02 février 2012

Le Prix Inique du Livre

La bataille fait rage autour du prix du livre. Mercredi, dans les colonnes du Temps, Dominique de Buman, qu'on a connu plus inspiré, explique ainsi que le prix élevé des livres en Suisse démontre un "échec du marché libre". Le discours détonne de la part d'un membre du camp prétendûment bourgeois.

oui-au-livre.pngIl n'est pourtant pas le seul à penser cela. Du côté des partisans du contrôle des prix, on assiste dès la page d'accueil à la profession de foi d'un Oliver Feller en faveur d'une économie de marché "régulée". L'attitude anti-libérale du conseiller national radical détonne comparé au discours tenu par les adversaires de ladite réglementation où foisonnent non seulement les interventions anti-prix unique de plusieurs jeunes pousses des libéraux-radicaux, mais aussi celle de Fulvio Pelli, président du PLR.

On dirait qu'il y a de l'eau dans le gaz du mariage libéral-radical. A moins que cette absence de cohérence ne soit un objectif stratégique? Après tout, cette façon de faire permettra de mettre devant les caméras des personnalités du parti victorieuses le soir de la votation du 11 mars, quel que soit le résultat.

Mais revenons à notre question du prix du livre et de "l'échec du marché". Sans verser dans l'idéologie, les arguments en faveur du livre à prix unique ne manquent pas, même si, à y regarder de plus près, un certain nombre d'entre eux est à double tranchant.

Ainsi, la Loi sur le Prix du Livre (LPL) serait "simple" puisque son application serait déléguée à Monsieur Prix. Faire appel au super-héros de l'administration est tentant mais ses nombreuses victoires contre les vilains méchants prix laissent en bouche un petit goût d'inachevé. La surveillance des prix remonte à 1985. On ne peut pas vraiment dire que la Suisse a cessé d'être un îlot de cherté depuis - dernier exemple en date, la téléphonie mobile.

Autre argument-choc, "les professionnels du livre sont unis en faveur de LPL." A quelques exceptions près, avoue humblement le site: c'est-à-dire, les gros sont avec nous, mais pas forcément tous les autres.

Je ne sais pas pour vous, mais sachant que nous parlons là des professionnels suisses du livre - vous savez, ceux qui vous refourguent leurs cargaisons de bouquins avec un taux de change de 2,5 CHF pour 1 € - une telle unanimité me conduirait plutôt à me méfier. Ces gens-là se sont mis d'accord avec un projet de loi visant à faire baisser le prix des livres? Ha!

Et puis il y a aussi l'incontournable ritournelle sur le livre qui élève l'Homme, le livre vecteur de culture suisse rayonnante et victorieuse, le-livre-n'est-pas-une-marchandise, scandez, scandez, il en restera toujours quelque chose...

Les partisans du prix unique n'ont pas de légitimité particulière pour s'accaparer un constat partagé par tout le monde: les livres sont trop chers en Suisse.

20120104_MED_Plakat_Buchpreise_hoch_f.png(Le reste aussi d'ailleurs, mais tous les biens d'importation n'ont pas le mauvais goût d'afficher leur prix en euro imprimé sur l'emballage - on  imagine le tollé si c'était le cas. Peut-être la solution serait de gratter le prix en euro imprimé sur la couverture plutôt que de le recouvrir pudiquement d'une étiquette?)

La cherté du livre est-elle l'effet d'un marché libre qui a échoué? Ou est-ce au contraire, comme dans bien d'autres secteurs, le résultat de l'action de cartels d'importateurs agréés et de monopoles de modèles de distribution verticale qui se gavent gaiement du pouvoir d'achat helvétique en empêchant toute concurrence? Le marché du livre est-il trop libre ou pas assez libre?

Nous avons d'un côté des partisans du prix unique qui pensent, ou en tous cas prétendent clairement, que le prix unique décidé par l'administration forcera les prix à baisser. De l'autre, une frange d'opposants affirme qu'il n'en sera rien, que l'action de la force publique contre les "marges excessive" est une pantalonnade que les acteurs du secteur, en toute connivence, auront tôt fait de contourner.

Chacun y va de ses arguments et de sa liste d'exemples ou de contre-exemples internationaux...

