23 janvier 2013

Où l'on reparle de la BNS

L'arrimage du Franc Suisse à l'Euro par la Banque Nationale Suisse remonte à un an et demi environ. Ayant dénoncé à l'époque cette manoeuvre comme une véritable hérésie ne pouvant mener qu'à la catastrophe, celle-ci tarde à se concrétiser.

Ce qui ressemble à une bonne nouvelle dépend en réalité de la signification de cette sérénité relative. Est-ce le calme tout court ou le calme avant la tempête?

Les nouvelles venues d'Europe sont pour le moins mitigées. Bien sûr, du côté des officiels, l'heure est à l'optimisme, qu'il s'agisse du commissaire européen aux questions financières Olli Rehn, du chef de la Banque Centrale Européenne Mario Draghi ou de beaucoup d'autres. Mais comme le fait remarquer avec une certaine ironie Mikhaïl Delyaguine, connaisseur des institutions européennes, l'heure est toujours à l'optimisme: "presque n'importe quel fonctionnaire ou bureaucrate européen est obligé d'être un optimiste. C'est l'exigence de la profession". Et d'ajouter que "dans six mois, ils oublieront leurs propos ou tâcheront de ne pas se les rappeler."

Malgré ce verdict sévère, tout n'est pas qu'affaire de communication. Il existe des signes tangibles de détente sur le front des taux. Le Portugal emprunte à dix ans à moins de 6%, l'Espagne autour de 5%. L'euro s'est raffermi contre le franc suisse, au point qu'il faut désormais 1,24 CHF pour un euro. Pour la première fois depuis longtemps, on s'éloigne du "taux plancher" fixé à 1,20 CHF par la BNS.

Pourtant, l'Europe n'est pas sortie du trou. Le chômage explose et ne montre aucun signe d'essouflement. L'Espagne n'arrivera pas à contenir ses déficits pour 2013. La croissance du continent restera atone cette année. Et évidemment, pas un seul pays européen n'a réduit sa dette d'un seul centime...

Ces derniers jours, une petite nouvelle a rapidement glissé dans la presse: les taux français à court terme sont repassés dans le positif. Ce modeste retour à la normalité doit être mis en parallèle avec un autre chiffre, le taux de change entre franc suisse et euro passée nettement au-dessus des 1,20.

Reprenons: l'euro monte, la BNS n'a plus besoin d'agir pour faire baisser le franc suisse. La BNS ne fait rien, ou disons, plus rien.

Au même moment, les taux français à court terme passent dans le positif.

bns,inflation,euroDe là à comprendre que la BNS a directement influé sur les taux français à court terme, il n'y a qu'un pas, que je franchis allègrement.

Tentons une explication.

La BNS s'est lancée dans une stratégie de lutte contre le renchérissement du franc suisse en y associant des moyens "illimités", pour reprendre les propres termes de la banque. Elle a donc créé des milliards de francs suisses pour acheter des euros jusqu'à ce que le franc suisse baisse. Ces euros n'ont pas été acquis sous forme de numéraire, mais à travers des souscriptions à des emprunts d'Etat de la zone euro.

Or, si les banquiers centraux suisses luttaient contre la force du franc, ils n'en sont pas moins resté des banquiers: quitte à acheter de l'euro sous forme de dette, ils n'allaient pas prendre n'importe quoi. Ils ont donc privilégié la dette de "qualité" (bien notée) c'est-à-dire la dette allemande, et jusqu'à une époque récente, la dette française. Il est probable que la BNS aurait préféré exclusivement du Bund allemand aux OAT françaises, mais peut-être que les volumes ne suffisaient pas...

On comprend dès lors comment les taux des pays "bien notés" de la zone euro sont devenus négatifs. Lla BNS cherchait moins le rendement qu'à simplement se placer. Un taux d'intérêt négatif n'était par ailleurs qu'une modeste perte pour être sûr de remporter les adjudications. Enfin, le phénomène ne concernait que les taux courts: la BNS cherchait à spéculer contre le franc suisse au jour le jour, pas à obtenir des rendements d'obligations sur dix ans.

Si on devait résumer le processus en une phrase, la BNS a fait baisser le franc suisse en achetant de la dette. Et de la dette française pour une bonne partie.

