03 décembre 2011

Breivik ou l'échec de la justice

L'analyse psychiatrique d'Anders Breivik a laissé pantois plus d'un observateur. Elle interroge sur le sens de la justice dans le système "humaniste" norvégien.

Anders Breivik est en cours de jugement pour l'attaque qu'il a commis en juillet 2011 à Oslo et sur l'île d'Utoya. A Oslo, une explosion massive préparée par Breivik près d'un ministère provoque la mort de huit personnes. Puis il se rend à l'île d'Utoya et y massacre par balles pendant plus d'une heure des jeunes travaillistes réunis en camp d'été, provoquant encore 69 victimes. Cette journée noire est l'aboutissement d'un plan froidement mûri pendant des années.

Picture-of-Norway-gunman.jpgDans la préface d'un manifeste qu'il envoie à plus de mille personnes juste avant les attaques, Breivik affirme avoir consacré neuf ans de sa vie à écrire son livre, dont les trois dernières années à plein temps. Il a lancé une fausse affaire d'exploitation agricole dans le seul but d'avoir un alibi pour acquérir les grandes quantités d'engrais nécessaires à la préparation de ses explosifs.

Breivik est pourtant déclaré "pénalement irresponsable" selon les experts psychiatriques norvégiens.

D'une certaine façon, la folie de l'individu est évidente: il n'est pas "normal" de chercher à tuer par dizaines de parfaits inconnus sur la base de leur appartenance politique présumée. Pourtant, sur le plan du respect de la vie humaine, Breivik ne se distingue en rien d'innombrables mouvements terroristes (communistes, écologistes, religieux, racistes) niant le droit à la vie de leurs adversaires. Au contraire, Breivik se distingue par le sang-froid de ses gestes, son calcul, sa planification, sa rationalité. Lorsque la police a finalement accosté sur l'île, il s'est immédiatement rendu de façon à préserver sa vie. Il est aux antipodes du kamikaze islamiste - nécessairement "fou" lui aussi, puisque suicidaire - cherchant frénétiquement à se faire exploser au milieu du plus grand rassemblement de civils possible.

Certains trouvent rassurant qu'Anders Breivik soit mentalement dérangé, d'autres pensent l'idée absurde. Le parti FrP, formation anti-immigration à laquelle le tueur d'Utyota a appartenu un temps, ne croit pas à l'hypothèse de la schizophrénie paranoïde et a réclamé une nouvelle expertise. Selon Per Sandberg, le numéro deux du parti, "c'est complètement incompréhensible et surprenant qu'un individu qui a planifié ces actions dans le détail et s'est montré capable de les exécuter soit déclaré irresponsable". Breivik lui-même, pour ce que ça vaut, conteste le diagnostic. Quant aux Norvégiens, ils sont partagés:

Un sondage réalisé "sur le chaud" pour la radio-télévision NRK montre que 36% des Norvégiens estiment qu'un internement psychiatrique serait une réponse judiciaire appropriée contre 48% qui pensent le contraire.

 

Fou, pas fou? En fait le débat pourrait être moins médical que juridique.

L'affaire Breivik a révélé les terribles manquements de la Norvège en matière de justice: devoir juger d'un crime extraordinaire à l'aide d'un code pénal pusillanime.

Depuis son arrestations, les autorités norvégiennes cherchent toutes les astuces que permet leur système légal afin d'infliger le traitement le plus sévère possible au prisonnier. Ainsi, l'isolement forcé auquel il a été astreint sans que rien ne le justifie (depuis son arrestation il collabore pleinement avec la police) et qu'il a dénoncé comme une "torture sadique". Si ces péripéties semblent des punitions bien faibles eu égard au nombre de ses victimes, elles fleurent bon l'hypocrisie. Breivik-le-criminel encourt jusqu'à 21 ans de prison; Breivik-le-schizophrène-paranoïaque pourrait être puni d'une peine effective de perpétuité. D'où l'intérêt soudain pour le psychisme du personnage.

Cette différence dans les sanctions potentielles explique largement l'insistance avec laquelle les autorités norvégiennes cherchent à faire passer le terroriste pour un fou. Une fois désigné comme tel, on pourra le "soigner" en l'enfermant dans une cellule de clinique psychiatrique et jeter la clé.

