19 février 2014

La Suisse découvre qu'elle n'a pas d'armée de l'air

La campagne contre l'achat de chasseurs suédois Gripen pour l'armée suisse a commencé de bien étrange manière avec le détournement d'un gros-porteur éthiopien sur Genève. Le pirate de l'air n'était autre que le copilote de l'appareil. Il se verrouilla à double-tour dans le cockpit à la faveur d'un besoin naturel de son commandant de bord, dérouta un vol destiné à l'origine à atterrir à Rome et une fois parvenu à destination dans la discrétion que l'on imagine, ne trouva rien de mieux que de demander l'asile politique en Suisse...

Gripen,armée,votation du 18 mai 2014,prise de positionA la place, il risque vingt ans de prison. Mais attention, il paraît qu'il avait planifié son coup!

Voilà qui jette une lumière crue sur la santé mentale du personnel de bord, en charge de la vie de centaines de passagers. On se félicite que le copilote n'ait pas été un peu plus fou. D'autant plus que la réponse aérienne helvétique fut loin d'être à la hauteur. Inexistante, pour tout dire:

L'avion éthiopien, qui a été détourné lundi matin par son copilote, a été escorté par des appareils militaires italiens puis français jusqu'à son atterrissage à Genève. Les forces aériennes suisses ne sont pas intervenues. Elles ne sont opérationnelles que dans les heures de bureau.

Le Boeing 767-300 d'Ethiopian Airlines a été accompagné par deux Eurofighter de l'armée italienne dans l'espace aérien italien, a indiqué lundi le porte-parole des forces aériennes suisses, Laurent Savary. Deux Mirages 2000 de l'armée française ont ensuite pris le relais dans l'espace aérien français, jusqu'à Genève, où l'appareil détourné a atterri à 06h02.

Les forces aériennes suisses sont disponibles entre 08h00 et 12h00 et de 13h30 à 17h00, a précisé Laurent Savary, confirmant une information du site Internet de «20 Minuten».


Les pirates de l'air et autres forces hostiles sont donc priées d'envahir le pays aux heures de bureau, ironisèrent les internautes. Certains y virent même la preuve finale de l'inutilité d'une armée de l'air helvétique: après tout, les forces aériennes italiennes et françaises ont raisonnablement pallié aux absences suisses... Ou pas, car les forces alliées auraient été incapables d'abattre l'avion détourné s'il avait menacé de s'écraser sur la ville. Comme le précisa le porte-parole de l'armée de l'air suisse:

Les appareils français peuvent accompagner un appareil suspect ou le forcer à atterrir en Suisse, mais pas question de l'abattre, c'est une question de souveraineté nationale.


Heureusement, nul besoin d'arriver à pareille extrémité. Cette fois-ci.

Interrogé, Ueli Maurer rappelle l'évidence: les coupes continuelles dans le budget de l'armée ont conduit celle-ci à s'adapter comme elle pouvait. L'absence d'une force d'intervention aérienne 24h/24 fait partie de ces renonciations. Du reste, les vieux Tiger composant l'essentiel des forces aériennes sont incapables de voler de nuit, ni même par mauvais temps!

Les deux camps sortent renforcés de cet épisode. Les adversaires du Gripen diront que cette crise a été gérée de main de maître par des forces étrangères avec lesquelles la Suisse a des accords - bien qu'on ne sache pas encore à combien nous sera facturée l'opération - et que l'armée de l'air suisse a démontré son inutilité finale.

Les autres diront que la Suisse vient d'étaler sa misère au grand jour, que pour prétendre avoir une force aérienne décente il faut y mettre les moyens et que la Suisse d'aujourd'hui n'a même pas de quoi réagir à une crise en temps de paix. Un pays peut-il être crédible sur le plan militaire en renonçant à assurer lui-même sa souveraineté dans les airs?

