12 juin 2014

Longue vie au Djihadistan

En Irak, après des années de lutte "traditionnelle" (dans le sens islamiste du terme, c'est-à-dire bombes humaines et explosions aveugles sur les marchés aux légumes) les éléments d'al-Quaeda sur place ont fait jonction avec leurs collègues combattants du mouvement de l'État islamique d'Irak et du Levant (EIIL) venus de Syrie. Ils sont passés à la vitesse supérieure, s'emparant de Mossoul mardi puis de Tikrit, à 160 km de Bagdad, en un rien de temps. La capitale semble en ligne de mire.

Lorsque les islamistes attaquèrent, les courageux défenseurs de l'Etat irakien, après avoir abandonné armes, munitions et casernes dans le plus grand désordre, s'empressèrent de frapper à toutes les portes. Ils réclamaient aux civils des vêtements de rechange pour pouvoir s'éclipser discrètement.

Avec des gens aussi motivés pour défendre l'Irak, on comprend que les jours du pays soient comptés.

humvees.jpgLa prise de Mossoul fut financièrement intéressante, puisque les islamistes y récoltèrent 429 millions de dollars - dont une partie en or, excusez du peu - auprès de la banque centrale malheureusement située en ville.

Voyons le bon côté des choses: pendant les quelques prochains mois, plus besoin de s'embêter à capturer des journalistes et plus besoin, pour les Occidentaux, de se tortiller à expliquer que "bien sûr" personne ne paie jamais de rançon pour récupérer des otages. Enfin, une fois que le sort des 49 otages turcs détenus par EIIL, dont trois enfants, aura été décidé.

Les islamistes d'EIIL sont nombreux et bien équipés. Depuis peu, ils pourraient disposer de plusieurs hélicoptères Black Hawk américains capturés en même temps que l'aéroport de Mossoul, qui s'ajouteront avec bonheur aux Humwees blindés dont ils disposaient déjà. Mais ces ajouts certes prestigieux ne sont que la cerise sur le gâteau d'un armement emporté en Irak au nom de la rébellion en Syrie.

Le célébrissime sketch des Inconnus garde toujours sa pertinence. Transposé à l'actualité, nous avons d'un côté le bon islamiste, celui qui lutte pour établir la domination globale de l'islam, et le mauvais islamiste, qui lutte aussi pour la domination globale de l'islam, mais mal... Voyons un résumé de la vision française en la matière, qu'on peut aisément répliquer pour de nombreux pays:

islam,guerre,irak,syrie,
C'est clair, non?

Comment en sommes-nous arrivés là? Simplement parce que nos leaders se sentent obligés de décider que dans chaque conflit il y a des "gentils" et des "méchants" et bien entendu, parce qu'ils ont l'interventionnisme dans le sang, d'y mêler leur gouvernement. Ainsi, en Syrie, de gentils-islamistes s'opposent au méchant Bachar el-Assad. Ils sont gentils parce qu'ils sont soutenus par Bernard-Henry Lévy pour la France et Barack Obama pour les Etats-Unis. Et encore, M. Obama est un tiède, la secrétaire d'Etat Hillary Clinton pressentie pour lui succéder au nom du camp démocrate regrette qu'on ne les ait pas soutenu davantage:

Dès les débuts du conflit syrien, qui, en un peu plus de trois ans, a fait plus de 162 000 morts, elle assure avoir été convaincue qu'armer et former les rebelles était la meilleure des solutions pour contrer les forces de Bachar Al-Assad. « L'action et l'inaction comportaient toutes deux des risques élevés, [mais] le président [Obama] était enclin à maintenir les choses en l'état et non à aller plus loin en armant les rebelles », continue l'ancienne chef de la diplomatie américaine.


Si elle emporte les prochaines élections présidentielles, gageons que les islamistes d'EIIL pourront directement demander les pièces de rechange pour leurs véhicules blindés et leurs hélicoptères de combat capturés auprès de la Maison Blanche, qui transmettra.

Il faut être un bureaucrate de Washington de premier ordre, avec une carrière passée à lisser soigneusement de son arrière-train le cuir de son siège, pour ne pas comprendre que les islamistes franchissent les frontières et exportent avec eux leur guerre délirante, peu importe les qualités dont on veut les parer. En allant de la Syrie vers l'Irak, ils se frottent avec bonheur à un pays à peu près en paix, ce qui doit leur faire de sacrées vacances comparé au creuset syrien.

C'est un peu comme les Français qui envoient des armes aux islamistes libyens et s'étonnent ensuite de devoir monter une action militaire au nord du Mali contre des "groupes armés" apparus subitement, aussi vindicatifs que bien équipés.