A la TSR, l'entretien de Philippe Jaffé, professeur de l'institut universitaire Kurt Bösch par le présentateur Darius Rochebin lui fait avouer le mécanisme malgré lui. Voici l'extrait:

tsr.jpg

Darius Rochebin: Est-ce qu'il n'y a pas chez vous, experts, une part d'arbitraire? On dit "il est fou", bon mais... Les fanatiques on peut tous les qualifier de fous, les terroristes du 11 septembre, on aurait aussi pu dire que c'était des fous, non?

Philippe Jaffé: On pourrait et dans le langage populaire on s'exprime comme ça, mais la psychiatrie et la psychologie étudient des phénomènes qui sont plutôt objectifs, et cet homme, probablement, je fais confiance aux experts dans ce cas, ont probablement détectés un délire tout à fait évident.

DR: Est-ce qu'il faudrait leur faire confiance aussi si dans trois ans ils disent "il est guéri"? Le libérer, c'est possible? C'est techniquement possible?

PJ: C'est techniquement possible, tous les trois ans il sera évalué... Je doute qu'il y [ait] une commission qui osera le laisser sortir... Je pense que là, la population aura son mot à dire...

DR: Mais vous dites la chose "qui osera", ça veut dire [que] c'est la pression politique comme en Suisse avec le Sadique de Romont, un cas très connu... Ils n'osent pas, par pression.

PJ: Bien sûr oui.

 

Il faut faire confiance à "l'objectivité" des psychiatres pour envoyer Breivik en hôpital plutôt qu'en cellule, mais, simultanément, exercer assez de pression pour eux afin que la même "objectivité" ne les amène jamais, ô grand jamais, à décréter que le tueur d'Utoya est guéri!

Anders Breivik est un assassin abominable ayant provoqué la mort de 77 innocents, la plupart abattus de sang-froid de sa main. Sous des latitudes plus en phase avec la réalité, pareilles exactions auraient amplement méritées la peine de mort; mais en Norvège, la logique la plus élémentaire n'a plus court. Plutôt que de remettre en question l'inanité du code pénal, on préfère décréter qu'un criminel est fou pour le punir par des voies indirectes, tout en donnant plus de pouvoir à des psychiatres qu'à des juges.

Lorsque Breivik aura été enfermé dans un asile pour de bon, l'humanisme d'un traitement psychiatrique de la criminalité aura été pleinement dévoyé afin de fournir une peine de substitution.

Sans l'avoir voulu, Anders Breivik aura permis de mettre au jour de façon lumineuse l'hypocrisie et l'absurdité du prétendu "humanisme" de la justice norvégienne - un système kafkaïen où les fous en délire peuvent être punis plus durement que des assassins responsables de leurs actes.

Commentaires

Un individu peut très bien être atteint de schizophrénie paranoïde et être rationnel et organisé dans la poursuite obstinée d'une fin, surtout si elle est unique. C'est dire que la préparation des attentats n'infirme en rien la thèse de la schizophrénie paranoïde.

Au demeurant, contrairement à ce que d'aucun pensent, les convictions politiques de Breivik ne sont pas délirantes. Pas plus que celles qui ont amené Adolf Hitler à devenir chancelier. En effet, un délire est une conviction inébranlable qui n'est pas partagé par un groupe social. Or, les convictions de Breivik (et d'Hitler) sont (étaient) partagées par beaucoup.

Ce qui semble être pathologique chez Breivik ce sont les convictions mythiques et mystiques qui l'ont amené à se considérer comme élu, désigné, pour agir comme il l'a fait. A ce sujet, les comptes rendus sont peu loquaces. Ce qui démontre clairement que le public ne se rend pas compte de ce qui est déterminant. C'est d'ailleurs le caractère étrange de ces convictions périphériques qui amène à considérer que le délire est bizarre et donc pertinent à une schizophrénie.

Pour mieux comprendre, je crois utile de rappeler qu'il n'est pas pathologique de considérer la prostitution comme abominable et de lutter politiquement pour son abolition (peut-être est-ce erroné, mais suffisamment partagé pour ne pas être considéré comme un délire). Par contre, se croire investi de la mission de tuer les prostitué(e)s, ou celles et ceux qui défendent leurs intérêts, est pathologique.

Votre analyse profane passe à côté de la problématique psychiatrique. Quant à prétendre qu'il y a échec de la justice, je ne vois pas en quoi. Peut-être est-ce les lois que vous estimez inadéquates, puisque vous êtes apparemment partisan de la peine de mort. Mais alors il ne s'agit plus du problème de la justice mais du législateur.

Mais il y a une question qui me turlupine. Etes vous favorable à ce que l'on condamne pénalement, lors même qu'il n'y aurait aucune faute, au vu du seul résultat ?

