22 avril 2014

Salaire minimum, désastre maximum

Le 18 mai les citoyens suisses seront amenés à se prononcer sur l'initiative "Pour la protection des salaires équitables", également appelée initiative sur les salaires minimums. Soutenue par les partis politiques de gauche et les syndicats, cette initiative établit par voie constitutionnelle un salaire minimum de 22 francs de l'heure partout en Suisse, quel que soit le secteur économique et le niveau de qualification de l'employé.

Les maux relatifs à l'introduction d'un salaire minimum sont bien connus: obstacle à l'embauche, en particulier des jeunes, donc chômage ; nivellement des salaires par le bas ; délocalisations vers des pays à coût de main-d’œuvre moins élevé ; travail au noir ; hausse des prix ; immixtion de l'Etat dans la politique salariale des entreprises ; affaiblissement de la représentativité syndicale, puisque l'évolution du salaire minimum se décide désormais dans l'arène politique.

Tous ces effets pervers ne sont certes pas recherchés par les adeptes d'un salaire minimum légal, mais sont relativement logiques et ont pu être observés à de nombreuses reprises partout où pareille mesure a été introduite. D'où la variante d'une plaisanterie connue:

- Bonjour chef! Comment ça va ce matin?

- Couci-couça... J'ai une bonne et une mauvaise nouvelle...

- La bonne?

- Suite à la votation, il y a maintenant un salaire minimum en Suisse, plus élevé que ce que tu touches actuellement...

- Super! Et la mauvaise?

- On n'a pas les moyens de te payer autant. Tu es licencié.


Quand on parle de salaire minimum, le fameux SMIC français vient tout de suite en tête. Ses effets pervers sur le chômage des plus faibles (jeunes, immigrés, femmes) n'est plus à démontrer.

Dans un marché du travail libre, un individu faiblement coté (parce qu'il n'a pas de formation adéquate ou débute sur le marché du travail par exemple) peut parvenir à trouver un emploi, fut-il mal payé. Un salaire modeste n'est pas dramatique en début de carrière s'il permet d'acquérir une expérience professionnelle permettant ensuite de décrocher de nouveaux postes mieux rémunérés. On peut discuter longtemps de ce qui constitue un salaire "abusivement bas", mais peu de gens clameront qu'il est préférable d'être sans-emploi.

En France, à cause du SMIC, les jeunes doivent lutter pendant des années de précarité et de chômage avant d'avoir enfin accès, peut-être, à un emploi à durée indéterminée. Le SMIC est une terrible barrière à l'embauche. Il apporte peut-être un salaire "décent" à quelques-uns, mais force surtout les autres, des dizaines de milliers de jeunes, à des années de vie professionnelle faites de stages bidon, de travail au noir et de chômage à la charge de la collectivité.

Naturellement, les effets délétères du salaire minimum dépendent de son niveau. Nombre de pays, comme le Royaume-Uni ou les Etats-Unis, disposent d'un salaire minimum assez faible, voire symbolique, qui n'a que peu d'effet sur la marche de l'économie. Il en est tout autrement du SMIC français, situé à 60% du salaire médian local et constamment renégocié à la hausse sur des critères politiques.

A 4'000 francs par mois, le projet de salaire minimum suisse est encore plus élevé. En valeur relative, celui-ci se place à 64% du salaire médian helvétique, soit au-delà de son équivalent français. En valeur absolue, il sera le plus haut d'Europe.

Même en ramenant ces chiffres à parité égale de pouvoir d'achat (puisque tout est plus cher en Suisse, ce qui ne va pas s'arranger!) la comparaison internationale est édifiante:

votation du 18 mai 2014,salaire minimum,prise de position
(cliquez pour agrandir)

Les initiants clament que leur projet est sans équivalent avec le SMIC. Ils ont raison: ce sera pire.

Mais jusqu'ici, vous n'avez sans doute rien appris de nouveau, et pour une fois correctement informé, le peuple suisse a l'air de se méfier. Toutefois, la campagne sur le salaire minimum esquive joyeusement une question essentielle: pourquoi, maintenant, une initiative sur le salaire minimum?

A la source de la démarche politique se trouve une bête histoire de calendrier.

Selon le programme, en février le peuple suisse aurait refusé l'initiative raciste/populiste/xénophobe de l'UDC (rayez les mentions inutiles) sur la libre-circulation, avec une avance plus ou moins confortable. Dans la foulée, le peuple aurait approuvé un peu plus tard l'extension des accords de libre-circulation à la Croatie ; les autorités compétentes auraient malgré tout exprimé leur inquiétude et leur écoute des préoccupations du peuple suite à la forte minorité rejetant la libre-circulation en février ainsi que le vote pour la Croatie. Serait alors survenue à point nommé une initiative toute faite pour résoudre le défi de la sous-enchère salariale préoccupant tant les citoyens: le salaire minimum! Problème réglé!