Nouri al-Maliki, président putatif du pays qu'on appelait l'Irak, implore l'assistance de toutes les bonnes volontés pour reprendre le contrôle - jusqu'à ces Américains dont il était tellement urgent, jusqu'à une époque récente, de réclamer le départ. Les éditorialistes occidentaux se réjouissent: l'effondrement de l'Irak-démocratique est d'une certaine façon aussi celui de son créateur, l'abominable néo-colonialiste George W. Bush. Quelle effronterie d'avoir voulu espérer instaurer une démocratie moderne au Moyen-Orient! Alors, peu importe que les Irakiens y passent jusqu'au dernier si cela permet quelques beaux éditoriaux au vitriol.

Soucieuse de ne jamais comprendre de ses erreurs, l'administration Obama envisage l'envoi d'armes pour défendre le régime irakien, sans trop chercher à deviner dans quelles mains elles finiront. Clamer que ces gens-là n'apprennent rien est très en-dessous de la vérité.

Le Djihadistan prend forme peu à peu ; il s'étend sur des milliers de kilomètres en Syrie et en Irak et semble promis à un bel avenir. Sa croissance provoquera toujours davantage de troubles régionaux avec le Kurdistan irakien, le Liban, la Turquie, l'Iran, et ce qui reste de l'Irak et de la Syrie. Bien entendu, il ne sera fait que de guerre même dans les régions où il domine sans partage, la faute à une lutte permanente contre les tièdes, les civils et tous ceux qui n'appliquent pas la charia avec assez de ferveur. Ces zones de paix relative resteront par ailleurs modestes dans une région déchirée dans la guerre éternelle entre Sunnites et Chiites, l'EIIL étant essentiellement sunnite et donc en lutte à mort contre les "dissidents" que sont les Chiites iraniens et irakiens, Bachar el-Assad ou le Hezbollah libanais. La région entre l'Arabie Saoudite et l'Iran n'en finit pas de sombrer dans le chaos.

Entre les subventions aux "bons" rebelles, le commerce des otages, l'envoi d'armes, l'aide humanitaire, l'implication de drones et d'observateurs ou les filières de combattants issus de ses propres banlieues, l'Occident est penché comme une mauvaise fée sur le berceau du Djihadistan et le couvre de ses redoutables attentions.

Il faudra encore longtemps avant que nos politiciens ne comprennent que dans une guerre il n'y a pas forcément des gentils et des méchants mais parfois seulement des méchants entre eux et qu'il est folie de vouloir s'en mêler.

Commentaires

Je ne peut m'empêcher d'y voir une constante, la lâcheté des soldats irakiens.
En 1991 ils avaient fuit devant les troupes de la coalition venue sauver le Koweït.

Écrit par : Victor-Liviu DUMITRESCU | 12 juin 2014

@Victor-Liviu DUMITRESCU: ce ne sont pas les mêmes! Non seulement une génération les sépare, mais vous beaucoup d'anciens soldats de Saddam sont maintenant du côté d'EIIL et d'al-Quaeda.

La lâcheté des troupes en 1991 (et en 2003 d'ailleurs) était due au rapport de force en faveur des troupes coalisées, et au maigre sens du sacrifice qu'un régime tyrannique peut inspirer aux soldats chargés de le défendre.

Ici on aurait pu attendre plus de combativité de la part de soldats sensés protéger leur liberté et leur peuple. On voit les limites de l'exercice. L'Etat irakien semble surtout avoir engagé des hordes de miséreux à la recherche d'un emploi de fonctionnaire tranquille... Le tout pour des milliards de dollars à la charge du contribuable américain!

Écrit par : Stéphane Montabert | 12 juin 2014

Anyway, voila où mène l'ingérence.
Cela devrait être une leçon pour tous et cesser de jouer avec le feu.

Je souhaite bonne chance aux peuples irakien, jordanien, libanais, syrien, mais aussi israélien.

Écrit par : Victor-Liviu DUMITRESCU | 12 juin 2014

Tout cela est excellent. Les parfaits crétins qui ont défendu l'intervention des voyous américains en 2003 n'ont plus qu'à fermer leur gueule de traîtres nazis. Aujourd'hui, la situation devient lisible même pour les crétins, soit 99 % de la population. Ce matin, encore un idiot invité par la radio des idiots pour nous promouvoir l'ouverture des frontières pour les djihadistes...(500'000 rien qu'en Libye...)