Écrit par : CEDH | 03 décembre 2011

@CEDH: J'explique les enjeux de l'analyse psychiatrique plus haut: selon moi, la justice norvégienne est seulement en train de chercher des moyens alternatifs de punir Breivik, que le code pénal ne prévoit pas. Le passage sur l'absence de libération pour cause de "progrès psychiatriques" est assez parlant: nous ne sommes clairement pas dans une logique médicale.

Quant à la peine de mort, je me borne à constater qu'il y a des situations où elle serait un châtiment approprié, et je suis sûr que pas mal de Norvégiens ont dû revoir leur opinion à ce sujet.

Finalement, je m'excuse de ne pas comprendre la question qui vous turlupine. Pourriez-vous préciser?

Écrit par : Stéphane Montabert | 04 décembre 2011

La société progressiste est mise face à ses contradictions par la réalité.

Mais, rassurez vous, ce qu'il y a de bien avec les idéologies, c'est qu'elles sont imperméables à la réalité : elle peut les heurter comme un train heurte une vache égarée, ça ne les fera pas bouger.

Il faut des décennies de heurts avec la réalité, des désastres, des catastrophes et des guerres pour les idéologies s'effondrent.

Écrit par : Franck Boizard | 04 décembre 2011

"et je suis sûr que pas mal de Norvégiens ont dû revoir leur opinion à ce sujet."
Précisément, parlons-en. On a vu tous les cadres du parti socialiste norvégien réclamer à corps et à cris le rétablissement de la peine de mort ! Tuer une petite vieille pour lui voler trois francs six sous, c'est pas grave, mon bon monsieur. D'abord, le criminel était étranger, donc il ne connait pas nos coutumes si réactionnaires de respect de la vie humaine, il faut donc lui pardonner. Et puis sa présence ici donne du travail à 1500 assistantes sociales et 100 psychologues, qui eux votent socialistes, alors...
Mais toucher à nos enfants ! A mort ! sur la place publique, écartelé, roué ! L'humanisme, c'est bon pour la frime, mais quand on passe aux choses sérieuses, voyez les réactions national-socialistes de l'Oberbannführer Von Monteburg vis-à-vis e Angela Merkel !

Écrit par : Géo | 04 décembre 2011

Tout à fait d'accord avec vous monsieur. Toutefois, au sujet de l'opinion des Norvégiens, je vous mentionne une autre question à ce sondage Norstat pour la NRK dont vous avez parlé: 87% des Norvégiens jugent qu'Anders Breivik ne devrait jamais être libéré.

Comme c'est impossible par la voie judiciaire, jeter la clé de sa cellule d'un hôpital psychiatrique sera la seule manière d'y parvenir, comme vous l'avez dit.

Quant à la peine de mort, les médias norvégiens ont parlé par voix interposée: on a mis bien en évidence les commentaires d'un leader de la English Defence League qui disait que c'est ce qu'il mérite. Ça m'a semblé être un moyen détourné de passer un message, la presse, a priori celle de gauche, ne laisse pas souvent la parole à ces gens, de surcroit quand on considère la marginalité de la English Defence League.

Écrit par : derteilzeitberliner | 04 décembre 2011

Cette affaire soulève bien des problèmes, en effet. Notamment celui de l'usage de la référence "folie" non pas pour innocenter l'auteur d'un forfait, mais aussi celui, plus gênant, du même stratagème, plus ou moins conscient, pour enlever tout soupçon de légitimité à son action: c'était l'usage fait, notamment, sous Staline et bien d'autres, de la maladie psychique (accompagnée néanmoins souvent de torture) face à des revendications politiques.
En traitant quelqu'un de "fou", même si cela se fait dans les formes d'un diagnostic médical, la société ou un partie d'elle, s'évite ainsi de devoir prendre au sérieux de quelque manière que ce soit, des manifestations ou des demandes pourtant issues, non pas d'un être extra-terrestre, mais humain. Fréquemment à l'oeuvre, dans cette version, dans les réactions des voisins lors d'un fait divers meurtrier (il avait l'air si gentil), où elle permet de balayer sous le tapis des aspects peu plaisants du comportement humain, elle surgit aussi chez certains lorsque des opinions politiques provoquent une forme de rejet hors de la sphère du normal ou même du discutable. Preuve en est alors l'usage (sous sa forme la plus simple) des adjectifs de type "nazi" ou "stalinien", qui est censé simplifier les choses en renvoyant dans le monde non-humain des choses, hélas, des plus humaines. Les Anciens faisaient usage à cet effet des "méchants" de la mythologie", les Chrétiens des diverses manifestations du "Mal". "Ce n'est pas vraiment nous" semble toujours être la formule magique.