Il se pourrait que la sincérité des uns et des autres - et les conséquences concrètes de la LPL - se soit révélé au travers d'une polémique sur l'interprétation que doit avoir le projet de loi pour les ventes de livre sur Internet, qui a fait suffisamment de bruit pour être reprise dans plusieurs médias.

Le prix unique s'appliquera-t-il au commerce en ligne effectué depuis un site étranger?

[Au] final le texte reste ambigu. Il ne mentionne que les importations en Suisse à titre professionnel. Ce qui a fait dire mardi au ministre de l'économie Johann Schneider-Ammann que si l'on achète un livre sur Internet pour ses besoins personnels, la nouvelle réglementation ne s'appliquerait pas.

Une affirmation pas du tout du goût des partisans du prix unique: la loi précise que la réglementation s'appliquera à tous les livres neufs et rédigés dans une des langues nationales et commercialisés en Suisse. Selon eux, il suffit que le client se situe en Suisse pour que l'ouvrage y soit commercialisé. Pour d'autres, il faudrait que l'acheteur et le vendeur soient en Suisse.

Si le peuple dit "oui" le 11 mars, l'affaire risque donc de finir devant les tribunaux.(...)

 

Un prix unique "transfrontalier" contreviendrait à l'accord de libre-échange de 1972. Mais sans rentrer dans les détails juridiques, la position des acteurs est claire: les partisans du prix unique tiennent absolument à ce que les livres vendus sur Internet et livrés en Suisse, à travers Amazon par exemple, soient eux aussi soumis à la législation sur le prix du livre.

Cette polémique a tout pour déciller les yeux des plus indécis:

A votre avis, est-ce parce que les livres vendus en ligne seront plus chers ou moins chers que ceux disponibles en Suisse si la Loi sur le Prix Unique est adoptée?

Poser la question, c'est y répondre.

Commentaires

Tout ceci est un combat d'arrière garde. On veut préserver les petites librairies par un prix unique quand les jours du support en papier son compté; faudra trouver autre chose quand le livre électronique fera sérieusement concurrence au livre en papier.

Quand aux différences de prix entre nous et la France c'est toujours la même ritournelle basée sur une comparaison de deux chiffres qui ne veulent rien dire. Les Français n'ont quand même pas un pouvoir d'achat 30 à 40% fois supérieur à ceux des suisses. En France aussi tout le monde se plaint que tout est trop chère. Les cartels d'importateurs sont devenu le coupable idéal. De vrais arlésiennes. Tout le monde en parle et les accusent mais personne ne sais qui il sont vraiment. Ce sont comme par hasard les seuls que les médias n'interrogent jamais.

D.J

Écrit par : D.J | 02 février 2012

Très bon le titre !

On a un vrai cas d'école, là, aux enjeux réels pour ne rien gâcher : l'intérêt de pouvoir se procurer des livres à des prix non prohibitifs ne se discute pas. Celui du renouvellement des canaux de distribution du livre ne devrait pas non plus, à mon sens, mais passons. La vraie question, c'est combien d'emplois le cartel de l'importation peut-il mettre sur la table dans cette affaire pour forcer une protection de l'industrie.

Et ensuite on viendra encore nous les rebattre avec la Suisse paradis ultra-libéral sans foi ni loi...

Écrit par : GM | 03 février 2012

L'article suggère la réponse, mais j'aimerais en être sûr : actuellement, quand on achète en Suisse un livre sur le site français, allemand ou britannique d'Amazon, le paie-t-on au prix destiné aux Français, aux Allemands ou aux Anglais ? Et y a-t-il des droits de douane ou des taxes qui s'ajoutent à l'entrée sur le territoire ?

Si les Suisses ont ainsi accès, par exemple, aux prix français des livres en français, et s'ils sont deux fois moins chers que les mêmes livres vendus sur place (*), comment se fait-il qu'il se vende encore des livres en Suisse ? L'existence d'Amazon (et d'autres libraires en ligne étrangers) n'a-t-elle pas déjà porté un rude coup à la librairie suisse ?

(*) Mon calcul à la hache : 2,5 / 1,20 = à peu près 2. Je ne tiens pas compte des frais de port.

Écrit par : Robert Marchenoir | 03 février 2012

Pour préciser et compléter ma question : comment se fait-il que l'existence d'Amazon (et des libraires en ligne en général) n'ait pas, déjà, fait fortement baisser les prix du livre en Suisse ? Comment se fait-il que le "taux de change du livre" puisse être encore de 2,5 CHF pour 1 € ?