Malheureusement pour les brillants stratèges politiques, la population n'a pas suivi le script prévu. Tout est parti à veau-l'eau. Le peuple a approuvé l'initiative contre la libre-circulation le 9 février. La votation sur la Croatie a disparu des écrans radars telle un serpent de mer. Reste l'initiative pour le salaire minimum qu'il faut bien expédier, la mort dans l'âme...

Vous aurez peut-être du mal à y croire, mais l'initiative pour le salaire minimum est vraiment la réponse de la gauche à la problématique de la libre-circulation, de la concurrence étrangère et de la sous-enchère salariale. Ces gens croient sincèrement que si tout le monde touche le salaire minimum, il n'y aura plus besoin de faire venir des gens de l'étranger et tout le monde sera content!

Malgré les conventions collectives, la sous-enchère salariale est aujourd'hui déjà un problème rampant sur les chantiers (y compris sur des chantiers publics, ce qui ne manque pas de sel), en dépit de toute la bureaucratie et des contrôles pour l'empêcher. Et nos indécrottables ingénieurs sociaux de la gauche et des syndicats pensent qu'en généralisant un salaire minimum plus élevé que le salaire moyen d'un cadre français la pression étrangère va s'amenuiser? Ce n'est plus de l'incompétence, c'est de la rage!

Le salaire minimum suisse à 4'000 francs mensuels brillera comme un étendard aux yeux de tous les malheureux chômeurs de l'Union Européenne, et ils sont nombreux, les invitant à venir tenter leur chance en Suisse, cette si belle contrée où le moindre manutentionnaire gagne plus qu'un directeur de leur pays. Bien sûr les places seront chères et il n'y en aura pas pour tout le monde ; les candidats se contenteront souvent d'un pis-aller au noir ou en trichant sur un temps partiel...

Le jeune suisse, lui, verra les portes se refermer les unes après les autres lorsqu'il cherchera du travail: trop cher, pas assez expérimenté. Pourquoi prendre le risque d'un employé junior suisse lorsque le salaire minimum attirera des experts incroyables depuis un bassin de cinq cent millions d'habitants où l'emploi est en crise? On est en droit de se demander quelle mouche a piqué les syndicats pour oser lancer une initiative pareille - non pas que l'idée d'un salaire minimum soit impensable en soi, mais le niveau choisi est proprement délirant.

Bien sûr, les politiciens ont l'habitude de créer des problèmes et ensuite d'autres problèmes pour les résoudre. Ici, on imagine sans peine le "deuxième temps" avec ses escouades d'inspecteurs du travail et autres fonctionnaires recrutés pour surveiller toutes les entreprises à portée de tir pour s'assurer qu'elles appliquent bien le salaire minimum dans la lettre et dans l'esprit ; ou le plaisir des politiciens et leurs lobbies syndicaux à discuter des hausses du salaire minimum dans les travées du Parlement.

Mais tout de même, ces rêves semblent se dessiner sur les cendres d'une économie helvétique ruinée par l'idéologie en butte au réel. Les hauts salaires ne se décrètent pas par la force du Verbe, fut-il constitutionnel. Ici, on ne discute même plus d'ouvrir la boîte de Pandore d'un salaire minimum trop élevé ; on a décidé de l'ouvrir coûte que coûte, attaquant le coffre à la dynamite s'il le faut.

Les lendemains qui chantent ne se construisent pas à l'aide d'un salaire minimum arbitraire sorti du chapeau par une coterie de syndicalistes avide de revanche sur le patronat. Espérons que le peuple suisse s'en rappelle le 18 mai.

Commentaires

Bonjour chef! Comment ça va ce matin?

- Couci-couça... J'ai une bonne et une mauvaise nouvelle...

- La bonne?

- Suite à la votation, il y a maintenant un salaire minimum en Suisse, plus élevé que ce que tu touches actuellement...

- Super! Et la mauvaise?

- On n'a pas les moyens de te payer autant. Tu es licencié.

3 choses:

Il est inadmissible que dans un des pays les plus riches au monde, une personne qui travaille à plein temps ne peut vivre dignement du fruit de son labeur.

Le travail n'est pas la soumission à un patron qui vous maintien volontairement sous le seuil de pauvreté. Ce genre de boulot ne doit simplement pas exister.

Travailler c'est s'enrichir pécuniairement certes, mais pas seulement, le travail doit permettre les loisirs, pour pouvoir s'investir dans ceux-ci un salaire descend est l'indispensable condition.

