31 mars 2013

En attendant le Bank Run

Sitôt le "plan de sauvetage" chypriote entériné et les banques rouvertes, l'île a tout bonnement disparu des écrans radars médiatiques.

Il eut bien quelques frayeurs lorsque les agences levèrent enfin leur rideau à nouveau - on plaça des vigiles devant certains établissements bancaires histoire d'éviter tout mouvement de panique - mais la transition se passa sans heurts, au point d'être célébrée par la presse et les autorités locales.

Si ce n'est qu'il n'y a pas eu de transition.

Chypre vit toujours sous un sévère régime de contrôle des capitaux et de limitation des retraits bancaires. L'île fonctionne au ralenti, l'économie se réduisant aux maigres flux d'argent liquide encore en circulation. La panique n'a pas eu lieu mais la pénurie est toujours là ; les virements vers l'étranger sont limités à 5'000 euros par personne, par banque et par mois ; aux guichets, les clients ne peuvent retirer que 300 euros par jour.

Les autorités ont beau jeu de célébrer la sérénité des habitants alors qu'il s'agit plutôt de soumission.

Le danger subsiste et n'a jamais été aussi grand. Le danger d'un Bank Run. Vous en avez peut-être entendu parler sans qu'on vous l'explique ; dans la mesure où il frappera Chypre tôt ou tard (ainsi que d'autres pays) mieux vaut se livrer à quelques éclaircissements.

porte_blindee.jpgLe client d'une banque y dépose son argent mais la banque ne laisse pas cet argent dormir au fond d'un coffre, même si c'est l'image qu'elle souhaite souvent donner. Si elle agissait ainsi, comment pourrait-elle payer ses salariés, ses locaux, l'électricité, sans piocher dans la caisse ni réclamer des frais prohibitifs?

L'argent de tous les comptes représente une somme conséquente. La banque récolte d'un côté mais prête de l'autre. La banque est un intermédiaire économique entre l'épargnant, qui dépose l'argent et exige de le retrouver, et l'emprunteur, qui a immédiatement besoin d'une somme et qui est prêt à payer pour cela.

Sans rentrer dans le détail des réserves fractionnaires, les prêts ne sont ni plus ni moins que la location d'une certaine somme d'argent, contre un loyer lui aussi payé en argent. Le taux d'intérêt pratiqué par la banque représente en quelque sorte le coût du loyer. Il dépend d'une multitude de facteurs allant de l'environnement économique à la confiance de la banque envers le demandeur. La banque prête d'autant moins gratuitement que le versement des intérêts est son principal moyen de subsistance!

Bien entendu, dans toute la population des créditeurs et des débiteurs de la banque il y a des moutons noirs ; des gens dont le solde du compte courant est négatif, ce qui les transforme de facto en emprunteurs, et d'autres venus emprunter de l'argent mais qui, pour diverses raisons, ne parviendront jamais à rembourser. Heureusement, en général, les mauvais payeurs sont une minorité, faute de quoi les banques n'auraient qu'à mettre la clef sous la porte.

Le taux pratiqué par les banques avec tout un chacun doit tenir compte de tous ces risques. Le fixer correctement est tout un art. Qu'il soit trop élevé et les clients renonceront ou iront voir un établissement concurrent ; qu'il soit trop faible et la banque perdra en rentabilité et périclitera, voire risquera sa survie si les emprunteurs font défaut en masse... C'est ce qui s'est passé avec la crise des subprimes et l'effondrement des prix immobiliers.

Mais à Chypre le problème est différent.

L'argent des comptes courants de tout un chacun étant la matière première dont a besoin la banque pour fonctionner, que se passe-t-il si la rumeur laisse entendre que la banque est en difficulté? Certains clients s'inquièteront et s'empresseront de retirer leurs billes. La banque devra s'exécuter dans les délais les plus brefs: garder l'argent à disposition du client est le fondement même du contrat bancaire, aucune relation ne peut s'instaurer sans cette base. Mais voilà, si suffisamment de clients ont la même idée au même moment, les agences bancaires manqueront de liquidité, puis seront tout simplement incapables d'honorer leurs engagements, puisque l'argent des comptes a été prêté à l'extérieur. La confiance dans la banque s'effondre, la panique se répand, tout le monde veut récupérer son solde mais il n'y a pas de fonds suffisants pour tout le monde. La banque est soudainement insolvable. C'est le Bank Run.

