06 juin 2012

Genève en campagne

Une fois n'est pas coutume, allons faire un tour dans le canton du bout du lac.

La campagne pour les votations du 17 juin bat son plein, mais Genève reste une ville particulière dès lors qu'on aborde la question du marketing politique. A Genève, pour différentes raisons, il règne au sein des affiches électorales une sorte de variété qu'on ne retrouve nulle part ailleurs - et qui permettent à l'amateur de design de voir des exemples sortant des sentiers battus.

Quel meilleur moyen de commenter la campagne qu'un petit reportage photo?


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Ça bâillonne sec

Un contre-exemple malheureux pour commencer: les affiches de l'UDC et du Comité "La Parole au peuple" pour l'initiative de l'ASIN (traitée dans ces pages). Deux équipes marketing, agissant sans concertation j'espère, ont visiblement eu la même idée téléphonée. Le résultat n'est pas au rendez-vous. Ceci dit, il n'y a rien de spécial à montrer des individus bâillonnés: on se souviendra des affiches du même genre de l'extrême-gauche genevoise lors de la récente votation cantonale sur l'encadrement des manifestations. Ici, des drapeaux européens ont simplement remplacé le scotch de carrossier. La régularité du thème du bâillon permet tout de même d'observer les valeurs traditionnelles propres à chaque bord politique: la manifestation pour la gauche, le vote pour la droite.

On peut faire nettement plus original, comme l'affiche du PDC - bien peu choquant d'habitude - sur une votation cantonale visant à réformer le statut des entreprises publiques:

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Empereur ou Père Noël? Les avis divergent.

Le look est assumé. On sent le fonctionnaire acéré, travaillant sans relâche à améliorer le service rendu au citoyen! Les PDC genevois n'ont visiblement pas peur de fâcher quiconque. Peut-être que la faiblesse de leur représentation cantonale leur laisse finalement plus de latitude dans leur communication?

La différence est étonnante quand on la compare avec l'imagerie choisie par les adversaires de la même réforme:

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Des formes impersonnelles et vaguement mystérieuses, une sourde menace qui plane... Qui peut être le mouvement derrière ces affiches? La cravate arborée par "l'ennemi" ou les slogans à la première personne du pluriel de l'impératif ("faisons ceci, luttons contre cela") trahissent un style bien propre à la gauche, cherchant à embrigader le spectateur dans un bel élan participatif . L'examen des petits caractères montre sans ambiguité la ribambelle de mouvements rassemblés dans la campagne: Association du personnel Ville de Genève, Cartel Intersyndical du Personnel de l'Etat et du Secteur Subventionné, SURVAP, Rassemblement pour une politique sociale du logement, Association des habitants des Pâquis, SolidaritéS, Parti du Travail, Défense des Ainés, des Locataires, de l'Emploi et du Social, et je n'en suis même pas encore à la moitié.

Vous n'avez sans doute guère entendu parler de l'Association des habitants des Pâquis, moi non plus. Cette association existe sans doute vraiment, mais à quel point sa structure et ses membres recouvre le titre dont elle se pare?

Cette façon de faire - monter une pseudo-association donnant par des titres ronflants l'impression de représenter toute une population - est assez typique de la gauche, ainsi que d'une législation genevoise particulière permettant de multiplier les surfaces d'affichage. Mais le procédé n'est pas réservé à un bord politique, ce qui permet au Mouvement Citoyen Genevois de battre le monde pseudo-associatif à son propre jeu:

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Sacré Eric Stauffer! Je donnerai cher pour savoir combien "l'association de la sauvegarde de la nature, des parcs, des villas, des zones agricoles, sportives et de forêts" comporte de membres cotisants et depuis combien de temps elle existe... Les consignes de vote ressemblent furieusement à celles du candidat du MCG lui-même:

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L'esprit de Genève est en lui!

Il est étrange d'ailleurs de voir le talent des graphistes et des experts du marketing s'éteindre dès qu'on touche à l'affiche du candidat officiel du Mouvement Citoyen Genevois. Peut-être tout cela est-il délibéré, mais la finalité d'une telle manoeuvre m'échappe - jusqu'à celle du slogan, "l'esprit de Genève est en lui", limite ridicule. Espérons que le résultat électoral du tribun lui évitera des quolibets.

