07 février 2015

Divorce à la grecque

En s'asseyant à la même table que son homologue allemand Wolfgang Schäuble, le ministre grec des finances Yanis Varoufakis pensait peut-être qu'il parviendrait à infléchir la position de l'inflexible Allemagne. Il n'en a rien été. Jeudi, au lendemain de la décision de la BCE de couper une partie des vivres aux banques grecques, les positions semblaient irréconciliables.

Elles le sont.

L'évolution dramatique de la situation entre la Grèce et ses créanciers ne vient pas d'une évolution de la situation sur le terrain ou d'une modification des positions tenues par les uns et les autres, mais simplement du cheminement progressif de cette compréhension au sein des élites européennes. Il est loin le temps où M. Tsipras se faisait accueillir entre deux éclats de rire et le cadeau d'une cravate.

Par la voix du chef néerlandais de l'Eurogroupe Jeroen Dijsselbloem, le raidissement est donc soudain:

"La Grèce doit se plier à une extension du programme de sauvetage le 16 février au plus tard pour garder le soutien financier de la zone euro."


Voilà un langage extrêmement clair qui tranche avec les circonvolutions diplomatiques habituelles. L'objectif de la tournée européenne du nouveau chef de gouvernement et de son ministre des finances était de convaincre les Européens de renégocier la dette de 300 milliards d'euros et de laisser Athènes en finir avec la rigueur qui bride la croissance. C'est un échec.

Que se passe-t-il lorsqu'une force irrésistible rencontre un objet inamovible, lorsque les engagements financiers affrontent la démocratie? Nous avons encore une fois un aperçu de ce vieux paradoxe. D'un côté, l'inflexible Union Européenne, de l'autre Alexis Tsipras et son équipe. La renégociation de la dette grecque était le point central de la campagne électorale de ces derniers ; les élites européennes pensaient peut-être qu'il serait possible de l'amadouer - ce ne serait pas la première fois qu'un politicien revient sur ses promesses - mais ils déchantent et s'en irritent progressivement.

L'étrange force de caractère qui semble animer le nouveau gouvernement grec tient à une raison bien simple: la Grèce est en faillite. Elle l'est depuis des années, depuis le début de la crise financière. Toutes ce temps perdu, tous ces plans successifs n'ont jamais été qu'une façon de maintenir les apparences. Les "plans d'aide" se succèdent en Grèce avec leur lot d'exigences absurdes destinées à sauver non pas la Grèce, mais ses créanciers.

En bon marxiste M. Tsipras envisageait peut-être une décote de 50% de la dette grecque, histoire de la rendre supportable tout en recommençant à emprunter, mais il réalise sans doute que cette perspective était finalement très naïve. Et si ses propositions iconoclastes de dette perpétuelle (on ne paye que les intérêts, pas le principal) ou d'obligations indexées sur la croissance avaient le mérite de la créativité, elles avaient le défaut de devoir être volontairement acceptées par les créanciers. Or, il se heurte à un mur.

Car en face, la situation est tout aussi inextricable. 90% de "l'aide" versée à la Grèce servait avant tout à servir la Troïka, non par méchanceté mais pour de simples raisons de survie. Un vrai défaut - avec colère et claquements de portes - aurait des conséquences inimaginables sur le reste de la zone euro comme l'illustre la structure de la dette grecque ci-dessous:

structure_dette_grecque.png
Dette grecque, exposition directe et indirecte de la France et de l'Allemagne

En 2010, l'effacement de 100 milliards d'euros (!) de dette grecque par les dirigeants de l'Union Européennes avait été d'autant plus facile qu'il s'agissait de l'argent des autres. Grands seigneurs, ils avaient décidé de faire payer les banques. En avalant l'amère pilule, elles eurent au moins la satisfaction d'échanger leurs dettes grecques pourries contre des papiers de meilleure qualité, de la dette française ou allemande. Ces deux pays se substituèrent aux banques pour le solde. Comme cela ne suffisait pas, la manœuvre se poursuivit sur plusieurs plans: intervention du FMI, assemblages financiers complexes comme le Fonds Européen de Stabilité Financière (FESF) où des "effets de levier" permettaient, avec des garanties d'Etats solvables, de lever des sommes encore plus importantes sur les marchés financiers... Tout cela pour prêter à nouveau à la Grèce, et en fin de compte se rembourser soi-même.

Aussi, lorsque Wolfgang Schäuble joue aux père-la-rigueur, il n'a pas plus le choix que M. Tsipras. Il ne peut rien lâcher simplement parce qu'il n'en a pas les moyens.

Le FMI se définit comme un créancier "super-prioritaire". Lorsqu'il prête, il doit recevoir en premier le moindre centime à récupérer. Il ne prête qu'avec cette garantie et n'a jamais été pris en défaut de toute son existence - un record qui risque bien de tomber. La BCE ne peut pas accepter un effacement de dettes, ses statuts le lui interdisent. Les "fonds privés" et autres "divers" sont sans doute des acteurs plus malléables, comme les banques grecques, mais les saigner à blanc les enverra probablement à la banqueroute à leur tour, avec des effets bien négatifs sur une économie hellénique moribonde. Dernier clou dans le cercueil, le montant serait bien trop faible pour changer quoi que ce soit.

Restent les autres pays de la zone euro...

