15 janvier 2015

Journée historique pour le Franc Suisse

Aujourd'hui, après des années de manipulations inavouables, le franc suisse vient de recouvrer sa liberté dans le fracas et le chaos.

Annoncé par un simple communiqué de presse, l'événement - d'une amplitude quasi-cosmique dans le domaine financier - vient de propulser la monnaie de plus de 20% par rapport à l'euro, dépassant la parité. Il fallait 1,20 CHF pour 1 euro hier, aujourd'hui il faut débourser moins d'un franc!

dualité.jpgLes Suisses peuvent se réjouir, ils se retrouvent ce soir 20% plus riches qu'hier à la même heure, une bonne nouvelle dont les frontaliers seront les premiers à profiter. Mais la joie risque de ne pas durer. L'incertitude est immense sur l'attractivité économique, le commerce, l'immobilier, les placements.

Parmi les perdants dans la nouvelle donne il y a par exemple le tourisme local, ou les industries exclusivement tournées vers l'exportation et qui ne peuvent ni rogner sur les marges généreuses du luxe ni profiter d'une baisse de prix notable de l'importation de leurs matériaux. Pensons en particulier à Swatch dont le président Nick Hayek décrit ce qui vient de se passer ce matin comme un "tsunami" pour lequel "il n'a pas de mots".

Il y a trois ans et demi, lorsque le peg (le taux de change minimal entre CHF et EUR) fut instauré, j'écrivais que cette limite artificielle ne saurait durer et que cela finirait mal:

L'histoire nous donnes de nombreux exemples de pays tentant arbitrairement de lier entre elles deux monnaies flottantes à travers une parité fixe. Ces manœuvres ont invariablement débouché sur des catastrophes.


La mise en gras est d'origine...

Nous ne sommes qu'au début d'une crise majeure entièrement due à une coterie de banquiers et de politiciens attachés à la stabilité à n'importe quel prix, ce qui n'est pas la moindre des ironies.

Poursuivant sur leur lancée, les médias - et plus tard les politiques - travailleront d'arrache-pied en orientant l'information du grand public pour expliquer que la fluctuation retrouvée du franc suisse est une mauvaise chose. Par exemple, aujourd'hui, l'heure est à la panique boursière: le SMI chute de plus de 8%. C'est énorme. Sauf si on comprend que les valeurs suisses, cotées en franc suisse, sont soudainement surévaluées de 20% par le truchement des monnaies! Si vous aviez une action de la société Cor Des Alpes à 120 CHF, cette part valait 100 € hier ; aujourd'hui, après une chute de 8% elle ne vaut plus que 110.4 CHF mais cela représente désormais 106 € - l'investisseur étranger est donc largement gagnant. La chute boursière actuelle est donc le résultat d'une prise de bénéfice massive sur des cours libellés dans une monnaie soudainement plus précieuse.

Jusqu'où le franc suisse poursuivra-t-il sa hausse? Dans quelle mesure cette bouffée est-elle "spéculative", mot honni de notre époque? Il est difficile de le savoir puisque la monnaie a trois ans de servitude à rattraper. La fin du peg ayant été décidée unilatéralement par la BNS, il est pour une fois hors de propos d'accuser les odieux hedge funds et autres vautours de la finance. Ils souffrent beaucoup d'une nouvelle que leurs vaillants algorithmes n'auront pas vu venir!

Le plus important n'est pas là, mais dans le pourquoi de cette modification soudaine. Le moins qu'on puisse dire est que la communication de la BNS laissera le curieux sur sa faim:

L'introduction du cours plancher a eu lieu dans une période d'extrême surévaluation du franc et de très forte incertitude sur les marchés financiers. Cette mesure exceptionnelle et temporaire a préservé l'économie suisse de graves dommages. Le franc demeure certes à un niveau élevé, mais depuis l'introduction du cours plancher, sa surévaluation s'est dans l'ensemble atténuée. L'économie a pu profiter de cette phase pour s'adapter à la nouvelle situation.

