29 janvier 2012

Grèce: la tutelle ou la porte

Le forum de Davos se termine ce dimanche, date symbolique permettant de donner un petit florilège de la cacophonie sur la situation réelle en Grèce.

grece-europe.jpgLe commissaire européen aux Affaires économiques Olli Rehn y a ainsi déclaré "qu'un accord visant à réduire la dette de la Grèce interviendra probablement ce week-end, si ce n'est pas ce vendredi" - hum, je crois que pour vendredi, c'est râpé. Et le week-end risque d'être long. De son côté, le président de la Banque centrale européenne, Mario Draghi, a estimé que la "zone euro a fait des progrès spectaculaires pour sortir durablement de la crise de la dette qui la mine depuis décembre 2009".

Sortir durablement, quelle jolie formule!

Bizarrement, ces progrès "spectaculaires" n'empêchent pas certaines voix discordantes au sein des mêmes institutions européennes, dans lesquelles on perçoit distinctement le timbre de la panique:

Le Président de la Commission européenne José Manuel Barroso a appelé à tout faire pour éviter un défaut de paiement de la Grèce, dans un appel implicite à accroître l'aide au pays si nécessaire.

 

De son côté, le président de l'Eurogroupe et chef du gouvernement luxembourgeois, Jean-Claude Juncker, dans un entretien dans le quotidien autrichien Standard, a déclaré que les Etats créditeurs de la Grèce devraient "renoncer à une partie de la dette grecque", comme les banques privées.

La question est centrale, car jusqu'à présent l'Allemagne exigeait que seul le secteur privé participe au désendettement de la Grèce. Selon le discours officiel, celui-ci serait "sur le point" d'accepter une décote qui laisse rêveur: il troquerait ses obligations contre des titres à 30 ans, portant sur environ 30% de la valeur initiale (soit une décote de 70%!) et avec des taux d'intérêt annuels quelque part entre 3 et 4%. Le tout de façon purement volontaire, bien entendu...

Et malgré tout, cela ne suffira pas!

Les autorités de la zone euro ont usé de tous les subterfuges possibles pour renégocier la dette grecque sans événement de crédit à cause des fameux CDS (une arnaque qui risque bien de se retourner contre eux, comme je l'explique ici). Mais c'est oublier un peu vite que l'Europe et le monde sont au chevet de la Grèce depuis un moment déjà, au travers de multiples organismes: FMI, Fonds Européen de Stabilité Financière, Banque Centrale Européenne. Organismes qui ont finalement ramassés pas mal de papier grec dans leur bilan. Doivent-ils eux aussi appliquer une "décote volontaire"? C'est toute la clé du débat qui se joue en coulisses.

L'enjeu est de taille, comme l'explique Irène Inchauspé dans les colonnes du Nouvel Observateur. La BCE a acheté pour environ 45 milliards de titres grecs pendant l'été 2011 avec une remise de 25 à 30% sur la valeur nominale des titres, qui commençaient déjà à se brader.

N'étant pas soumise à l'offre inique faite aux créanciers privés, la BCE peut récupérer le nominal de ces titres à expiration - à supposer que la Grèce se redresse et soit en mesure de payer, ce dont on peut douter. Elle touchera alors un joli pactole.

Mais si la Grèce boit la tasse et que la BCE est elle aussi amené à "faire un effort", elle devra ramener la valeur des titres à 30% de leur valeur faciale, comme les autres, soit une perte sèche de 16 milliards d'euros. On comprend que Mario Draghi tousse un peu.

Tant le FMI que le FESF sont dans la même situation: ils ont fait des prêts à la Grèce, pas des dons. Les taux étaient préférentiels mais ils s'attendent à retrouver leur mise. Le FMI est quelque peu protégé par son statut de créancier privilégié, il sera remboursé avant tout le monde si la Grèce rembourse qui que ce soit. Il n'en est pas de même pour le FESF. Une décote infligée aux obligations grecques obligerait les pays actionnaires à faire jouer leurs garanties et provisionner les pertes. Cela affectera joliment le bilan de l'Espagne et de l'Italie, deux contributeurs du fonds dont on connaît la forme olympique en ce moment; mais aussi l'Allemagne, qui estime avoir assez versé dans le tonneau des Danaïdes. Et l'Allemagne a misé toute sa crédibilité sur le fait que Nein, elle ne remettrait pas la main au porte-monnaie pour secourir l'Europe du Sud.

On le voit bien, même si un accord est finalement signé avec le secteur privé dans la joie et l'allégresse (promettant deux ou trois jours de hausse boursière) rien ne sera résolu.