En conclusion, CHF 4,000.00 ce n'est vraiment pas beaucoup et je suggère à toutes les hyènes libérales qui sont contre de vivre pendant 3 ans avec CHF 3,300.00 brut par mois et ensuite d'essayer de ramener leur science de larbin.

Un larbin ce caractérise par un comportement pathologique visant à prendre systématiquement la défense des classes les plus favorisées au détriment de celles dont il est issu. Ce syndrome diminue les capacités intellectuelles et d’analyse, il se traduit par un blocage psychologique incitant le larbin à agir contre ses propres intérêts au profit de ceux qui l’exploitent.

Écrit par : Das Kapital | 23 avril 2014

"Il est inadmissible que dans un des pays les plus riches au monde, une personne qui travaille à plein temps ne peut vivre dignement du fruit de son labeur."

Je suis à 100% d'accord avec vous, pour une fois. Reste à comprendre les vraies raisons amenant à ce genre de situation. Est-ce vraiment la soumission à un patron qui en est la cause?

Si vous le pensez, rien ne vous empêche de devenir patron à votre tour et de faire autrement, histoire de voir comme c'est facile. Ou, si les responsabilités ne vous attirent pas, d'exercer simplement comme indépendant. Vous verrez assez vite - mais vous le savez parfaitement, n'est-ce pas - que la vie d'entrepreneur n'est pas un long fleuve tranquille.

"En conclusion, CHF 4,000.00 ce n'est vraiment pas beaucoup et je suggère à toutes les hyènes libérales qui sont contre de vivre pendant 3 ans avec CHF 3,300.00 brut par mois et ensuite d'essayer de ramener leur science de larbin."

Personnellement, j'ai vécu plusieurs mois avec beaucoup moins - dans les 2'500 mensuels environ, sans manquer de rien. Mais c'était en 1998 ; je vivais dans un deux-pièces, j'avais une petite voiture d'occasion et pas de famille à charge. Je parvenais même à mettre de l'argent de côté.

Mais vous savez quoi? A l'époque, l'essence était à 1.15 car il n'y avait pas encore les taxes climato-hystériques ; les primes d'assurance-maladie obligatoire et solidaire introduites par la gauche avec la LAMal grimpaient sans cesse, mais restaient encore dans le domaine du supportable ; l'électricité, l'eau et le gaz n'étaient pas montés en sauce à coup de taxes ; les impôts et la TVA étaient plus bas ; l'abonnement général du monopole des CFF était encore compétitif ; sans la pression de l'immigration, il n'y avait pas de pénurie de logement et les loyers étaient raisonnables. En cherchant un appartement j'ai même eu l'embarras du choix!

Oui, en 1998 on pouvait vivre plus que décemment, en ville de Lausanne, avec moins de 2500.- par mois, à condition de se meubler à Ikea - qui venait d'ouvrir - et de ne pas avoir des goûts de luxe. Epoque révolue...

Aujourd'hui pareille vie est impossible, et si vous avez bien lu quelques phrases ci-dessus vous comprendrez que les raisons n'ont aucun rapport avec le patronat mais plutôt avec l'Etat et ses fervents défenseurs, dont vous faites partie.

Écrit par : Stéphane Montabert | 23 avril 2014

Das Kapital@ Dans une économie non planifiée, les salaires ne sont pas déterminés par le Comité central du parti unique en vertu des capacités de chacun de lécher les bottes ou autre chose des membres du dit Comité.
Et un commissaire politique dans le genre de personne qu'on entrevoit à la lecture de vos commentaires est certes un des plus parfaits exemples de ce qu'est un larbin...
Mais je suis parfaitement d'accord avec votre histoire du début...

Écrit par : Géo | 23 avril 2014

@Monsieur Montabert pourriez vous éclairer ma lanterne .Quelle est la différence entre ce vote et celui balayé par 63,5 pour cent de non en 2013?Merci

Écrit par : lovsmeralda | 23 avril 2014

@ Montabert,

En réponse à Das Kapital vous avez oubliez de lui mentionner l'impôt progressif ce vol autorisé de l'état défendu par les socialos. La gauche veut donner du pouvoir d'achat aux travailleurs avec le salaire minimum. Mais en même temps des couples mariés qui bénéficieront tout deux du salaire minimum vont aussi subitement changer de catégorie fiscale et se faire encore bien plus imposer.

" On est en droit de se demander quelle mouche a piqué les syndicats pour oser lancer une initiative pareille - non pas que l'idée d'un salaire minimum soit impensable en soi, mais le niveau choisi est proprement délirant. "

Les syndicats et les socialistes peuvent bien proposer une telle initiative délirante puisque ce n'est pas leur argent qui va payer les travailleurs 4000frs brut par mois mais celui des autres c'est à dire celui des entreprises, des patrons.