Écrit par : Mère-Grand | 05 décembre 2011

Je ne vois pas pourquoi vous contestez cette décision.

Etait-il fou ? Oui, pour avoir tué de sang froid, un par un, près de 80 personnes ne représentant aucun danger. Mais même un fou a une forme de lucidité : il n'a pas cherché à se faire tuer, il a écrit et diffusé sa pensée, il collabore avec la police.

En fait, c'est Dr Jekyll et Mr Hide. Il fut l'un sur l'île, il est l'autre aujourd'hui. C'est une double personnalité qui ne comprend pas comment il a pu faire cela (ce qui est souvent le cas du "double", il refuse parfois même de croire qu'il ait pu faire cela).

Dangereux ? Oui. Mais pas du fait de ses actes meutriers. Dangereux parce qu'il peut rebasculer sur l'autre personnage à tout moment. Dans son état actuel, il pourrait garder vos enfants sans risque. Tant qu'il ne rechange pas de personnalité.

Je pense donc qu'il n'est pas totalement fou. Il l'est suffisement pour être enfermé très longtemps, mais pas être traité comme un simple criminel. Je vous parie que dans son asile, il sera le plus sage des pensionnaires, un modèle de vertu... jusqu'à ce qu'il rebascule sur son double. Et là, il vaut mieux que l'asile soit fermé...

Précision : je ne suis pas laxiste et j'approuverai la peine de mort, car c'est le seul remède anti-récidive.

Écrit par : Paul | 05 décembre 2011

En gros, il a voulu un débat sur l'immigration de son pays, on lui a dit de la fermer.

Maintenant, on lui dit toujours qu'il doit la fermer : circuler, il n'y a rien à voir, rien à débattre.


La question est donc pourquoi l'immigration semble être la Sainte Trinité et l'Eucharistie de nos sociétés ?
Qu'est-ce que cela qu'on ne peut absolument pas mettre en cause ni même en réalité nommer, comme les dieux de la mythologie, sans être "un fou" ?

Écrit par : Nicolas | 05 décembre 2011

Puisque M. Montabert me fait l'honneur de citer ma prestation télévisée, j'interviens pour 1) signaler mon interet pour la qualite de l'echange 2) preciser, ce qu'il est difficile de faire en direct en quelques secondes, que la "liberation" d'une personne qui est soumise a une mesure d'internement, en Suisse comme en Norvege, est examinee, selon differentes formules, non plus par des specialistes de la sante mentale, mais est soumise a l'avis de la societe civile. La raison est peut etre un manque de confiance (historiquement meritee) envers les professionnels de la sante mentale, mais aussi et c'est bien plus important la realisation qu'une liberation de ce type doit faire l'objet d'un consensus plus large que seulement l'opinion d'experts.

Écrit par : Philip Jaffé | 10 décembre 2011

En réalité, c'est le diagnostic psychiatrique qui doit être remis en cause.
Un paranoïaque ou un schizophrène, ou encore un maniaco dépressif, en dehors d'une période réellement délirante, est un individu tout à fait responsable, c'est à dire capable, à chacune des étapes conduisant à un acte, de dire "oui" ou "non" Combien d'étapes cruciales, d'embranchements possibles, avant de commettre des attentats? des dizaines au bas mot.
Breivik n'est à mon avis qu'une banale personnalité schizoïde, et en rien un délirant halluciné en pleine crise.
Disons que la reconnaissance de sa responsabilité aurait surtout été bien embarassante pour le système judiciaire et tous les "humanistes bêlants": il ne faudrait surtout pas qu'une quelconque idée de vengeance, de loi du talion, puisse même emerger chez des zombis égalitaires luthériens, communiant dans leur bonheur de termites..

La reconnaisance de responsabilité des pervers et des psychopates obeit, y compris en France, à la même logique, qui n'a strictement rien à voir avec la réelle psychiatrie clinique: je plains les médecins "coincés " entre ce qu'ils savent être vrai et les impératifs(?) "sociétaux"(??): c'est tout le problème d'un choix "centré sur la société" ( comme si une multitude avait un centre) et non sur l'individualité.

Écrit par : hippocrate | 12 décembre 2011

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