Les tensions sont énormes. Elles viennent de se concrétiser samedi en deux communiqués. Le premier, intitulé "des pays de la zone euro veulent un contrôle UE de la Grèce" annonce franchement la volonté de mise sous tutelle d'Athènes:

Certains pays de la zone euro, dont l'Allemagne, veulent un contrôle européen permanent du budget de la Grèce, a déclaré samedi à l'AFP une source européenne. Il y a des discussions et des propositions au sein de la zone euro, dont une de l'Allemagne pour renforcer le contrôle des programmes et des mesures sur place, a déclaré cette source sous couvert d'anonymat, confirmant une information du Financial Times. Une expertise externe sur place pourrait être pilotée par les institutions européennes et devrait aussi avoir certains pouvoirs de décision, a ajouté cette source. (...)

Selon le Financial Times, un commissaire désigné par les ministres des Finances de la zone euro aurait le pouvoir d'opposer son veto à des décisions budgétaires prises par le gouvernement grec. Ce projet circule alors que des discussions se poursuivent à Athènes sur un effacement partiel de la dette grecque par ses créanciers privés, et que les dirigeants européens doivent se réunir lundi à Bruxelles pour adopter un nouveau traité budgétaire européen.

 

Les négociations en vue de cette mise sous tutelle impliquent les plus hauts niveaux de l'Etat allemand.

A moins d'une demi-heure d'intervalle, la réponse grecque fuse, "la Grèce exclut de céder sa souveraineté à l'UE sur la politique budgétaire" (tout en confirmant l'existence de négociations diplomatiques à ce sujet):

La Grèce exclut de céder sa souveraineté à l'UE en matière de politique budgétaire, ont indiqué à l'AFP des sources gouvernementales grecques, réagissant à une proposition notamment allemande en ce sens présentée à la zone euro.

Il y a effectivement un non-paper (note informelle) qui a été présenté à l'Eurogroupe pour la mise sous contrôle européen permanent du budget de la Grèce, mais la Grèce ne discute pas d'une telle éventualité, il est exclu que nous l'acceptions, ces compétences appartiennent à la souveraineté nationale, ont indiqué ces sources, après qu'une source européenne à Francfort eut confirmé l'existence d'une proposition de ce genre émanant de certains pays de la zone euro, dont l'Allemagne.

 

La réaction du gouvernement grec est compréhensible: la Grèce n'a pas vocation à être une colonie de l'Union Européenne. Pour peu démocratique que fut la mise en place des dirigeants actuels d'Athènes, leur légitimité est à des années-lumière d'un gouverneur de province nommé par Bruxelles. La réaction du peuple grec serait encore plus énorme; il ne faudrait pas envoyer juste un commissaire, mais carrément une force de maintien de la paix.

Malgré les discours véhéments, ce n'est pas demain la veille qu'on verra des tanks aux couleurs de l'Union patrouiller dans les ruelles du Pirée pour faire respecter le couvre-feu. Du reste, au vu de l'état de santé "resplendissant" des autres pays de la zone euro, on se demande bien quelles nouvelles recettes mirobolantes les élites européenne pourraient appliquer à la Grèce pour faire mieux. Des hausses d'impôt? Une baisse du salaire des fonctionnaires? Une décote volontaire de la dette négociée auprès des débiteurs? De grands projets nationaux de construction?..

Au milieu de ce tourbillon "d'accords imminents" et de "progrès spectaculaires" où ne sait plus où donner de la tête, la vérité pourrait être à la fois plus simple et plus perverse. Les dirigeants de la zone euro pourraient enfin avoir ouvert les yeux et réalisé que la Grèce ne s'en sortira pas sans passer par la case faillite.

La seule stratégie possible se limiterait dès lors à préserver les apparences.

volker-kauder.jpgL'interview de Volker Kauder dans le Spiegel Online où il explique que "la Grèce doit partir d'elle-même" de la zone euro prend tout son sens dans ce contexte. Le chef du groupe parlementaire de la CDU/CSU au Bundestag définit clairement la stratégie.

J'oubliais, M. Kauder est un des interlocuteurs allemands haut placés participant au projet de contrôle européen permanent du budget de la Grèce énoncé ci-dessus - simple coïncidence!

Comme il n'est pas question officiellement de forcer la Grèce à abandonner l'euro, ni de lui imposer une faillite, ni de l'évincer de l'Europe, et comme il n'est pas question non plus de laisser la marque indélébile d'un défaut de paiement d'un pays membre sur le CV de la zone euro, la seule sortie possible doit donner l'impression de venir d'Athènes.

Il faut que les autorités grecques décident d'elles-mêmes d'abandonner la zone euro et peut-être l'Europe avant de faire faillite, proprement, dans leur coin.

Si les autorités héllènes ne suivent pas ce scénario, il suffira de les y pousser. On leur présentera donc des conditions de soumission de plus en plus inacceptables - une mise sous tutelle budgétaire du pays, par exemple - jusqu'à ce qu'elles finissent par claquer la porte.

