31 mars 2013

En attendant le Bank Run

Sitôt le "plan de sauvetage" chypriote entériné et les banques rouvertes, l'île a tout bonnement disparu des écrans radars médiatiques.

Il eut bien quelques frayeurs lorsque les agences levèrent enfin leur rideau à nouveau - on plaça des vigiles devant certains établissements bancaires histoire d'éviter tout mouvement de panique - mais la transition se passa sans heurts, au point d'être célébrée par la presse et les autorités locales.

Si ce n'est qu'il n'y a pas eu de transition.

Chypre vit toujours sous un sévère régime de contrôle des capitaux et de limitation des retraits bancaires. L'île fonctionne au ralenti, l'économie se réduisant aux maigres flux d'argent liquide encore en circulation. La panique n'a pas eu lieu mais la pénurie est toujours là ; les virements vers l'étranger sont limités à 5'000 euros par personne, par banque et par mois ; aux guichets, les clients ne peuvent retirer que 300 euros par jour.

Les autorités ont beau jeu de célébrer la sérénité des habitants alors qu'il s'agit plutôt de soumission.

Le danger subsiste et n'a jamais été aussi grand. Le danger d'un Bank Run. Vous en avez peut-être entendu parler sans qu'on vous l'explique ; dans la mesure où il frappera Chypre tôt ou tard (ainsi que d'autres pays) mieux vaut se livrer à quelques éclaircissements.

porte_blindee.jpgLe client d'une banque y dépose son argent mais la banque ne laisse pas cet argent dormir au fond d'un coffre, même si c'est l'image qu'elle souhaite souvent donner. Si elle agissait ainsi, comment pourrait-elle payer ses salariés, ses locaux, l'électricité, sans piocher dans la caisse ni réclamer des frais prohibitifs?

L'argent de tous les comptes représente une somme conséquente. La banque récolte d'un côté mais prête de l'autre. La banque est un intermédiaire économique entre l'épargnant, qui dépose l'argent et exige de le retrouver, et l'emprunteur, qui a immédiatement besoin d'une somme et qui est prêt à payer pour cela.

Sans rentrer dans le détail des réserves fractionnaires, les prêts ne sont ni plus ni moins que la location d'une certaine somme d'argent, contre un loyer lui aussi payé en argent. Le taux d'intérêt pratiqué par la banque représente en quelque sorte le coût du loyer. Il dépend d'une multitude de facteurs allant de l'environnement économique à la confiance de la banque envers le demandeur. La banque prête d'autant moins gratuitement que le versement des intérêts est son principal moyen de subsistance!

Bien entendu, dans toute la population des créditeurs et des débiteurs de la banque il y a des moutons noirs ; des gens dont le solde du compte courant est négatif, ce qui les transforme de facto en emprunteurs, et d'autres venus emprunter de l'argent mais qui, pour diverses raisons, ne parviendront jamais à rembourser. Heureusement, en général, les mauvais payeurs sont une minorité, faute de quoi les banques n'auraient qu'à mettre la clef sous la porte.

Le taux pratiqué par les banques avec tout un chacun doit tenir compte de tous ces risques. Le fixer correctement est tout un art. Qu'il soit trop élevé et les clients renonceront ou iront voir un établissement concurrent ; qu'il soit trop faible et la banque perdra en rentabilité et périclitera, voire risquera sa survie si les emprunteurs font défaut en masse... C'est ce qui s'est passé avec la crise des subprimes et l'effondrement des prix immobiliers.

Mais à Chypre le problème est différent.

L'argent des comptes courants de tout un chacun étant la matière première dont a besoin la banque pour fonctionner, que se passe-t-il si la rumeur laisse entendre que la banque est en difficulté? Certains clients s'inquièteront et s'empresseront de retirer leurs billes. La banque devra s'exécuter dans les délais les plus brefs: garder l'argent à disposition du client est le fondement même du contrat bancaire, aucune relation ne peut s'instaurer sans cette base. Mais voilà, si suffisamment de clients ont la même idée au même moment, les agences bancaires manqueront de liquidité, puis seront tout simplement incapables d'honorer leurs engagements, puisque l'argent des comptes a été prêté à l'extérieur. La confiance dans la banque s'effondre, la panique se répand, tout le monde veut récupérer son solde mais il n'y a pas de fonds suffisants pour tout le monde. La banque est soudainement insolvable. C'est le Bank Run.