Cette situation de faillite a ceci de particulier qu'elle récompense les plus craintifs. Les inquiets et les méfiants sont les premiers à retirer leurs avoirs lorsque les rumeurs se font insistantes ; et du coup, ils sont les seuls à s'en sortir sans dommages. Les autres - sereins, lents à la détente, cyniques et incrédules - arrivent trop tard et n'ont plus que leurs yeux pour pleurer.

Chypes est-elle dans cette situation? Oui, de toute évidence. En février, des épargnants de la zone euro ont retiré 18% des avoirs qu'ils détenaient auprès des banques chypriotes - et peuvent aujourd'hui sabler le champagne d'avoir été si bien inspirés. Ceux qui n'ont pas "cédé à la panique" se retrouvent frappés de plein fouet ; on parle aujourd'hui d'une "taxe" pouvant atteindre 60% pour les détenteurs de comptes de plus de 100'000 euros.

retraits_chypre.jpgDans un Bank Run, paniquer en premier est de loin la stratégie la plus rentable.

Tant le grand public - un temps menacé par le "plan d'aide" - que les grands comptes rongent leur frein. Ils n'ont pas le droit de retirer plus que ce que le gouvernement chypriote leur accorde. La limite de retrait fixée à 300 € par jour n'est probablement pas dûe au hasard ; face à l'hémorragie de leurs comptes, les établissements bancaires de Nicosie sont probablement incapables de concéder davantage de toutes façons.

Au moins la posture actuelle donne-t-elle l'illusion que les restrictions viennent de l'Etat chypriote et non des banques elles-mêmes.

Evitera-t-on le Bank Run? On ne pourra l'affirmer que lorsque toutes les contraintes artificielles sur les mouvements de capitaux auront été levées, lorsque n'importe quel Chypriote pourra entrer dans une agence bancaire, fermer son compte et en ressortir avec le solde en liquide, en toute sérénité.

Nous en sommes loin.

Le reste de l'Europe peut croire le calme revenu ; pour les Chypriotes, contraints d'aller quémander chaque jour la limite légale de retrait, l'attente est insupportable. Et que dire des détenteurs de gros comptes à Chypre, dont les avoirs sont sabrés de plus de la moitié?

Le gouvernement chypriote est dans la même impasse qu'un malfrat qui tient en joue un individu et espère que celui-ci continuera à lui obéir aveuglément même quand il n'aura plus une arme pointée sur lui. Soit l'Etat fait perdurer les limites de retrait pour que perdure l'illusion de stabilité, soit il les lève et tout peut alors arriver,... C'est inévitable.

Et ce n'est pas encore le pire. Si par extraordinaire la situation à Chypre revenait à la "normale" sans Bank Run, il ne fait aucun doute que les capitaux quitteront l'île (en panique ou en bon ordre, c'est selon) et l'activité économique du pays s'est durablement effondrée en ce mois de mars. Chypre vient donc de rejoindre le club toujours plus nombreux des pays alternant économie en récession / emballement de la dette et du déficit de l'Etat / nouveaux plans d'aide et de rigueur, jusqu'à ce que mort s'ensuive.

Le plan de secours qui vient d'être infligé à l'île ne sera donc pas le dernier.

Commentaires

Bonne description du Bank Run sur les banques de dépôt.

Vous avez omis un détail : les banques de dépôts sont aussi des banques d'affaires, et la frontière entre les deux activités est ténue.

