09 décembre 2014

Keith Martin et la responsabilité individuelle

Si chacun a un jour son quart d'heure de gloire Keith Martin a eu droit à plusieurs passage - jusqu'à son malheureux décès le 5 décembre à l'âge de 44 ans.

keith martin,obésité,royaume-uni,alimentationKeith Martin était un des hommes les plus obèses du monde avec un poids d'environ 450 kg. Son nom ne vous est probablement pas inconnu puisque la presse de boulevard avait relaté son épopée, l'obésité morbide étant un des rares sujets franchissant hypocritement le filtre du politiquement correct pour peu qu'on prenne la peine d'écrire dans la rubrique insolite.

C'est pourtant dans la rubrique société que Le Matin décida d'évoquer le sujet, avec un article lapidaire et pourtant à haute teneur politique:

Le Londonien Keith Martin, surnommé l'homme le plus gros du monde, est mort vendredi à l'âge de 44 ans.

Selon sa famille, le malheureux, qui pesait 445 kilos et engloutissait quelque 20'000 calories par jour, soit neuf fois la quantité recommandée pour un homme adulte, est décédé des suites d'une pneumonie et d'une longue série d'opérations pour réduire son poids.

Son médecin lance aujourd'hui un appel au gouvernement britannique pour taxer les fast-food: «Le gouvernement doit rendre bien plus chère la nourriture mauvaise pour la santé. Sinon nous verrons de plus en plus de personnes comme Keith. Depuis quelques années, j'ai traité plusieurs patients qui pesaient entre 300 et 400 kilos. Il est bien trop facile, parce que peu cher, d'accéder à la junk food. Cela doit cesser.»


Voilà, c'est tout simple, taxe = bonne santé. Quelque chose me dit que la rédaction bien-pensante du Matin a trouvé là une occasion à bon compte de relancer la croisade ridicule contre la prétendue malbouffe, un opportunisme qui n'aura d'ailleurs pas échappé aux internautes commentant l'article.

A part cela, il est effarant d'entendre des suggestions comme celles du médecin de M. Keith. Taxons la nourriture malsaine et l'obésité disparaîtra! Quel raisonnement consternant de la part d'un prétendu homme de sciences! Pour un Keith Martin, combien de familles pouvant parvenir à se nourrir à un coût modique grâce à des aliments abordables?

Il y a plusieurs chemins jusqu'à un régime de vingt mille calories quotidiennes et tous n'impliquent pas la nourriture qualifiée de junk-food par les bien-pensants - à moins d'en faire une catégorie si vaste qu'elle inclue même les œufs frais. Jusqu'à une époque récente, M. Martin en engloutissait vingt-quatre, frits au petit déjeuner. Quelle taxe faudrait-il imposer pour que plus personne ne soit financièrement en mesure d'en consommer autant en un seul repas?

On voit rapidement les limites de l'exercice. À moins de faire contrôler entièrement l'accès à la nourriture par le gouvernement - une situation que les populations de divers pays totalitaires semble apprécier modérément - la liberté de consommer de la nourriture permet, inévitablement, des situations comme celles de Keith Martin.

Mais la liberté alimentaire est-elle seule en cause?

Au milieu de la joie sauvage de se moquer d'un malheureux, d'autres articles de presse révèlent une réalité un peu plus complexe et nuancée de l'histoire de M. Martin, des raisons de son obésité jusqu'à celles de sa mort:

Il avait un poids normal et appréciait le vélo jusqu'à la mort de sa mère, Alma, alors qu'il avait 16 ans. Alors il commença à s'empiffrer et à boire, et à grossir de 76 kilos jusqu'à ces proportions morbides.

"Je me suis laissé aller", dit-il. "Ce n'était pas pour le plaisir. Je n'en avais juste rien à faire. Je suis devenu si gros avec les saucisses, le bacon et les dîners de grillades. Je mangeais tout ce qui me passait par la tête."

Ses parents se sont séparés alors qu'il était petit. Issu d'une famille de huit enfants grandissant à Hendon, il eut rarement l'occasion de voir son père, Henry, portier d'hôpital, qui décéda quelques années après sa mère.

Keith l'adolescent quitta l'école peu après la mort de sa mère avec quelques certificats scolaires et travailla comme magasinier et laboureur jusqu'à ce que son poids, et le manque de mobilité et de souffle qui en résultent, lui rendent la tâche impossible.


En 2001, il fut hospitalisé pour la première fois à cause de son obésité. Et c'est à partir de là qu'il s'enfonça plus encore dans la gloutonnerie, aidé en cela par un service de santé toujours prêt à mettre la main à la pâte.

Avec un indice de masse corporelle de 115, on lui diagnostiqua une dépression et des problèmes cardiaques. Une équipe de spécialiste de huit personnes utilisait des ambulances spécialement conçues à 90'000 livres pièce pour le transporter lors de ses trajets de son domicile à l'hôpital, tant que son poids laissait possible la manœuvre.

