21 août 2012

La guerre, bien propre sur elle

Il aura fallu plusieurs semaines pour qu'une directive expédiée le 26 juillet dernier par le Ministère de la défense italien parvienne jusqu'aux humbles pages du Matin en Suisse, seul journal à évoquer l'affaire, apparemment. Le sujet est particulièrement sensible, ce qui explique sans doute cette étrange discrétion.

Que demande la directive? Que les militaires de carrière italiens renoncent aux tatouages et autres piercings. Les soldats sont néanmoins autorisés à porter quelques dessins ou de petits anneaux à condition qu’on ne les voie pas et... Qu'ils en avertissent leurs supérieurs (oui, vraiment!).

Supérieurs qui pourront d'ailleurs effectuer des "contrôles ponctuels" pour vérifier l'uniformité virginale de la peau de leurs soldats. Belle ambiance de caserne en perspective.

Dans l'armée italienne comme ailleurs, le tatouage est signe d'appartenance, victoire de sur la douleur, souvenir et moyen d'identification. Alors même que l'armée réclame parfois à ses hommes de risquer leur vie, cet attachement soudain pour des considérations à fleur de peau, si j'ose dire, a quelque chose d'étrange. Quelle mouche a donc piqué le Ministère de la défense?

Les explications fournies dans le document livrent quelques pistes:

Le document interdit aussi les tatouages ayant une référence "obscène d’un point de vue sexuel, raciste ou pouvant introduire un concept de discrimination religieuse qui entache la réputation de la République et de l’armée". Le message est clair: pas de croix gammée, de Christ ou de tête de mort, synonyme de fascisme et d’intolérance, affirme le Ministère de la défense.

 

Obscène, raciste ou pouvant introduire un concept de discrimination religieuse qui entache la réputation de la République et de l’armée... Du point de vue de la sensibilité exacerbée des musulmans, car c'est bien de cela qu'il s'agit.

Bien que le journaliste en charge de l'article se soit senti obligé de mentionner la croix gammée (histoire de mieux faire passer la pilule auprès de ses lecteurs occidentaux je suppose) les disciples de Mahomet risquent peu de défaillir à la vision d'un tel emblème, en tous cas ni au Bengladesh, ni en Turquie, ni au Qatar, ni en Afghanistan, ni probablement dans aucun autre pays du même genre. On reste aussi dubitatif sur l'érotisme imputable à un tatouage de femme gravé sur le biceps d'un soldat musclé. Reste les symboles qu'on ne veut pas évoquer, c'est-à-dire le Christ ou la croix chrétienne (synonymes apparemment de "fascisme" et "d'intolérance" selon le Ministère).

Un certain Massimiliano F., retraité de la marine, n'y va pas par quatre chemins:

"Il faut se rendre compte de l’effet dévastateur que peut avoir un petit crucifix imprimé sur les biceps saillants d’un guerrier italien en poste en Afghanistan par exemple."

 

italie,tatouage,arméeUne réalité que le courrier du ministère tente pudiquement d'aborder:

De fait, la directive évoque le nombre grandissant de soldats de carrière expédiés dans des zones à risques dans le cadre de missions internationales. Des zones où les populations musulmanes, généralement majoritaires, pourraient éprouver un sentiment de malaise et de grande défiance face à un soldat exhibant un crucifix ou une sirène à moitié nue.

 

Pourraient. Malaise. Grande défiance. Que de tournures alambiquées! Tout cela pour traduire les glapissements et la haine de musulmans ivres de rage à la simple vue d'une croix tatouée. "Les croisés sont de retour!" "Mort aux infidèles!" Les répliques suivantes ne sont pas trop difficiles à imaginer...

Évidemment, la préoccupation du Ministère de la défense italien concerne probablement la vie de ses soldats. Mais s'y prend-t-il de la bonne façon? A partir du moment où Rome abrite la Cité du Vatican, peu de chances que des islamistes s'accomodent des troupes italiennes sur place, tatouages ou non. Et à supposer que la directive ait été conçue en pensant aux civils, elle n'en est que plus insultante: ceux-là sont rabaissés au rang d'animaux stupides réagissant aveuglément au moindre stimuli.

