07 mars 2012

Six semaines de chômage pour tous!

Selon toute vraisemblance, l'initiative "Pour 6 semaines de vacances" sera nettement rejetée par le peuple ce dimanche. Si quelques inconnues subsistent quant au degré de rejet - espérons que la Suisse romande ne sorte pas trop du lot, histoire de ne pas renforcer les clichés - la mission de l'initiative a été accomplie, au moins dans le canton de Vaud: mobiliser les forces de la gauche en vue du premier tour des élections pour le Grand Conseil et le Conseil d'Etat.

Quel que soit le degré d'échec, des gens des deux camps seront là pour s'en réjouir. Les uns fêteront une bataille perdue, mais ouvrant la voie à plus de "progrès social" (bientôt la redite avec "5 semaines de vacances pour tous", qui sait?). D'autres célèbreront le rejet d'une initiative démagogique, économiquement suicidaire, brisant d'un même coup les conventions collectives et le fédéralisme, et tutti quanti.

Une connaissance avec qui je discutais de l'initiative me demanda si j'allais voter selon "le coeur ou la raison".

Faisant peu de mystère de mon intention de vote, je lui demandais quand même de préciser ce qu'il entendait par là.

vacances_chomage.jpg- Eh bien, me répondit-il, le coeur, c'est l'envie, les sentiments... Et qui n'aurait pas envie de six semaines de congés par an? Six semaines! Ce serait chouette!

- Bon, d'accord, mais la raison?

- C'est simplement de penser que ça coûterait cher aux employeurs, tout ça... J'avais lu quelque part que si on posait la même question en France, neuf Français sur dix approuveraient. Mais pas en Suisse. Non, en Suisse, les gens sont trop bêtes pour accepter de voter un truc pareil, c'est du masochisme!

Puis il lâcha, malheureux, que les Suisses étaient finalement des gens trop raisonnables.

J'ai repensé depuis à cette petite conversation sur le "coeur" et la "raison" au sujet du vote, mais je suis parvenu à des conclusions très différentes.

Prenons un employé dans un secteur relativement bien portant, disposant d'une solide compétence, ou encore travaillant dans une grande entreprise comme Nestlé ou Roche, voire pour l'administration helvétique. Des personnes de ce genre, estimant leur emploi peu menacé, n'auraient objectivement aucune raison rationnelle de s'opposer à une hausse des vacances obligatoires de 4 à 6 semaines. Le raisonnement le plus égoïste les amènerait donc à voter pour l'initiative.

Egoïsme? Bien entendu. Car à l'autre bout de l'échelle, il y a les Petites et Moyennes Entreprises (PME) de moins de 250 employés. Elles forment une majorité écrasante du paysage économique suisse ; 99.7% des entreprises appartiennent à cette catégorie. La certitude économique et la sécurité de l'emploi ne font pas partie de leur quotidien; non seulement elles sont étranglées par les variations du taux de change, mais les forcer à payer deux semaines de vacances en plus à tous leurs employés pourrait leur porter le coup de grâce. Les salariés des entreprises survivantes s'en sortiraient mieux, mais ils ne sont pas tous seuls.

Alors, six semaines de vacances pour les chanceux, et pour les autres, le chômage...

Si bien que j'en arrive à penser que les Suisses, loin de repousser l'initiative gauchiste par simple froideur rationnelle, le font au contraire à cause de sentiments, au premier chef desquels l'altruisme dans son sens le plus noble. Ils sont prêts à sacrifier un confort immédiat en échange d'un meilleur niveau de vie pour eux-mêmes dans le futur, et pour d'autres, travailleurs anonymes et inconnus mais qu'on contribuera à ne pas jeter au chômage, refusant de céder aux sirènes démagogiques de la gauche.

Contrairement à ce qu'on raconte, je ne suis pas sûr que les Français adopteraient une telle mesure à 90%, à supposer qu'on leur pose la question. Mais nous aurons dimanche la preuve que les Suisses repoussent comme prévu le cadeau empoisonné de six semaines de vacances. Certains se lamenteront de l'échec de cette avancée dans le "progrès social". D'autres, comme moi, tireront une grande fierté de ce que chaque citoyen suisse est capable de voir plus loin que sa petite personne, et de repousser une politique aux effets économiques et sociaux désastreux.