S'essayer à l'humour (parfois involontaire) n'est pas l'apanage de la droite. Les socialistes s'y emploient avec un succès mesuré dans leur opposition aux réseaux de soins, brocardant des caisses d'assurance-maladie pourtant directement issues de la LAMal conçue par la très socialiste Ruth Dreyfuss:

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Hellsana. Groupe Lebordel. Excellent.

D'autres profitent de l'occasion pour transmettre leurs véritables valeurs de responsabilité:

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Faites des enfants sur un coup de tête, on se chargera des conséquences (avec votre argent)

Mais le pompon revient sans doute à l'affiche des jeunes UDC genevois, dont le graphisme permet en une seule image de mettre en scène toute une histoire - dont on est heureux qu'elle ne montre pas ce qui se passe un peu plus tard...

parole_viol.jpg

Dire "stop" suffira-t-il?

L'Union Européenne est-elle un gros malabar brutal décidé à infliger les derniers outrages à une Helvétie effarouchée? Si pareille présentation en séduira certains, je penche que les élites qui commandent au cerveau de la donzelle ont une attitude plus ambiguë vis-à-vis de l'agresseur... Comme quoi rien n'est simple. Mais en termes d'expression graphique pour cette votation, les Jeunes UDC Genevois remportent la palme.

Après tout cela, qui osera encore clamer qu'il n'y a rien de particulier dans l'affichage politique genevois!

Finissons ce petit échantillon du mois de juin avec une affiche officielle invitant à aller voter - une grande surface unie et vide, presque une incitation à ajouter un morceau de son cru... Ce que s'est permis de faire un Genevois à l'âme philosophe:

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Pensez à voter, et à réfléchir, aussi.

"Si les hommes avaient un peu d'esprit, ils seraient ingouvernables, s'ils en avaient beaucoup, ils n'auraient pas besoin d'être gouvernés." écrit Remy de Gourmont dans ses Dialogues des Amateurs sur les choses du temps.

Jolie phrase, mais que penser alors des hommes qui choisissent de se gouverner eux-mêmes?

Commentaires

pourquoiles opposants parlent-ils de technocrates?

Écrit par : raph | 07 juin 2012

@Raph: la révision de la Loi sur l'organisation des institutions de droit public vise à diminuer la représentation de parlementaires dans les institutions de droit public genevois (Hôpitaux Universitaires, Transports Publics, Services Industriels, l'Aéroport International, et j'en passe.)

Plus spécifiquement, la révision supprimera la présence d'un membre par parti politique représenté au grand conseil et obligera à se taire:
http://www.ge.ch/grandconseil/data/loisvotee/L10679.pdf
Lisez en particulier l'article 11.

La réforme est combattue par le MCG qui l'a surnommée "Lex Anti-Stauffer". En 2009, au travers de cette loi, le tribun local est parvenu au conseil d'administration des Services Industriels Genevois, et il a défrayé la chronique en révélant aux médias la mauvaise gestion de l'entreprise, un crime impardonnable aux yeux de l'estabishment. Ni une ni deux, il a été révoqué de son poste par le Conseil d'Etat pour "manque de loyauté" envers la société (je vous laisse imaginer ce que "loyauté" signifie dans ce contexte...)

http://archives.tdg.ch/geneve/actu/eric-stauffer-denonce-eviction-conseil-administration-sig-2009-10-01

Mais la réforme est aussi violemment combattue par la gauche syndicale, qui craint de perdre ses informateurs au sein de ces conseils. Même les Verts se retrouvent contre:

http://www.tdg.ch/geneve/actu-genevoise/verts-genevois-defient-ministre-finances-david-hiler/story/21750682?track

Bref, la réforme - soutenue en fin de compte par le PLR, le PDC et l'UDC - "dépolitiserait" la gestion des entreprises publiques, ce qui amènerait du bon et du moins bon. Les uns saluent une gestion plus professionnelle, les autres dénoncent l'arrivée de technocrates: tout est une question de point de vue, je suppose.

Écrit par : Stéphane Montabert | 08 juin 2012

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