Pour ma part, je m'en remets à un billet écrit il y a deux ans et qui n'a hélas rien perdu de sa pertinence: la Suisse n'a plus de forces aériennes significatives depuis longtemps. Une poignée d'avions opérationnels ne fait pas une armée de l'air, pas plus qu'une escouade de commandos ne passe pour une armée. Avec les Gripen, tout au plus serons-nous en mesure de faire face à des missions spécifiques ponctuelles en temps de paix, comme l'escorte d'appareils en difficultés ou la surveillance aérienne lors de grands raouts internationaux.

Une chose est certaine, la situation actuelle n'est plus tenable. Le pirate de l'air amateur aura au moins eu le mérite de permettre à chacun de comprendre où en est "l'armée de l'air" helvétique aujourd'hui, avec les guillemets de rigueur. La votation sur le Gripen apportera une clarification bienvenue.

Commentaires

Si la Suisse avait eu des Gripen, ça aurait été pareil.

Avoir des pilotes prêts 24h/24h, ce n'est pas une question de budgets ou très peu, mais une question de contrats de travail.
Ce n'est pas la quantité d'avions qui changent la donne. Si il n'y a pas de pilote et le personnel adéquat 24h/24, les avions ne sont que tas de ferrailles.

On peut en rediscuter de ces nouveaux avions, lorsque l'aviation suisse sera opérationnelle 24h/24h
En attendant une réforme qui va durer des années, on peut se passer d'acheter des avions qui ne peuvent voler qu'à mi-temps .

Écrit par : roket | 20 février 2014

Bien sûr que c'est une question de budget Roket! ça change la donne du contrat de travail si on doit inclure des heures ou jours de "piquet" et bien évidement le salaire, donc le budget.

Quand il faut faire des coupes dans un budget, c'est plus intelligent de le faire sur le poste où on ne peut pas servir le matériel.
Et notre flotte n'est plus, mais alors plus adaptée "à ceux d'en face"!

Vu le contexte général et UE-international, il faudrait quand même comprendre que nous n'avons pas beaucoup de temps. Il est de plus en plus évident et impératif de nous mettre un toit conforme sur la tête.

Juste pour une petite idée; mais imaginez comme savent le faire les amerloques, des avions US violant notre espace aérien (ils l'ont déjà fait) et déversant de nuit, des saloperies virales!
(ils ont de l'expérience vous savez, déjà au Vietnam à une époque déjà lointaine pour les ceux du GSSA).

Écrit par : Corélande | 20 février 2014

@ roket: Faux, la mise en place d'une QRA 24/24 sur 365 jours est basées sur les besoins suivants :

Stabilisation du budget de l'armée dès 2016 à 5 milliards avec le dégagement des économies du plan DEVA. Réaffectation de 25 à 30 millions et le personnel nécessaire, soit environ une centaine de personnes.
Mise à disposition avec tournus en fonction des exercices et entraînements, maintenance des appareils, soit 2 aéronefs au minimum.

Sachant qu'avec 32 F/A-18 : 2 à 3 sont en maintenance, 2 à 3 servent à la transition des pilotes, 1 à 2 à la formation des soldats d'aviation (ER), reste en moyenne 22 à 24 Hornet pour 3 escadrilles et 40 pilotes.

En conséquence : une QRA 24/24 ne peut être assurée qu'en dehors des exercices aériens à l’étranger (Nightway, Eperviers, TigerMeet, Amadeus) dans lesquels 4 à 6 appareils et 20 pilotes sont engagés sur 3 à 4 semaines!

L'arrivée des Gripen C/D en location dès 2016, puis des Gripen E en 2018 permettra de combler ce vide ! Sachant que les FA avec le départ des F-5 seront entièrement professionnelles (fin des pilotes de milice).

Pour être opérationnelle il faut donc: l'argent, le personnel et les aéronefs! Votre dernière phrase est ridicule, comme si l'on devait former des ambulanciers et ne pas disposer d'ambulances en nombre suffisant ?