(...) Dans ce contexte, la Banque nationale est parvenue à la conclusion qu'il n'est plus justifié de maintenir le cours plancher.


Bref, rien dans ces "explications" ne justifie que la BNS renonce au peg par un petit matin d'hiver. Il y a donc d'autres raisons.

Comparons avec un autre communiqué de presse, daté cette fois-ci du 6 septembre 2011, dans lequel la BNS introduisait le plancher au taux de change:

La Banque nationale suisse (BNS) vise par conséquent un affaiblissement substantiel et durable du franc. Dès ce jour, elle ne tolérera plus de cours inférieur à 1,20 franc pour un euro sur le marché des changes. La Banque nationale fera prévaloir ce cours plancher avec toute la détermination requise et est prête à acheter des devises en quantité illimitée.

Même à 1,20 franc pour un euro, la monnaie helvétique reste à un niveau élevé. Elle devrait continuer à s’affaiblir sur la durée. Si les perspectives économiques et les risques de déflation l'exigent, la Banque nationale prendra des mesures supplémentaires.


Le volontarisme affiché à l'époque, maintenu contre vents et marée pendant trois ans, contraste avec la fin soudaine et sans gloire de l'opération.

Au vu de la tempête économique, financière et politique conséquente au changement d'orientation de la BNS, des voix s'élèveront - crieront, même - contre la banque centrale. Mais ce faisant, elles critiqueront leurs propres alliés: des banquiers centraux perclus de keynésianismes, volontaristes en diable avec la monnaie, acquis à l'idée européenne et mis en place par des autorités politiques tout aussi désireux qu'eux d'une adhésion de la Suisse à la zone euro.

A ce stade il n'y a donc que deux explications possibles: soit la BNS a renoncé parce qu'elle ne pouvait plus continuer, soit parce qu'elle ne voulait plus continuer.

La première hypothèse est difficilement plausible alors que le bilan de la BNS a littéralement explosé ces dernières années tant elle a imprimé du franc suisse pour acheter de l'euro, des actions et de la dette publique européenne, au point d'atteindre 70% du PIB du pays. Bien entendu, on pourra dire (et je serai le premier à le clamer) que la stratégie de la BNS était une impasse ; mais il est difficile pour des technocrates de faire volte-face sans événement particulier alors qu'ils persistent dans la même erreur depuis plusieurs années. Il n'y a en tout cas absolument aucune raison pour que les limites soient atteintes au milieu de nulle part, un 15 janvier au matin, au point de jeter l'éponge.

La seconde hypothèse semble incompatible avec l'idée de banquiers centraux acquis à la cause européenne mais rappelons-nous que nous ne savons pas tout. Il pourrait y avoir eu des décisions en coulisses, par exemple au niveau de la BCE, qui auraient précipité un revirement radical de la position de la BNS par rapport à l'euro et la zone euro en général.

Pensons par exemple aux élections législatives anticipées prévues en Grèce le 25 janvier et aux positions économiques prônées par le parti de gauche Syriza, en tête dans les sondages.

Pensons par exemple à la décision récente de la justice européenne d'autoriser la BCE de Mario Draghi à créer de la monnaie pour racheter de la dette publique, ouvrant la voie à un Quantitative Easing noyant la dette sous des tombereaux de billets fraîchement imprimés.

Il n'est pas interdit de penser qu'il se prépare dans la zone euro certaines opérations tellement contradictoires avec le zeste d'orthodoxie encore présent dans le cerveau des directeurs de la BNS que ceux-ci, malgré toute la sympathie qu'ils éprouvent pour la zone euro, n'ont pas eu d'autre choix que de couper les ponts avec elle.

Nous en saurons peut-être davantage les prochains jours car si un tel secret existe, il est probablement impossible à garder. En attendant, ce choc énorme pour la Suisse se révèle aussi une très mauvaise nouvelle pour la zone euro. Quelle confiance avoir dans le futur d'une monnaie unique dont les Suisses choisissent tout d'un coup de s'éloigner?