Les discussions entre l'Europe et la Grèce évoquent un couple battant de l'aile où l'un des deux commence à se comporter de façon odieuse pour forcer l'autre à mettre un terme à la relation.

Selon toute vraisemblance, la situation grecque est tellement catastrophique et les perspectives de sortie de crise si improbables que les acteurs institutionnels (les autres pays membres de la zone euro, le FMI et la BCE) en seront pour leurs frais, quelle que soit l'issue des négociations avec les créanciers privés. Perdu pour perdu, autant couper la branche pourrie de l'arbre, pensent-ils; seule l'incertitude des conséquences de l'éviction de la Grèce sur le secteur bancaire les freine encore, ainsi que quelques traités qu'il faudrait "retoucher". Mais rien d'incontournable.

L'idée de la zone euro unie et indivisible a vécu.

Et bien entendu, une fois le dossier grec refermé dans plus ou moins de douleur, il faudra s'attaquer à la faillite suivante, celle du Portugal.

Oui, vraiment, la zone euro fait des progrès spectaculaires pour sortir durablement de la crise de la dette. Et avec quel panache!

26 janvier 2012

Les non-dits des primaires républicaines

La "victoire surprise" de Newt Gingrich en Caroline du Nord n'en est une que pour des médias qui font campagne pour Mitt Romney, souffrent d'une ignorance crasse quant au fonctionnement des primaires américaines, ou les deux.

Depuis l'affrontement entre Hillary Clinton et Barack Obama lors des primaires démocrates de 2008 et la couverture quasi-obsessionnelle de l'événement, le grand public européen a une connaissance générale du mécanisme de désignation des candidats aux Etats-Unis.

Les deux grands partis américains choisissent leurs champion à travers une série d'élections, Etat par Etat. Cette année, Barack Obama visant sa réélection, seul le Parti Républicain est concerné. La désignation se déroule entre le début de l'année et l'été pour se conclure lors de la Convention Républicaine, qui aura lieu cette année à Tampa Bay, en Floride, du 27 au 30 août. Cela laisse bien peu de temps aux candidats à l'investiture pour sillonner les 50 Etats américains. Traditionnellement, le mécanisme de désignation obéit donc à un calendrier serré où les Etats se succèdent toujours dans le même ordre, évitant qu'un prétendant ne se démène dans le New Jersey pendant qu'un autre écume les routes de l'Utah.

La première désignation a lieu en Iowa à travers un caucus, dès le 3 janvier. La primaire du New Hampshire survient la semaine suivante, puis lui succèdent la Caroline du Sud, la Floride, le Nevada et le Maine. Ce chapelet débouche sur le "Super Mardi" du 6 mars, ou une dizaine d'Etats organisent leurs désignations simultanément, et où de vraies tendances nationales commencent enfin à se dégager. D'autres dates importantes sont programmées ultérieurement, impliquant plusieurs Etats en même temps ou des poids lourds électoraux (Texas, Californie), permettant de maintenir un semblant d'intérêt jusqu'à la fin de la course.

Mais le mode d'organisation des primaires permet aussi quelques illusions - pour rester poli. La dynamique en est une. Si vous êtes en tête à la première étape du parcours républicain, on peut s'attendre à ce que les médias parlent de vous. Cela fait de la publicité gratuite, attire les ralliements de donateurs et de militants et peut éventuellement susciter un véritable engouement.

Rick_Santorum.jpgUn candidat à la présidence au moins, Rick Santorum, a tout misé sur ce phénomène. Il a ainsi fait campagne pendant des mois uniquement en Iowa, première étape des primaires. Alors que d'autres candidats levaient des fonds et partageaient leur temps entre différentes régions, lui sillonnait les comtés de l'Iowa et rendait visite à chaque assemblée locale. Ne ménageant pas ses efforts, il comptait sur une victoire décisive lors de cette première étape pour se faire connaître et déclencher un effet boule de neige. Hélas pour lui, la confusion des résultats a perturbé le script du scénario. Rick Santorum s'est retrouvé en tête, mais au coude-à-coude avec Mitt Romney. Même si un nouveau décompte lui a finalement accordé l'Iowa, la clarification est arrivée trop tard pour lui procurer l'exposition dont il avait tant besoin.

Rick Santorum n'a pas été le seul à tenter de tourner l'organisation des primaires à son profit. Les médias savent parfaitement user et abuser du calendrier électoral pour pousser le candidat de leur choix en prétendant étendre à l'échelle de l'Amérique les résultats d'une consultation partielle dans une poignée d'Etats fédéraux.