Les Suisses, si on leur demandait, apporteraient probablement un soutien massif à la politique de la BNS. Les discours sont tellement unanimes en faveur de ce contrôle des changes... D'ailleurs, ajouteraient-ils, tout va bien, n'est-ce pas? Non seulement le taux plancher est maintenu mais la BNS affiche fièrement un bénéfice comptable de 6 milliards.

L'histoire est un peu trop belle pour être vraie, malheureusement.

Revenons en 2011: cette année-là, la BNS prévoyait de ne plus verser de dividendes aux cantons à l'avenir, la faute au franc fort. Cette mesure logique s'inscrivait dans la gestion traditionnelle de la monnaie par une banque centrale ; c'était avant le changement de cap historique, la grande aventure de la planche à billets. Désormais, la BNS est, disons, plus souple. Elle peut afficher n'importe quel bilan puisqu'elle imprime au besoin!

Arroser les cantons d'une manne inattendue (fût-elle en billets de monopoly) ressemble fort à de la corruption. Mais pourquoi la BNS aurait-elle besoin de s'acheter la complicité des cantons-actionnaires? Sans doute pour éviter que ceux-ci ne s'attardent trop sur le bilan de l'institution.

Une infographie du Financial Times nous montre ainsi l'évolution de celui-ci comparé au taux de change franc suisse / euro, agrémenté des divers événements de la banque centrale helvétique:

bns,inflation,euro
(cliquez sur l'image pour l'agrandir)

En haut, le taux de change entre franc suisse et euro. En bas, le volume des engagements de la BNS. La "stabilité" du franc suisse n'a été atteinte qu'au prix d'un engagement démentiel dans les dettes des pays de la zone euro. Dettes de pays pas trop mal notés certes, mais on sait ce que valent les notes des agences...

Depuis la décision d'arrimer le franc suisse à l'euro, le bilan de la BNS a plus enflé qu'un cadavre de cachalot échoué sur la grève. L'affaiblissement du franc suisse ne s'est fait qu'au prix d'une augmentation absurde du bilan de la banque. Il atteint plus de 400 milliards de francs suisses aujourd'hui, à comparer aux 580 milliards de PIB du pays!

Ces montants sont si élevés qu'ils en deviennent presque abstraits ; mais chacun comprendra quand même deux problèmes qui se posent:

1. Nous sommes aujourd'hui profondément engagés dans le financement de la dette des pays de l'Union Européenne, perspective très rassurante s'il en est!

2. Ces devises, il va bien falloir en faire quelque chose.

Si elles sont revendues, l'euro s'écroulera et le franc suisse s'envolera. La BNS essuiera des pertes chiffrées en dizaines de milliards que les cantons, et à travers eux les contribuables, devront éponger.

Si elles ne le sont pas, la BNS n'aura alors d'autre choix que poursuivre la fuite en avant: imprimer toujours plus de francs suisses pour acheter de l'euro, liant le destin des deux monnaies jusqu'à ce qu'il soit inextricable. Les engagements en monnaie étrangère seront tels au bilan de la BNS que celle-ci aura perdu toute indépendance en matière de politique des taux. Nous avons déjà pratiquement atteint ce stade aujourd'hui.

Voilà comment la Suisse, sans l'avoir souhaité, sans l'avoir voté, vient d'adhérer à l'euro.

Que ceux qui pensent le contraire m'expliquent quand et comment la BNS pourra se débarrasser de ces délirantes réserves en devises!

Quant à célébrer la fin de la crise et la réussite de l'action de la BNS, attendons de voir par quelle magie l'institution parviendra à dégonfler son bilan pour retrouver l'équilibre d'une banque centrale saine.

Comme on voit, il est un peu tôt pour se réjouir.

Commentaires

L'explication du phénomène m'a paru jusqu'ici pourtant assez simple: la BNS ne pouvait pas rester raisonnable, au milieu de banques centrales comme la FED et la BCE déraisonnables, avec chacune comme expédients pour sauver le système bancaire d'émettre de manière échevelée leur monnaie.
Donc la BNS n'a pas eu d'autre choix que de régler ses émissions de monnaie sur les besoins suisses, ce qui en soi est la moindre des choses ! Ni moins raisonnable, ni plus déraisonnable que les autres: c'est la vie dans un monde en dérapage.
Mais je reconnais que la suite nécessitera d'avoir au timon un fort navigateur ...

Écrit par : André Bovay-Rohr | 23 janvier 2013

@André Bovay-Rohr: ce que vous dites est tout de même incroyable! Parce que le monde est fou, il faut se forcer à devenir fou soi-même? L'esprit moutonnier à son sommet!