Ces banques ne se contentent pas de prêter l'argent du déposant à des entreprises, particuliers ou Etats, elle achètent également pour leur compte des actions, matières premières, warrants, immobilier et des produit financiers complexes. Et comme leur couverture (réserve) est inférieure à 10% et que les effets de levier dépassent facilement 5 ou 10 (fois la mise), ce casino peut générer des pertes (ou au moins des provisions pour risque) supérieures à la réserve. D'où des ventes massives d'actifs qui font plonger les bourses, le coût de l'immobilier (Espagne) et parfois la monnaie. Les entreprises n'ont plus de crédit et ferment, les épargnants sont lessivés, la banque peut couler (Lehman Brothers) sauf si ses actifs sont rachetés par d'autres (Crédit Lyonnais en 1995) ou qu'un Etat injecte des milliards (l'argent du contribuable) comme c'est le cas depuis 2008 en Europe et aux USA.

Tout cela ne vient pas de la banque elle-même, mais plutôt des s*l*p*rds qui ont revendus leurs produits pourris (comme Abacus de Goldman Sachs) en les faisant noter AAA par des agences qu'elles financent ! (le voleur paie le juge pour rester libre, en quelque sorte). Et ces produits mirages sont les subprimes.

Les vrais coupables ? Goldman Sachs, JP Morgan, Salomon Brothers. La finance hautement spéculative made in USA. Et ils savaient ce qu'ils faisaient, croyez moi !

Pour le reste, vous avez raison : les chypriotes vont payer cher, après les grecs, et avant la France. Au fait, les banques suisses ont aussi acheté ce genre de produit. Les requins ignorent les frontières, le casino est mondial. Bonne chance.

Écrit par : Pierre | 01 avril 2013

@Pierre: il ne s'agit pas ici de revenir (une nouvelle fois) sur les raisons qui ont amené les établissements de la zone euro à se retrouver en difficultés, mais simplement la façon dont ces difficultés peuvent se transformer en faillite spectaculaire dès lors que le grand public est impliqué - et qu'il est trop tard.

Les élites européenne ont voulu essayer cette bonne recette avec Chypre, elles n'auront pas fini de le regretter!

Rappelons pour mémoire qu'il y a moins d'un an, toutes les banques chypriotes avaient passé haut la main les fameux "tests de résistance" établis par l'Union Européenne...

Écrit par : Stéphane Montabert | 01 avril 2013

Pardon cher Stéphane, je m'étais un peu égaré :(

Les méthodes pour éviter le Bank Run des petits déposants sont toujours les mêmes depuis 100 ans :
- la fermeture pure et simple d'établissement, ce qui bloque tout flux financier. Evidemment, les entreprises ne peuvent plus acheter/vendre (chômage, baisse des recettes de l'Etat, risque de faillite et de famine si cela se prolonge). Méthode extrême qui ne dure jamais, il faut bien que la nourriture arrive et que les gens puissent la payer. Sinon, c'est la guerre civile.

- les restrictions de crédit (retrait en espèce limités, virements limités, voire interdits vers certains pays ou certaines entreprises).

Chypre a connu le premier, qui n'a évidement pas duré, il connait maintenant le second. Cela ne durera pas, l'économie doit redémarrer ne serait-ce que pour rembourser les 10 milliards d'euros prêtés par l'UE. Il faut par contre s'attendre à des baisse de salaires et de pensions pour dégager du cash, car la saisie de 10% sur les gros dépôts (Chypre est une lessiveuse géante !) va inciter russe et américains à aller voir ailleurs. Et qui dit "peu de dépôt" dit "peu de rendement de l'impôt", donc réduction des droits sociaux (retraites, salaires de l'Etat, fonctionnement des services publics réduits)... et hausses des taxes pour le chypriote qui n'a nulle part où aller. Ce sera la Grèce modèle réduit car c'est la banque qui est touchée, par l'Etat directement.

Ce n'est jamais le grand public qui déclenche les paniques financières car les établissements financiers peuvent bloquer les flux en trois click de souris. La panique vient toujours d'une spéculation massive par ceux qui en ont les moyens : d'autres banques, des huge funds ou des Etats. On peut dire "non" à Mr Montabert, mais pas à JP Morgan & Co....

Écrit par : Pierre | 02 avril 2013

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