21 février 2012

Des Gripen bien grippés

Depuis que la Suisse a opté pour le Gripen pour remplacer les Tiger vieillissant de sa force aérienne, les manoeuvres politico-médiatiques vont bon train. Il s'agit de désavouer le choix du Conseil Fédéral, de s'attaquer à Ueli Maurer (unique représentant UDC au gouvernement) et, au passage, de jouer un bon tour à l'armée helvétique.

S'il fallait donner un point de départ à cette offensive, on pourrait évoquer, fin janvier, des lettres anonymes d'un mystérieux "groupe pour une armée crédible et intègre" mettant en cause les qualités techniques de l'avion suédois. Un article du Matin Dimanche du 11 février enfonce le clou; l'édition dominicale du journal romand annonce que l'appareil est non seulement inférieur à ses concurrents - l'Eurofighter européen et le Rafale français - mais qu'il en devient incapable d'accomplir ses missions, sur la base de documents confidentiels d'évaluation établis par l'armée.

Au lieu d'une flottille aérienne bon marché, l'armée suisse se retrouverait-elle avec des avions au rabais?

gripen-saab.jpgLes médias font ensuite leurs choux gras d'une réplique malheureuse d'Ueli Maurer avouant ne pas avoir eu connaissance des-dits rapports; en réalité, c'est une méprise de la part du conseiller fédéral. Comme il l'expliqua lui-même un peu plus tard, ce qu'il avait pris pour du matériau original révélé aux journalistes venait en fait de rapports périmés - remontant à 2009 et se référant seulement à la version C/D du Gripen, antérieure à la version E/F qui sera (peut-être!) livrée à l'armée suisse. L'état-major de l'armée fait bloc autour du choix du Gripen pour les forces aériennes helvétiques.

Parallèlement à cela - et toujours relaté dans le Matin Dimanche, décidément très actif sur le dossier - les parlementaires suisses reçoivent par courrier une lettre contenant une contre-offre du constructeur français Dassault, très compétitive face aux tarifs de l'avionneur suédois retenu par la Confédération... Contre-offre purement spéculative (un contrat officiel faisant plusieurs centaines de pages) mais ajoutant encore à la confusion ambiante.

Comme le résuma Alain Rebetez au journal de la TSR le 12 février:

Entre ceux qui ne veulent pas d'un avion de combat, ceux qui voudraient bien d'un avion mais qui ne veulent pas faire des économies ailleurs, et puis ceux qui veulent un avion mais le meilleur, c'est-à-dire le Rafale et pas un autre, eh bien, entre tous ces gens-là qui sont très différents, manifestement il y a une majorité pour faire couler le Gripen.

 

Depuis, non seulement les membres de la commission de politique de sécurité du Conseil national, mais le Parlement s'en sont mêlés, alors que le Conseil Fédéral continue d'estimer que le Gripen représente le meilleur compromis... Difficile de faire entendre sa voix dans le brouhaha de milliers d'intervenants autoproclamés experts en aéronautique militaire!

D'où viennent les attaques contre le choix du Gripen? Si on suit la bonne vieille technique consistant à dénicher "celui à qui profite le crime", Dassault semble bien placé. L'avionneur français a des amis dans la défense helvétique et tout à gagner d'une remise en cause du choix du Gripen. Le Rafale est le meilleur avion sur le plan technique et constituait vraisemblablement le deuxième meilleur choix. Quant aux méthodes de voyou employées pour faire avancer sa cause, eh bien, disons que le manque d'éthique commerciale est un reproche léger face à un fabricant d'armes...

Mais jouer la carte de l'instabilité est un pari dangereux. La classe politique helvétique s'est emparée du dossier non seulement pour se défouler à peu de frais contre le conseiller fédéral UDC Ueli Maurer, mais également contre l'idée même de dépenser de l'argent pour remplacer les avions actuels. Si le Gripen tombe, le Rafale ne ramassera pas forcément la mise.

Ceci dit, Dassault n'a pas grand-chose à perdre.

La Suisse a-t-elle besoin de nouveaux avions de combat?

