15 février 2015

L'étrange et obsédante idée d'un Fonds Souverain Suisse

Faut-il un Fonds souverain en Suisse?

Exprimée dans les médias dès 2012, le sujet est régulièrement avancé puis retiré de la scène médiatique sans jamais s'éclipser complètement ; aurait-on l'impression d'un travail de fond destiné à préparer progressivement l'opinion qu'on ne s'y prendrait pas autrement. Le concept serait "décoiffant", "prometteur", "fondé en termes économiques"... L'approche du fonds souverain serait parée de toutes les vertus, comme en témoigne un reportage de la RTS du 5 février.

Le problème du capital

fonds_suisse.jpgLes premiers fonds souverains furent créés dans les années 50. Conçus par des pays enrichi grâce à la manne pétrolière, ils incarnaient une vision visant à préserver la prospérité une fois les gisements épuisés. Les trois fonds les plus connus (et les plus dotés) correspondent à ce schéma: le fonds norvégien avec 826 milliards, le fonds d'Abu Dhabi avec 715 milliards, et enfin l'Arabie Saoudite et ses 700 milliards.

Comme il n'y avait guère d'industrie locale, l'argent fut donc investi dans des entreprises étrangères dans l'idée faire fructifier l'argent à long terme.

Pareil schéma aurait-il un sens en Suisse? Pas vraiment, vu qu'on n'a guère trouvé de pétrole sous le Cervin. La Suisse a pourtant une attractivité due à sa bonne santé financière relative, et la BNS a de fortes réserves en devises étrangères. Deux stratégies possibles pour constituer un capital. Mais les deux ont leurs défauts. Philippe Bachetta, professeur d'économie HEC Lausanne, descend ainsi en flammes l'idée d'une réutilisation des fonds de la BNS:

[Allouer au fonds les réserves en devises de la BNS est] une mauvaise idée parce que les réserves de la banque nationale ont comme contrepartie la base monétaire qui en fait est utilisée par la banque nationale pour gérer l'inflation, les taux d'intérêt... Donc si on met ces réserves dans un fonds on limite les opérations de la Banque Nationale Suisse.


Convaincu que la Suisse devrait se lancer dans l'aventure, le professeur penche plutôt pour l'idée d'un emprunt massif.

Tous les investisseurs internationaux aimeraient de la dette Suisse donc pourquoi ne pas en profiter. Elle peut augmenter sa dette contrairement à d'autres pays donc elle pourrait facilement augmenter sa dette de 10, 20% par rapport au PIB... La Suisse pourrait gagner économiquement avec une telle mesure.


Ah, la dette publique, il n'y a que ça de vrai, surtout en ce moment! Pourtant, la bonne réputation du pays tient précisément à la bonne tenue de ses comptes, à sa stabilité financière, à ses déficits maîtrisés. Le respect inspiré par le pays sur les marchés financier serait rapidement mis à mal si la Suisse ouvrait les vannes de l'endettement, quel que soit le noble prétexte invoqué, et il est douteux de penser que la spéculation sur les marchés financiers soit le plus justifiable entre tous...

Profiter de la bonne réputation helvétique pour emprunter à fond sur les marchés financiers et placer l'argent créerait en outre un paradoxe relevé par Christian Lüscher, vice-président du PLR :

Je crois pas que la Suisse devrait se transformer en une sorte de fonds de fonds, de hedge fund, ce n'est évidemment pas le rôle de la Confédération (...). Ça signifie qu'on est en train de vendre la Suisse comme une sorte de produit financier et ça une fois encore je ne crois pas du tout que ce soit le rôle de l'Etat de servir de produit financier pour des investisseurs ou même pour des spéculateurs.


Pourquoi M. Lüscher parle-t-il de "fonds de fonds"? L'explication a été coupée au montage par le journaliste. Mais on peut malgré tout la reconstruire car elle coule de source.

Imaginons que la Suisse lève des milliards en empruntant à des investisseurs sur les marchés - dans le but avoué de les réinvestir à travers un fonds. Mettez-vous une seconde à la place d'un de ces prêteurs. Quel intérêt aurait-il à confier l'argent? Pourquoi s'embarrasser à acheter de la dette publique suisse - fort cher qui plus est avec des taux d'intérêts nuls voire négatifs - pour que la Confédération place ensuite cet argent ailleurs pour générer du rendement?

Soit l'investisseur souhaite du rendement, et se chargera donc de placer l'argent lui-même, soit il souhaite la stabilité à tout prix, et ne va certainement pas prêter à la Confédération pour qu'elle spécule à sa place - sachant en plus qu'il ne verra pas la couleur d'éventuels bénéfices. Dans les deux cas la construction logique ne tient pas debout.

Ceux qui pensent que la Confédération peut emprunter sur les marchés financiers 10 ou 20% de son PIB au taux actuel pour spéculer au travers d'un fonds souverain se trompent.

Quand le PS se fait spéculateur

Bien que l'idée d'un fonds souverain fasse saliver nombre d'intellectuels, la plus sérieuse hypothèse d'une concrétisation politique vient des rangs du PS où le projet fait partie des possibilités que le parti envisage dans son programme de "lutte contre le franc fort".