Cette situation de faillite a ceci de particulier qu'elle récompense les plus craintifs. Les inquiets et les méfiants sont les premiers à retirer leurs avoirs lorsque les rumeurs se font insistantes ; et du coup, ils sont les seuls à s'en sortir sans dommages. Les autres - sereins, lents à la détente, cyniques et incrédules - arrivent trop tard et n'ont plus que leurs yeux pour pleurer.

Chypes est-elle dans cette situation? Oui, de toute évidence. En février, des épargnants de la zone euro ont retiré 18% des avoirs qu'ils détenaient auprès des banques chypriotes - et peuvent aujourd'hui sabler le champagne d'avoir été si bien inspirés. Ceux qui n'ont pas "cédé à la panique" se retrouvent frappés de plein fouet ; on parle aujourd'hui d'une "taxe" pouvant atteindre 60% pour les détenteurs de comptes de plus de 100'000 euros.

retraits_chypre.jpgDans un Bank Run, paniquer en premier est de loin la stratégie la plus rentable.

Tant le grand public - un temps menacé par le "plan d'aide" - que les grands comptes rongent leur frein. Ils n'ont pas le droit de retirer plus que ce que le gouvernement chypriote leur accorde. La limite de retrait fixée à 300 € par jour n'est probablement pas dûe au hasard ; face à l'hémorragie de leurs comptes, les établissements bancaires de Nicosie sont probablement incapables de concéder davantage de toutes façons.

Au moins la posture actuelle donne-t-elle l'illusion que les restrictions viennent de l'Etat chypriote et non des banques elles-mêmes.

Evitera-t-on le Bank Run? On ne pourra l'affirmer que lorsque toutes les contraintes artificielles sur les mouvements de capitaux auront été levées, lorsque n'importe quel Chypriote pourra entrer dans une agence bancaire, fermer son compte et en ressortir avec le solde en liquide, en toute sérénité.

Nous en sommes loin.

Le reste de l'Europe peut croire le calme revenu ; pour les Chypriotes, contraints d'aller quémander chaque jour la limite légale de retrait, l'attente est insupportable. Et que dire des détenteurs de gros comptes à Chypre, dont les avoirs sont sabrés de plus de la moitié?

Le gouvernement chypriote est dans la même impasse qu'un malfrat qui tient en joue un individu et espère que celui-ci continuera à lui obéir aveuglément même quand il n'aura plus une arme pointée sur lui. Soit l'Etat fait perdurer les limites de retrait pour que perdure l'illusion de stabilité, soit il les lève et tout peut alors arriver,... C'est inévitable.

Et ce n'est pas encore le pire. Si par extraordinaire la situation à Chypre revenait à la "normale" sans Bank Run, il ne fait aucun doute que les capitaux quitteront l'île (en panique ou en bon ordre, c'est selon) et l'activité économique du pays s'est durablement effondrée en ce mois de mars. Chypre vient donc de rejoindre le club toujours plus nombreux des pays alternant économie en récession / emballement de la dette et du déficit de l'Etat / nouveaux plans d'aide et de rigueur, jusqu'à ce que mort s'ensuive.

Le plan de secours qui vient d'être infligé à l'île ne sera donc pas le dernier.

28 mars 2013

Le coup du drapeau

Un vieux drapeau du IIe Reich a été aperçu suspendu au plafond de la cave d'Oskar Freysinger et serait un symbole néo-nazi. Émoi légitime ou scandale monté de toute pièce?

freysinger_drapeau.jpg
L'objet du délit (image diffusée par la télévision suisse alémanique dans l'émission "Reporter")

Pour le nouveau Conseiller d'Etat valaisan, ce drapeau, acheté il y a 15 ans en Allemagne lors d'une exposition sur un sous-marin, ne serait qu'un souvenir. Mais la charge médiatique est féroce, avec force interview "d'experts". Sven Lüken, du Musée historique allemand de Berlin, explique sur Le Matin que le drapeau en question "est utilisé aujourd'hui par ceux qui veulent exprimer leur appartenance à l'extrême-droite". Douce musique aux oreilles des journalistes! Hans Stutz renchérit dans Le Nouvelliste: "On ne peut pas suspendre ce genre d'étendard sans savoir ce qu'il représente pour l'Allemagne nazie."