Mais l'état du patient empira. En 2012 il s'avéra incapable de se déplacer, puis incapable de se lever. Lorsqu'il ne mangeait pas il passait ses journées devant la télévision, lisant ou jouant à des jeux vidéo tout en recevant la visite de nombreux membres du corps médical: nutritionniste, cardiologue, plusieurs infirmières changeant ses couches ou lui prodiguant des soins corporels... Alors même qu'au Royaume-Uni, des gens meurent quotidiennement à cause du rationnement des soins du système de santé public.

Incapable de subvenir à ses besoins puisque hors d'état de travailler, Keith Martin vivait exclusivement du système social britannique, hormis deux sœurs travaillant en cuisine pour satisfaire son improbable appétit.

Keith Martin n'était absolument pas satisfait de sa condition. "Je ne vais pas contacter le Livre Guiness des Records au sujet de mon poids. Ce n'est pas quelque chose dont je suis fier", affirmait-il. Et très conscient des risques pour sa vie, il entreprit d'en changer - bien qu'à aucun moment les 40'000 livres mensuelles que son mode de vie coûtait au contribuable britannique au travers du système de santé ne soient remis en question.

Il tenta ainsi de perdre du poids, et réussit. Une opération pour lui poser un anneau gastrique lui ôta les trois quarts de son estomac. Il vécut encore plusieurs mois alité et s'amaigrissant jusqu'à ce qu'une pneumonie l'emporte.

M. Martin avait une part de responsabilité évidente dans sa triste situation. Mais quitte à pointer d'autres facteurs, devait-il plus son état à la teneur en matière grasse de ses aliments ou aux mécanismes sociaux qui lui permirent complaisamment de perpétuer son mode de vie malsain, alors qu'il avait cessé de travailler depuis plus de dix ans?

Commentaires

Pur procés d'intention, qui êtes-vous pour le juger?

Une fois de plus un UDC étale sa totale absence d'humanité en s'en prenant à une personne qui souffre ou qui a souffert...

La prochaine étape? S'en prendre aux cancéreux ou aux sidéens sous prétexte que c'est une vie malsaine, celon vos critères, qui les a rendu malades...

Pitoyable attaque sans fondement, se basant sur des ragots de Bistro...

Écrit par : Anti-World | 10 décembre 2014

@Anti-World: si vous aviez lu le billet (ce dont je doute) vous auriez peut-être perçu que la question n'est pas de juger M. Martin - ce que font pourtant les journaux avec une moquerie répugnante - mais de pointer du doigt les raisons de son état. Et là il y a des gens comme son médecin qui prétendent que des taxes sur la nourriture auraient permis d'éviter cette situation, et des gens comme moi qui affirment que les mécanismes de santé et de redistribution de Grande-Bretagne lui ont objectivement permis de perpétuer son mode de vie malsain. Mais au vu de votre commentaire je crois que toutes ces subtilités (comme toutes les subtilités en général) doivent vous échapper.

Vous mettez une majuscule à bistrot, retournez-y donc.

Écrit par : Stéphane Montabert | 10 décembre 2014

" La prochaine étape? S'en prendre aux cancéreux ou aux sidéens sous prétexte que c'est une vie malsaine, celon vos critères, qui les a rendu malades... "

Oui on pourrait justement s'en prendre aussi à ces cancéreux qui ont attrapé leur maladie suite à leur choix d'avoir fumé pendant 40 ans et qui d'attaque en justice les fabricants de cigarette en leur disant que leur cancer est de leur faute en leur réclamant des millions d'indemnités.

Vous devez être le type même de personnes qui rend responsable l'ensemble de la société les problèmes de santé de personnes qui ont choisi de ne pas faire attention à leur hygiène de vie.

Taxer la nourriture en réponse suite à ce cas d'obésité est une façon pour l'état de se donner bonne conscience sur un sujet qui lui échappe.

D.J

Écrit par : D.J | 10 décembre 2014

Il faudrait parler aussi de l'amiante et de ce qui se dit aujourd'hui à ce sujet. A l'évidence, la presse suisse se gave (et nous gave...) de la culpabilité de Schmidheiny, ce chien, ce galeux. Pas un mot sur le fait que s'il avait fermé son usine d'Italie, tout le monde lui serait tombé dessus. Et surtout, pas un mot sur la responsabilité des syndicats. Ils ne savaient pas ce qu'était l'asbestose, les syndicalistes, à cette époque ? Qu'ont-ils fait ? Ils sont aussi responsables que les patrons d'Eternit, puisqu'ils n'ont rien dit et rien fait pour changer la situation.

Écrit par : Géo | 10 décembre 2014

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