10 janvier 2014

Immigration et liberté

Les fêtes de fin d'année sont une excellente occasion de discuter de l'actualité politique avec des amis français de passage.

"...Et donc le 9 février, les Suisses seront amenés à se prononcer sur l'initiative UDC contre l'immigration de masse.

- Un retour au système des quotas, c'est ça?

- Exactement.

- Tout ça ne me paraît pas très libéral", lâche mon interlocuteur avec une pointe de malice.


La réplique interpelle ; elle offre un angle inédit dans une campagne où on se contente de peindre le diable sur la muraille et de le filmer en cinémascope pour l'infliger au public matin, midi et soir sur tous les canaux disponibles, jusqu'au 9 février et au NON tant attendu.

Éloignons-nous donc de l'orchestre médiatique et de ses flonflons assourdissants pour un lieu plus calme où les voix intelligibles peuvent se faire entendre.

L'initiative contre l'immigration de masse serait-elle "contre" le libéralisme? Contre la liberté?

Plusieurs arguments plaident en faveur de cette hypothèse. Le libéralisme n'implique aucun à-priori sur les mouvements de personnes: tant qu'ils n'enfreignent pas les droits d'autrui, les êtres humains peuvent se déplacer comme bon leur semble. Mais nous ne vivons pas dans un monde théorique. Sur un plan plus réaliste et plus concret, le retour à la mise en place d'une politique des quotas signifiera un retour en force de la gestion étatique de l'immigration.

Les entrepreneurs seront repartis pour un round de négociation avec les autorités à chaque demande de délivrance d'un précieux sésame. Que de frais et temps perdu en tracasseries administratives! Les lobbies activeront aussi leurs relais au Parlement chaque année pour influer sur l'établissement des quotas. Le poids de l’État augmentera avec la machinerie bureaucratique (re)mise en place pour contrôler tout ce petit monde.

Tout ceci, en effet, ne semble guère libéral. Il serait cependant dommage de voir le débat sous ce seul angle.

pommier_fatal.jpgCertains libéraux n'abordent les problèmes d'immigration que sous l'aspect du droit de propriété. Ce faisant, ils font fausse route: une frontière représente également une séparation entre plusieurs systèmes légaux. Le propriétaire d'un terrain suisse est chez lui, mais aussi en Suisse et donc soumis au droit suisse. Il n'est pas le maître absolu d'un petit royaume. Il ne pourrait pas davantage décider du jour au lendemain que son carré de pelouse relève du droit français, même si son terrain touchait la frontière.

Un pays représente donc davantage qu'une somme de propriétés privées et cet ensemble se doit de définir une politique commune, comme la défense du territoire face à une armée ennemie. En temps de paix, cette gestion passe par une réglementation sur l'installation des nouveaux arrivants, le regroupement familial, l'accès aux soins et aux systèmes sociaux par les immigrés de fraîche date, le tout étant chapeauté par l’État.

Quoi qu'on en dise, les frontières n'ont pas disparu. Elles sont juste "ouvertes" depuis 2003 - pour le Suisse comme pour le frontalier, pour le chômeur comme pour le travailleur, pour le criminel comme pour l'honnête homme. La Suisse est donc victime de son attractivité, en butte à une criminalité transfrontalière galopante et une grande pression sur les salaires. De même, ses infrastructures et ses œuvres sociales sont mises à rude épreuve. Les cantons frontaliers ont les taux de chômage les plus élevés.

La renonciation de la Suisse à exercer elle-même le contrôle de son territoire, tout comme d'autres pays d'Europe, est une bizarrerie inédite dans l'histoire. Surveiller qui rentre et qui sort - ou pire encore, vouloir décider qui rentre et qui sort - est devenu une sorte de tabou. En ce sens, la libre-circulation représente moins une ouverture qu'une restriction: l'impossibilité d'interdire à qui que ce soit de traverser la frontière, aussi mal intentionné soit-il.

Une maison dont on a délibérément ôté toutes les portes est définitivement plus "ouverte" ; est-elle plus sympathique et accueillante pour autant?

bardonnex.jpgEn l'an 2000, les citoyens votaient pour l'ouverture des frontières en se faisant berner par les mensonges d'une classe politique en adoration devant l'Union Européenne. Dix ans après la disparition quasi-totale des frontières, alors que la prospérité helvétique s'effiloche et que la pression démographique d'une Europe en crise se fait immense, le temps est venu pour le peuple suisse d'arrêter - ou de confirmer - la délégation du contrôle de ses frontières à l'entité supra-nationale.