Écrit par : Robert Marchenoir | 03 février 2012

@GM: "La vraie question, c'est combien d'emplois le cartel de l'importation peut-il mettre sur la table dans cette affaire pour forcer une protection de l'industrie."

A la limite, pourquoi pas? Je veux dire, l'idée d'une barrière à l'importation pour "protéger l'emploi" est un sophisme économique démoli depuis des lustres, mais au moins, si les partisans du prix unique avançaient cet argument, on pourrait en discuter

A la place, on nous explique que le prix unique - décidé par l'administration - fera baisser les prix. On prend vraiment les gens pour des imbéciles.

@Robert Marchenoir: Mon taux de 2,5 CHF pour 1 € était légèrement exagéré, mais on trouve sans problème des livres vendus au taux de 1,92 franc pour 1 euro – alors que le cours du jour tourne autour de 1,20 franc.

Comme partout, lorsqu'on achète en ligne, on paye le prix affiché sur le site du vendeur. Les livres achetés par Amazon sont donc bien, bien moins chers que ceux vendus en librairie en Suisse. Les Suisses ne s'en privent pas. Pourquoi les librairies suisses ne font pas faillite, demandez-vous?

Mais elles font faillite!

Le problème, c'est que la chaîne de distribution (diffuseur, importateur et libraire) fait souvent partie de la même maison-mère, et celle-ci ne tient pas à ce que la branche "librairie" tire vers le bas les grasses marges que s'octroient les intermédiaires sous son contrôle. Le calcul est évident, puisque la hausse du chiffre d'affaire conséquente à une baisse du prix du livre ne suffirait jamais à compenser l'amincissement des marges.

La Suisse reste un petit marché. Et sous l'influence de ces prix sous cartellisation verticale, ce petit marché s'étiole et se tourne vers Internet.
Il s'agit donc d'imposer des prix à travers les ventes en ligne pour continuer à tondre tranquillement le lecteur helvétique.

Les petits libraires pensent que le prix unique empêchera les gros acteurs de faire de grosses remises sur les best-sellers et les nouveautés. L'absence de remise sur ces "produits d'appel" leur permettra, croient-ils, de rester compétitifs face à la concurrence locale.

Pour les gros, la stratégie consiste à barrer la route aux achats par Internet.

Voilà comment une "majorité d'acteurs" du livre en est arrivée à soutenir le projet de loi.

Seul le consommateur sera perdant, ça on peut en être sûr.

Écrit par : Stéphane Montabert | 03 février 2012

Merci, Stéphane Montabert. Quelques informations à toutes fins utiles sur la situation française.

La France bénéficie de l'un des quelques sites Amazon implantés en-dehors des Etats-Unis. Amazon.fr, comme tous les libraires "en dur", est soumis à la loi française sur le prix unique du livre. Par conséquent, selon la théorie des prisunicistes, cela devrait l'empêcher de concurrencer nos bonnes vieilles pitites librairies indépendantes de proximité de gauche (elles sont toutes de gauche).

Et en effet :

1. Amazon.fr, d'après les chiffres que j'ai vus il y a maintenant un certain temps, a eu plus de mal à prendre des parts de marché en France que dans d'autres pays.

2. Il subsiste de nombreuses pitites librairies indépendantes de proximité de gauche, par rapport à d'autres pays. Et ceci est une Bonne Chose (en dehors du fait qu'elles soient Degauche).

Cependant :

1. La librairie de détail française (pitite, indépendante, de gauche, etc) est l'un des commerces de proximité où les marges nettes sont les plus faibles. Un libraire parisien que je connais bien, et qui bénéficie d'une certaine réputation, parle avec envie d'un... marchand de légumes sur le marché voisin, qui se paye des vacances que lui ne pourra jamais s'offrir.

2. Amazon vend au même prix que les pleurnicheuses gauchistes, mais... 5 % moins cher, le maximum de la remise autorisée. Toutes les librairies indépendantes, petites et grandes, faisaient cette réduction pendant les premières années du prix unique. Les grandes surfaces, d'office ; les magasines locaux, par le biais d'une carte de fidélité.