@ Das Kapital,

"Il est inadmissible que dans un des pays les plus riches au monde, une personne qui travaille à plein temps ne peut vivre dignement du fruit de son labeur."

Quand l'état fait les poches des travailleurs il participe grandement à faire vivre difficilement leurs fins de mois à certaines familles. Montabert vous en a brossé les causes. Et il a raison.

" je suggère à toutes les hyènes libérales qui sont contre de vivre pendant 3 ans avec CHF 3,300.00 brut par mois et ensuite d'essayer de ramener leur science de larbin. "

Pour votre logique il faut surtout faire vivre ces libéraux avec ces 3'300 brut par mois selon ce que demandent les libéraux dans leur ensemble. Avec 3,300 fr brut par moi dans une société réellement libérale où l'état se contente de faire le strict minimum, un salarié vivrait dignement. Il serait même possible dans une société réellement libérale de vivre dignement avec 2'500 frs brut par moi.

D.J

Écrit par : D.J | 23 avril 2014

@lovsmeralda: la votation à laquelle vous faites référence est l'initiative "1:12 - Pour des salaires équitables" tentant d'obliger un rapport maximum entre les plus hauts et les plus bas salaires d'une entreprise.

Une variante sur le même thème, dirons-nous.

Écrit par : Stéphane Montabert | 23 avril 2014

@ Stépahne Montabert

Je suis ravi, comme vous le soulignez et pour une foi, que nous sommes d'accord sur plusieurs points, c'est bien !

Oui, vivre comme au millénaire passé c’est terminé... Était-ce mieux ? je ne sais pas, cependant, et je pense lire juste entre vos lignes, une certaine nostalgie existe voir renaît.

Lorsque j'ai commencé à travailler, c'était en 1981, je gagnais CHF 3,850.00 brut…, 13 salaires, 4 semaines de vacances et une prime de fin d'année qui variait entre CHF 1,250.00 à CHF 3,300.00

Nous avons du pain sur la planche pour travailler à ce que l'on appelle la cohésion sociale, et je le conçois, celle-ci ne passe pas uniquement par le salaire!

Écrit par : Das Kapital | 23 avril 2014

@ DJ

Il n'y a rien de plus juste et plus social qu'un salaire minimum, qu’un salaire maximum et qu'un revenu universel.

Mais pour cela il faut faire preuve de créativité et d'audace!
Ce dont les "larbins" libéraux sont totalement incapable.

Je vous rappelle que le Marxisme a pour but l’extinction de l'état :

"Le prolétariat s'empare du pouvoir d'Etat et transforme les moyens de production d'abord en propriété d'Etat. Mais par-là, il se supprime lui-même en tant que prolétariat, il supprime toutes les différences de classes et oppositions de classes et également en tant qu'Etat. La société antérieure, évoluant dans des oppositions de classes, avait besoin de l'Etat, c'est-à-dire, dans chaque cas, d'une organisation de la classe exploiteuse pour maintenir ses conditions de production extérieures, donc surtout pour maintenir par la force la classe exploitée dans les conditions d'oppression données par le mode de production existant (esclavage, servage, salariat).

L'Etat était le représentant officiel de toute la société, sa synthèse en un corps visible, mais cela, il ne l'était que dans la mesure où il était l'Etat de la classe qui, pour son temps, représentait elle-même toute la société : dans l'antiquité, Etat des citoyens propriétaires d'esclaves; au moyen âge, de la noblesse féodale; à notre époque, de la bourgeoisie. Quand il finit par devenir effectivement le représentant de toute la société, il se rend lui-même superflu.

Dès qu'il n'y a plus de classe sociale à tenir dans l'oppression; dès que, avec la domination de classe et la lutte pour l'existence individuelle motivée par l'anarchie antérieure de la production, sont éliminés également les collisions et les excès qui en résultent, il n'y a plus rien à réprimer qui rende nécessaire un pouvoir de répression, un Etat.

Le premier acte dans lequel l'Etat apparaît réellement comme représentant de toute la société, - la prise de possession des moyens de production au nom de la société, - est en même temps son dernier acte propre en tant qu'Etat. L'intervention d'un pouvoir d'Etat dans des rapports sociaux devient superflue dans un domaine après l'autre, et entre alors naturellement en sommeil.

Le gouvernement des personnes fait place à l'administration des choses et à la direction des opérations de production. L'Etat n'est pas "aboli", il s'éteint!

Écrit par : Das Kapital | 24 avril 2014

@Monsieur Montabert ,merci du renseignement qui confirme mes doutes
Bonne journée

Écrit par : lovsmeralda | 24 avril 2014

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