En effet, tous les Etats n'ont pas la même légitimité dans la désignation. Non seulement la force des Républicains est relative - et une communauté politique en minorité ne choisit pas ses représentants de la même façon qu'une autre en majorité - mais l'organisation du scrutin lui-même est sujette à de grandes variations.

Quelle Amérique est favorisée par le calendrier actuel? Au vu du battage médiatique autour de Mitt Romney, pas besoin d'être grand clerc pour deviner. L'Iowa est à gauche depuis 1999 même s'il a tourné casaque (comme une bonne partie des autres Etats) lors des élections de mi-mandat de 2010: c'est donc un de ces "swing states", un Etat centriste dont la population peut voter parfois Démocrate et parfois Républicain. Le New Hampshire est encore plus démocrate, il n'a même pas changé de bord à cette occasion.

Le New Hampshire fait également partie de la dizaine d'Etats pratiquant des primaires ouvertes. Cela signifie que n'importe quel citoyen peut participer à la désignation du candidat républicain, peu importe son affiliation politique. Si les militants démocrates locaux se sont déplacés pour participer aux primaires - et pourquoi s'en priveraient-ils! - sur quel candidat ont-ils porté leur choix, le plus à droite ou le plus à gauche, à votre avis?

Mitt_Romney.jpgRien d'étonnant donc à ce que Mitt Romney, le plus démocrate des candidats républicains, engrange des succès dans ces premières consultations. Bien entendu, les médias attirent peu l'attention sur cet aspect "technique" des primaires, pourtant lourd de conséquences. 44% des électeurs du New Hampshire participant aux primaires n'étaient ainsi pas inscrits comme Républicains, confirmant la théorie de Rush Limbaugh et Sarah Palin comme quoi Obama (et ses électeurs) préfèrerait s'opposer à Romney, perçu comme le candidat le plus facile à battre en finale.

Au mensonge par omission dans le New Hampshire succéda un mensonge plus flagrant en Caroline du Sud. L'électorat républicain y est suffisamment confiant pour ne pas avoir à soutenir un tiède, mais les médias jouèrent à fond la carte du "peuple américain pour Mitt Romney", n'hésitant pas à accorder à celui-ci une popularité totalement fantaisiste. Le 14 janvier, une semaine avant le vote, ils créditaient encore leur poulain de 37% d'intention de vote contre seulement 12% pour Newt Gingrich. Répétant la partition si bien jouée en 2008 avec John McCain (un autre républicain centriste lui aussi poussé par les médias pour échouer en fin de parcours) Mitt Romney allait l'emporter. Avec trois victoires de suite, les primaires républicaines seraient quasiment jouées.

L'effet de ces sondages pipés est loin d'être anodin. Ils démobilisent les partisans qui ne soutiennent pas le favori: dans un scrutin majoritaire, il faut avoir la foi chevillée au corps pour aller voter en sachant le résultat joué d'avance. De plus, la Caroline du Sud pratique elle aussi les primaires ouvertes! Tout était donc en place pour favoriser l'influence des Démocrates locaux votant naturellement pour Romney.

newt_gingrich.jpgContre toute attente, la manoeuvre a échoué, et dans les grandes largeurs. "L'archi-favori Mitt Romney" s'est pris les pieds dans le tapis en ne récoltant que 26% des suffrages, contre 40% pour "le revenant" Newt Gingrich, un Républicain nettement plus à droite. Le scénario à la McCain ne s'est donc pas répété.

Bien qu'Obama fasse comme si, l'Amérique de 2012 n'est pas celle d'il y a quatre ans. La naïveté est une faiblesse dont on guérit rapidement. Un certain nombre de citoyens on compris les manoeuvres dont ils faisaient l'objet et en ont pris de la graine. Nous en aurons la démonstration lors du scrutin en Floride le 31 janvier. Toutes les caractéristiques sont réunies pour un test électoral réellement significatif: un Etat peuplé, important sur le plan fédéral, organisant des primaires où seuls les membres du Parti Républicain peuvent voter.

Je ne suis pas loin de penser que, quels que soient les sondages qui prétendent le contraire, Mitt Romney pourrait y finir troisième derrière Newt Gingrich et Ron Paul, un résultat qui briserait pour de bon le mythe de "l'Amérique pour Romney" monté de toutes pièces par les médias.

Mais ceux-ci ont d'autres tours dans leur sac. Affaire à suivre...

24 janvier 2012

Grèce: les arbres vaincus par la crise financière

Qui aurait cru que même Mère Nature se mettrait à souffrir à cause du surendettement de l'Etat grec? C'est pourtant exactement ce qui se passe, de façon très logique d'ailleurs, comme nous le relate cette dépèche de l'AFP:

Grèce: la crise et les taxes sur le mazout font tomber les arbres

ATHENES - La coupe sauvage de bois de chauffage est en pleine expansion en Grèce, face à une montée en flèche des prix du mazout et une réduction des crédits publics pour la gestion forestière, a indiqué mardi l'Union panhellénique des ingénieurs forestiers.

