27 novembre 2013

Iran: nucléaire civil, sanctions efficaces et autres fables

Les nombrilistes genevois se sont réjouis: suite aux pourparlers iraniens sur le nucléaire, la Genève Internationale a brillé de mille feux, fut-ce pour rien.

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Catherine Ashton et Mohammad Javad Zarif, très tendus

Le ministre iranien des Affaires étrangères Mohammad Javad Zarif arborait un ordinateur portable Lenovo et incarnait l'Iran nouveau, moderne, sympathique et souriant. "Ils sont vraiment différents [du gouvernement précédent]", expliqua un diplomate, "cette fois-ci ils viennent avec des présentations Powerpoint". L'apparence de la délégation iranienne contredisait assez nettement la rhétorique de pauvres hères ramenés à l'âge de pierre par le joug de sanctions onusiennes.

A y repenser, ce n'est pas étonnant. Il faut vraiment être né de la dernière pluie pour croire que l'ayatollah Ali Khamenei ou sa clique subiront le moindre inconfort à cause de "terribles sanctions économiques" venues de l'Occident. C'est tout aussi vrai pour l'Iranien de la rue. Pour s'en convaincre il suffit de jeter un œil sur quelques mesures infligées à l'Iran en vertu des résolutions du Conseil de Sécurité des Nations Unies:

  • une interdiction d'exporter vers l'Iran certains articles, matières, équipements, biens et technologies susceptibles de contribuer aux activités iraniennes liées à l'enrichissement de l'uranium, au retraitement du combustible, à l'eau lourde ou à la mise au point de vecteurs d'armes nucléaires;
  • une interdiction de fournir toute personne en Iran de l'aide technique, des services financiers, de courtage ou tout autre service lié la fourniture, la vente, au transfert, la fabrication ou l'utilisation des produits visés par l'embargo sur l'exportation;
  • une interdiction de mettre des biens ou des services financiers ou services connexes à la disposition de l'Iran à des fins d'investissement dans certaines activités nucléaires;
  • une interdiction d'exporter vers l'Iran toute technologie se rapportant à toute activité liée aux missiles balistiques pouvant emporter des armes nucléaires, y compris les tirs recourant à la technologie des missiles balistiques;
  • une interdiction d'exporter vers l'Iran tout char de combat, véhicule blindé de combat, système d'artillerie de gros calibre, avion de combat, hélicoptère d'attaque, navire de guerre, missile ou lanceur de missile...

Et ainsi de suite. La liste semble assez éloignée de la consommation d'un ménage courant, voire d'un gouvernement courant.

Personne n'a jamais interdit à l'Iran un programme nucléaire civil. Le Traité de Non-Prolifération nucléaire - dénoncé par l'Iran - le permet et l'encourage même:

Art.4 –Rien ne devra entraver le « droit inaliénable » des États à l’énergie nucléaire à des fins pacifiques.


Mais l'article 2 du même TNP interdit la fabrication d'armes nucléaires par les pays qui n'en ont pas. On comprend mieux les motivations de Téhéran, plus crédibles que la pantalonnade de programmes secrets et de centres de recherche abrités par des bunkers et jetés en défi au monde juste pour préparer l'approvisionnement électrique civil de demain...

Si un régime ambitionne de construire des missiles balistiques intercontinentaux dotés d'une tête nucléaire, en revanche, les interdits de l'ONU peuvent gêner. Mais pas tellement. La Corée du Nord, largement écrasée par d'autres sanctions internationales, tire ses principaux revenus de l'exportation de missiles balistiques interdits. Quant à l'Iran, elle a réussi sous le régime des sanctions à enrichir près de 200 kg d'uranium à 20% d'U235, très au-delà des 3 à 5% nécessaires pour une utilisation civile de l'atome. Avec au moins dix-huit mille centrifugeuses, chacune rigoureusement interdite.

Les sanctions ont une autre utilité pour le régime qu'elles visent: elles lui donnent une merveilleuse excuse pour justifier ses échecs. Tout ce qui va mal dans le pays est la conséquence des sanctions. Et d'Israël et des Etats-Unis, aussi.

Même s'il n'est pas politiquement correct de l'affirmer, l'Iran est bien plus ruiné par la calamiteuse gestion islamique de son économie que par d'hypothétiques sanctions internationales. Le parallèle avec le Venezuela de Chavez et de Maduro saute aux yeux - un autre pays producteur de pétrole si habilement géré qu'il est finalement contraint d'importer son carburant et même d'envoyer des militaires surveiller le papier toilette. Malheureusement pour lui, le Venezuela n'a pas de programme nucléaire militaire connu. Il ne lui reste plus que l'excuse fatiguée du complot impérialiste américain.