La gauche antimilitariste pense évidemment que non, rejointe pour l'occasion par une bonne partie du PDC, qui n'est pas contre l'idée de nouveaux avions, mais contre les sacrifices que leur facture impliquera (beaucoup de circonvolutions pour en arriver au même point, comme souvent.)

En réalité, les avions que la Suisse souhaite acquérir - qu'il s'agisse de 18 Rafale ou de 22 Gripen - n'auront pas d'incidence militaire significative. Nos bonnes âmes pacifistes s'inquiètent pour rien: cela fait plus de dix ans que l'armée de l'air suisse a cessé d'exister sur le plan militaire.

La dizaine d'appareils que la Confédération envisage d'acheter ne peuvent pas servir à faire la guerre, ce qui rend caduques les pseudo-évaluations livrées par la presse. L'effectif est bien trop insuffisant, et il sera encore réduit si on tient compte de façon réaliste des immobilisations de matériel pour cause de révision et autres facteurs d'indisponibilité, réduisant le tout à une poignée d'appareils opérationnels à un instant donné.

De fait, l'armée de l'air helvétique n'a pas pour ambition de défendre le territoire contre une agression aérienne ennemie sérieuse - elle en serait bien incapable - mais simplement de faire face à une crise. Le 11 septembre 2001 donne une idée d'une telle situation: un moment clé où la surveillance du ciel doit être maximale pour réagir à tout comportement aérien suspect. Plus proche de nous, on pense aussi simplement à la police du ciel lors de rendez-vous internationaux comme le Forum de Davos.

Quel chef d'Etat étranger accepterait de se déplacer pour venir en Suisse si celle-ci n'était même pas capable d'assurer la sécurité aérienne de son propre territoire?

Pour ces raisons, on ne peut pas imaginer que la Suisse renonce totalement à l'armée de l'air. On ne peut pas non plus envisager une délégation de compétence à une puissance étrangère: non seulement ce serait un aveu de vulnérabilité stupéfiant, mais cela mettrait la Suisse en situation de dépendance inqualifiable vis-à-vis d'un partenaire étranger, sans parler de l'entorse à la neutralité.

Les Tiger ne sont pas les seuls appareils à renouveler. Les FA-18 sont encore opérationnels mais glissent gentiment vers leur fin de vie. Or, non seulement les coûts de maintenance des avions augmentent avec l'âge, mais ils finissent par être périmés sur plusieurs plans (usure des matériaux, compatibilité avec l'armement actuel, informatique embarquée obsolète...) ce qui rend leur remplacement inévitable.

Il ne faut pas se voiler la face: à moins de renoncer à un pan entier de sa souveraineté, la Suisse aura besoin de nouveaux avions. Ueli Maurer a choisi d'en prendre une poignée, et les moins chers; ses adversaires politiques rejettent le compromis sans réaliser que c'est sans doute le meilleur qu'ils puissent obtenir.

Abattre le Gripen, ou Ueli Maurer?

Derrière la polémique économico-militaire se profile une autre attaque plus sournoise en direction du conseiller fédéral UDC. Elle n'est pas sans rappeler l'Affaire des Mirages de 1962.

Cette année-là, en pleine guerre froide, la Suisse cherche à se doter de l'arme aérienne la plus crédible; celle-ci s'incarne dans le Mirage III de Dassault, le meilleur avion polyvalent de l'époque, en remplacement des vieux De Havilland Vampire dont elle dispose jusque-là. A la suite d'un long processus de sélection, une commande est passée pour 100 appareils (à comparer avec les effectifs d'aujourd'hui!) devant être intégralement construits sous licence en Suisse. Citant Wikipedia:

En attendant le lancement de la fabrication, un Mirage IIIC est acheté en 1962 et deux biplaces Mirage IIIBS en 1964. Cependant, les nombreuses modifications envisagées sur les exemplaires de série (Radar Hughes TARAN-18 à la place du Cyrano, modification du train d'atterrissage avant pour faciliter l'utilisation dans les installations souterraines, installation de canons de 30mm d'origine suisse, adaptation de fusées JATO d'assistance au décollage, etc...) et la mise à niveau des machines-outils nécessaire pour pouvoir usiner les pièces font exploser le budget prévu et provoquent un scandale national.