Nul doute que le Waziristan abrite des individus aussi vindicatifs. Mais des islamistes enragés capables d'attaquer à vue, ne serait-ce pas précisément le genre d'ennemi que les soldats occidentaux viennent combattre?

Les musulmans, islamistes ou non, n'apprécient pas forcément pas les symboles chrétiens et c'est leur droit le plus strict. Mais au moins comprennent-ils et respectent-ils force et dignité. Quelles qu'aient été leurs intentions, les hauts stratèges du Ministère de la défense italien ne peuvent provoquer que des effets désastreux. Leur décision mine directement le moral des troupes. Loin de susciter la reconnaissance des autochtones, elle les insulte, tout en faisant passer les Italiens pour des couards. Elle attise encore davantage la haine des islamistes locaux, qui auront beau jeu de dénoncer la veulerie de soldats sans fierté et la croisade masquée d'un Occident hypocrite.

Une guerre, quelle qu'elle soit, n'est pas qu'un affrontement militaire, mais aussi une confrontation des valeurs. Un camp qui a honte des siennes et se met en quatre pour ne pas déplaire à l'ennemi a-t-il la moindre chance de l'emporter?

Commentaires

Très sincèrement, cela me fait plutôt plaisir de me retrouver complétement en désaccord avec vous. Vous écrire tout le temps que ce que vous dites est très juste commençait à me lasser...

Vous analysez cette directive sous le seul angle de la confrontation islam et ses valeurs hyper-réactionnaires - démocraties occidentales. Répondons à cette vision : si j'étais responsable de l'envoi de troupes en Afghanistan, je saurais d'abord que je fais de mes propres soldats des victimes, puisque à aucun moment ils n'ont eu la moindre chance d'accomplir leur mission. Il ne leur a été laissé que trois issues : mourir, être fait prisonniers ou partir la queue entre les jambes. Dans les deux premiers cas, un tatouage chrétien les amènera au pire. Le cadavre sera violemment mutilé pour le rendre le plus méprisable possible, son sexe coupé lui sera mis dans la bouche ainsi que le faisaient les anarchistes espagnols aux curés qui tombaient entre leurs pattes d'assassins, il sera traîné dans la rue comme les GIs tombés à Mogadiscio. Pour un prisonnier, le bras supportant le tatouage sera plus que probablement coupé, puisqu'on ne peut effacer un tatouage.

Voilà pour les tatouages chrétiens. Pour les autres, tous les autres, l'armée se dit que des gens engagés pour elle n'ont pas à marquer leur corps d'une manière ou d'une autre. Le contenu idéologique d'un tatouage peut gêner ses propres camarades. Tout le monde n'a pas envie de combattre aux côtés d'un type qui aurait une croix gammée sur le bras...
L'encre utilisé peut empoisonner le tatoué sur le long terme et l'armée n'engage personne pour le soigner pour de telles stupidités.

D'une manière générale, le tatouage ne fait pas partie de notre culture. Se tatouer, c'est bafouer ses propres valeurs de respect du corps, de respect de l'intelligence qui fait qu'on ne se marque pas pour la vie. Que penser d'un soldat qui renie à ce point les valeurs culturelles de son ethnie ? Pour moi, une belle femme tatouée n'est plus une belle femme. La beauté est aussi faite d'intelligence...

Écrit par : Géo | 21 août 2012

Et pourtant le tatouage reste un passe-temps très apprécié... des compagnes de toute une série de beaux tatoués.
Dans la couche commune, elles ont l'insigne avantage de lire sans avoir à tenir le livre de bandes dessinées, ni de tourner les pages, même les plus intimes. Il est vrai que, pour ces dernières, il est tout de même nécessaire d'utiliser un certain doigté. C'est alors que certains tatouages avec initiales dévoiles leurs trésors! Un simple "SE" peut avoir cacher un prénom, celui de "Susanne", mais aussi, pour d'autres en très grande forme, "Souvenir inoubliable de la Guinée équatoriale françaisE"

Et si les hommes se font la guerre c'est qu'ils ont compris que par ce biais... "Oui... T'as tout ce que tu veux" ou... "Tatoo?... Oui, ceux que tu veux!"