Écrit par : Géo | 12 juin 2014

@Géo: Si l'intervention militaire américaine en Irak n'avait pas eu lieu, difficile de savoir où nous en serions aujourd'hui. On ne peut pas réécrire l'histoire. Mais je vous accorde bien volontiers que le "nation building" - projet auquel j'étais opposé déjà à l'époque - était une énorme erreur, une tâche impossible au coût virtuellement infini, dont nous voyons tous l'échec aujourd'hui.

Selon moi la mission américaine en Irak aurait dû se terminer lorsque Saddam a été tiré de son trou à rat, terminant enfin une guerre commencée en 1991. Les Boys auraient dû repartir, quitte à prévenir qu'ils reviendraient. La même chose vaut pour l'Afghanistan.

Écrit par : Stéphane Montabert | 12 juin 2014

Non, la deuxième guerre du Golfe n'était qu'une opération de pirates pour s'en mettre plein les poches. Ce n'est pas pour rien que Bush père avait laissé Saddam en place : ce qui se passe aujourd'hui était complétement prévu, c'est très exactement le contenu du discours tenu par les Français aux NU pour lutter contre la 2ème intervention. Des dizaines d'analystes l'avaient écrit partout sur toute la planète. Mais la volonté d'enrichissement du gang Bush fils a été la plus forte...

Écrit par : Géo | 12 juin 2014

@Géo: bon ok je vois que vous êtes reparti dans vos délires, pas la peine de continuer de discuter de cela avec vous...

Écrit par : Stéphane Montabert | 12 juin 2014

1991 ne doit pas constituer une barrière historique, pour débattre du sujet.
Il est indispensable de regarder bien au-delà de cette limite et s'interroger sur les causes profondes.

1948 et la création d'Israël est en soit une des causes du djihadisme.
Je suis même certain qu'il faut creuser encore plus loin.

Si l'on veut bien y regarder encore plus loin, il n'est pas inutile de s'arrêter un moment sur les Croisades.

En fait, depuis le début, l'Islam s'est construit contre les deux autres religions existantes et non pas avec ou bien à côté.

La confrontation devient dès lors perpétuelle, jusqu'à la Victoire finale de l'un sur les des autres, pour autant que cela soit possible.

Écrit par : Victor-Liviu DUMITRESCU | 12 juin 2014

Tant que l'islam n'aura pas disparu (ce qui est parfaitement possible, étant donné sa nature dysfonctionnelle), ou au minimum n'aura pas été réduit à un statut marginal, le reste du monde, et le monde chrétien en particulier, sera en état de guerre perpétuelle avec lui, puisque c'est l'islam lui-même qui le prescrit, et qui en fait le coeur de sa doctrine.

L'histoire oscille entre des périodes de sommeil où l'agressivité de l'islam est contenue, et des périodes de conflit plus chaud où l'islam se réveille. Cela, nos ancêtres le savaient. Nous l'avons oublié parce que nous avons cru aux fariboles semi-communistes du "plus jamais la guerre" après 1945.

Plus jamais la guerre est un objectif souhaitable, certes. De là à se montrer surpris qu'il ne soit pas atteint en permanence, il y a une marge. Raison de plus pour ne pas s'illusionner sur la nature de l'islam, et être préparé à y résister par la force.

Il y a seulement quelques jours, l'Occident a montré sa désastreuse naïveté à ce sujet. La prière poly-religieuse organisée par l'écervelé pape François au Vatican, réunissant le judaïsme et l'islam, a bien entendu été l'occasion, pour les musulmans, de trahir leur parole en concluant leur prière (évidemment prononcée en arabe) par un verset du Coran non prévu dans la version annoncée officiellement, et appelant Allah à donner la victoire aux musulmans sur les infidèles.

http://gatesofvienna.net/2014/06/taqiyya-vatican-style/

C'est ce que le pape appelle une prière pour la paix au Moyen-Orient. Une fois de plus, nous avons la confirmation que pour les "Palestiniens" (je mets des guillemets car les vrais Palestiniens sont les Juifs), et pour les musulmans en général, la paix au Moyen-Orient, c'est la disparition d'Israël et des Juifs de la région.

Une fois de plus, nous avons la confirmation qu'il ne faut jamais faire confiance à un musulman. La plus haute autorité catholique invite un chef arabe à une prière de paix au coeur même du Vatican, et le type se permet de cracher à la gueule de son hôte devant lui. En douce. Et d'insulter deux milliards de chrétiens dans le monde entier par la même occasion -- sans parler des juifs et de tous les autres.