BCE et FED sont engluées dans des niveaux de création de monnaie de plus en plus délirants parce qu'elles n'ont plus de choix. Les dettes publiques des pays dont elles dépendent sont en roue libre.

Ce n'est pas le cas de la Suisse.

Le bon capitaine aurait plutôt été celui qui ne cède pas à la panique mais guide la Suisse vers le système monétaire de demain, lequel a plus de chance d'être basé sur l'or que sur des papiers colorés...

http://www.contrepoints.org/2013/01/19/111847-le-monde-vient-dadopter-letalon-or

La Suisse avait de sérieux atouts pour cette redistribution des cartes: des finances saines, une attitude prudente, une monnaie solide ; elle n'a pas sombré dans l'escroquerie keynésienne. Mais la récente fuite en avant opérée par la BNS gâche tout.

Par un mélange désastreux d'europhilie, de stupidité et d'incompétence, la Suisse mérite peut-être sa place dans le club de la zone euro, en effet. Honoris Causa.

Écrit par : Stéphane Montabert | 23 janvier 2013

Lors de billets précédents sur ce sujet, vous n'avez jamais amené d'arguments convaincants pour nous dire pourquoi les Suisses devaient sacrifier leur industrie pour que les salopiauds d'UBS se versent des boni en milliards plutôt qu'en millions. Marcel Ospel, le plus grand bandit que la Suisse ait jamais connu. 27 milliards de salaires par an au lieu de 27 millions ? Mais pourquoi pas, cher Stéphane Montabert !
Juste une question, non deux : vous travaillez dans la banque ? Si oui, votre bonus mensuel est-il inférieur au million de francs suisses ?

Écrit par : Géo | 23 janvier 2013

@Géo: M. Ospel a quitté la direction de l'UBS en 2008, si jamais. Et du reste, je ne vois pas le rapport entre le sacrifice d'une industrie (?) et un bonus en milliard (??) pour les dirigeants de grandes banques cotées en bourse.

Soyez plus clair dans vos théories du complot ou laissez tomber.

Écrit par : Stéphane Montabert | 23 janvier 2013

En Suisse, l'affrontement entre intérêts de la finance et ceux de l'industrie ne date pas de la dernière pluie. Dans mon entourage, cela fait plus de 40 ans que cela fait débat. L'industrie suisse allait crever sans mesures de la BNS pour maintenir un taux de 1.2 CHF contre 1 Euro. Même dans les pires moments, les banquiers de l'UBS se sont servi à eux mêmes des milliards de boni. Contre les intérêts des actionnaires et contre ceux des clients, qui touchent des clopinettes en terme d'intérêt.
Je ne vois pas où est la théorie du complot.

Écrit par : Géo | 23 janvier 2013

@Géo: Les bonus des banquiers vous choquent visiblement, mais cela n'a aucun rapport avec le marché des emprunts bancaires. Les entreprises, si elles trouvent les taux si exorbitants, disposent elles-mêmes de plusieurs moyens non bancaires pour augmenter leurs fonds (augmentation de capital, émission d'obligations, affacturage...)

"L'industrie suisse allait crever sans mesures de la BNS pour maintenir un taux de 1.2 CHF contre 1 Euro"

Foutaises.

Je sais bien que c'est le discours officiel - il a été suffisamment martelé - mais c'est n'importe quoi. Il existe des outils financiers répandus qui permettent à des entreprises de se prémunir contre les risques de variation subite des cours d'un sous-jacent, qu'il s'agisse d'une monnaie ou d'une matière première. Les négociants en céréales ou les compagnies aériennes les utilisent régulièrement.

Nul besoin de forcer la chose à l'échelle d'un pays entier.

De plus, dans l'année si terrible où le franc suisse oscillait jusqu'à la parité avec l'euro, les exportations suisses se sont fort bien portées! Et je le prouve chiffres à l'appui:

http://www.swissinfo.ch/fre/economie/Pour_l_industrie_suisse,_le_soleil_brille_a_l_Est.html?cid=32100626

"Au total, les entreprises suisses ont exporté pour 197,6 milliards de francs en 2011, soit 2,1% de plus que l’année précédente. (...)
Au niveau des régions, les exportations vers l’Asie ont augmenté de 9,6%. La progression a été particulièrement forte en Chine (+ 19,2%), à Hong Kong (+ 18,8%) et en Inde (+ 15,2%).
Les exportateurs suisses ont également enregistré une progression des affaires sur leurs deux principaux marchés, l’Allemagne (+ 5,5%) et les Etats-Unis (+ 2,4%). Mais sur l’ensemble de l’UE, les affaires se sont légèrement tassées (- 0,7%)."

