28 août 2014

La France découvre la Macron-Économie

Le gouvernement Valls II est connu depuis quelques jours à peine mais un seul ministre attire sur lui toutes les attentions: Emmanuel Macron, remplaçant de l'inénarrable ministre du "redressement productif" Arnaud Montebourg.

Avec ce nouveau ministre, la France gagne inévitablement de la crédibilité par rapport à son prédécesseur. Voilà au moins quelqu'un qui connaît le monde de l'économie privée et qui semble plus adepte du travail en coulisses que de la vaine gesticulation.

emmanuel macron,france,socialisme,libéralismeIl n'en faut pas beaucoup (il n'en faut jamais beaucoup) pour que la gauche de la gauche se dresse sur ses ergots, syndicats compris: Macron est un affreux néo-turbo-ultra-libéral, un vendu au Grand Capital. Hollande assume un virage historique, s'ouvre au centre, renie ses racines et son engagement. Ce n'est plus une réforme gouvernementale mais une trahison des valeurs. Oublié, le président qui "n'aimait pas les riches"...

Il y a évidemment de l'amertume dans ce constat, et aussi de l'exagération. Énarque, M. Macron a aussi travaillé comme haut fonctionnaire, à la banque d'affaires Rotschild, puis dans le cadre du rachat par Nestlé d'une filiale de Pfizer où sa commission fera de lui un millionnaire. Approché par l'UMP, il préfère miser sur Hollande, et devient à partir de mai 2012 secrétaire général adjoint de la présidence de la République. On est donc plus dans le parcours du grand serviteur de l’État en relation courtoise avec les grandes sociétés et les groupes financiers que dans l'entrepreneur à succès parti de rien, le self-made-man créant de la valeur par ses idées novatrices et un travail acharné.

M. Macron n'est pas une figure réellement nouvelle au sein du monde politique, sauf pour le grand public. Bien qu'issu du sérail, il n'empêche que ses opinions - que d'aucuns qualifieraient de réalistes - tranchent avec un parti socialiste français arc-bouté sur son idéologie historique. Il est en effet en faveur du rétablissement de l'équilibre des finances publiques et du libre jeu du marché:

"On ne peut plus présenter la gauche comme l’extension infinie des droits. (...)
La gauche moderne est celle qui donne la possibilité aux individus de faire face, même aux coups durs. Elle ne peut plus raisonner en termes de statuts. La société statutaire où tout sera prévu va inexorablement disparaître."


Que de socialistes (y compris en Suisse!) s'étrangleraient devant pareil discours! Mais François Hollande a-t-il seulement le choix?

L'avènement d'Emmanuel Macron n'est pas un accident et s'inscrit dans un réel changement d'orientation du gouvernement français dont la teneur est livrée par Manuel Valls lui-même:

"Cessons d'opposer systématiquement État et entreprises, d'opposer chefs d'entreprise et salariés, organisations patronales et syndicats (...) Notre pays crève de ces postures". Pour Manuel Valls, "la France a besoin de toutes ces entreprises, PME, start-up, grands groupes. Ce sont les entreprises qui génèrent des richesses qui doivent profiter à tous. J'aime l'entreprise", a-t-il ajouté devant un public conquis. "L'esprit d'entreprendre est plus que jamais nécessaire pour faire avancer le pays. Le retour à la croissance passera d'abord par le soutien aux entreprises", embraye le premier ministre, assurant qu'il est "absurde de parler de cadeaux faits aux patrons. Une mesure favorable aux entreprises est favorable au pays tout entier. (...) Le retour à la croissance passera d'abord par le soutien aux entreprises".


Ce n'est pas tous les jours qu'un premier ministre, socialiste de surcroît, se fait applaudir debout par le public d'une université d'été du MEDEF.

Pour des syndicalistes qui ont passé leur vie dans une guérilla permanente contre le "patronat", la pilule est difficile à avaler. Reste à savoir si le discours se traduira en mesures, et à quel rythme.

Le premier test est tombé: les 35 heures. La réforme-phare de Martine Aubry peut-elle être allégée, assouplie, aménagée pour cesser d'étrangler les entreprises françaises? Emmanuel Macron pense que oui, mais Harlem Désir le président du PS pense que non. Déjà les premiers obstacles, le premier bras de fer. Gageons que ce ne sera pas le dernier.

Deux ans de perdus! pourrait-on dire. Ou soixante-dix. Mais quand même un participant de l'université d'été du MEDEF concède que Manuel Valls "fait mieux que la droite", on a un aperçu du chemin parcouru par la gauche au pouvoir - et de la nullité totale de la droite qui l'a précédée.