Commentaires

Il y a un point que vous oubliez. Si cette proposition passait, il y aurait beaucoup d'entreprises qui n'auraient pas les moyens de se payer du personnel supplémentaire. Les deux semaines de vacances d'un collaborateur signifieraient deux semaines de surplus de travail pour ceux qui restent...
Ce qui ne gênerait nullement ceux qui sont sempiternellement absents et qu'on ne peut vider parce qu'ils sont très bien syndiqués...
Ce sont ceux-là qui voteront pour cette initiative le 11 mars...

PS. Après les juges qui s'y connaissent mieux en psychiatrie que les psychiatres, mieux en médecine que les légistes, qui modifient les lois au-delà de la volonté des législateurs, voici les juges experts en sécurité nucléaire.
Avec leurs copains du 4ème pouvoir qui applaudissent, en bons ravis qu'ils sont.
Pauvre Suisse...

Écrit par : Géo | 08 mars 2012

En bonne logique, j'attends que vous lanciez une initiative pour réduire à deux le nombre minimum de semaines de congé dans le code des obligations. En effet, ces 4 semaines étouffes l'économie et les petites PME...

Je suis entièrement d'accord qu'il s'agit d'un choix de société, si on travaille 2 semaines de moins on aura 2 à 4% (selon les analystes) de pouvoir d'achat en moins. Il n'y a pas de miracle. Ceci dit avec un PIB réel par tête qui a été multiplié par 1,6 depuis 1980, on pourrait imaginer qu'il y a là une marge pour s'accorder un peu de repos.

Je trouve très bien que ce genre de décision de société soit décidé sous forme de démocratie directe... On regrettera juste que les opposants aient 30x plus de moyen que les initiants.

Écrit par : Tom Tom | 08 mars 2012

@Tom Tom: Tiens, ça faisait longtemps qu'on nous avait pas sorti l'excuse chialeuse du manque de moyens.

Personne n'a à changer le code des obligations: il fonctionne très bien comme il est. En "bonne logique", on ne change pas un système qui marche, c'est tout. Quatre semaines de vacances obligatoire par an semblent correspondre au désir de la majorité, tout en laissant aux entreprises qui en ont les moyens et aux branches qui parviennent à le négocier plus de latitude dans les congés.

Je me méfie beaucoup des déclarations sentencieuses sur la productivité qui a fait ceci ou cela. Les journées font toujours 24h autant que je sache, et si la productivité individuelle augmente, c'est parce qu'elle est démultipliée par des machines et des techniques toujours plus performantes; mais l'être humain de 2012 n'est pas très différent de celui de 1980, à mon humble avis.

Quoi qu'il en soit, la hausse de la productivité se concrétise tant dans le haut niveau de salaire que dans l'attractivité de la place économique helvétique, et je ne vois pas en quoi il serait sage de lui tirer une balle dans le pied.

Écrit par : Stéphane Montabert | 09 mars 2012

" si la productivité individuelle augmente, c'est parce qu'elle est démultipliée par des machines et des techniques toujours plus performantes; "

De plus la productivité est loin d'être la même pour tous les secteurs économique. Les pharmas, l'agro-alimentaire ( Nestlé ) et les grandes banques réalisent une grande partie de leur productivité à l'étranger. une productivité qui est loin d'être égale à celle d'une menuiserie de 7 employés. La gauche voit un chiffre de 25% de productivité de moyenne en Suisse et hop!!! tout les patrons peuvent payer plus de vacances.

Tom Tom,

Ce n'est pas de baisser le nombre de semaines qui importe, mais d'arrêter de charger le bateau. Quand la gauche parle de seulement 2% de charges patronales en plus qui est supportable, ils oublient le reste. Dans le bâtiment ces 20 dernières années les hausses de charges sociale ont augmenté bien plus vite que la moyenne des prix du marché.

