03 août 2012

Martine en Turquie

La mésaventure de Christian Varone a été une aubaine dans une période de disette médiatique pour qui ne s'intéresse ni aux Jeux Olympiques ni à la déprimante crise de la dette publique. 24Heures lui consacre 6 articlesle Temps lui en accorde sept, mais le champion toutes catégories est incontestablement Le Matin avec pas moins de 13 articles - ne doutons pas qu'il battra son propre record!

Christian Varone, commandant devarone.jpg la police cantonale valaisanne et candidat libéral-radical au Conseil d'Etat valaisan, a été arrêté il y a une semaine en Turquie en possession d'une "pierre" dans ses bagages. Selon une des premières versions fournies:

Christian Varone et sa famille étaient en vacances dans la région d’Antalya en Turquie. Lors d’une promenade sur un chemin public bordant un site archéologique, un des enfants a ramassé un caillou qu’il trouvait joli, a indiqué à l’ats Patrick Varone. Au retour, les bagages ont été fouillés et il semble que la présence du caillou soit à l’origine de l’arrestation.

 

On sait la Turquie tâtillonne sur son intégrité territoriale, mais tout de même! Un caillou, vraiment? Plus tard, on apprend par Ibrahim Acar, directeur du tourisme et de la culture d’Antalya, que le caillou en question n'est pas complètement anodin:

Les experts ont immédiatement vu que la pièce provenait d’une tête de colonne. C’était une pierre travaillée, ayant des ornements propres à l’époque romaine.

 

Malheureusement, pas possible d'avoir la photo du caillou en question pour l'instant. Incidemment, alors que les informations remontent, on entend qu'il s'agirait d'un morceau de marbre appartenant à une colonne de l’époque romaine, d'environ 20 centimères de long tout de même. Quant à M. Varone, de retour en Suisse, il s'exprime "à titre privé" sur l'affaire. Il plaide la méconnaissance de la législation turque, l'erreur d'appréciation... La version de l'enfant qui ramasse un joli caillou et le donne à son père n'apparaît plus, l'individu restant évasif sur ce point.

Christian Varone ne remet pas en question ses ambitions politiques, estime ne pas avoir mauvaise conscience, prétend encore que le "caillou" était sans importance: "Je ne suis pas archéologue et ne pouvais pas savoir si cette pierre était antique ou pas", affirme-t-il sans rougir. S'il n'est pas blanchi par la justice turque, Christian Varone est de retour en Suisse avec sa famille. L'affaire Varone a tout d'un pétard mouillé.

On peut toutefois en tirer un certain nombre d'enseignements.

Dire que la Turquie se moque de son héritage - si celui-ci n'est pas islamique - serait un euphémisme: les chrétiens sont spoliés et maltraités, les églises converties en mosquées, et à Istanbul il est strictement interdit de les rénover. Il est vrai que la Turquie, toujours avide de reconnaissance internationale, adhère évidemment à des conventions de préservation du patrimoine; mais, hormis pour une poignée d'entrepreneurs susceptibles de fructifier les richesses archéologiques du pays à travers le tourisme, les sites antiques ne sont le plus souvent que des tas de pierre à exploiter jusqu'à ce qu'ils s'écroulent.

martine.jpgUne loi sur le patrimoine naturel et culturel a bien été votée en 1983 (!) mais elle a tout d'un alibi, permettant de retenir des touristes avec des "cailloux" contre quelques espèces sonnantes et trébuchantes (un réflexe que le commandant de la police cantonale valaisanne n'aura pas eu, on peut le comprendre). Rien d'étonnant à ce que les valises d'un ressortissant d'un pays riche comme la Suisse se fasse fouiller... Si le douanier fait correctement son travail alors l'extorsion se fera par le biais d'une remise en liberté sous caution. La mentalité turque ne change pas facilement et l'évolution récente du pays ne la pousse clairement pas vers plus de respect pour son héritage non-islamique.

