctable.

L'Allemagne Paiera - certainement. Et sans doute pour rien.

10 septembre 2011

11 septembre 2011

Dix ans que les tours jumelles du World Trade Center de New York se sont effondrées. Tout le monde le sait. Les célébrations battent leur plein depuis deux semaines.

manhattan.jpg

Il y a une première raison, purement médiatique, à ce déferlement. Le 11 septembre a été l'essence même de l'information brute livrée à une échelle inégalée. Les images tournaient en boucle sur les télévisions du monde entier pendant que les commentateurs, aussi sonnés que leur public, se trouvaient incapables de faire autre chose que de contempler, lâchant parfois des jurons d'effroi en prime-time. L'anniversaire représente une forme de revanche, une reprise en main des professionnels de l'information. Le public est inondé à jet continu d'analyses, de mises en perspective et autres rétrospectives - le meilleur moyen de le remettre à sa place.

L'autre trait saillant de cette débauche de commémorations tient sans doute à la volonté de marquer la fin d'une la période. Tant l'intervalle symbolique de dix ans que la mort de Ben Laden des mains des commandos américains au mois de mai représentent des éléments marquants dans la longue guerre contre le terrorisme islamique - guerre précédée de nombreux signes annonciateurs dont personne n'avait pris la réelle mesure.

Que de chemin parcouru, pourtant, depuis la situation en 2001 - un parcours à porter pour l'essentiel au crédit du président américain George W. Bush.

Elu sur un programme isolationniste, le président américain fut le premier à comprendre la nouvelle donne consécutive aux attentats du 11 septembre. La menace était globale (comme les Européens le découvrirent eux-mêmes bien assez tôt), et la réponse se devrait elle aussi d'être globale: Les régimes abritant des réseaux terroristes en toute complicité devraient désormais faire face à leurs responsabilités. Il n'était également plus possible de fermer les yeux plus longtemps sur les dictatures massacrant leur propre peuple, une compromission inacceptable dont le ressentiment résultant lança plus d'une vocation terroriste.

Bush.jpgGeorge W. Bush annonça rarement la couleur aussi clairement que dans un discours prononcé le 7 novembre 2003:

Le fait que, soixante ans durant, les nations occidentales ont excusé et se sont accommodées du manque de liberté au Moyen-Orient n'aide en rien notre sécurité, parce qu'à long terme la stabilité ne peut être achetée au prix de la liberté.

 

Pour ceux que la version longue intéresse, il est toujours possible de se plonger dans l'ouvrage de Guy Millère Ce Que Veut Bush et d'y lire comment, huit ans plus tard, le cheminement de la démocratie au Moyen-Orient s'est impeccablement déroulé.

Cette analyse de l'histoire de ce début de siècle est partagée par Nicolas Sarkozy lui-même dans un discours prononcé récemment:

[Le président français] a affirmé que le printemps de la démocratie arabe constituait «la plus belle réponse» aux auteurs des attentats meurtriers qui avaient ébranlé les États-Unis ce jour-là. Au-delà du souvenir des victimes, le président français a estimé que les dix années écoulées donnaient des raisons d'espérer, les instigateurs des attentats ayant échoué dans leurs objectifs de «porter un coup fatal» aux valeurs des démocraties et de «jeter irrémédiablement l'un contre l'autre» les mondes occidental et musulman. À l'inverse, «chaque jour depuis ce 11 Septembre, davantage de peuples partout dans le monde se réclament de nos valeurs, en Tunisie, en Égypte, en Libye, en Syrie, au Yémen, dans tout le monde arabe et musulman que les terroristes prétendaient incarner, des millions de gens se sont levés pour les valeurs de la démocratie et de la liberté», a-t-il souligné.

 

Le 11 septembre était le pari fou d'une poignée d'islamistes embrassant le jihad - l'idée que le symbolisme d'une attaque meurtrière au coeur du pays le plus puissant du monde amènerait les musulmans du monde entier à se soulever contre l'Occident, et provoquerait une guerre de religion à l'échelle planétaire.

L'échec est patent. Partout depuis l'aspiration des peuples du monde semble être à davantage de justice, de démocratie et de liberté plutôt qu'au rejet de ces valeurs occidentales. De nombreux régimes despotiques sont tombés les uns après les autres - Afghanistan, Irak, Tunisie, Egypte, Libye. Demain peut-être la Syrie, après-demain, qui sait, l'Iran... La présence de l'Occident n'a pas toujours été officielle ni militaire, mais elle a toujours été là - même si elle ne devait ne s'incarner que dans d'humbles vidéos de manifestation postées sur Internet par des rebelles courageux filmant avec leurs smartphones.