La fin du taux plancher entre le franc suisse et l'euro aujourd'hui s'apparente plus à des amarres qui lâchent en pleine tempête qu'à une séparation à l'amiable entre deux associés doués de raison.

19:00 Publié dans Economie, Suisse | Lien permanent | Commentaires (13) | Tags : bns, euro, monnaie |  Facebook

Commentaires

Le bon point en plus de ceux que vous avez énumérés c'est qu'ainsi nous nous éloignons sérieusement de la fameuse adhésion insidieuse.
Il me semble que pour les exportations le moment est assez bien choisi, notamment en raison de la forte baisse du pétrole et tous ses dérivés.

Par ailleurs au vu de ce qui se prépare dans l'UE, l'afflux d'argent va
revenir et les taux négatifs seront intéressants à prendre pour la Suisse!

C'est très bien de monter dans la locomotive et avant que le train démarre!

Écrit par : Corélande | 15 janvier 2015

" Pensons en particulier à Swatch dont le président Nick Hayek décrit ce qui vient de se passer ce matin comme un "tsunami" pour lequel "il n'a pas de mots". "

Faudrait pas non plus trop tomber dans la sinistrose qui veut que l'on est bientôt tous foutu. La cherté de Fr suisse face à l'Euro rend aussi les importations meilleurs marchés pour les entreprises qui se fournissent dans les pays de l'UE.

D.j

Écrit par : D.J | 15 janvier 2015

Comme vous, j'ai pensé en son temps que cette solution de rattacher le franc à l'euro et acheter de l'euro à n'en plus finir était vouée à l'échec. On voit aujourd'hui, a contrario, à quel point cette mesure a favorisé la surchauffe de l'économie suisse. Et aujourd'hui, à elle toute seule, la BNS nous a fait Ecopop, le volet tiers-mondiste en moins. Je me demande quelle tête nous font les Dessemontet, les Wanner et son livre "La Suisse à 10 millions d'habitants qu'on le veuille ou non" (ou qqch comme ça)...
Comme les raffineries du Rhône, idée stupide s'il en a été, les erreurs finissent par aboutir à des gros problèmes. Plus vite on tranche, mieux cela vaut. C'est ce que je disais pour Ecopop...

Écrit par : Géo | 16 janvier 2015

On l'avait bien dit, à un moment donné le jeu de l'avion ça fait comment...
Logique que la BNS ne pouvait plus continuer à soutenir la fuite en avant. Reste que maintenant va falloir être attentif sur les prix: essence, gaz et autres mat. premières. Puis les prod. manufacturés de l'UE: voitures, etc. Les Golf devraient quand-même être moins chères... ce qui va encore plomber la vente des cageots français... Ils se rattraperont sur le Bordeaux, ça peut devenir intéressant... quoique, un mouton à 420.- au lieu de 600.- ça reste cher.

Écrit par : petard | 16 janvier 2015

«Comme les raffineries du Rhône»

Ah ouais, les raffineries, c'est l'autre bonne nouvelle. Ça c'est l'exemple parfait du beurre de l'argent du beurre et de la crémière. Tout le monde sait qu'une raffinerie ça pollue; et comme la boîte n'arrivait pas à se mettre en conformité avec les narines les plus sensibles à un coût acceptable, ben elle a préféré jeter l'éponge. Et maintenant c'est qui, qui chiale ? Ceux qui lui ont pissé dans les bottes. Bien fait !

Écrit par : petard | 16 janvier 2015

"Et maintenant c'est qui, qui chiale ? Ceux qui lui ont pissé dans les bottes. Bien fait !"
Tout faux. Les Valaisans ont d'abord accepté ces raffineries que les Vaudois avaient refusées, pour des raisons évidentes. Le Valais étant le tiers-monde de la Suisse, il a attiré toutes les industries les plus polluantes possible : il suffit de deux ou trois pots-de-vin et le catholicisme féodal fait le reste. Cela s'appelle le PDC...
Lonza à Viège, déjà entendu parler, petard ? Et Alusuisse et la fluorose ? Et Orgamol et sa décharge miraculeuse ? Et le Pont-Rouge à Monthey ? Il y en a sûrement d'autres que j'oublie...