On ne peut pas? Non, on ne peut pas. Impossible. Jusqu'à Marie Parvex qui termine son commentaire dans Le Temps par une interrogation en forme de verdict: "Est-il suffisant de ne pas avoir su pour être dédouané, quand on est un personnage public?"

Nul n'était sensé ignorer la loi ; désormais nul n'est sensé ignorer les derniers codes en vigueur chez l'extrême-droite.

Apparemment, Oskar Freysinger devra passer le restant de ses jours à s'excuser, se justifier et surtout expier. C'est en tous cas ce que les médias attendent de lui. Je suis persuadé que l'histoire ressortira régulièrement, jusque dans la campagne pour sa réélection au Conseil d'Etat valaisan en 2017.

Personnellement, honte à moi, j'ignorais avant cette polémique l'utilisation symbolique de tel ou tel drapeau. A croire que je ne passe pas mes journées à surveiller les modes néonazies ; mais comme tous les autres membres du grand public, depuis quelques jours la presse s'emploie à combler mes lacunes. Tous doivent comprennent l'horreur décelée chez l'élu valaisan.

Pourtant, le drapeau en question n'est pas un symbole du IIIe Reich à proprement parler, mais du IIe (eh oui, il faut savoir compter!) de 1871 jusqu'à la fin de la première guerre mondiale. Il donna ensuite lieu à plusieurs variantes. La croix de fer est encore la cocarde de la luftwaffe actuelle ; quant à l'aigle impérial, il trône en bonne place au fond de la salle du Bundestag. Le drapeau n'est devenu un symbole néonazi que parce que les signes évidents des aficionados d'Hitler ont été interdits par la loi, telle la célèbre svastika introduite en 1935. La situation suscite donc malgré tout quelques remarques:

  • Les néonazis suisses ont une fâcheuse tendance à brandir des drapeaux suisses, pas allemands...
  • Si Oskar Freysinger, bravant tous les interdits, voue un culte secret au nazisme allemand depuis le fond de sa cave, pourquoi ne pas s'être donné la peine de la décorer avec un vrai drapeau à croix gammée, tant qu'à faire?

Tout le monde reconnaît les qualités intellectuelles d'Oskar Freysinger, même ses adversaires politiques les plus acharnés. Cela ne cadre pas avec la stupidité patente d'un individu qui inviterait carrément une équipe de journalistes dans son repaire intime, caméras au poing, pour révéler son terrible secret. Si Oskar Freysinger était le fourbe néonazi qu'ils imaginent, n'aurait-il pas pris la peine d'enlever le fameux drapeau avant de faire visiter sa maison? Espérait-il que personne ne lève les yeux?

Le fil est un peu gros, l'indignation largement artificielle. La presse nous avait habitué à mieux, mais bon, on fait les scandales que l'on peut avec ce qu'on a ; je suis sûr que dans les rédactions, certains se sont mordus les doigts de ne pas avoir pu monter cette affaire en sauce un peu plus tôt - disons, une semaine avant les élections au Conseil d'Etat.

Malgré tout, les médias sont dans leur rôle s'ils révèlent les déviances néonazies de tel ou tel politicien ; mais pour ce faire, on aimerait qu'ils se penchent sur les discours et les prises de position politiques plutôt que sur la décoration du plafond d'une cave. L'étude historique du nazisme pourrait éclairer quelques lanternes de façon salutaire, soit dit en passant.

On peut enfin cyniquement s'étonner de l'éternel deux-poids-deux-mesures entre socialisme rouge et socialisme brun. Un vieux drapeau vaguement apparenté suffit à clouer son propriétaire au pilori et à instruire un procès médiatique en bonne et due forme pour d'éventuelles sympathies nazies, alors que d'autres politiciens arborent fièrement des portraits de Che Guevara, de Lénine ou de Mao jusque dans leur bureau, sans laisser planer le moindre doute quant à leur adhésion à l'idéologie sous-jacente, et sans que le moindre éditorialiste ne s'en offusque.

Sic transit gloria mundi.

26 mars 2013

La sécurité, souvenir de la Suisse d'avant

Alors que la police publie ses statistiques pour l'année 2012, les choses sont claires: la criminalité en Suisse est en hausse. 8,3% d'augmentation des infractions, toutes catégories confondues ; mais +18% dans le seul canton de Vaud!

Lausanne est désormais la ville la moins sûre de Suisse.