La conclusion, limpide, est de la trame dont on fait les tragédies: la dette grecque est totalement ingérable. La répudier entièrement enverra dans les profondeurs les comptes de nombreux autres pays européens. Pour la France, par exemple, l'addition se monterait non seulement aux 11 milliards d'euros d'exposition directe mais aussi à hauteur des 31 milliards d'euros fournis au travers des "garanties" apportées dans le cadre du FESF. Elle devrait également provisionner des pertes en tant qu'actionnaire au FMI... Pour l'Allemagne, les sommes en jeu sont encore pire.

Si d'autres pays de la zone euro semblent mieux lotis, il ne faut pas oublier qu'ils sont dans une situation financière des plus fragiles. Notons par exemple que certains pays aidés par le FESF car en difficulté, comme l'Italie, l'Espagne ou le Portugal, ont eux-mêmes contribué à la formation du FESF en apportant des "garanties"! Des pays surendettés créent un fonds destiné à les sauver en levant des emprunts sur les marchés? Ce château de cartes financier ridicule va s'effondrer et c'est mérité, au nom de tout ce qu'il reste de logique en ce bas-monde.

Qu'est-ce qui nous attend? La politique du poing sur la table, un contrôle des capitaux en Grèce, des faillites bancaires, des taux d'intérêt qui s'envolent, des notes qui s'enfoncent... Et un camp qui cède, forcément, dans le bruit et les fracas.

En ouverture de l'année 2015 je supposais que la zone euro ne finirait pas l'année sous sa forme actuelle. Désormais, on peut même se demander si elle tiendra jusqu'au printemps.

Commentaires

"....des faillites bancaires, des taux d'intérêt qui s'envolent, des notes qui s'enfoncent..."

Le temps est donc proche où les Epargnants européens vont passer à la caisse par l'appropriation de leurs épargnes, car les banques en faillites auront le droit dès le 1.1.2016 de ponctionner les comptes individuels!

Pas d'euros en poche et pas de comptes à l'étranger ça vaut mieux pour les Suisses qui ont tout intérêt à rester sur la monnaie UNIQUE; le Franc suisse.
Cette année les intérêts négatifs devraient rapporter un pactole à la Suisse si les européens continuent le massacre!

Et dans l'intervalle EWS et ces dames pensent que nous serions mieux dans l'UE......pfffff!!!! Vivement que le château de cartes s'écroule, plus vite pour nous, mieux c'est!

En octobre prochain, nous, nous devrons "divorcer" de nos parlementaires foireux; la bande des quatre et consorts, afin d'avoir des Elites capables de gérer la situation qui ne manquera pas de nous chahuter!

Écrit par : Corélande | 07 février 2015

Et bien la Grèce, n'a rien fait basculer (en rapport à votre précédent billet), les banques européennes ont fermés leurs guichets et l'ancien collaborateur proche du pilleur Papandréou dont la mère a ouvert un compte à Genève avec 550 millions d'euros, après avoir fait son défilé de mode gay-cuire crane rasé, retourne bredouille vers les nouveaux loups qui l'on mis aux manettes de futurs pillages "trop à gauche" !

Il a fait des promesses et autres pseudos concessions, ceci dans l'unique but de gratter quelques milliards supplémentaires à verser certainement sur des comptes à numéros. comme il avait l'habitude de faire avec l'ancienne meute, mais personne en Europe n'a accepter ces amateurs recyclés dans les cercles de la real-politique socialo-financière, il ne manquerait plus que les socialistes accordent un blanc-saint ce dans quoi ils pillent depuis des décennies à de nouveaux "alliés" aux dents longues !!

Qui voudra des junk-bonds grecs, en tout cas pas les banques grecques, et sur le marché international, personne ne va se mouiller dans ce bourbier infecte.

Le ministre des finances allemandes a indiqué au nouveau ministre grec la marche à suivre, premièrement, présenté des projets fiables et encadrés de près par les technocrates de Bruxelles, ensuite les présenter auprès de l'ELA, (Emergency liquidity assistance) ce qui ne semble pas satisfaire l'appétit de fraîche tant prodigue par le passé, finit les arnaques et les chantages, mais attendons-nous à quelques scandales supplémentaires, certainement que le nouveau élan grec va riposter au travers de divulgations peux orthodoxes !!!

Écrit par : Corto | 07 février 2015

Bon, mais d'un autre côté, même si la part française de la dette grecque devenait française, la dette de l'Hexagone passerait de 2'020 mia d'euros à environ 2070 mia d'euros, soit une augmentation de même pas 2.5 % ;-).

On ne va pas vers des jours meilleurs.

Écrit par : J.-F: Huguelet | 08 février 2015

J.-F: Huguelet,

Ce ratio consistant à calculer la dette en rapport au PIB est totalement désuet, plusieurs autres indices sont éludés dans cette méthode, comme la nature des crédits, les ressources des pays et sans oublier le niveau de corruption, qui dans le cas de la Grèce couvrent un bon 2/3 de la casse et n'est pas prête de s'arrêter, pour preuve, le fait que le nouveau gouvernement ait choisi aux finances, l'ex-complice de Papandréou, passé maître en la matière avec son ex-gouvernement et cela selon les estimations faites par le FMI !!

Ce qui permet de mieux comprendre les acharnements envers DSK !

Écrit par : Corto | 09 février 2015

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