Aujourd'hui, cette remise de 5 % a tranquillement disparu dans la plupart des librairies en dur... y compris la FNAC ! Résultat, Amazon est systématiquement 5 % moins cher, et ne se prive pas de l'annoncer.

3. Amazon a lancé le port gratuit pour les livres... en France d'abord. A l'évidence, c'est lié au prix unique. Or, cet avantage est considérable. Car les pitites librairies indépendantes gauchistes disent : comme le prix est partout le même, vous n'avez aucune raison de ne pas venir chez nous.

Dans leur arrogance tranquille, elles oublient que le raisonnement peut se retourner en faveur d'Amazon : comme le prix est partout le même (vu que vous ne payez pas le port), vous n'avez aucune raison de ne pas lourder votre libraire pour venir chez nous ! Et en plus, on vous fait 5 % de moins ! La loi sur le prix unique supprime l'un des aspects pénibles de l'achat sur Internet, à savoir qu'il faut passer beaucoup de temps à comparer les prix. Là, il n'y a même pas besoin de réfléchir !

Confronté au choix entre sortir de chez lui pour aller dans une pitite librairie qui n'aura peut-être pas son livre, et l'acheter au chaud en pyjama chez lui au même prix, livré gratuitement à domicile, l'acheteur risque fortement de finir par opter pour la seconde solution !

Tout l'argumentaire des libraires en dur repose sur leur soi-disant compétence et leur soi-disant conseil. Mais ont-ils demandé à leurs clients ce que ceux-ci pensaient de leur fameuse compétence et de leurs fameux conseils ? Cet avantage est pour le moins contestable et fragile.

4. Pour ma part, bien qu'étant un client assidu, par le passé, des pitites librairies di proximiti di gôche, j'ai fini par jurer de ne plus y mettre les pieds face à la mauvaise qualité du service, à l'arrogance croissante du personnel, et, oui, au fait qu'il est (en France) pratiquement impossible d'y trouver un livre de droite ou simplement libéral.

J'achète donc désormais essentiellement sur Amazon.fr, Amazon.co.uk et Amazon.com. et je dirais même, de préférence, des livres anglais ou américains, mieux édités, mieux imprimés, mieux écrits et moins chers, malgré le change et l'éloignement.

Et quand un livre est abîmé dès l'achat (ce qui arrive hélas de plus en plus souvent), eh bien Amazon me l'échange sans barguigner, au contraire des pitites librairies di proximiti qui sauvent la culture de gauche tous les quatre matins, et qui font tout pour échapper à leurs obligations et aux pratiques commerciales les plus élémentaires.

Écrit par : Robert Marchenoir | 04 février 2012

A mon tour de vous remercier M. Marchenoir pour cette description haute en couleurs :-)

La France est en effet un des exemples souvent choisi par les défenseurs du prix unique pour montrer "comme ça marche". Effectivement, les prix français du livre (imprimés sur la couverture grâce à la Loi Lang) sont très inférieurs aux prix suisses, ce qui vous donne une petite idée de la gabegie qui a lieu ici. Mais on oublie volontairement de comparer les prix américains aux prix français...

Je ne suis pas étonné qu'Amazon.fr ne grignote le marché que petit à petit. Mais il n'existe pas d'Amazon suisse. Amazon.ch renvoie sur le site allemand, et les romands se contentent de commander sur son équivalent français. Cela pose un problème fondamental de champ d'application à ceux qui souhaiteraient saboter les ventes par Internet, parce qu'ils ne peuvent pas soumettre des sites de vente helvétiques en ligne comme les Français l'ont fait: il n'y en a pas. Par nature, la Suisse est un pays carrefour où la tradition d'importer ce qui manque ailleurs est bien ancrée; il paraît impossible de contrôler tous les livres entrant en Suisse pour vérifier qu'ils ont bien été achetés au prix unique.

Cela n'empêchera pas les partisans du contrôle des prix d'essayer, évidemment.

Même si je ne crois guère au succès de cette loi, je suis curieux de voir quelles conséquences pratiques pourrait donner un jugement du Tribunal Fédéral en faveur du prix unique dans une transaction commerciale où le vendeur serait hors du territoire helvétique. De jolies arguties juridiques en perspective. La Suisse ira-t-elle jusqu'à quitter l'OMC pour protéger ses "pitites librairies indépendantes de gauche", comme vous dites?

Écrit par : Stéphane Montabert | 04 février 2012

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