Compte tenu de leur orientation pro-européenne, on comprend que l'idée de laisser les citoyens suisses décider constitue en soi un crime de lèse-majesté impardonnable pour tout ce que le pays compte d'élites.

L'initiative de l'UDC contre l'immigration de masse ne vise pas à fermer les frontières. Elle ne vise pas à renvoyer les centaines de milliers d'immigrés vivant et travaillant paisiblement en Suisse - qui a la plus grande proportion d'étrangers dans sa population de tous les pays d'Europe après le Luxembourg. Elle ne vise pas à empêcher de nouveaux venus de s'installer dans le pays. Elle ne vise pas à mettre un terme aux accords bilatéraux, pas plus que le Danemark ou la Grande-Bretagne ne sont expulsés de l'Union en réclamant un retour des frontières. Elle ne fixe elle-même aucun quota, mais demande simplement à la classe politique de le faire.

La question posée au peuple le 9 février est simplement de savoir si la politique migratoire du pays doit revenir de Bruxelles à Berne.

En ce sens, le "retour des quotas" en cas d'acceptation de l'initiative n'est pas moins libéral que la situation actuelle où tout contrôle est impossible. Le libéralisme n'est pas et n'a jamais été l'absence de règles. L'accès au territoire fait partie des fonctions régaliennes d'un État.

Commentaires

La démesure nuit à la Suisse : très bon slogan.

J'ignore s'il sera efficace, car il n'est ni séduisant ni à la mode. Il correspond cependant à la vérité.

Cependant, je ne comprends pas l'image : que représente cet arbre ? il emprisonne la Suisse, mais donne des fruits ? c'est bien nébuleux, vu de ma fenêtre (qui n'est pas suisse).

Écrit par : Robert Marchenoir | 11 janvier 2014

@Robert Marchenoir: cette affiche est un détournement d'une première image placardée par les adversaires de l'initiative dans laquelle ils font l'éloge des accords bilatéraux entre la Suisse et l'Union Européenne, qu'ils craignent menacés si l'initiative venait à passer.

Plus d'information sur la lutte par affiches interposées ici:

http://www.24heures.ch/suisse/Le-pommier-au-cur-de-la-bataille-sur-l-initiative-de-lUDC/story/14729307

Écrit par : Stéphane Montabert | 11 janvier 2014

Merci pour l'explication.

Écrit par : Robert Marchenoir | 11 janvier 2014

@Monsieur Montabert C'est le monde à l'envers.Depuis quand Bruxelles a droit d'ingérance en Suisse? que je sache étant helvète il appartient aux autres de se plier à nos traditions et non le contraire .Il n'est pas inscrit que je sache dans la constitution de notre pays que nous avions pour obligation de ramper devant d'autres nations.
Il appartient à Berne de prendre les sages décisions mais en oubliant pas que le peuple reste souverain malgré tout que cela plaise ou pas à certains gauchistes alarmistes catastrophistes ,fonctionnaristes etc etc toutes ces bandes de petits minets qui ont peur de tout même de se séparer de leur clavier face de bouc croyant au Père Noel
Désolée pour ce coup de colère mais le peuple suisse voit clair et sait désormais qu'en voyant des élus l'oreille scotchée ou pianotant à la Sainte journée sur leur face de bouc ou un Twitter vous pensez bien qu'il ne fait plus confiance à des robots instrumentalisés par des théoriciens et qui ne sont pas fichus d'afficher leur vraie personnalité celle-là même qui leur a permis d'être élus
C'est plus de la politique disent-ils c'est le théatre Guignol version Suisse

Écrit par : lovsmeralda | 12 janvier 2014

On accuse souvent Berne de tous les maux mais qui vend le peuple en pièces détachées à l'UE? les élus communaux et il suffit que Hollande s'exprime pour qu'une partie des élus émettent des articles ou lancent des initiatives pour abonder dans son sens! comme si on avait besoin de Monsieur Hollande pour gérer notre pays
Beaucoup de citoyens ont remarqué l'envol des Socialistes sitôt leur muse française en pleines divagations pré-électorales

Écrit par : lovsmeralda | 12 janvier 2014

Je vois que ça t'a fait cogiter... :)

Écrit par : Olivier | 13 janvier 2014

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