PK
avia news

Écrit par : Pk | 20 février 2014

Vu qu'on a un spécialiste aérien sous la main, PK, pourriez-vous nous expliquer pourquoi les 22 à 24 F-18 disponibles ne suffirait pas à assurer ce service de garde de l'espace aérien suisse, au demeurant pas très étendu ?

Corélande: vous parlez d'une attaque des amerlocains, mais vous oubliez les martiens. En plus, on ne sait rien sur les caractéristiques de leur flotte. C'est flippant ! ;)

Écrit par : Fufus | 20 février 2014

Vous me pardonnerez ma paresse, j'ai la flemme d'étayer mon affirmation mais, effectivement, Pk a raison : maintenir une permanence opérationnelle avec une alerte inférieure à 20 minutes est extrêmement lourd.

D'ailleurs, à ma connaissance, aucun pays ne pays ne la pratique de manière continue, pas même Israël.

Ensuite, plus on augmente le temps d'alerte, plus c'est facile à organiser mais il y a toujours la limite signalée par Pk : il faut des pilotes, des mécanos et des avions disponibles H24, c'est très couteux.

Pour que ça passe, il faut une force aérienne qui a un effectif relativement important. En dessous de ce seuil, rien n'est possible.

Pour le dire de manière imagée, avec un demi-avion, on ne fait pas la moitié de ce qu'on fait avec un avion, on ne fait rien.

Écrit par : Franck Boizard | 22 février 2014

Mais bon, on a en ce moment 22 à 24 FA-18 disponibles à toute heure. Et ce ne sont pas des demi-avions (ou alors, on m'a menti).

Je n'ai, au jour d'aujourd'hui, pas encore lu ou entendu la raison pour laquelle cette flotte actuelle et non-désuette serait insuffisante pour accomplir le service d'intervention dans le ciel de notre pays.

Je veux bien que les gens de l'armée de l'air suisse seraient très heureux d'avoir des nouveaux avions, mais ça fait cher le jouet, si ce n'est pas strictement nécessaire.

Écrit par : Fufus | 27 février 2014

@fufus, c'est tout bête il me semble:

On ne pourra pas s'opposer avec des "coucous" à des "monstres de technologie"!

La dernière guerre c'était il y a soixante ans! De l'eau a coulé sous les ponts depuis! Demandez à tous nos Chercheurs Savants-visionnaires, l'évolution des technologies ces 2 décennies!
Eux qui nous disent en ce moment qu'ils n'ont aucun temps de répit, pas le temps d'attendre......et nous, notre sécurité aérienne faudrait la passer en pertes et profits!

Magnifique, un avenir pour nos enfants et petits enfants sans toit sur la tête, faudra y penser avant de mettre un bulletin de vote dans l'urne.

Écrit par : Corélande | 27 février 2014

@Corélande

Je ne crois pas que les F-18 soient dépassés: même si leur conception date des années 70, leur vitesse max est de Mach 1.8. Les F-35, mis en service maintenant et donc beaucoup plus récents ont la même vitesse de pointe ! Bon, il y a certainement des avantages aux chasseurs récents, mais il faut savoir si c'est vraiment nécessaire. C'est tout de même une dépense qui représente un vingtième du budget de l'Etat.

Écrit par : Fufus | 27 février 2014

Le F/A/18 C/D n'est pour l'instant pas encore dépassé, mais il arrive à mi-vie. La problématique viendra cependant assez vite, à partir de 2020 avec la généralisation des radar AESA (antenne électronique et non mécanique). Ces radars sont 40% supérieurs et permettent de détecter des aéronefs furtifs.

le Gripen E est doté de cette technologie, qui plus est le radar AESA du Gripen E ouvre sur 200°,alors que ceux de la concurrence (Rafale, Eurofighter, F-22, Mig-35, Su-35)n'ouvrent "que" sur 140°. En gros l'avion suédois peut voir là ou les autres sont aveugle.