Si des humoristes choisissent de parodier la nouvelle avec talent, d'autres ont une attitude plus ambiguë, comme le journal Le Matin. Il laisse transparaître quelques graphiques étalés sur trente ans, semblant sous-entendre que l'évolution récente n'a rien d'alarmant.

stats_brigandages.png

Ce sentiment est renforcé par la voix d'Olivier Guéniat, criminologue et commandant de la police jurassienne, qui s'empresse de relativiser les mauvais chiffres:

"Quand on parle de 23% de hausse des lésions corporelles graves dans le Jura, on oublie de dire que cela ne touche que 0,07 pour mille de la population. Quand on parle de 18% des vols par effraction en Suisse, on passe de 1 à 3 ménages touchés sur 1000."


La malhonnêteté intellectuelle de ce discours vient du caractère annualisé des statistiques ; les victimes quant à elles ne remettent pas leur mémoire à zéro au premier janvier. Le braquage violent d'une station service ou d'une bijouterie laisse des séquelles pendant des années. De plus, les chiffres masquent d'évidentes disparités locales ; le propriétaire d'un châlet aux Grisons ne sera pas soumis à la même violence "statistique" que le propriétaire d'un commerce à proximité de la frontière française.

D'autres chapitres - lésions corporelles, viols, vandalisme - sont pieusement passés sous silence. Est-ce parce qu'ils sont excellents ou parce qu'ils sont mauvais? Citons une catégorie: entre 2011 et 2012, les lésions corporelles graves ont augmenté de 23%. A ce rythme, elles doublent en un peu plus de trois ans.

L'accroissement de la criminalité est palpable en Suisse romande. Les bagarres au petit matin sont fréquentes et dégénèrent parfois en émeutes. N'importe quel citadin pourra renseigner le curieux sur des "points chauds" où des vendeurs de drogue se livrent à leur trafic au vu et au su de tous, y compris de la police. L'arrachage de sac et de téléphone portable est monnaie courante. Même la police se fait cambrioler.

La violence se banalise. Les agressions s'ajoutent aux incivilités, à la mendicité agressive, aux actes de vandalisme et autres tags auxquels sont exposés quotidiennement les habitants du pays. Il ne s'agit-il peut-être que de "sentiment d'insécurité", mais aussi d'innombrables démonstrations de l'impuissance des autorités.

Certes, la Suisse n'est pas (encore?) la France décrite dans France Orange Mécanique, sans que cela rende la criminalité locale acceptable pour autant. En fait, celle-ci est liée à si peu de facteurs que l'inaction des pouvoirs publics n'en est que plus révoltante.

Le premier a trait à la récidive. La police arrête des malfrats quotidiennement pour les voir remis en liberté quelques heures plus tard. A quoi bon? Si les policiers font encore leur travail, les accusés finissent comme d'habitude entre les mains d'une justice menée par des magistrats soixante-huitards pétris de réinsertion et de bons sentiments, de psychiatres prêts à tout excuser, et d'un système carcéral sous-dimensionné - autant de raisons de remettre en liberté des individus dangereux sans passer par la case prison.

Nous vivons dans l'ère des jours-amende avec sursis ; il faut vraiment avoir commis des horreurs pour finir dans une cellule en Suisse. La peine sera alors probablement aménagée.

A côté de cela, l'origine des criminels est une autre évidence sur laquelle la classe politique reste muette. Entre 2011 et 2012, les crimes et délits impliquant des prévenus "issus du domaine de l'asile" (comprendre: faux demandeurs d'asile, requérants déboutés et autres individus devant théoriquement quitter le territoire) ont augmenté de 38,7%. A Champ-Dollon, la prison genevoise, les Suisses ne représentaient en 2009 que 9,3% de la population carcérale ; 68,9% des détenus étaient des étrangers non résidents, 21,9% des étrangers résidents. Détail peu cité dans les médias, 56,6% des prisonniers se déclaraient de confession musulmane, alors qu'ils ne sont que 5% dans l'ensemble de la population.

Mais tout cela ne doit surtout pas remettre en question les principes sacrés du vivre-ensemble, de frontières-passoires et de l'accueil aveugle et définitif d'individus parfaitement néfastes à la société qui les héberge ; il est vrai qu'un cambrioleur-violeur et plus si affinités s'accommodera bien plus facilement de la pusillanimité de la justice suisse que de celle de son lointain pays d'origine, probablement moins raffinée et plus expéditive. Tant pis pour les victimes. Mais est-ce l'intérêt de la population helvétique? Sur ce point, il faudra encore plusieurs initiatives de l'UDC avant que le Parlement ne sorte de sa léthargie, s'il y parvient jamais.

