26 mai 2014

Le séisme européen annonce un tsunami

Dès dimanche soir le choc était perceptible dans les états-majors des partis et sur les plateaux de télévision: les affreux eurosceptiques avaient fait une poussée terrible à travers le continent. On aurait tort, pourtant, d'y voir la moindre remise en question de la politique européenne.

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La carte des résultats provisoires

Personne ne nie le changement dans nombre de pays d'Europe. Au Danemark, en France, en Grande-Bretagne, en Irlande, en Belgique, les adversaires de l'Union Européenne sont en tête ; en Pologne, Lettonie, Finlande, Hongrie ou en Italie, ils arrivent en deuxième position, et dans d'autres pays encore ils sont bien placés. Malgré quelques contre-performances relatives (comme Geert Wilders au Pays-Bas) les mouvements "eurosceptiques" font désormais partie du paysage.

Cela ne suffira bien sûr pas à changer quoi que ce soit à Bruxelles. Malgré leur victoire parfois éclatante, les partis eurosceptiques restent très minoritaires au sein du Parlement Européen. Il n'est d'ailleurs pas certain qu'ils réussissent à s'entendre ; un groupe parlementaire européen doit représenter 7 nationalités différentes. Les différences entre le UKIP anglais, le Front National français ou le N-VA belge n'ont rien de cosmétique.

Ces explications de circonstances ne doivent pas cacher l'axiome fondamental de la construction européenne qui explique à lui seul pourquoi rien ne changera de ce côté-là: l'Union Européenne se bâtit sans les peuples.

Le Parlement Européen n'a pratiquement aucun pouvoir. Outre son organisation incroyablement inefficace - qu'on imagine la qualité des débats entre 751 députés européens dans plus d'une dizaine de langues! - ses capacités législatives sont extrêmement limitées. Il ne peut pas proposer de loi et doit composer à égalité avec un Conseil de l'Europe non-élu. Le pouvoir de ces deux institutions s'efface lui-même devant les prérogatives de la Commission Européenne.

La situation institutionnelle de l'UE ne doit rien au hasard. L'UE s'est construite sur l'idée que les peuples étaient intimement liés aux notions de patriotisme et de nation, deux concepts combattus avec énergie par les élites aux sources de l'institution. Impossible pourtant de nier les dernières apparences de la démocratie; la solution vint sous la forme d'un simulacre de pouvoir législatif, un parlement inutile où des politiciens sur le retour - mais élus par les citoyens de toute l'Union - pourraient éventuellement couler une retraite paisible. Le Parlement Européen était né.

L'élection d'un Parlement Européen est donc un exercice amusant, mais sans conséquence. La construction européenne se poursuivra quelle que soit la composition sortie des urnes, comme nous le verrons assez vite.

La poussée des euro-sceptiques a tout de même eu quelques effets, mais il s'agit surtout de conséquences nationales.

Passons rapidement sur la Belgique, encore une fois en quête d'un gouvernement, pour nous attarder sur les deux pays où quelque chose s'est réellement passé ce week-end: la France et le Royaume-Uni.

élections,parlement européen,marine le pen,nigel farrageSi l'UE a été secouée par un séisme, la France en a clairement été l'épicentre. Les sondages montraient une poussée du Front National de Marine Le Pen, mais le scrutin lui a offert une première place avec les honneurs.

En vieux renards de la politique, divers porte-paroles et analystes ont tenté de nier l'évidence, citant par exemple le faible taux de participation. Outre une approche inquiétante pour leurs propres formations politiques - si 56% des Français sont restés chez eux et que le FN n'a eu "que" 24,5% des voix de ceux qui se sont déplacés, que penser alors des 14,5% du PS ? - cela supposerait que les abstentionnistes appartiennent aux autres partis ; les sondages montrent qu'il n'en est rien. L'abstentionnisme a touché toutes les formations politiques sans en épargner aucune.

Le Front National est désormais le premier parti de France. C'est un fait indiscutable. L'UMP est au second plan et le PS loin derrière. Voilà qui doit semer le trouble à l'Elysée: la perspective d'un second tour entre François Hollande et Marine Le Pen en 2017 s'éloigne. Cette configuration, la seule à donner une chance de réélection à un président conspué de toute part, impliquait que le PS parvienne au second tour; le maigre espoir semble très compromis. Incapable une fois parvenue au pouvoir, la gauche française aura été laminée en un temps record.

élections,parlement européen,marine le pen,nigel farrageLe bipartisme n'a pas éclaté qu'en France. Au Royaume-Uni, le UKIP ("You Keep"), le parti pour l'indépendance, est arrivé en tête du scrutin, battant à la fois travaillistes et conservateurs - un résultat inédit depuis 1906, ce qui donne une idée de l'exploit. Nigel Farage est réputé pour ses interventions au Parlement Européen, où il ne cesse de dénoncer l'incurie de l'assemblée et l'absurdité constructiviste du projet européen ; parfaitement respectable, M. Farage ne saurait être le sujet d'une tentative de diabolisation en règle. Les Anglais ne seront pas dupes et pareille manœuvre arrive trop tard. Il y a donc fort à croire qu'un boulevard politique s'ouvre devant lui, même s'il aura peut-être plus de mal à faire un score aussi important aux élections générales de 2015.