Écrit par : Baptiste Kapp | 21 août 2012

En espérant que les tatoueurs ne fassent pas, sur la peau de leurs "victimes", les mêmes fautes d'orthographe que moi dans les commentaires!
Sinon les compagnes ne sauront jamais que "dévoiler" est un verbe et que les verbes ne prennent pas de "s" au pluriel
Il serait alors normal d'interdire certaines lectures qu'il faudrait remettre à l'index... Encore du doigté!

Écrit par : Baptiste Kapp | 21 août 2012

Etes-vous sûr que la seule raison de cette directive soit la crainte des musulmans ? Les tatouages se font de plus en plus envahissants parmi les civils. Des hommes (et des femmes !) se font tatouer le bras entier, le dos entier, le cou, parfois même le visage.

N'est-ce pas tout simplement le rappel que dans l'armée, tous les hommes doivent consentir à l'uniformité symbolisée par... l'uniforme ? Et à une certaine dignité, une certaine tenue ? A quoi ressemblerait une armée de soldats avec des tatouages visibles, dépassant de l'uniforme ?

Écrit par : Robert Marchenoir | 23 août 2012

@Robert Marchenoir: Comme par hasard, l'islam interdit le tatouage, donc tout tatoué est non-musulman (ou "fautif"), ce qui rend l'identification des mécréants beaucoup plus facile.

Certains corps d'armée italiens sont tatoués à 80% (cela ne veut pas dire que 80% du corps des soldats est tatoué, mais qu'ils sont 80% à porter un tatouage ou un autre.) Quoi qu'on décide au niveau du recrutement, il faudra un certain temps avant que les tatoués existants quittent la carrière. Beau message de soutien à tous ces soldats. Remarquez, les politiciens italiens viennent peut-être de donner un excuse en or pour tous ceux qui seraient réticents à leur affectation: un petit passage chez le tatoueur et hop, on ne peut plus aller dans certaines zones...

Peut-être que je me prends pour un vieux routard à qui on ne la fait pas, mais tant le témoignage de "Massimiliano F." que les circonvolutions de langage du ministère italien ou que les exemples choisis me font clairement penser que le fond du problème est religieux avant tout, dans un clash tatouage religieux / populations musulmanes sensibles.

L'idée rassurante de tatouages "excessifs" ne cadre pas vraiment avec une procédure qui permet à des cadres de procéder à des "contrôles ponctuels" de la peau de leurs hommes - par définition à des endroits que l'uniforme masquerait.

Écrit par : Stéphane Montabert | 23 août 2012

"Comme par hasard, l'islam interdit le tatouage, donc tout tatoué est non-musulman (ou "fautif"), ce qui rend l'identification des mécréants beaucoup plus facile."

Et donc, les armées occidentales ont raison de lutter contre la mode des tatouages. Vous vouliez en venir à quoi, au fait, avec ce billet ? En temps de guerre, tout est à double sens, comme toujours, mais exacerbé. Lors de la guerre du Vietnam, les Américains ont voulu jouer la carte "aide à la population". Ils ont envoyé leurs infirmiers vacciner les enfants dans les villages contre je ne sais trop quelle maladie. Dès la première tentative, cela s'est traduit ainsi : tous les bras de tous les enfants qui avaient vaccinés ont été coupé, et les Viet-Congs en avaient fait un tas au milieu du village.

Le tatouage est un signe extérieur de connerie grave. Pourquoi pas à vous suivre engager des femmes ou des [homosexuels] dans l'armée ?

Écrit par : Géo | 23 août 2012

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