 

Le dépassement du crédit atteint 66%. On parle de tromperie. La première commission d'enquête de l'histoire du parlement est constituée. Elle poussera plusieurs militaires de haut rang et un conseiller fédéral, le vaudois Paul Chaudet, à la démission - et ce, même si en fin de compte les surcoûts se justifient aisément.

On ne voit que trop bien l'intérêt de certains à tenter de rejouer l'histoire. Cela explique tout autant la fébrilité de parlementaires UDC (je pense notamment à Yvan Perrin) à vérifier que tout a été fait dans les formes dans les moindre détails, justement pour éviter au conseiller fédéral Ueli Maurer le triste destin de M. Chaudet. Mais sachant le terrain miné sur lequel évolue M. Maurer depuis des années au sein du Conseil Fédéral, je serais le premier étonné qu'il ait commis une erreur si flagrante qu'elle mette son siège en danger.

Trois avions et un conseiller fédéral sont dans un bateau...

L'affaire des Gripen intéressera-t-elle encore le public pendant quelques mois? Peut-être remettra-t-on l'ensemble du dossier de sélection à plat pour repartir de zéro, ce qui repoussera de plusieurs années la livraison de nouveaux appareils et induira de nouvelles études administratives coûteuses. Peut-être que quelques joutes politiques opposeront en deuxième partie de soirée la ferveur de pacifistes en retard d'une utopie aux partisans guère plus réalistes d'une armée suisse chargée d'être la meilleure du monde avec des budgets sans cesse revus à la baisse.

Il y aura immanquablement un moment où tout cela finira par lasser, si ce n'est déjà fait. On s'en remettra donc enfin au seul organe à même de trancher, c'est-à-dire le peuple souverain. Tout comme Ueli Maurer, je n'ai pas de doute que celui-ci saura faire la part des choses. Le citoyen comprend infiniment mieux les risques géopolitiques pesant sur la Suisse dans les vingts prochaines années que nos doctes politiciens décrétant que l'Avenir Ne Sera Fait Que De Paix, et s'il se trompe, eh bien, il en assumera les conséquences. Reste à savoir quelle question on posera au peuple. Choisira-t-il lui-même le modèle d'avion devant équiper les forces aériennes helvétiques? Sélectionnera-t-il l'enveloppe budgétaire? Ou osera-t-on carrément lui poser la question d'abandonner l'armée de l'air?

Si en France tout se termine par des chansons, en Suisse tout se termine par des votations.

Commentaires

"De fait, l'armée de l'air helvétique n'a pas pour ambition de défendre le territoire contre une agression aérienne ennemie sérieuse - elle en serait bien incapable"
Vous pouvez étendre cela à tous les pays du monde y compris les technologiquement surarmés: aucun pays n'est en mesure de parer une attaque de missiles. Je me trompe ? A moins que la guerre des étoiles fonctionne, mais cela n'a jamais, fort heureusement, été testé. N'oublions pas que les acteurs de la Seconde Guerre mondiale ne se sont jamais fait la guerre depuis 1945 et pour cause. Croire que des pays technologiquement avancés pourraient se faire la guerre avec des avions, comme en 1940, est irréaliste.

Écrit par : Christian Favre | 22 février 2012

@Christian Favre: il existe des systèmes antimissiles - je pense notamment au SM-3 américain, testé huit fois avec succès depuis 2007 et adapté à l'interception des missiles à courte et moyenne portée. L'efficacité du SM-3 est d'ailleurs la raison pour laquelle la Russie proteste tant contre son installation en Europe, le fameux "bouclier antimissile", au nom d'un équilibre des forces qui fleure bon la guerre froide.

Ceci dit, utiliser comme vecteur des missiles balistiques à longue portée implique un saut technologique dont la plupart des pays sont incapables. Tout est une question de portée, de charge utile, de fiabilité...

"Croire que des pays technologiquement avancés pourraient se faire la guerre avec des avions, comme en 1940, est irréaliste."