Le véritable danger pour l'Union Européenne vient de là. Les conservateurs de M. Cameron pensaient avoir fait l'essentiel en promettant vaguement un référendum sur la sortie du Royaume-Uni de l'UE en 2017 ; le UKIP vient de leur couper l'herbe sous le pied. Non seulement ce référendum aura bien lieu, mais il surviendra peut-être même plus tôt et la décision de quitter l'UE pourrait l'emporter. Le départ des Britanniques fera s'effondrer l'Union Européenne comme un château de cartes. Comme le dit M. Farage:

"Je ne veux pas seulement que la Grande-Bretagne quitte l'Union européenne, je veux que l'Europe abandonne l'Union européenne (...) Je ne crois pas que ce drapeau, cet hymne, et ce président dont personne ne connaît vraiment le nom représentent ce que l'Europe devrait être".

"Je pense que jusqu'à maintenant l'intégration européenne, que vous le vouliez ou non, semblait inévitable et je pense que ce sentiment va disparaître avec les résultats de ce soir."


Ceux qui espèrent quoi que ce soit d'un Parlement Européen en seront pour leurs frais. Heureusement, ce n'est pas la seule façon d'en finir avec cette bureaucratie absurde.

Commentaires

@Monsieur Montabert personne ne devinera jamais ce que beaucoup d'isolés ont ressenti en voyant Marine gagné son pari.Enfin une Gavroche en politique
Car rouspéter tout seul chez soi en utilisant des termes pas toujours charmants faut l'avouer à l'égard de certains politiciens c'est franchement usant /rire
Qu'on aime ou pas Marine le Pen,une chose est certaine elle va réveiller ce que beaucoup d'isolés espéraient depuis longtemps,réveiller une classe politique trop imbue de sa personnalité et trop endormie sur ses lauriers qui à l'art de la pédale mais dans la choucroute
Enfin un tsunami pour secouer ce panier de crabes trois pas en avant 4 en arrière fini le temps de la valse anglaise et du ronron patapon devant des légumes ou fruits afin de s'assurer de leur bien être alors qu'on a des maraichers qui eux savent travailler !
Les jeunes* papys* et dragueurs installés sur leur siège vont devoir affronter la gouaille Marseillaise
Il est vrai aussi qu'en voyant la rigide Mère Royale ,la franchise de Marine fait plaisir à voir enfin non pas du boudin comme disent les Légionnaires ,mais de l'action !
toute belle journée pour Vous

Écrit par : lovsmeralda | 27 mai 2014

L'Europe des nations.....enfin! Plutôt que de vouloir faire le libre échange transatlantique, les parlementaires UE après ce vote devrait enfin comprendre que les peuples d'Europe ne veulent pas de ce "mognon" qui les étouffe au lieu de les faire bien-vivre!

Marine a raison, il faut continuer à enfoncer le clou, car les parlementaires-bien-en-place-grassement-payés, ne vont pas leur rendre la
tâche facile.

Il faut aussi que les nouveaux arrivants se donnent la main et se regroupent afin d'avoir un maximum de force d'obstruction.

Quel plénitude de voir de loin à quoi nous avons échappé depuis une bonne vingtaine d'année. Merci M. Blocher, et qui sait il pourrait leur donner
quelques directives pour des visions politiques en Europe.

Écrit par : Corélande | 27 mai 2014

Personne ne s'est donné la peine de commenter le résultat des élections indiennes qui ont portés au pouvoir un parti nationaliste.
Il faut croire qu'un réveil nationaliste mondial est en train de naitre.

Écrit par : Victor-Liviu DUMITRESCU | 28 mai 2014

L'Angleterre sortirai de l'UE que ça ne changerai pas grand chose.
Ce pays a toujours été un boulet pour l'UE, et un frein a beaucoup de réforme.
Si l'Allemagne en sort, alors oui, il y aurait beaucoup de souci en tant que premier pays financier.
L'Angleterre ne pourra pas seul faire ces propres règles et devra se plier au conditions de l'UE, alors que maintenant, elle a réussi à se construire plein d'exceptions qui lui est favorable.

La sortie serait vraiment une très très bonne nouvelle pour l'UE. Que ce boulet quitte au plus vite l'UE.
Il y a déjà une bonne nouvelle pour l'UE, c'est le départ de Barroso qui n'a pas été à la hauteur et a fait beaucoup de tort à l'UE.