Pendant que des employés assermentés fouillent nos sacs poubelle et que l'arsenal législatif se renforce continuellement contre les terribles criminels circulant sur les autoroutes au volant de leurs puissants bolides (même quand ils ne provoquent aucun accident) ceux qui sévissent en centre-ville n'ont pas trop de souci à se faire.

Les campagnes de communication publique nous martèlent que sur la route chaque mort est un mort de trop ; mais si les victimes surviennent ailleurs, apparemment, la classe politique s'en accommode avec fatalisme.

22 mars 2013

Chypre dans l'oeil du cyclone

Un avion militaire anglais livrant des billets de banque au milieu d'une île financièrement paralysée: voilà résumée en une phrase toute l'absurdité de la situation chypriote. Le pont aérien soutenant Berlin-Ouest pendant la Guerre Froide est de retour, en version économique.

Tout le monde a en mémoire le fameux plan d'aide annoncé par l'Eurogroupe le 16 mars - samedi d'un week-end de trois jours, commode pour empêcher toute fuite bancaire (sauf pour quelques-uns, bien entendu). En échange d'une aide de 10 milliards, Chypre devait trouver 5,8 autres milliards en suivant les bons conseils de l'Europe.

La mesure la plus spectaculaire revenait à taxer d'office à hauteur de 6.75% dès le premier euro tous les dépôts bancaires de l'île, et de 9.9% ceux de plus de 100'000 euros. La promesse de protection des comptes de moins de 100'000 euros décrétée par l'Europe depuis la faillite de Lehman Brothers était promptement jetée aux orties.

manif.jpgCette mesure stupéfiante eut tôt fait de lancer tous les Chypriotes dans la rue. Les investisseurs internationaux découvrirent, éberlués, les extrémités auxquelles serait prête à recourir l'Europe pour sauver ses banques. Pour les curieux, voici une liste non-exhaustive des conséquences de l'option choisie.

On aurait tort de croire que la taxation des "petits" n'était là que pour le symbole ; les comptes à moins de 100'000 euros représentent 30 des 67 milliards gérés par les banques de l'île, d'après le ministre des Finances Michalis Sarris. Tous les Chypriotes ne sont pas riches, loin de là. Mais s'attaquer à l'ensemble d'une population provoque un risque d'émeute évident ; s'en prendre seulement aux gros poissons évite les troubles civils (tous les millionnaires de Chypre ne remplissent pas une rue) mais met en péril la réputation du pays auprès des investisseurs du monde entier. L'Europe choisit de faire coup double et de s'aliéner les uns et les autres.

Le "plan d'aide" ressemblait davantage à une punition qu'à une main tendue. L'Europe n'aime pas Chypre et a bien profité de la faiblesse du pays pour lui infliger pénitence. Le taux d'imposition des sociétés est trop bas, remontez-le! Vous avez trop d'argent sale russe chez vous, taxez tout! Quoi, comment? Procès? Preuves? Présomption d'innocence? Punition collective? Ça concerne les Russes? Peu importe! Taisez-vous, vous dis-je, et taxez moi tout ça!

Jamais le terme de redressement n'a aussi bien porté son nom.

Tous les aspects du plan d'aide étaient vexatoires ; jusqu'au montant lui-même que l'Union Européenne, jamais à court d'argent pour sauver les paniers percés, n'avait pas cette fois-ci, comme par hasard. Pourquoi l'Europe ou le FMI ne pouvaient pas sortir une somme suffisante? Parce qu'ils "tenaient" à ce que la dette publique de Nicosie ne dépasse pas 100% du PIB en 2020... La folie du planisme, encore une fois, assortie d'une bonne louche de mauvaise foi.

Pour s'en convaincre, il suffit de consulter le niveau d'endettement des pays de la zone euro. L'Italie et la Grèce ont déjà allègrement franchi le seuil des 100%, la Belgique devrait s'y atteler cette année ou la suivante. Pas en 2020. Les conditions du plan d'aide que l'Europe infligera à Bruxelles ou à Rome seront-elles similaires? Quelle taxe frappera les comptes bancaires grecs la prochaine fois qu'Athènes quémandera une rallonge?

parlement_chypre.jpgBien sûr, ce qui devait arriver arriva: pour une fois, un parlement local refusa de violer le droit de propriété. Pas un député de l'île pour accepter les exigences de Bruxelles.