A les entendre, les négociateurs (USA, Chine, Royaume-Uni, France, Russie et Allemagne) sont convaincus que le régime des sanctions est la bonne solution. C'est de bonne guerre, vu qu'ils n'ont pour la plupart ni la volonté politique ni la santé économique pour mettre d'autres options sur la table. Mais les Iraniens ne vont certainement pas les contredire. Au contraire, ils sont venus à Genève pour les conforter et négocier, évaluer l'unité et la détermination du camp adverse, faire quelques promesses en l'air et pleurnicher sur le malheurs du régime des sanctions malgré lequel le programme militaire fleurit.

L'Iran ne cherchait qu'à gagner du temps - il ne lui faut rien d'autre. Il vient de gagner six mois sur des promesses ambigües. Mieux, le régime des sanctions est assoupli, ce qui veut dire que lorsque la période sera éventée et les promesses non tenues, le monde se contentera probablement de retourner à la situation actuelle en guise de "punition". Et le Figaro rappelle que ce modeste intervalle de temps pourrait lui suffire pour faire la bombe:

Pourquoi les négociations avec l'Iran se focalisent-elles autant sur un seuil d'enrichissement de l'uranium à 20%? Celui-ci semble trop élevé pour le simple usage de production d'électricité à titre civil, pour laquelle 3% à 5% d'enrichissement suffisent. Mais il paraît assez faible par rapport à l'uranium à 90%, strict minimum pour réaliser une bombe nucléaire.

[Le seuil de 20%] laisse la possibilité d'arriver très vite à des niveaux d'enrichissements militaires, proches de 90%. De manière assez contre-intuitive, ce sont en effet les premiers pourcents d'enrichissement qui sont les plus longs et les plus difficiles à obtenir. Si on veut produire de l'uranium à 90%, passer de 0,7% à 3,5% représente déjà les trois quarts du travail, et une fois les 20 % atteints, les neuf dixièmes des efforts sont faits.


Un article du Telegraph enfonce le clou:

Selon le dernier rapport de l'AIEA publié en août, l'Iran dispose de 185 kg d'uranium à 20%, en dessous des 250 kg qu'on estime nécessaire pour une conversion de matière fissile suffisante pour une bombe. Mais avec le stock en augmentation et l'Iran installant de plus en plus de centrifugeuses l'inquiétude est qu'un jour le régime puisse franchir cette étape si rapidement que l'AIEA ne s'en rende pas compte assez vite.


Les Iraniens ont dû passer un bon moment à Genève, ils avaient encore le sourire en repartant. Mais l'enjeu des discussions reste la possession par un régime islamiste millénariste d'une arme capable de carnages où les victimes se comptent en millions.

Rappelons-le encore une fois: l'Iran a déjà fait les neuf dixièmes des efforts nécessaires pour sa bombe atomique. Sous les applaudissements de la Genève internationale.

Commentaires

Tous idiots et/ou naïfs sauf les Iraniens et Stéphane Montabert.

Écrit par : Gérard | 28 novembre 2013

Peut-être faudrait-il préciser qu'à l'instar de l'enrichissement de l'Uranium, la transformation de certaines puissances occidentales de conciliantes à vitrifiantes peut se faire très rapidement. S'il s'avère que les ayatollahs ont construit leur bombe, le ciel risque bien de leur tomber sur la tête très rapidement, et cela tout le monde le sait. Et eux aussi.
Cela dit, tout le monde regarde l'Iran, mais le Pakistan a déjà l'arme atomique, lui. Et ils sont tout aussi nuisibles...

Écrit par : Géo | 28 novembre 2013

@Gérard: à vous de décider d'employer ou non ce que vous avez entre les oreilles. Mais je crois qu'au-delà du grand public les gens ne sont pas dupes.

Les négociateurs se sont simplement accommodés de la perspective d'un Iran nucléaire, comme ils l'ont fait du Pakistan en son temps. Ils préparent juste le terrain pour se dédouaner de toute responsabilité quand il sera trop tard.

@Géo: vitrifier l'Iran? Vous plaisantez. Aucune bombe nucléaire n'a été employée depuis 1945. Même si une bombe éclate quelque part on réclamera une enquête sans viser personne.

