03 juillet 2012

Gothard: qu'importe le tunnel pourvu qu'on ait le péage

Le feuilleton du 2e tube du Tunnel du Gothard vient de s'enrichir d'un chapitre supplémentaire alors que la Conseillère Fédérale Doris Leuthard envisage d'y instaurer un péage - un revirement de situation qui ne manque pas de piquant.

Lorsqu'en 1980, la Suisse perce le tunnel routier du Saint-Gothard, elle relie davantage qu'Uri au Tessin: c'est une porte ouverte entre toute l'Europe du nord et l'Italie. Le succès de l'ouvrage de 16,9 km est immédiat - au grand désespoir des habitants d'Uri, qui voient se succéder les camions sur les routes de leur canton.

Déjà, les engagements pris entre la Suisse et la Communauté Européenne ne laissent plus à la première le contrôle du transit sur ses routes.

gothard_0.jpgLa réponse des citoyens suisses est maladroite. En 1994, un petit comité lance l'initiative dite "des Alpes" visant à protéger les régions alpines contre le trafic transfrontalier. Elle souhaite limiter les capacités routières et forcer le transfert de marchandises de la route au rail. Malgré l'opposition d'un gouvernement ne tenant pas à se faire mal voir de ses interlocuteurs internationaux, le peuple approuve. Malheureusement, les résultats sont plus que mitigés: comme partout où on tente de le mettre en application, le transfert de la route au rail, séduisant sur le papier, s'avère décevant une fois mis en oeuvre. Il ne se décrète tout simplement pas, et ce n'est pas faute de subventions.

En revanche, le succès de l'axe routier du Gothard ne se dément pas. Pourtant, la traversée reste dangereuse. Deux pistes de circulation en sens opposé se côtoient au sein de l'unique tube de l'ouvrage. Le matin du 24 octobre 2001, un chauffeur turc sous l'emprise de l'alcool fait dévier son véhicule, entraînant une collision frontale avec un camion italien roulant en sens opposé. Onze personnes trouvent la mort à cause des flammes et de la fumée dans l'incendie qui suit l'accident.

Les travaux d'aménagement et les restrictions toujours plus poussées à la traversée du tunnel, amenant régulièrement d'énormes files d'attente de part et d'autre, ne suffisent plus. L'ouvrage a montré ses limite. Paradoxalement, c'est la recherche de la sécurité qui fera déborder le vase. D'après le Conseil Fédéral, une réfection "de fond" du tunnel devrait survenir d'ici 2025, entraînant la fermeture totale de l'ouvrage pendant 900 jours, ou partielle pendant trois ans et demi. Le plan a pour effet de pratiquement couper le Tessin du reste du territoire helvétique!

Le calendrier de la réfection de l'unique tube du Gothard aurait pu en rester là - le Conseil Fédéral a une longue expérience lorsqu'il s'agit d'ignorer superbement des revendications tessinoises - mais une initiative inattendue change la donne en février 2012.

partenariat_public_privé.pngA cette date, economiesuisse publie un document à l'écho retentissant, une proposition de partenariat public-privé pour le percement d'un second tube au Gothard. Cette variante financée par un péage modeste (20.- pour les voitures de tourisme) ne coûterait pas un seul centime au contribuable. Le rôle de l'Etat se limiterait à donner des autorisations. Mieux encore: au bout des cinquante ans d'exploitation, il se verrait gratuitement remettre l'ouvrage!

A la simple évocation du secteur privé - le diable, au bas mot - beaucoup se signent ou tournent de l'oeil. Pourtant, et contrairement à ce que claironnent les adversaires du projet de partenariat, economiesuisse ne propose même pas de revenir sur l'Initiative des Alpes. Après le percement et les travaux de réfection, le débit en véhicule serait identique. Le second tube aurait tout de même le mérite de ne pas couper le Tessin du reste de la Suisse pendant la réfection du premier, et donnerait à terme un ouvrage où chaque sens de circulation aurait droit à un tube propre, diminuant drastiquement les risques d'accident.

Depuis qu'economiesuisse a fait bouger les lignes, le Conseil Fédéral s'évertue à trouver un moyen de détourner le concept vers ses propres buts. Pourquoi laisser à des investisseurs l'opportunité de creuser un tunnel rentable quand une gestion publique permet d'appliquer à un projet les recettes de gestion usuelles - retards de livraison homériques et dépassements budgétaires monstrueux, le tout payé par des taxes supplémentaires imposées à la collectivité?

On pourrait croire à une mauvaise plaisanterie, mais il n'en est rien. Si le gouvernement veut désormais un 2e tube, il refuse obstinément d'en laisser l'initiative au secteur privé.

On peut légitimement se poser la question de cette opposition aussi résolue qu'irrationnelle. La rhétorique officielle "ne-laissons-pas-l'axe-stratégique-du-Gothard-aux-mains-de-l'abominable-secteur-privé" ne convainc personne tant elle paraît cousue de gros fil. L'explication est sans doute plutôt à chercher du côté de l'article de la Constitution Fédérale stipulant explicitement que les péages sont interdits sur les routes publiques.

Si le deuxième tube du Gothard est percé par une société privée, même dans le cadre d'un partenariat public-privé, le tunnel lui appartiendra. Cette route pourra donc s'agrémenter d'un péage au bénéfice des investisseurs.

Mais si un deuxième tube du Gothard est percé par la Confédération, le financement par péage obligera à réviser la Constitution pour en assurer la légalité. Pas de péage sans modification de la Constitution. Donc, puisque seule l'option publique est envisagée, pas de deuxième tube sans droit de péage... L'idée d'un deuxième tube au Gothard semblant populaire, c'est le moment d'en profiter!

Car l'objectif du gouvernement n'est pas de financer le deuxième tube, mais bien de pouvoir établir des péages sur les routes...

Toutes les routes!

Une fois la Constitution révisée, la boîte de Pandore sera ouverte. La Confédération aura désormais la possibilité de taxer les automobilistes sur des tronçons routiers helvétiques, et elle ne va pas s'en priver. Le texte soumis au peuple n'est pas écrit que les politiciens salivent déjà. Traversée de la Rade à Genève, péages urbains, tout sera motif à de nouvelles ponctions des automobilistes. On les habillera juste des prétextes habituels: lutte contre particules fines ou les embouteillages, promotion de la mobilité douce, désengorgement des centre-villes... ou simplement, comme trop souvent, la haine aveugle à l'encontre la mobilité individuelle.

Sur ce genre de sujet, l'imagination de l'administration est sans limite!

Une fois éclairée de cette façon, la polémique actuelle autour du financement du deuxième tube du Gothard prend une toute autre allure. Il ne s'agit pas d'améliorer la sécurité routière, de désenclaver le Tessin, de trouver le meilleur équilibre entre financement public et privé ou de mettre au point un compromis entre travaux et circulation.

Il s'agit seulement d'instrumentaliser la question du Gothard pour réformer la Constitution à dessein, et se donner les mains libres pour généraliser le péage automobile un peu partout en Suisse.

Dommage pour la population tessinoise, prise en otage dans les manoeuvres politiques de Berne.

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