Il n'y a pas encore de menace sur les écosystèmes forestiers, mais l'Etat doit agir vite, il faut se souvenir de ce qui s'est passé en Albanie à la chute du régime communiste, quand même les arbres longeant les routes étaient coupés, a affirmé à l'AFP le président de cette Union, Nikos Bokaris.

Après constatation d'abattages illégaux, les services forestiers ont émis 1.500 plaintes en 2011, soit deux fois plus que l'année précédente, dans un pays où 70% des forêts sont publiques, le reste appartenant pour l'essentiel à des institutions religieuses.

La branche grecque de l'ONG environnementale WWF s'est aussi émue du problème. Selon son responsable pour les forêts, Konstantinos Liarikos, il y a selon les régions des cas divers, soit d'actions individuelles, soit d'activités organisées par des réseaux de vente.

Le phénomène n'est pas nouveau dans un pays où le chauffage au bois reste fréquent, et les immeubles récents, même à Athènes, sont souvent équipés de cheminées alors que les coupes encadrés par l'Etat ne suffisent pas à répondre à la demande, surtout couverte par des importations en provenance des Balkans.

Mais selon M. Bokaris, la crise économique a fait la différence, entre la hausse du prix du mazout, quasi-multiplié par deux en 2011, et la baisse des crédits alloués à la gestion publique des forêts, passés de près de 20 millions d'euros ces dernières années à désormais moins de 10 millions, dans le cadre des mesures d'austérité dictées à la Grèce surendettée par l'UE et le FMI.

 

Arbre_Coupe.jpgTout est dit. L'Etat grec est aux abois (sans jeu de mots). Il augmente donc les taxes sur tout ce qu'il voit, démesurément, dont celles sur le mazout - une ressource typique dont l'utilisation passe par des canaux faciles à surveiller: cuves de stockage, entreprises spécialisées, camions-citernes agréés...

Le mazout devient hors de prix pour les Grecs, ce qui n'est pas un problème pour les vaillants membres du gouvernement. Mais voilà l'imprévu. Pour leurs besoins de chauffage, les Grecs se tournent vers le bois de chauffage, une ressource naturelle, accessible, bon marché, et hors du contrôle de l'Etat et de ses taxes. Catastrophe!

La désagrégation de l'Etat grec s'accompagne de nombeux phénomènes sociologiques, dont nous n'avons même pas idée. Toutefois, cette péripétie sur le thème du chauffage m'inspire quelques remarques:

  • Dans une crise économique, les impératifs de survie l'emportent sur les considérations écolo-bobo-générations-futures-développement-durable sur lesquelles on pouvait gloser par beau temps.
  • La Grèce expérimente à l'échelle 1:1 la fameuse décroissance prônée par nos écologistes. La vérification empirique montre que ça ne semble pas faire beaucoup de bien à la nature.
  • Les mêmes écolos qui prêchent le changement de mode de vie à chaque repas protestent contre ce virage 100% renouvelable. Remplacer le pétrole par le bois ne leur fait pas du tout plaisir si le bois en question n'a pas eu leur bénédiction. On dirait même qu'ils préfèreraient qu'on en reste au bon vieux mazout!
  • La dépèche n'en parle pas, mais je doute que les taxes instaurées sur le mazout rapportent beaucoup plus à l'Etat grec qu'avant, fussent-elles doublées. Un nombre toujours plus grand de gens se tourne simplement vers des moyens de chauffage alternatifs. Il faut aussi compter les frais supplémentaires qu'engendrent la surveillance des forêts pillées et la traque des contrevenants. La Courbe de Laffer est probablement respectée une fois de plus.

Seule une société prospère a les moyens de protéger son environnement. Laboratoire de la faillite, la Grèce nous en fait la démonstration.

20 janvier 2012

De la régression intellectuelle

On peut être à la fois bref et constructif. Le petit opuscule de Philippe Nemo, la Régression Intellectuelle de la France, nous en donne la preuve en dressant une analyse très pertinente de la situation du débat d'idées dans l'Hexagone.

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15 janvier 2012

Un point de situation sur la crise de la dette

La vie est injuste. La semaine dernière avait commencé sur les chapeaux de roues: enfermés dans leurs propres délires, les traders (rarement réputés pour leur appréciation pertinente de la réalité) se prenaient à rêver qu'on sortirait de la crise; les taux italiens s'effondraient pendant que les Espagnols empruntaient le double ni vu ni connu, l'argent imprimé par la BCE pour les banques commerciales faisant son office.

sarkozy.jpgTout allait bien, disons, jusqu'au vendredi 13 - ça ne s'invente pas - vers le milieu de l'après-midi, où les fourbes analystes de Standards & Poors annoncèrent soudain qu'ils dégradaient la note d'une ribambelle de pays de la zone euro, dont la France.