Corélande n'a pas tort, il faut en effets se préparer à l'arrivée de ces nouvelles technologies, afin notamment, de pouvoir répondre correctement à l'arrivée des nouvelles menaces (drones & avions furtifs, prolifération de missiles balistiques).

PK
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Écrit par : PK | 27 février 2014

Pascal, je ne vois pas bien la logique d'acheter des chasseurs pour une mission de surveillance de l'espace aérien alors qu'il existe des AWACS et qu'un seul AWACS suffirait pour surveiller toute la Suisse, étant donné qu'ils ont des radars bien plus puissants.

Écrit par : Fufus | 27 février 2014

@fufus: et vous faites quoi une fois que vous les avez bien vu les avions hostiles? Vous leur brandissez le poing depuis le sol?

Les jets italiens et français ont accompagné le Boeing éthiopien détourné pendant tout son périple, auraient pu communiquer avec lui par signes, le guider, rendre compte de son état, l'abattre - plein de choses dont un AWACS serait bien incapable.

Les FA-18 ne sont pas dépassés mais ils appartiennent définitivement à une génération antérieure, et ils ne sont pas assez nombreux (pensez aux avions à l'atelier, dans un mauvais aéroport compte tenu de l'urgence X ou Y, en exercice à l'étranger...) Ce n'est pas pour rien qu'on n'a pas pu retirer les Tiger du service.

On voit très bien l'évolution technologique des voitures, des ordinateurs, des matériaux, rien que sur quelques années. Pourquoi dès que cela concerne l'armée de l'air tant de gens semblent soudain persuadés qu'un vieux coucou de trente ans d'âge est encore compétitif? Il vole toujours, certes, mais on ne lui demande pas juste de voler mais d'être un intervenant crédible dans l'espace aérien. En termes de combat aérien, de furtivité, de détection, de contre-mesures, de capacités tout-temps, de consommation, de coût d'entretien... c'est faux sur toute la ligne.

C'est comme si on se pointait en 1939 avec un biplan de la première guerre en pensant que ça ira très bien puisque l'avion vole toujours. De grosses désillusions en perspective! Et entre la conception des avions de l'armée de l'air suisse et l'époque actuelle, il y a plus long qu'entre les deux guerres mondiales...

Écrit par : Stéphane Montabert | 27 février 2014

Pour rebondir avec la réponse de Stéphane Montabert, tout est question de priorités et de moyens.
Se doter d’un avion de détection lointaine, même un modèle de petite taille basée sur une cellule de Saab 2000 ou d’un Embraer 190 ne permet, en effet, pas l’interception à proprement dit. D’ailleurs le système actuel de détection radar basé sur le système FLORAKO est récent, donne pleine satisfaction et permet le suivi radar bien au-delà de notre frontière. Par ailleurs, il est prévu de remplacer l’actuel radar tactique mobile à basse altitude TAFLIR par un nouveau système d’ici 2020.

Il est important de comprendre en profondeur les objectifs de l’acquisition du Gripen E :

- Mise en place d’une police de l’air 24/24, soit deux appareils prêts au décollage. Soit une situation de sécurité sans menace particulière.

- Sécurité aérienne prolongée 24/24, soit deux à quatre avions armés en vol. Situations, prévisibles comme lors du WEF et Genève II. Non prévisible, mise en alerte du à des tensions internationales.


En parallèle les FA doivent récupérer deux compétences perdues avec le départ des Mirage IIRS et les Hunter, soit la capacité de reconnaissances aérienne (en plus du nouveau drone) et l’appui tactique au sol.

Ajoutons pour terminer, que l’achat du Gripen E fait partie d’une modernisation complète des FA, avec le futur drone (choix ce printemps) le remplacement du TAFLIR et le remplacement des systèmes de DCA missile Rapier et canon 35mm/Skyguard par un nouveau système missile de nouvelle génération (évaluation 2015/2016).

Pk
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Écrit par : Pk | 28 février 2014

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