Voilà. -0.7% sur l'ensemble de l'UE pendant l'année où le CHF a atteint la parité avec l'euro, dans une hausse globale de 2,1%.

C'est ça, la fin du monde?

Écrit par : Stéphane Montabert | 23 janvier 2013

Votre explication est limpide. Et je crois que pour un petit avantage actuel nous risquons de payer le prix fort dans un avenir pas très lointain. Quelque part nous finançons l'Europe qui n'a pas l'air d'en être très reconnaissante . Et par solidarité nous plongerons avec elle. Nous sommes vraiment les meilleurs.

Écrit par : Chaufroi | 24 janvier 2013

Vous pouvez vous consoler en vous disant que la vertu financière suisse suscite encore la confiance, puisqu'il a suffi au chef de la BNS de dire qu'il maintiendra le franc à la parité qu'il a choisie pour que son annonce soit suivie d'effet...

Écrit par : Robert Marchenoir | 24 janvier 2013

La survie de notre industrie d'exportation et de notre tourisme était bel et bien en rapport avec les cours de l'€ et du US$, l'année où le CHF flirtait avec la parité de l'€: avec des statistiques rassurantes, vous vous laissez tromper par l'inertie du système ! Il vient un moment où les acheteurs et les touristes étrangers n'auraient plus eu les moyens de suivre ... et la dite inertie aurait eu pour effet une dégringolade suisse durable.

Pour que l'annonce de M. Hildebrand du maintien de l'€ à 1.20 CHF soit vraiment suivie d'effet, il a fallu l'émission à TEMPS de plus de 400 MILLIARDS de CHF les mois suivants: le pur effet de l'offre et de la demande; à mon avis, dans le système financier international détraqué, et pour un pays qui gagne un CHF sur deux avec l'étranger, il n'y avait pas d'autre solution réaliste. Là-dedans, je ne vois pas trop où se nicherait la solidarité: c'est plutôt l'effet d'une forte interdépendance, pas trop rassurante :=(

Écrit par : André Bovay-Rohr | 27 janvier 2013

Cher Monsieur Montabert,

La politique de la BNS est un pari (certes risqué), mais un pari sur l'avenir (pas une adhésion à un club). Que vous le vouliez ou non, la politique de la BNS est relativement simple. Elle achète massivement des euros (dont pas assez de gens ne veut) pour le revendre plus tard (quand plus de gens en voudra). Si l'économie européenne stagne ou remonte, elle sera (grandement) gagnante, car elle a des années pour revendre. C'est un peu comme acheter de l'or, en espérant que ce métal aura encore de la valeur dans 5, 10 ou 100 ans. Acheter de l'or ne signifie toutefois pas pour autant qu'on en fera commerce.

Maintenant, on peut être contre, car la valeur du franc suisse dépend de la confiance des institutions et des tiers. Si "l'on" se rencontre tout d'un coup que cette valeur refuge est utilisée à tort et à travers et qu'elle équivaut à du papier de monopoly, nous ferons comme le Zimbabwe (plouf). A une différence toutefois, nous aurons toujours des centaines de milliards d'euros pour amortir et négocier la reprise de cette monnaie comme billet national ;) (là, vous serez peut-être content de cet achat).

Enfin, votre discours me rappelle celui du président du parti socialiste sur les prétendus "fonds toxiques" de l'UBS. Il s'agissait là aussi d'un pari. Le président du PS a perdu le sien (et je regrette que les médias ne le martèle pas et continue à faire croire qu'il avait raison), car contre toute attente (pour lui) cet argent a rapporté des bénéfices. Il n'a pas eu la force politique de reconnaître son erreur (ou cela m'a échappé), accepterez-vous de reconnaître votre erreur si tout va mieux dans 5 ou 10 ans et si une partie de "notre" dette a été remboursée grâce à ce "pari" sur l'euro ? :o)

Si j'ai tort, qu'est-ce que je ferai ? et bien, je crains fort que je serai emporté dans les troubles publics et que l'un ou l'autre manifestant affamé m'aura (au choix) dévoré ou lynché :)

Écrit par : Towzi | 28 janvier 2013

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