Écrit par : D.J | 09 mars 2012

Mr Montabert,

Je comprends vos arguments et je pense que pour une PME au bord du gouffre, vous avez raison. Vous avez également raison de dire qu'il serait plus facile aux grandes entreprises de faire face à une augmentation des vacances (surtout que, pour la plupart d’entre elles, elles offrent déjà les 5 ou 6 semaines de vacances à leurs employés). Je reconnais aussi volontiers que cette augmentation aurait un coût. C'est un fait. Mais un autre fait est que la majorité des travailleurs en suisse bénéficie déjà de 5 semaines de vacances ou plus. Partant de là, et de cette moyenne actuelle de 5 semaines de vacances par an, le coût global (un jour de plus chaque année jusqu'en 2018) représenterait une augmentation de 0.37% du coût du travail chaque année jusqu'en 2018. Ce serait moins de CHF 19.- par mois pour un salaire de CHF 5'000.-. Sur l'ensemble de l'économie suisse, vous avez raison, cela fait des milliards. Mais en réalité, ces montants sont très loin d'être "économiquement suicidaires".

Vous nous dites : "Plus de vacances = plus de chômage". Pourquoi pas. Ce n'est pas impossible, mais l'affirmer c'est avoir des dons de voyance. On pourrait également imaginer le contraire: Plus de vacances = Plus de postes à pourvoir = Moins de chômage. Je me garde bien de l'affirmer, ne sachant pas lire l'avenir. Pour les mêmes raisons, je me garde également d’affirmer : Plus de vacances = Plus de chiffre d’affaires pour l’économie touristique suisse. Mais pourquoi pas, là aussi. Regardons plutôt le passé: entre 1984 et 1985 lorsque le minimum a augmenté pour passer de 2 à 4 semaines de vacances annuelles, nous n'avons pas vu l'économie suisse s'écrouler. Certes, la conjoncture économique mondiale n'était pas la même, mais je ne me rappelle pas avoir vu le chômage exploser à l'époque. Et pourtant, il s'agissait de doubler le nombre de jours de vacances.

Autre point qui me semble important, à l'heure actuelle, 69% des travailleurs ont déjà 5 semaines de vacances ou plus. C'est aussi pour des raisons d'équité (et par altruisme, pour reprendre vos termes) vis-à-vis des 31% qui n'ont droit qu'à 4 semaines, que je vais voter Oui. Surtout que ce sont, en général, ceux qui ont les plus bas salaires qui ont également le moins de vacances.

En ce qui concerne l'écart depuis 1985 entre augmentation des salaires réels (+ 4.3%) et augmentation de la productivité (+21.5%), là aussi, vous avez partiellement raison: une part est effectivement due à l'amélioration des machines ou des techniques, mais une autre s'est faite grâce aux travailleurs. Au bout de 28 ans, il serait temps de leur en rendre une infime partie. Surtout que, dans le même temps, l'évolution de salaires de certains dirigeants n'a pas pris le même ascenseur, c'est le moins que l'on puisse dire, sans même parler des bonus.

Encore une fois, vous avez raison, l'être humain actuel et celui des années 80 ne sont pas très différents. Mais le rythme de vie en général et de la vie professionnelle en particulier s’est nettement accéléré. Là encore, au bout de 28 ans, demander une amélioration des conditions de travail n’est pas illégitime.

Finalement, je trouve dommage que vous traitiez de gauchistes, de démagogues, de déraisonnables ou d'égoïstes ceux qui votent en faveur d'une initiative qui permet aux gens de passer plus de temps en famille, aux employés de recharger les batteries et qui, pour certains d’entre eux, leur permettra d’être plus efficace dans leur travail. Il y a probablement un grand nombre de personnes du centre ou de la droite, et de personnes raisonnables, travailleuses et altruistes qui ont ou vont voter Oui.

Vous l'avez compris, même si je suppose que le résultat d’ensemble sera un Non, pour l’ensemble des raisons évoquées ci-dessus je me réjouis déjà que les résultats de la Suisse romande soient un peu différents de ceux de nos compatriotes d'outre-Sarine. Meilleures salutations.

Écrit par : Chris | 09 mars 2012

Vos perpétuelles références à la réalité français n'intéressent en somme que vous et votre famille. La réalité politique et économique suisse n'a en somme rien à voir avec votre pays d'origine et cette belle nation qui vous a formé. D'origine suisse, vivant en France, je ne prend jamais la Suisse en comparaison sinon sur les questions de fromages ou éventuellement de tourisme...