Enfin, "soudain", façon de parler.

La perte du triple-A français était dans l'air du temps depuis des mois. Son officialisation n'en reste pas moins gênante, puisqu'elle oblige les politiciens à en tenir compte. Plus possible de jouer les naïfs. Les manoeuvres dilatoires ne dureront pas longtemps; le centre de gravité du couple franco-allemand a franchi le Rhin pour de bon, vraisemblablement pour toujours.

Cerise sur le gâteau, en plus d'avoir dégradé la note de sept membres de la zone euro, S&P a aussi gardé la note de la France sous surveillance négative. Sachant l'équipe d'élite qui gouverne le pays (ou qui se prépare à la remplacer au nom de l'alternance) les prochaines dégradations semblent acquises.

Mais ce n'est pas tout. Les mauvaises nouvelles ne viennent pas seules. Non seulement on apprend sans grande surprise que le triple-A du Fonds Européen de Stabilité Financière est compromis, mais surtout, en Grèce, rien ne va plus. L'accord négocié avec les banques pour leur tordre le bras avec le sourire et leur infliger une décote de 50% sur la dette greque prend encore plus l'eau qu'un paquebot de croisière empalé sur un récif. Or, si les banques refusent et que la Grèce les y contraint, nous sommes en situation de défaut tout ce qu'il y a d'officiel, avec activation des garanties sur les prêts - les fameux CDS - garanties assurées par des banques européennes, qui sauteront devant l'ampleur de la facture...

François Leclerc parle de bombe à retardement sur La Tribune en expliquant plus précisément le mécanisme de la minuterie, le détonateur devant se déclencher le 20 mars. Il ne faut pas se voiler la face sur les chances de fonctionnement d'un plan vicié au départ, auquel le FMI de Mme Lagarde vient de donner le coup de grâce:

L'écart entre le montant initialement envisagé de décote de la dette de 50% et la demande du gouvernement grec de la porter à 75% n'a été que partiellement résorbé, les grandes banques ayant, semble-t-il, accepté d'accroître leur effort pour la porter à 60%. Mais le FMI est venu apporter un soutien inattendu aux autorités grecques, considérant que ce n'était pas suffisant pour que le "plan de sauvetage" puisse remplir sa fonction, étant donné la détérioration de la situation économique du pays, estimant qu'il fallait atteindre la fourchette 65-70%.

 

Il fallait être naïf comme un technocrate pour croire que 90% des détenteurs de dette grecque, possédant pour 206 milliards d'euros de créance, accepteraient sans ciller une décote de 50%, puis de 70% de leurs titres sans jamais perdre le sourire ni évoquer le terme défaut. Les Hedge Funds, "insensibles aux pressions exercées sur les banques par les autorités politiques et les banques centrales" comme le regrettent certains, ont ainsi flairé le bon coup:

[Les hedge funds] ont ces derniers mois considérablement renforcé leurs positions en rachetant de la dette grecque aux banques, trop contentes de s'en délester, et s'arrachent actuellement les titres arrivant à maturité le 20 mars prochain, à des prix bradés en raison des taux très élevés qui prévalent sur le marché secondaire. A l'arrivée, les hedge funds ont acquis le pouvoir de faire capoter l'ensemble du "plan de sauvetage" de la Grèce... Selon JP Morgan Chase, ceux-ci détiendraient avec des fonds souverains la valeur de 80 milliards d'euros de titres de la dette grecque.

Leur calcul est simple : ils attendent soit que la Grèce n'honore pas son échéance, avec pour conséquence l'activation des CDS et le remboursement de leurs pertes par les émetteurs de ceux-ci ; soit d'être remboursés par le gouvernement grec à la valeur nominale, si suffisamment d'autres investisseurs acceptent la décote qu'eux refusent, le "plan de sauvetage" fonctionnant alors. Dans les deux cas, un bénéfice substantiel est à la clé. Le risque qu'ils prennent est relativement mineur, car il faudrait pour qu'ils se pincent les doigts dans la porte que la loi grecque soit changée en urgence, vu qu'elle ne prévoit pas de clauses d'action collective (CAC) obligeant tous les investisseurs à appliquer les décisions prises par une majorité qualifiée d'entre eux.