Écrit par : Stéphane Montabert | 28 novembre 2013

@Monsieur Montabert Hitler aussi avait l'art des traités jamais respectés.On sait qu'une prochaine conférence est prévue.A voir les rires hilares on sait désormais pour qui la chanson ,on a bien mangé et bien bu a été écrite/rire
Entre les Sommets ,Forums et autres babioles qui coutent un max et très souvent ne servent à rien tous ces dirigeants volant en Mercèdès et roulant en Jet privé pourraient surtout à Genève délier leur bourse pour offrir de l'argent aux foyers qui accueillent des indigents non?
Il est vrai qu'il est plus facile de faire boire des omelettes remplies de couleuvres comme pour le recyclage aux citoyens que d'imposer sa loi aux Visiteurs importants,cependant une dîme de leurs parts qu'est-ce en comparaison avec le prix d'un kg d'uranium ?
bonne soirée pour Vous Monsieur

Écrit par : lovsmeralda | 28 novembre 2013

@S.M. Comme vous, je suis assez sceptique sur les intentions de l'Iran. Cependant, vos écrits comprennent quelques erreurs.
1) Les centrifugeuses. A ma connaissance, RIEN dans le TNP les interdit. Au contraire, l'article 4 est même très spécifique, et interdit de les interdire à une partie du traité - l'Iran est (formellement) dans son droit: "… les Parties au Traité s'engagent à faciliter un échange aussi large que possible d'équipement, de matières…en vue des utilisations de l'énergie nucléaire à des fins pacifiques, et ont le droit d'y participer.". Le traité exige simplement leur soumission au régime d'inspections et de contrôle usuel.
2) Les 20% ont des application civiles, c'est typiquement le niveau des réacteurs de recherche et de ceux à neutrons rapides, par exemple:
http://fr.wikipedia.org/wiki/BN-600
Et dans ce cas, il y en a plus que quelque kilos! Bon, les neutrons rapides, c'est la même sorte de réaction que dans une bombe…
Pour la recherche, il y a même un réacteur civil qui tourne à 93%, le FRM II en… Allemagne!
http://www.rertr.anl.gov/ANAL/FRMAT1.PDF

Écrit par : zamm | 28 novembre 2013

Il me semble que l'embargo ne se limite pas aux produits nucléaires. Apparemment, les hommes d'affaires occidentaux sont dans les starting-blocks avec la langue pendante, pour profiter des marchés prêts à s'ouvrir. En France, on a beaucoup parlé du constructeur automobile Peugeot, qui aurait dû se retirer d'Iran en raison des sanctions, et qui espérerait beaucoup de cet accord.

Écrit par : Robert Marchenoir | 28 novembre 2013

Il y a eu un tremblement de terre à Buchehr...ce serait pas la centrale, par hasard ? Un caca nerveux de Nétanahyou ?

Écrit par : Géo | 28 novembre 2013

@Zamm: 1) Aucun pays signataire du TNP qui n'est pas une puissance nucléaire historique ne peut avoir sur son sol une filière nucléaire complète (exploitation minière, raffinage, enrichissement). De toutes les étapes l'enrichissement est la plus technique, donc la plus facile à surveiller. Il est toujours possible pour les membres du TNP de procéder à l'enrichissement par un pays tiers.

Pour 2) je vous laisse la responsabilité de vos propos, si vous pensez réellement que les iraniens enterrent des sites nucléaires secrets pour enrichir à 20% à des fins médicales...

@Robert Marchenoir: les pays peuvent s'imposer des restrictions dans leurs échanges avec l'Iran, comme le font le Canada, les USA et la France entre autres. Par effet de bord, cela peut être contraignant pour des tiers ; quiconque fait commerce avec l'Iran peut s'attendre à quelques soucis s'il veut aussi avoir une filiale aux Etats-Unis, par exemple. Il doit alors peser ses intérêts. Mais ces restrictions ne sont pas du ressort de l'ONU.

Écrit par : Stéphane Montabert | 28 novembre 2013

"@Géo: vitrifier l'Iran? Vous plaisantez."
Oui, ça c'est typique de l'air du temps. La guerre, cela n'existe pas. Ou alors chez les autres, très loin. Précisément, l'Iran est très loin, en tout cas idéologiquement. Personne n'aurait pu prédire la guerre des Malouines, soit dit en passant. Par contre, si l'Iran obtient l'arme nucléaire, elle obtient immédiatement la possibilité de bloquer le détroit d'Ormuz. Bloquer le détroit d'Ormuz, c'est devenir en deux coups de cuillères à pot le Maître du monde, ce qui est l'objectif évident de tout régime islamiste. L'Iran est à la fois trop loin et trop proche de nous Occidentaux. Et une guerre avec des armes classiques coûterait trop cher, en vies et en matériel. Les Américains savent qu'ils ont eu foutrement raison de balancer deux bombes nucléaires sur Hiroshima et Nagasaki. Continuer avec des moyens classiques aurait coûté la vie de deux millions de jeunes Américains, tout cela pour libérer un peuple et le monde de ces fous furieux fascistes ?
Si l'Iran se fout de la gueule de tout le monde et construit la bombe atomique, ils l'auront. Sur la leur...

Écrit par : Géo | 30 novembre 2013

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