Depuis, Chypre lutte. Trouver 5,8 milliards d'euros en une semaine sans spolier sa propre population, ce n'est pas évident.

Chypre est dans l'oeil du cyclone.

Le gouvernement chypriote trouvera-t-il une solution? L'Europe "s'impatiente" et Angela Merkel fait les gros yeux, mais il ne s'agit que d'effets de manche. De l'aveu même du chef de file des ministres des Finances de la zone euro, Jeroen Dijsselbloem, la crise à Chypre constitue un risque systémique capable de déstabiliser l'ensemble de la zone euro.

Chypre sera sauvée, parce qu'il le faut. Non pour Chypre, mais pour le secteur bancaire européen et ses liens incestueux avec la dette publique européenne.

De belles ramettes de billets neufs prendront donc sous peu la route de l'île, au moins électroniquement. Tout est maintenant question de détails ; personne ne veut perdre la face. Quitte à émettre des hypothèses, je suis quasiment persuadé que L'Europe obtiendra une forme de taxe, même symbolique, de certains comptes bancaires chypriotes - c'est son dada, et la garantie de ruiner pour de bon la réputation du pays auprès de ses clients. Bruxelles y tient. En échange, l'Europe et le FMI pourraient desserrer quelque peu les cordons de leur bourse et concéder une aide supérieure aux dix milliards prévus... A moins qu'un montage financier étrange ne permette comme par hasard de boucler les discussions au dernier moment.

Tout finira "bien" à Chypre ce week-end.

Mais ce n'est que le commencement.

Les élites incompétentes de l'Europe ne comprennent pas qu'avec leur animosité à l'égard de Chypre, elles viennent de creuser leur propre tombe.

La réputation institutionnelle de l'Europe est ruinée. Même si toute éventualité d'un prélèvement bancaire était finalement écartée, elle aura été à deux doigts de se concrétiser. Elle est dans les cartons. Elle ressortira forcément un jour ou l'autre, à l'égard d'un pays de la zone Euro. Espagne, Portugal, Italie, Grèce, Irlande? Chypre une seconde fois, peut-être? Comment le savoir? L'Europe s'enfonce toujours plus dans la crise économique et passe son temps à embellir les chiffres.

Que fera le Chypriote moyen? Dès qu'il le pourra, il retirera tous ses avoirs bancaires en liquide et transfèrera le reste à l'étranger. Chypre s'apprête donc à instaurer un contrôle des capitaux pour éviter un bank run dès la réouverture des agences. Il durera probablement des années. Cela condamne évidemment le destin du secteur financier de l'île ; personne ne vient confier son argent à une institution qui empêche son propriétaire de le retirer librement.

Mais ailleurs en Europe, d'autres individus contemplent ce qui s'est passé en Europe et prennent déjà les devants, bien qu'ils soient dans d'autres pays. Ils ne se laisseront pas avoir par une décision surprise de l'Eurogroupe pour bloquer leur compte, fut-elle annoncée aux médias un samedi.

Dans toute l'Europe la méfiance règne désormais, et la méfiance est un épouvantail à investisseurs.

20 mars 2013

Nazisme, bêtise et punition

Plutôt que de nous attarder sur les déboires chypriotes, sur lesquels nous aurons l'occasion de revenir, allons faire un petit tour en Grèce où la polémique du moment concerne Giorgos Katidis, joueur de football grec de l'AEK Athènes FC.

Le joueur s'est distingué samedi en célébrant son but victorieux par un... salut nazi, face à un plein stade olympique, rien de moins. Les clichés et la vidéo laissent difficilement place au doute:

 giorgos-katidis.jpg
En plus il a enlevé le maillot, carton jaune direct!

Le milieu de terrain, ex-capitaine de l'équipe nationale grecque espoirs, est sorti de l'anonymat en célébrant le but de la victoire (2-1) contre Veroia à six minutes de la fin du match mais n'aura vraisemblablement plus l'occasion de se faire connaître davantage, ayant été banni à vie de toute participation à la sélection nationale par la fédération grecque de football, réunie en session extraordinaire.

Hitler_foot.jpgSa carrière prometteuse a basculé en une fraction de secondes.