 

La manoeuvre tombe sous le sens: les hedge funds se sont contentés de racheter à prix cassés les obligations détenues par des banques trop heureuses de s'en défaire, et prévoient de refuser la décote lors du remboursement du nominal. Comme celle-ci est "volontaire", les autorités n'ont pas le choix:

  • soit elles acceptent et remboursent effectivement l'intégralité de la somme due, permettant une grosse plus-value au détenteur de l'emprunt d'Etat ;
  • soit elles refusent, et nous sommes désormais officiellement en situation de défaut - plus de "décote volontaire" qui tienne. Les propriétaires des obligations sont donc en droit d'activer les assurances afférentes au prêt (les fameux CDS) et retrouvent encore leur mise.

C'est gagnant-gagnant - à supposer que personne ne manque d'argent pour payer toutes ces ardoises... Retenez donc la date du 20 mars!

Mais revenons en Europe pour conclure ce point de situation avec l'analyse d'Andreas Hoffert, chef économise de l'UBS, interviewé au journal de la TSR, sur la prétendue "bonne santé retrouvée" de la zone euro:

andreas_hoffert.jpg

Darius Rochebin - Andreas Hoffert, bonjour, vous êtes chef économiste de l'UBS... La grande différence, c'est l'Allemagne qui reste triple-A, la France dégradée, ça ce sera une dimension très importante.

Andreas Hoffert - Oui effectivement, ça à mon avis c'est la mauvaise nouvelle ; la dégradation de la France était prévue mais ce qui était moins prévu, c'est que l'Allemagne ne soit pas dégradée en même temps, donc M. Sarkozy ne pourra pas dire "c'est un problème européen", c'est effectivement un problème français.

DR - L'euro affaibli durablement?

AH - Oui, très certainement, parce que finalement il ne reste plus beaucoup de pays qui ont le triple-A. L'Autriche, probablement, va aussi perdre son triple-A [c'est chose acquise] donc il restera les Pays-Bas, le Luxembourg, l'Allemagne et peut-être la Finlande.

DR - Le fameux fonds de solidarité européen pour aider les pays en difficultés, alors tout s'aggrave, aujourd'hui même les négociations sur la Grèce bloquent, et ce fonds, il est affaibli par la perte de la France?

AH - Tout à fait, ce fonds était financé en grande partie par l'Allemagne et la France, les deux plus grands contributeurs à ce fonds, et ce fonds profitait du triple-A de la France qu'elle n'a plus à partir de ce soir, et donc ce fonds sera aussi dégradé... Il faut retenir que c'est quand même le fonds qui est sensé sauver les pays faibles de l'Europe qui lui-même s'affaiblit maintenant.

DR - Expliquez-nous pour être très concret. Etre dégradé ça veut dire qu'on va payer sa dette plus cher, les taux d'intérêt montent?

AH - Théoriquement ça signifie cela, ce n'est pas nécéssairement le cas, on a vu par exemple aux Etats-Unis ça n'a pas été le cas, les Etats-Unis ont été dégradés l'année passée et néanmoins les taux d'intérêt ont plutôt eu tendance à baisser, mais dans le cas précis ce qui s'est passé c'est tout simplement que les marchés ont déjà anticipé cela et on a vu les taux d'intérêt français quand même flamber vis-à-vis des taux d'intérêt allemands, le différentiel est relativement important, il est de l'ordre d'à peu près 0.8 à 1%.

DR - Il y a des complotistes, notamment des gens très pro-européens qui disent, ce soir, "l'Europe commençait à aller mieux, voilà une agence de notation anglo-saxonne mal intentionnée qui tape sur la tête de l'Europe..."

AH - Euh non, l'Europe n'allait pas mieux du tout, j'entends, nous avons eu l'année passée cinq sommets de la dernière chance, trois plans de sauvetage pour définitivement sortir l'Europe de la crise, nous allons au devant d'un autre sommet et systématiquement rien n'a été fait pour calmer cette spirale qui est une spirale de la banqueroute.

 

L'année 2012 vient vraiment de commencer.

12 janvier 2012

A quand un Xavier Niel en Suisse?

Xavier Niel, patron de l'opérateur français Free, fait une véritable démonstration de la puissance d'un entrepreneur libéral. Et tout le monde y gagne.

niel.jpgXavier Niel est un self-made man. "Parti de rien, il est aujourd'hui à la tête de la première fortune française du numérique, évaluée à 3,15 milliards d'euros par le magazine 01 Business, et de la 297e fortune mondiale selon le classement Forbes", écrit Le Figaro. Mais notre homme ne donne pas dans la thésaurisation. Il fait croître et multiplier la richesse et le développement autour de lui:

Xavier Niel reste d'abord un technophile enthousiaste, au point d'être baptisé le «Steve Jobs français», y compris chez ses concurrents. Passionné de business, véritable entrepreneur, il a créé à la rentrée avec ses amis du Net Marc Simoncini (fondateur de Meetic) et Jacques-Antoine Granjon (ventes-privees.com) la première école d'Internet pour former les jeunes aux métiers du Web.