Nous n'en sommes qu'aux discussions mais la France n'en a plus les moyens: la situation est à l'urgence.

  • Les réformes à peine discutées par l'équipe de Valls II se traduiront-elles en projets de loi?
  • S'attaqueront-elles enfin au poids de la fonction publique?
  • Seront-elles acceptées par la majorité socialiste de l'assemblée?
  • Avec quelle vigueur seront-elles combattues par la gauche dans la rue?
  • Suffiront-elles à renouer avec la croissance?

Il n'est pas improbable que Valls II s'effondre sous l'implosion de la gauche, ou simplement que les changements soient trop lents et superficiels pour sauver le navire. La conclusion s'impose comme une nouvelle, terrible question: la France a-t-elle encore le temps de ses réformes?

Commentaires

Ce qui est "drôle", c'est qu'Alain Juppé, ancien premier ministre UMP, et futur candidat à la candidature de la droite pour succéder à Hollande, s'est montré, hier, plus socialiste que le PS à une conférence d'hommes d'affaires.

Tandis que le chef du patronat français, l'ambassadeur chinois et divers responsables étrangers se succédaient au micro pour presser les Français de prendre la voie du libéralisme, Alain Juppé a bien pris soin de dire que, certes, il fallait faire des réformes favorables aux entreprises, mais qu'il ne fallait pas détruire notre "modèle social", et qu'il fallait s'assurer de conserver un certain degré de "solidarité" (= arrosage de tout le monde et sa mère avec l'argent gratuit des autres).

Avec un peu de chance, on va se retrouver avec des socialistes plus libéraux que la "droite" elle-même.

Écrit par : Robert Marchenoir | 28 août 2014

Il faut admettre que la théorie selon laquelle un gouvernement de gauche est plus à même de mener des réformes nécessaires au pays prend de la consistance, ces derniers temps. C'est visiblement le calcul fait par Emmanuel Macron. Quand on voit l'anecdote relatée par Robert, on le comprend. La droite française est vraiment terrifiante de nullité.

Le seul paramètre qui compte à mon avis dans toutes ces questions autour des réformes, c'est la menace de la rue. De toute évidence il y a des gens dans l'équipe de Valls qui ont une idée de la direction à prendre, mais jusqu'où peuvent-ils aller dans les réformes nécessaires sans déclencher le chaos, je me le demande.

Écrit par : GM | 29 août 2014

Emmanuel Macron est exemplaire du capitalisme de connivence qui unit grands patrons, banquiers et socialistes. Tous sont d'accord pour limiter la liberté afin de ne pas risquer d'être bousculés par de vilains agités (entrepreneurs, innovateurs, explorateurs, ...) et de préserver leurs situations acquises.

Écrit par : Franck Boizard | 30 août 2014

Excellent article, il ne manque qu'une seule chose : rien ne pourra être fait dans ce pays sans ques syndicats gauchistes, en particulier la CGT ne serons pas muselés. Pour ce faire, il faut supprimer toutes les subventions étatiques à tous les syndicats, ceux-ci ne devant vivre qu avec les cotisations des adhérents. Comme ces derniers sont quasi-absents dans le prive, ils ne disposeraient plus assez d'argent pour fomenter des grèves politiques et pour entraver l' action des entrepreneurs. Nous ne sommes plus au temps d'Emile ZOLA !

Écrit par : Bayle | 30 août 2014

C'est surtout l'histoire d'une trahison lors de l'unique acte démocratique national en France, l'élection présidentielle. Même s'il était le représentant d'un socialisme plus modéré que d'autres à la primaire socialiste, Hollande a été élu en tant que socialiste. Il ne peut pas, comme il le fait, mener une politique de droite et s'attendre à ce que ses électeurs de gauche ferment leurs bouches.

Ceci dit, j'imagine que cette épisode précipitera la fin de la Ve république, et mènera à un renforcement du pouvoir du parlement. Du moins je l'espère...

Écrit par : Fufus | 31 août 2014

La VIème République, vite! Même si celle-ci doit passer par l'arrivée au pouvoir (un court instant) des FN, la nullité de leur programme politique haineux poussera ce grand peuple à faire une nouvelle révolution et permettra en même temps de démontrer la nuisance extrême due à l’incompétence notoire des fascistes européens.

Écrit par : Markus Wolf | 01 septembre 2014

Juppé plus socialiste que les socialistes et vous verrez, plus écolo que les écologistes. Alors Juppé président, quelle horreur !

Écrit par : Zendog | 01 septembre 2014

Les commentaires sont fermés.