Si je ne suis guère favorable à l'entrée de la Suisse en UE tant que des réformes ne sont pas faîtes, je préfère 1000x une UE forte, que d'être dépendant des autres puissances comme les USA ou la Chine, voir la Russie ou l'Inde.
Il faut être anti patriotique pour ne pas soutenir une Europe forte face aux superpuissances.
L'Europe forte est aussi une garantie de paix et d'indépendance pour la Suisse. On peut discuter avec l'Europe, mais pas avec les superpuissances. Exemple les USA pour les affaires bancaires notamment.

Quant aux extrémisme qui ont eu un certain succès, ces partis n'ont pas d'allier, même pas sur la droite. Ils sont juste le paratonnerre des gens frustrés, et porte-parole de ces même gens, notamment pour la France, des jeunes issu de l'immigration africaine malgré le côté xénophobe du FN.

Pas inutile ces partis. Ils mettent en évidence de manière claire, certains problèmes sur lesquels l'UE fermait les yeux, comme l'immigration extra-européenne.

Mais surtout, les votes ça va, ça vient. La vérité d'un jour n'est pas forcément celui du lendemain.

Écrit par : roket | 28 mai 2014

C'est la meilleure analyse de la situation que j'ai lu. Vous avez une très grande connaissance des insitutions et vous êtes un vrai démocrate alerte. Je vous en félicite. Par les temps qui courent vous avez un boulevard devant vous !

Écrit par : Binitials | 28 mai 2014

@Roket : je souhaite à tous les Européens de sortir de cette Europe qui n'est rien d'autre qu'un crime contre la démocratie ...

Regardez comment vous parlez : Vous qualifiez les autres de boulets ou de chance. Ne croyez vous pas que toute l'Europe pense de nous que nous sommes les pires boulets du continent ?

Et si la France faillie et fait chuter tout le continent et le monde ? Etes vous prêt à en accepter les conséquences ? La Haine profonde contre nous et notre pays ? La Guerre ? La ruine a toujours été un motif de haine et de guerre. La faillite que s'apprête à connaitre la France entrainera nécessairement la chute du monde occidental.

Tous ces risques nous les devons à l'Euro et à l'Europe. Réfléchissez y ...

Écrit par : Binitials | 28 mai 2014

Monsieur Montabert,

Vous avez dit l'essentiel: L'Union Européenne a été construite avec deux perspectives:
1 - Pour les multinationales et la finances mondiale.
2 - Contre les peuples et leur État.
Tous les accords successifs depuis Maastricht, ont consacré l'Europe économique, financière et industrielle. La libre circulation des personnes était rajoutée illico-presto sur les critiques des milieux intellectuels et syndicaux qui avaient dénoncé l'absence de social et de droits pour la personne et le travailleur.

Les dettes souveraines des pays membres ne sont rien d'autre que le transfert des richesses de la collectivité publique et des travailleurs vers les entités privées. Même les banques nationales, moyen efficace, qui ont fait ce transfert sont aussi liquidées après avoir rendu ce service.
C'est l'endettement domestique qui grève les budgets et qui oblige les états à emprunter sur le marché international.

Je crois que les peuples l'ont enfin compris, c'est cette raison qui les amène à sanctionner les partis qui avaient fait sa promotion, à coup de millions de leur argent sans même qu'ils eussent pu se prononcer.
Ils ont aussi compris que cette construction avait été pensée et conduite par Washington. Aujourd'hui encore, nous subissons les effets de cette tutelle: les amendes salées, les sanctions arbitraires, l’instrumentalisation des institutions internationales et les représailles continuelles, qu'on ne nous dise pas qu'ils ne sont pas destinés à mettre toutes les nations européenne sur les genoux. La persistance dans les mesures aberrantes et contre-productives affirme cette destruction.

Il n'y a donc rien à attendre de cette construction, ni à vouloir la réformer, ce serait engager le bras de fer pour rien. Il faudrait que les Européens se débarrassent de la tutelle Américaine, de l'OTAN qui coûte mille milliards de dollars par an tout en générant des conflits meurtriers dont on ne connait pas leur issue.

Détruire le continent en le prenant en tenaille. L'autre mâchoire qui finira de nous broyer se nomme Transatlantic Trade and Investment Partnership (TTIP). Une justice "d'exception"; une "loi martiale commerciale"; le droit "régalien des princes" de la macro-économie américaine aurait le droit de juger et de condamner quiconque, qui des états, qui de la société civile, qui de notre tissu économique, pour des défauts que seule cette justice, loin de nos gouvernements, s'arroge le droit de punir.
Les dizaines de milliards de dollars réclamés aux banques sont là pour le témoigner.

Merci de nous ouvrir les Yeux.
A Roket, j'ai envie de dire , la Super Puissance Américaine est la seule à exercer ses pouvoirs destructeurs sur notre continent. Ce n'est ni la Russie, ni la Chine ou un autre pays qui sont en cause dans la faillite des membres de l'Union, ces derniers n'ont jamais prononcé de sanction contre aucun autre pays ni imposé quoi que ce soit.

Écrit par : Beatrix | 30 mai 2014

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