Christian Varone prétend avoir pris la pierre en question loin à l'extérieur d'un site historique, au bord d'une route, mais comment en être sûr? Les versions changeantes impliquant la responsabilité d'un enfant ne jouent clairement pas en faveur de sa crédibilité. Quant à sa ligne de défense - l'ignorance de la législation turque - elle prêterait à sourire si elle n'était si consternante de la part d'un chef de la police... Ne devrait-il pas savoir mieux que personne que nul n'est sensé ignorer la loi?

Ibrahim Acar enfonce le clou: "les agences de voyages et les guides connaissent très bien la législation en Turquie et informent les touristes. Les panneaux sur les sites archéologiques indiquent qu’il est strictement interdit de sortir un bien historique ou culturel du territoire. Malgré tous ces efforts d’information, il y a de temps en temps des touristes qui ont des mésaventures", explique-t-il pudiquement. En effet!

Peut-être Christian Varone ne clame-t-il que la vérité, aussi bizarre soit-elle. Ou peut-être les choses se sont-elles passées tout à fait différemment. Peut-être Christian Varone s'est-il sciemment emparé d'un morceau de marbre travaillé sur un site protégé, faisant fi des avertissements dans toutes les langues rappelés sur divers panneaux. Pas de gardien à l'horizon, l'occasion fait le larron. Peut-être s'est-il dit qu'il pouvait bien se le permettre, chez ces sauvages de Turcs qui négligent si visiblement leur patrimoine. Peut-être a-t-il pensé que le malheureux morceau de marbre taillé ferait mieux chez lui, sur un socle dans une vitrine que par terre sur une zone archéologique d'Antalya, exposé aux éléments? Peut-être a-t-il glissé la pièce dans sa valise, entre deux paires de chaussettes, en se disant que s'il se faisait attraper il raconterait qu'il a ramassé l'objet au bord d'un chemin, que la pierre a été mise dans sa valise par un de ses enfants, n'importe quoi, sans vraiment croire qu'il se ferait arrêter de toutes façons - tant de touristes vont et viennent en Turquie...

Et puis, à la douane, un officiel a vu une famille suisse passer et s'est dit qu'il y avait peut-être un coup d'oeil à jeter, sait-on jamais. Et alors que l'homme en uniforme a fait signe à M. Varone d'approcher et d'ouvrir ses sacs, le chef de la police valaisanne a dû ressentir des sensations pas du tout agréable dans la nuque et le dos. Il s'est mis à penser très vite que ce "petit souvenir original" allait lui coûter très cher - peut-être même son avenir politique, tant il est difficile de faire campagne depuis une geôle turque - et que sa seule chance de s'en sortir serait de raconter tout ce que ses interlocuteurs souhaitaient entendre, pourvu qu'il rentre en Suisse rapidement et que l'affaire en reste au stade de l'anecdote de vacances...

C'est une hypothèse, simplement, pas moins vraisemblable que les explications alambiquées de l'intéressé. Il a réussi à sauver les meubles; mais pour la discrétion, c'est fichu.

Le chef de la police valaisanne ne sort pas grandi de son expérience. Il a payé en se voyant enfermé pendant quelques jours dans le confort relatif d'une prison turque, à devoir se défendre sans parler la langue avec une avocate commise d'office, Yasemin Mataraci, et enfin à subir l'humiliation de voir l'affaire étalée dans les médias. Christian Varone, désormais guéri d'une certaine innocence, ne semble pas remettre en question son avenir politique. Ce sera aux électeurs d'en juger: lui seront-ils gré de ce réveil brutal à la réalité du monde, ou sanctionneront-ils une naïveté affichée, flirtant de près avec le chapardage d'antiquités?