Via son fonds Kima Ventures, il encourage les jeunes créateurs d'entreprises en investissant dans une myriade de start-up: de Deezer à Bakchich, il a pris des participations dans près de 800 entreprises! Avec un petit faible pour le secteur de la presse, dont il connaît le fonctionnement dans les moindres rouages.

 

M. Niel a une autre immense qualité: il a prouvé par son travail acharné et résolu qu'une entreprise privée pouvait être à la fois rentable et se reposer sur le marché libre pour sa croissance - en cassant les prix - même dans un enfer fiscal comme la France. Par les temps qui courent, c'est un vrai message d'espoir.

Mais revenons à l'actualité. Le buzz du moment tient bien sûr à la nouvelle offre que Free propose depuis le début de la semaine pour les téléphones portables en France. Alors que les opérateurs actuels (Orange, Bouygues et SFR) se faisaient un plaisir de traire le consommateur dans la grande tradition de l'entente entre gens raisonnables, Free a résolument choisi l'attaque frontale. Des tarifs à prix cassés.

Et ce n'est rien de le dire:

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L'offre a de quoi faire saliver lorsqu'on connaît les tarifs de téléphonie mobile en Suisse. ICT Journal, le magazine suisse des technologies de l’information pour l’entreprise, l'annonce franchement: l'offre de Free fait des envieux en Suisse. Les photos accompagnant l'article valent leur pesant de cacahuètes, puisqu'il s'agit des photos d'écran des "meilleures offres" (je n'ose enlever les guillemets) des opérateurs locaux, Orange Suisse, Sunrise et Swisscom. Entre 100.- et 169.- mensuels, contre 30 € pour la nouvelle offre de Free... En France.

Pourquoi n'y a-t-il pas d'opérateur comme Free en Suisse? Parce que dans nombre de secteurs économiques, contrairement à l'opinion répandue, la Suisse est un pays terriblement fermé.

Comme l'explique Pascal Salin, un marché concurrentiel n'est pas un marché où coexistent différents acteurs - le mythe de la "concurrence pure et parfaite" entretenu par des générations de charlatans qui se prétendent économistes, et dont on ne voit que trop les limites sur le marché de la téléphonie mobile helvétique - mais un marché où de nouveaux entrants peuvent s'installer librement.

Ce n'est pas compliqué. Si un marché est extraordinairement juteux et profitable, les concurrents se presseront au portillon et feront baisser progressivement les prix pour conquérir des parts de marché, jusqu'à un niveau de profit raisonnable. Peu importe que le marché soit initialement tenu par dix entreprises en connivence ou juste un opérateur historique vivant sur la lancée d'un vieux monopole.

En revanche, si d'éventuels concurrents sont empêchés de venir sur le marché par une libéralisation à reculons, des licences inaccessibles et un parcours du combattant pour poser la moindre antenne, alors il ne faut pas s'étonner que les prix restent élevés. Personne n'a le pouvoir de déranger les fournisseurs installés, trop content de garder leur clientèle en otage.

Un nouvel entrant peut-il arriver en Suisse? Les prix montrent clairement que non. Lorsque Xavier Niel annonce "qu'à deux euros de forfait mensuel, nous faisons encore de la marge" il donne une petite idée de l'incroyable surfacturation frappant de plein fouet le consommateur helvétique. Certes, il y a quelques différences locales - une réglementation plus restrictive pour la puissance des antennes, selon l'appréciation rationnelle des risques par le législateur - mais cela ne saurait justifier le gouffre entre les tarifs de part et d'autre de la frontière.

La triste situation du consommateur suisse, "protégé" par une législation empêchant toute concurrence réelle, a peu de chances de s'arranger.

Xavier Niel était intéressé par Orange Suisse - le rachat d'un acteur local étant pratiquement la seule façon de rentrer sur le marché. Malheureusement, la transaction ne s'est pas faite, France Télécom préférant jouer un sale coup à son concurrent hexagonal en vendant l'entreprise à un fonds d’investissement, Apax Partners (le genre typique d'entreprise qui cherche à donner à ses clients le meilleur tarif...)

Sans doute, un jour, le verrou finira par sauter, et même en Suisse nous pourrons bénéficier de prix raisonnables, sans plus éprouver le sentiment d'être des vaches à lait. Ce jour-là, nous verrons sans doute Swisscom ou Sunrise nous expliquer le même genre de baratin que ce qu'Orange France oppose aujourd'hui à l'offre de Free. Doux instants!

Mais il faudra attendre encore longtemps, et en attendant ce jour béni, continuer à payer des tarifs qui font rire de nous à l'étranger.