Les raffineries ont dépensé 700 millions pour se mettre aux normes. Le boulot était fait, y compris sur Vaud (à 99%). Le problème n'est donc pas là. Et maintenant, mettons en balance 200 emplois et l'air le plus pollué de Suisse (bon, la Satom et la chimie montheysanne y sont aussi pour quelque chose, mais ils sont les trois dans un mouchoir de poche. L'air pur des Alpes à votre porte...). Pas sûr que tout le monde va les pleurer, ces raffineries...
Le problème, c'est qu'elles vont rester en l'état jusqu'à la fin des temps (humains).

Écrit par : Géo | 16 janvier 2015

" Mais la joie risque de ne pas durer.".
Toujours se méfier des "journées historiques" (0_~)
(Je-dis-ça-je-dis-rien)

Écrit par : Ambre | 16 janvier 2015

La raffinerie stop....application Ecopop rapide, cela d'autant que moins 150 frontaliers (diesel pollueur en majorité)qui en plus ne nous feront plus prendre de risques sur les routes. Ca c'est bon à prendre.
Bombardier peut aussi s'y mettre, on les remerciera volontiers!

L'augmentation du chômage c'est aussi mise en application de contingents pour les frontaliers. Et ce n'est pas nous qui leur paieront leur chômage!

Les patrons vont aussi voir leurs charges diminuer en 2015; ne serait-ce que le pétrole en forte baisse, la charge hypothécaire.
Et ne me dites pas que ces patrons (Hayek le premier)n'avaient pas des dettes-crédits-hypothèques en euros, donc baisse des charges, voire des amortissements!

Le timing (tout début d'année) me semble parfait, les banques peuvent supporter le choc et de toutes manières ils ont les moyens et les titres pour se refaire!
De même que les gérants de fortune qui ont les fonds de pension en mains.

Écrit par : Corélande | 16 janvier 2015

«Le timing (tout début d'année)»

Comme-ça vite fait, bien fait mi-janvier, quand les "pauvres" n'ont plus de ronds, qu'ils ont tout claqué dans les bastringues de Noël ou dans le soldes début janvier...

Evidemment, c'est pas tout le monde qui va aller changer son pognon des vacances...

Écrit par : petard | 16 janvier 2015

J'oubliais...

Notre banque centrale, vient de se la jouer:

« Je suis la BNS»..... «Ich bin die Schweizer National Bank»

C'est trop joli !

Écrit par : petard | 16 janvier 2015

"Le timing (tout début d'année) me semble parfait"
Le timing a tout à voir avec le futur QE de la banque centrale européenne, plutôt...
Il faut se faire à l'idée que ce maintien du cours à 1.20 était une mauvaise décision en 2011 et que ce n'était plus tenable et que cela allait nous mener à la ruine, submergés d'euros sans valeur.
On n'entend pas les socialistes hurler sur le fait que leur politique cause une perte de 40 milliards, alors que du temps de l'UBS...

Écrit par : Géo | 16 janvier 2015

Géo, on peut aussi penser que le 1.20 a été un palier de stabilisation en 2011 suite à la première secousse, et qu'il a bien réussi!

Maintenant cela fait quand même plusieurs mois qu'Olivier Delamarche l'annonce ce QE et il arrive tout soudain!

Pas mal d'Observateurs pensent que ce coup-là peut s'avérer un coup de génie! Il faut juste attendre un peu (à l'inverse des socialos qui sont toujours prêts à bafouer la Suisse), car l'UE va nous offrir sa belle panoplie de la discordance et de la chute en avant!

Écrit par : Corélande | 16 janvier 2015

"on peut aussi penser que le 1.20 a été un palier de stabilisation en 2011 suite à la première secousse, et qu'il a bien réussi!"
On verra l'addition. On verra ce que deviennent ces 500 milliards d'euros dans les coffres de la BNS...

Écrit par : Géo | 16 janvier 2015

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