Giorgos Katidis a rapidement regretté son geste ; il a plaidé l'innocence sur twitter, proclamant qu'il n'est pas un un fasciste et qu'il n'aurait jamais fait ce geste s'il avait su ce que cela voulait dire. Son coach Ewald Lienen a lui aussi tenté de prendre sa défense: "C'est un jeune garçon qui n'a pas d'idées politiques. Il a dû voir ce geste sur Internet ou ailleurs et l'a reproduit sans savoir ce que ça voulait dire. Je suis sûr à 100% que Giogios ne savait pas ce qu'il faisait. Il pleurait même dans le vestiaire en voyant les réactions qu'il a provoquées."

Bêtise? Ignorance? Réelles sympathies nationales-socialistes? On ne saura probablement jamais ce qu'il en est. Mais le problème n'est pas là.

Est-il correct qu'un tel geste mette instantanément un terme à une carrière?

Avant cette soirée fatidique, Giorgos Katidis était promis à un bel avenir au sein de la sélection nationale grecque ; depuis, c'est un paria.

Le contraste est d'autant plus frappant avec d'autres comportements, dans le cours du jeu ou non. Des athlètes de haut niveau sont régulièrement démasqués pour des délits de dopage - c'est-à-dire rien de moins qu'une tricherie - et sont soumis à des peines avec sursis ou des interdictions de compétition qui, si elles leur nuisent, ne mettent pas systématiquement fin à leurs carrières.

En Suisse, suite à une charge ultra-violente, un joueur de hockey sur glace se retrouve paraplégique. Une procédure disciplinaire a été ouverte contre l'auteur de la charge, histoire de savoir si son acte était "conforme au jeu" (comme si envoyer un joueur dans un fauteuil roulant pouvait être considéré comme la conséquence d'une action techniquement adéquate...)

A aucun moment, personne n'a plaidé pour que l'agresseur soit banni des patinoires.

psg-raciste.jpgQuitte à aborder la symbolique elle-même, nous en avons des illustrations un peu partout, chez les supporters du PSG français par exemple puisque nous parlons de football. Point besoin d'aller en Grèce et d'évoquer le parti Aube Dorée pour voir des bras raides lors d'un match.

Ces doux amateurs de football sont-ils interdits de stade à vie? Bien sûr que non, ils ne sont même pas inquiétés.

HizballahSalute.jpgDans certains milieux, le salut nazi ne rend pas son auteur infréquentable, loin de là. Je pense notamment au Hezbollah dont les troupes et les commandants semblent particulièrement friands de saluts nazis en toutes occasions, sans que cela ne gêne particulièrement la Suisse par exemple.

Les saluts nazis sont donc répandus, beaucoup plus que l'oukaze contre Giorgos Katidis ne pourrait le faire croire - et beaucoup plus que les bien-pensants ne le souhaiteraient.

Dans ces conditions, la sanction frappant le jeune (et stupide) joueur de l'AEK Athènes FC n'en paraît que plus arbitraire.

Nous avons un sérieux problème de priorité dans nos valeurs. Si aucune opinion politique ne devrait être exprimée dans le cadre d'une rencontre sportive, le manquement à cet usage ne devrait pas amener non plus de sanctions démesurées.

Je ne prends pas la défense de Giorgos Katidis par attrait envers le salut nazi, mais simplement parce qu'il est victime d'une punition particulièrement excessive. Sans avoir aucun goût pour le socialisme, qu'il soit rouge ou brun, je prône la cohérence. Alors que personne ne penserait à exclure à vie un individu de son milieu professionnel pour avoir chanté en public un couplet de l'Internationale, la différence de traitement avec un salut nazi saute aux yeux.

Si les manifestations d'extrémisme en public devaient être combattues de façon impitoyable, peut-être faudrait-il commencer par ne pas faire deux poids deux mesures. Le zèle sélectif laisse un profond sentiment d'injustice.

15 mars 2013

Des riches toujours plus riches... Grâce à l'Etat

La petite histoire du jour nous vient du canton de Genève, où le bon public découvre (honteux et confus, mais un peu tard) que les politiques sociales d'accession à la propriété ont en fait des effets aux antipodes de leurs buts initiaux.

Dans un article limpide, Christian Bernet explique que des promoteurs et leurs amis font main basse sur les biens à vendre.

genève,immobilierLe mécanisme est extrêmement simple: agissant sur plans, de riches individus s'emparent d'immeubles à bâtir en "zone de développement", où les prix de vente sont contrôlés par l'Etat pour permettre l'accès au logement à des prix abordables.