Le moyen traditionnel d'agression aérienne reste le bombardement, comme les guerres récentes en ex-Yougoslavie ou en Lybie ont pu le montrer. Certes, l'ennemi n'était pas forcément "technologiquement avancé", mais c'est justement face à ce genre d'adversaire que l'avion garde son utilité. Et puis, lorsqu'il s'agit d'identifier un appareil en perdition et qui ne répond pas aux contrôleurs aérien, allez-vous lui envoyer un anti-missile?

Des avions polyvalents pourraient être théoriquement amenés à remplir une foule de missions - interception, supériorité aérienne, police de l'air, attaque au sol... - mais certaines de ces tâches sont impensables pour une poignée d'appareils, quelle que soit leur qualité individuelle.

Écrit par : Stéphane Montabert | 22 février 2012

"Le moyen traditionnel d'agression aérienne reste le bombardement, comme les guerres récentes en ex-Yougoslavie ou en Lybie ont pu le montrer"

Oui dans ces cas la guerre est possible parce qu'il existe un plus fort.

"Et puis, lorsqu'il s'agit d'identifier un appareil en perdition et qui ne répond pas aux contrôleurs aérien, allez-vous lui envoyer un anti-missile?"

Oui mais ça c'est la police de l'air et non la guerre. La police de l'air n'est pas contestable sauf qu'elle pourrait se faire avec beaucoup moins de nuisances, sonores en particulier.

Écrit par : Christian Favre | 22 février 2012

Merci pour ce billet, puisque je l'ai sollicité. Je me doute bien que vous l'auriez de toute façon écrit, rassurez-vous...
Ce que vous écrivez correspond exactement à ce que j'en pensais. Sur l'aspect de la réelle utilité de l'aviation, l'autre intervenant ici m'avait déjà bien éclairé ailleurs. La question des nuisances sonores n'est pas la question ici, on a déjà bien à faire avec les franzwebereries ailleurs ces temps...
Par contre, pour les missions d'appui au sol et reconnaissance, je continue en parfait béotien de ne pas comprendre pourquoi on ne favorise pas le PC-21. Mais bon.
Quant aux "méthodes de voyou employées pour faire avancer sa cause (Rafale)", allez rechercher sur ce billet de Pascal Kümmerling si vous voulez vous en faire une idée :
http://psk.blog.24heures.ch/archive/2012/02/14/gripen-e-f-conference-de-presse-du-ddps.html

Écrit par : Géo | 22 février 2012

"De fait, l'armée de l'air helvétique n'a pas pour ambition de défendre le territoire contre une agression aérienne ennemie sérieuse - elle en serait bien incapable"

C'est ceux qui disaient à propos de notre armée qui étaient de toute façon inutile à l'époque de l'URSS qu'elle n'avait aucune chance contre les armées du pact de Varsovie ( aujourdhui ils disent qu'elle est inutile parce que le danger soviétique a disparu ). Ce qui était pareil pour tout les pays d'Europe pis séparément. Alors que c'était la somme de toute ces armées qui auraient fait la différence. Aujourd'hui votre raisonnement vaut la même chose. Il est évident que seul contre tous notre armée de l'air vaut rien contre certaines puissances. ( Chine ou Russie pour ne pas les nommer ). Mais intégré notre avititon dans une défense européenne en cas d'agression; elle sera moins inefficace.

Il est peu probable que la Chine ou la Russie agresse militairement l'Europe occidental. La Menace actuelle est le terrorisme. Et si les islamistes utilisent le terrorisme; c'est aussi parce qu'ils n'ont pas les moyens financier et humain de monter des armées pour rivaliser avec les nôtres. Démanteler une armée de l'air, soi-disant que des avions de combats ne servent à rien contre le terrorisme; c'est leur donner ce qu'ils attendent le plus. Des nations occidentales militairement faibles. Rien ne va les empêcher par la suite de trouver des pilotes d'avions fanatiques qui seraient capables de se kamkazer sur nos populations civiles avec des MIG bourrés d'explosifs.

D.J

Écrit par : D.J | 22 février 2012

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