L'attentat du World Trade Center a été le Pearl Harbor du XXIe siècle. Depuis le déclenchement de cette nouvelle guerre mondiale, plusieurs batailles ont été remportées mais le combat contre le totalitarisme islamique n'est de loin pas gagné. La guerre est sale. La moralité est mise à l'épreuve. La liberté civile a reculé dans les démocraties. Il y a des victimes innocentes. Les victoires sont incertaines. Personne ne sait quel genre de régime va émerger des pays qui ont été libérés par le printemps arabe. Les Talibans se terrent toujours dans les montagnes afghanes. La jeune démocratie irakienne reste fragile.

Personne ne contestera pourtant que le "camp occidental" progresse sur le terrain. Malheureusement, ces victoires parfois remarquables n'ont pas été suivies sur le plan des idées. L'idéologie ennemie n'est pas vaincue.

Sur ce plan-là, notre retard est inquiétant. L'Occident est loin de contrecarrer le mode de pensée qui sous-tend l'action terroriste islamique. Nous n'osons pas réfuter leurs croyances, les confronter ni les tourner en ridicule, pas plus que nous n'osons démanteler les filières prêchant la haine jusque dans les mosquées de nos villes. Nous fermons même les yeux sur les ennemis infiltrés dans notre camp.

Nos faiblesses expliquent largement ces carences stratégiques:

  1. La social-démocratie a miné les notions de liberté et de responsabilité individuelle, c'est-à-dire les fondements sur lesquels repose une démocratie saine.
  2. Le politiquement correct étouffe la sphère médiatique officielle, interdisant une vraie liberté de débat.
  3. Le multiculturalisme permet aux immigrés de s'épargner la moindre forme d'intégration ou de respect envers leur pays d'accueil, valeurs auxquelles se substituent communautarisme et mépris.
  4. Les valeurs occidentales de démocratie, de liberté de religion, d'universalité de la justice ont elles-mêmes été remplacées par un culte de la culpabilité mâtiné de tiers-mondisme, dépeignant la société existante comme corrompue, épuisée et coupable.

Nous avons peur de manquer de respect à ceux qui veulent nous égorger.

Le danger est grand. A ignorer l'aspect idéologique de la lutte contre le terrorisme et sa base religieuse, on prend le risque de ne jamais l'éradiquer entièrement. Démanteler les cellules terroristes sans s'attaquer leur dogme revient à rentrer au vestiaire avant la fin du match. Les conséquences, le grand public les connaît: la survie d'un terreau fertile d'où émergera immanquablement la prochaine génération de poseurs de bombes.

islam_will_dominate_world1.jpgLes banlieues européennes offrent un cocktail de plus en plus inflammable d'islam, de criminalité et de nihilisme. La propagande anti-occidentale s'y déverse librement. Des populations entière vivent de subventions en méprisant la main qui les nourrit. Les rares esprits libres à dénoncer cet état de fait sont ridiculisés, ostracisés et réduits au silence, à moins qu'ils ne soient carrément poursuivis en justice pour des motifs qui auraient fait pâlir d'envie Torquemada. Les chefs de file de la cinquième colonne islamiste et les mouvements politiques de gauche se manipulent l'un l'autre dans une valse inquiétante où nul ne sait plus qui mène le bal.

A quoi sert de chercher des camp d'entraînement au jihad au Waziristan? Leur utilisation est révolue. L'entier de la filière islamique se déploie désormais dans les banlieues occidentales ; les attentats sont de plus en plus le fait d'individus dont les origines sociales et ethniques ne se démarquent en rien de celles de leurs victimes. La ligne de front a bougé. En conséquences, la destruction d'une franchise locale d'al-Qaeda dans tel ou tel pays d'Afrique ou du Moyen-Orient a bien moins d'importance pour la sécurité européenne que de part le passé - même si les effets positifs sur la sécurité des populations locales sont toujours bons à prendre.

A Ground Zero, les tours jumelles du World Trade Center ne sont plus que des empreintes dans le sol. Le sud de Manhattan a été débarrassé de ses déblais et reconstruit. Les attentats du 11 septembre glissent lentement dans le passé pour s'inscrire dans l'histoire, et ne gardent guère qu'une utilité pratique, comme révélateurs d'esprits malades.

Si les lieux gardent une charge symbolique extrême, aujourd'hui, le combat est ailleurs. Et il n'est, de loin, pas terminé.