Ils réussissent ainsi à acquérir des appartements à des prix très inférieurs aux tarifs usuels en vigueur à Genève. Le journaliste évoque ainsi 600'000 à 800'000 francs pour un cinq pièce, par exemple. Mais les contraintes légales sur ces prix ne s'appliquent que pendant dix ans. A l'issue de ce délai, la vente de ces appartements est libre. Les propriétaires ont donc carte blanche pour se séparer de leurs biens avec une plus-value époustouflante à la clef. Ils peuvent doubler voire tripler leur mise!

Seuls les individus les mieux informés et avec des fonds mobilisables rapidement ont accès à cette loterie privée. On s'en doute, ce genre de personne ne se trouve pas parmi la population officiellement visée par le programme d'aide:

L’exemple le plus flagrant se situe à la Tulette, à Cologny, où un grand chantier est en cours. Ici, le promoteur Abdallah Chatila construit 250 appartements, dont 149 sont à vendre en PPE (propriété par étages). Or, quelques familles, en bonne partie de Cologny et fortunées, ont fait main basse sur ces PPE. Les anciens propriétaires, qui ont vendu le terrain, ont acquis 29 appartements! Sur les 120 restants, plus de 70 ont été vendus par lots de deux, trois, voire six appartements. (...) Jean Murith, qui était maire de Cologny quand l’opération s’est montée, a acheté deux appartements. In fine, on ne trouve que 52 personnes qui n’ont acheté qu’un seul logement. Et encore, parmi ce chiffre figurent des membres d’une même famille.


Le maire de la ville trempe lui aussi dans la bonne combine, tiens tiens! Cela n'empêchera pas les gens de réclamer à l'Etat - c'est-à-dire une organisation remplie de politiciens exactement comme le maire de Cologny - de légiférer davantage pour "réagir". La machine est en marche et rien ne l'arrêtera:

Le Conseil d’Etat évoque un «contournement inadmissible» de la loi, dans son récent Plan directeur cantonal. François Longchamp, en charge de l’Urbanisme, va bientôt annoncer des mesures pour lutter contre ce phénomène qui, parfois (sic), relève de la pure spéculation.


Reste à savoir comment. Augmenter les délais avant la remise en vente? Empêcher la vente locative? Limiter l'acquisition de propriété à un logement par personne?

Aucune de ces mesure ne fonctionnera, évidemment. Les spéculateurs ont toujours un coup d'avance. Face à la perspective de multiplier leur mise, même à l'issue d'un long délai dans, peu d'entre eux hésiteront à choisir un placement à l'abri de l'inflation, dussent-ils attendre quinze ou vingt ans. Quant aux autres méthodes de contrôle, elles seront contournées par l'utilisation de prête-noms ou des locations sous le manteau, d'autant plus faciles à conclure que la pénurie immobilière sévit à Genève.

Les investisseurs fortunés ont simplement, pour faire fructifier leurs biens, des outils dont ne dispose pas la classe moyenne.

La connivence avec la classe politique est l'un d'eux.

Le fait est qu'en permettant la mise sur le marché de logements à des prix manipulés, l'Etat offre une aubaine dont seuls certains parviendront à profiter. Des barrières supplémentaires repousseront quelques-uns d'entre eux, mais pas tous ; les spéculateurs s'adapteront et si certains n'y arrivent pas ou plus, d'autres encore plus riches se substitueront aux premiers pour rafler la mise.

Autrement dit, l'Etat est la source du problème. Alors même qu'il est directement responsable de la pénurie immobilière parfaitement illusoire frappant le canton du bout du lac, il y a peu à espérer de lui pour arranger les choses.

La population genevoise, ivre d'interventionnisme, n'est évidemment pas prête à accepter cette idée. Elle scandera, manifestera et votera pour que l'Etat légifère, encadre, interdise et surveille toujours plus les transactions immobilières déséquilibrées qu'il aura lui-même contribué à créer ; et qu'au détour d'un article de la Tribune le citoyen genevois découvre les pitoyables abus qu'entraîne ce dirigisme, il s'en lamentera brièvement avant d'en réclamer encore davantage. Cela ne va évidemment pas arranger la situation du logement dans le canton.

Les riches spéculateurs immobiliers genevois n'ont, eux, pas trop de soucis à se faire: l'Etat travaille pour eux.