Écrit par : Polo | 09 mars 2012

Arrêtez de comparer la Suisse à la France!
Les exemples Français n'ont pas de valeur, tant ce pays est proche du chao au vu que pour un oui ou un non c'est la grève qui prédomine...
L'exemple type pour l'appauvrissement d'un pays.

Écrit par : Jean-François Chappuis | 10 mars 2012

" Ce serait moins de CHF 19.- par mois pour un salaire de CHF 5'000.-. Sur l'ensemble de l'économie suisse, vous avez raison, cela fait des milliards. Mais en réalité, ces montants sont très loin d'être "économiquement suicidaires". "

Mais quand cela se rajoute au reste on fini par avoir des coûts de plus en plus élevé. Les charges sociales dans le secteur du bâtiment par exemple augmentent plus vite que les prix de vente.

D.J

Écrit par : D.J | 10 mars 2012

Initative rejetée par 67 % des voix.

Les experts se grattent encore la tête pour déterminer si le très faible taux de chômage en Suisse, comparé à celui de nombreux pays européens, est dû au hasard, au bon air des Alpes, où à l’influence du yodel sur l’économie.

Écrit par : Robert Marchenoir | 11 mars 2012

Parlons davantage de l'influence de l'histoire sur l'économie plus que du yodel... La Suisse que raconte l'histoire est un pays pauvre de mercenaires, sa seule ressource fiable: le travail. Aujourd'hui l'évasion fiscale en est une autre mais on la sait peu fiable. Pas de ressource naturelle autre oblige ce pays de faire ce choix du "travailler plus", en cela ce choix n'est pas du tout un goût pour l'effort qui aurait disparu chez ses grands voisins. En terme de temps travaillé, en tête de peloton mais loin derrière le Japon, la France comme la Suisse talonne l'Allemagne, les 35 heures ou les semaines de vacances n'ont en effet que peu d'incidence sur ces moyennes. Ne vous gavez pas d'illusions identitaires, Robert.

Écrit par : Polo | 12 mars 2012

Nul besoin d'être devin pour savoir qu'une augmentation du nombre de jours de congés payés finira forcément par une augmentation du chômage.

Le travail est lui aussi une marchandise échangeable sur un marché, et comme sur n'importe quel type de marché, l'augmentation du prix d'un produit se traduit par une baisse de la demande de ce même produit.

C'est aussi simple que cela : augmenter les congés payés revient en fait à augmenter le coût du travail donc à augmenter le nombre de chômeurs.

Écrit par : FIRRINCIELI Pascal | 12 mars 2012

M.Firrincieli@ On connaît l'immense secours des raisons "aussi simples que ça"... C'est comme le bons sens, personne ne se plaint de ne pas en avoir assez écrivait Montaigne.

Écrit par : Polo | 12 mars 2012

Mais pourquoi faire compliquer quand on peut faire simple ?

Écrit par : FIRRINCIELI Pascal | 13 mars 2012

"En terme de temps travaillé, en tête de peloton mais loin derrière le Japon, la France comme la Suisse talonne l'Allemagne, les 35 heures ou les semaines de vacances n'ont en effet que peu d'incidence sur ces moyennes."

Bien sûr, Polo. Quand la loi diminue la durée du travail de 39 h à 35 h, cela n'a aucune incidence sur la durée du travail. D'ailleurs, les hôpitaux français ont été complètement désorganisés par le passage aux 35 h : c'est bien la preuve qu'ils ont désobéi à la loi.

Et quand vous augmentez la durée des vacances, vous ne diminuez pas la durée du travail. Ca n'a aucun rapport.

C'est de l'arithmétique de gauche, je suppose. Le socialisme modifie le résultat des soustractions et des divisions.

De même que le sidérant nombre moyen de jours de congés-maladie par personne, en France, n'a aucune incidence sur la durée du travail. De mémoire, chaque Français prend en moyenne plus de dix jours de congés-maladie par an, y compris, naturellement, les jeunes qui pètent de santé.

Et les fonctionnaires sont nettement plus souffreteux que les autres. Ils prennent beaucoup plus de congés-maladie que les salariés du privé. Ce qui montre à l'évidence que les Français ne sont pas plus malades que les autres ; il sont simplement plus malhonnêtes que les autres.

Écrit par : Robert Marchenoir | 13 mars 2012

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