De même dans le monde entier : pour l'islam la "paix" et la "justice" dans le monde, c'est le triomphe des musulmans partout, et l'asservissement (ou la disparition) des chrétiens, des juifs et de tous les non-musulmans.

Il suffit de le savoir.

Écrit par : Robert Marchenoir | 13 juin 2014

Il n'y a pas si longtemps, les Européens savaient parler aux musulmans.

Voici comment le Français Clemenceau a répondu, en mars 1919, au grand vizir turc Damad Ferid Pacha, qui avait le culot d'exiger des Occidentaux des concessions territoriales aux dépens de la Grèce, malgré le massacre de masse des chrétiens grecs et arméniens dont la Turquie s'était rendue coupable pour ainsi dire la veille :

"Le Conseil [des Alliés] est bien disposé envers le peuple turc, dont il admire les excellentes qualités. Mais il ne peut compter au nombre de ces qualités l'aptitude à gouverner des races étrangères."

"Dans toute son histoire, on ne trouve pas un seul cas, en Asie, en Europe, en Afrique, où l'établissement de la domination turque sur un pays n'ait été suivi d'une diminution de sa prospérité matérielle et d'un abaissement de son niveau de culture. Que ce soit parmi les chrétiens d'Europe ou parmi les mahométans de Syrie, d'Arabie, d'Afrique, le Turc n'a fait qu'apporter la destruction partout où il a vaincu [...]."

"Dans un passage frappant de son mémorandum, Votre Excellence déclare que la mission de son pays est de se consacrer à une intense culture économique et intellectuelle. Nul changement ne saurait être plus sensationnel et plus saisissant."

(Cité par Olivier Delorme dans La Grèce et les Balkans, volume II, p. 878, éd. Gallimard, coll. Folio histoire, 2013.)

Notez bien qu'il s'agit d'un document diplomatique, par lequel le chef du gouvernement français s'adresse directement au chef du gouvernement turc.

Admirez la lucidité du verdict, l'absence de circonvolutions et le style aussi précis que cinglant. On n'avait pas peur "d'offenser" les musulmans, à l'époque.

On rêve de chefs politiques capable de s'adresser de la sorte, aujourd'hui, à ceux qu'il faut bien appeler nos ennemis, puisqu'eux-mêmes nous désignent de la sorte, sans interruption depuis mille quatre cents ans.

Écrit par : Robert Marchenoir | 13 juin 2014

Oskar Freysinger a assez prévenu. Maintenant c'est là et bonjour les dégâts!

Prendre les gens pour des cons afin de se faire élire c'est bien joli, mais il faudra aussi s'en rappeler aux prochaines élections nationales.

Bon on peut toujours fermer les yeux et voir venir, histoire de donner tous les pouvoirs à ces bi-nationaux qui nous gouvernent!

Écrit par : Corélande | 13 juin 2014

s'éparpillent de conflits en conflits, de Syrie d'Iran au Yémen au Soudan au Mali en passant par le Sahara & patatras.

faut faire comme en 49 pour Israël: leur donner un terrain de jeu, à ces croyants à l'exclusivité.

Écrit par : pierre à feu | 15 juin 2014

Malheureusement, Pierre à Feu, le concept du "terrain de jeu" est incompatible avec l'islam. Ils en ont déjà un, de terrain de jeu, depuis mille quatre cents ans : ça s'appelle l'Arabie saoudite, avec la Mecque au milieu.

Et ça ne leur a jamais suffi. D'abord parce que leur religion leur enjoint de conquérir le monde, et aussi parce les musulmans sont incapables de se mettre d'accord entre eux, et passent leur temps en luttes fratricides. Il y en a toujours un qui se croit plus musulman que les autres, et qui prétend que ça lui donne le droit de massacrer ses coreligionnaires. Raison pour laquelle il a toujours fallu des dictateurs pour diriger les musulmans.

Les Juifs, par opposition, sont capables de coopérer entre eux, de construire Israël malgré leurs différends, de contribuer positivement aux sociétés dans lesquelles ils se trouvent, etc.

Rien à voir.

Écrit par : Robert Marchenoir | 17 juin 2014

Je déplore également la solidarité entre coreligionnaires musulmans, mais il me semble que c'est mieux ainsi.

Imaginez un instant, un seul, que les musulmans s'unissent un jour sous la même bannière.

Si jamais, conscients de leur puissance financière, ils décident de retirer leur colossale fortune des banques occidentales, mais également de vendre leurs actions et obligations dans tout le système financier occidental, je vous laisse imaginer les dégâts.

Écrit par : Victor-Liviu DUMITRESCU | 17 juin 2014

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