Paradoxalement, c'est probablement à la corruption régnant au sein des institutions turques qu'il doit sa remise en liberté:

«Le fait qu’il soit un chef de la police a donné forcément du crédit à ses propos», commente une source proche des autorités locales, qui ne souhaite pas donner son nom. Quant aux pressions qui auraient été faites par la Suisse ou le gouvernement turc pour la libération de Varone, on affirme à Antalya ne pas en avoir entendu parler. Pour la presse turque, la libération de Varone met fin à un incident qui aurait pu avoir un impact négatif sur le tourisme en Turquie. Après l’arrestation, le site d’information Gün Haber avait titré: «Nous avons arrêté un héros et nous avons vexé la Suisse», en référence à sa participation au sauvetage des enfants lors du drame de Sierre.

 

Si un quelconque monsieur Müller du Valais s'était fait attraper à la douane turque avec un vestige équivalent dans les bagages, serait-il sorti de cellule au bout de quatre jours seulement, sans verser la moindre caution? On est en droit d'en douter.

Christian Varone a profité d'un joli deux-poids-deux-mesures, mais n'ose évidemment pas le reconnaître: une telle distinction fait tache sur le CV d'un chef de la police. Voilà sans doute le détail le plus piquant de cette petite anecdote estivale.

Mise à jour (18 août 2012): la RTS donne enfin une image de la fameuse pierre:

la_pierrer.jpg

Quant à Christian Varone, il donne à Darius Rochebin une interview qui laisse les téléspectateurs sur leur faim. Plus que jamais, la crédibilité du chef de la police valaisanne est entamée.

Commentaires

Tout juste, mais continuons un peu l'analyse si bien commencée. Si M. Montabert démolit en douceur la candidature Varone, ne serait-ce point qu'il y a aussi un candidat UDC ? Ouh la la, ce que je peux avoir l'esprit mal tourné...

Trêve de plaisanterie. Pierre travaillée ou simple caillou ? Tout est là. Montrez-nous la pierre et on pourra avoir une opinion. Au passage, je trouve l'argument "si cette pierre avait de l'importance, elle aurait du se trouver dans un musée ou au moins dans le périmètre du site archéologique" affligeant pour un policier. Encore plus consternant de la part de Neyrinck, mais là cela ne m'étonne pas...
Je le vois bien sortir cet argument avec une pièce genre "Venus de Milo" sous le bras, qu'il aurait découverte par hasard en faisant de la plongée sous-marine...

Mais remarquons toutefois qu'il y a 40 - 50 ans, il y avait en Turquie un commerce florissant de pièces pseudo-antiques que les touristes achetaient en souvenir en sachant parfaitement qu'il s'agissait de copies. Je m'étonne que ce commerce ait disparu ou que personne n'en parle.

Quant au commerce des antiquités et sa législation, cela ressemble furieusement à la tabagie : ce sont les anciens fumeurs qui sont les plus intolérants. J'irais bien jeter un coup d'oeil dans les malles de Laurent Flütsch, un exemple au hasard bien sûr, à part que c'est celui qui gesticule le plus...

Écrit par : Géo | 04 août 2012

Cette histoire de caillou est complètement ubuesque. Ce que je retiens, c'est qu'avec cette affaire, certains ont en quelque sorte érigés en "martyr" le chef de la police valaisanne alors que durant son absence ses troupes se sont foutues du monde à Collombey-Muraz.

Jolie diversion, à l'heure où le Monsieur se candidate au Conseil d'Etat. Je veux bien qu'on le prenne pour un héros ou un bon type pour son action dans le drame de Sierre, mais le coup de Collombey-Muraz ça me reste en travers de la gorge.

Ce Monsieur devait cautionner ses troupes, sinon il l'aurait fait savoir. En ne faisant pas preuve d'autant de sollicitude vis-à-vis du paysan humilié et lésé, qu'il n'en a eu pour les autorités turques, il s'est totalement discrédité. C'est moche!

Écrit par : petard | 05 août 2012

peut-être qu'en Turquie on ignore le jeu,pierre-feuille- ciseau¨!

Écrit par : lovsmeralda | 05 août 2012

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