On peut légitimement s'interroger sur le sens d'une telle proposition venu d'un parti qui fait profession de haïr la bourse en général et les spéculateurs en particulier!

La première explication a trait à l'administration du fonds. Qui dit fonds d'investissement manipulant des milliards dit pléthore de nouveaux postes de hauts fonctionnaires à la clé, autant de grands directeurs et autres membres d'autorités de surveillance grassement payés pour administrer l'énorme paquebot dans les moindres détails. Avant même de placer le premier franc le fonds souverain coûtera une fortune, et gagez bien que les postes en question - avec un contrôle démocratique que l'on imagine ténu - seront destinés en priorité à des gens qui se sont personnellement investis dans la création du fonds, par exemple des membres du groupe politique qui l'a défendu le plus ardemment devant le Parlement.

La seconde tient à l'objectif du fonds - lutter contre le franc fort. Comme il est impossible que cet objectif soit atteint en faisant fructifier le capital du fonds souverain - ce qui renforcerait la santé financière de la Confédération et donc le franc - l'objectif officiel du fonds imaginé par les socialiste est de perdre de l'argent! On touche au sublime:  rarement on aura vu un objectif antiéconomique des socialistes exprimé avec autant de franchise. Ajoutons que cette seconde mission du fonds pourra être pleinement atteinte en respectant le premier objectif, qui est de trouver des sièges confortables et grassement payés à toute une nomenklatura de politiciens sur le retour.

L'impossible rentabilité

Même en imaginant que le fonds soit administré dans le but de récolter de l'argent, l'objectif sera difficile à atteindre. Pour juger de la qualité des dirigeants, nous avons un élément de comparaison: les caisses de pension publiques. Citant des chiffres de 2013:

Malgré la bonne tenue des marchés financiers et les nouvelles exigences légales, la situation des caisses de pension publiques peine à s’améliorer. (...) Les trois quarts (73% exactement) des caisses publiques présentent un découvert à fin 2012. Avec un taux technique de 3% et une capitalisation complète (taux de couverture de 100%), le trou financier des caisses cantonales se monte à 30 milliards de francs à fin 2012. (...) [Il] manque 174 000 francs par assuré à Genève, 127 000 francs en moyenne dans les caisses publiques romandes (Genève, Vaud, Valais, Fribourg, Jura, Valais).


Pense-t-on vraiment que les critères de placement d'un fonds souverain suisse seront plus "souples" que ceux qui régissent une caisse de pension? Mais même si c'est le cas, la situation du fonds sera rapidement rendue impossible par un corset de réglementations picrocholines, comme à chaque fois que l'Etat se retrouve dans le rôle de gestionnaire.

Sachant que la vocation du fonds est d'investir à l'étranger, combien de temps faudra-t-il avant que ne fleurissent les initiatives parlementaires pour demander à ce que le fonds investisse en priorité dans des entreprises "vertes", dans des labels "durables", ou dans des régions du monde frappées par quelque catastrophe naturelle pour favoriser leur reprise économique? De tels objectifs sont parfaitement défendables et même louables, ils n'ont juste rien à voir avec la - difficile - quête de rentabilité.

Si  la Suisse veut investir des milliards de francs suisses pour le long terme, elle ne pourra peut-être pas se contenter de cultivateurs de cacao bio éco-conscients tirant leur électricité de panneaux solaires et enveloppant leur maigre récolte dans des cartons en papier recyclé lui-même issu de bois certifié FSC...

Et si la rentabilité, la vraie, passe par des investissements dans l'armement? Le pétrole? L'énergie nucléaire? Les casinos? Un pays en délicatesse avec le G20? La classe politique tolèrera-t-elle que le fonds contrevienne aux objectifs électoralistes dispensés dans les programmes des partis? Poser la question, c'est y répondre. L'éventuelle rentabilité s'éloignera d'autant.

Un fonds qui, ironiquement, existe déjà

Selon ses statuts, la BNS a le droit de disposer de 15% de son bilan sous forme d'actions. Autrement dit, spéculer librement en bourse. Elle ne s'en prive pas.

15% peuvent peut-être sembler une proportion dérisoire, mais il faut se remémorer l'extraordinaire inflation du bilan de la BNS ces dernières années, laquelle s'est encore accélérée avec l'aventure du taux plancher contre l'euro. Au final, 15% du bilan de la BNS de 2015 correspondent à un montant en franc suisse équivalent à l'intégralité du bilan de l'institution jusqu'en 2008!

La BNS a donc placé énormément d'argent sous forme d'actions. Pour quels effets? Nous n'en savons rien, confidentialité des placements oblige, mais rappelons que la BNS représente un peu la crème de la crème à la fois des hauts fonctionnaires financiers et des banquiers internationaux - une élite dont le précédent directeur Philipp Hildebrand dut honteusement démissionner suite à une minable affaire de spéculation sur la monnaie. Une élite dont le directeur actuel Thomas Jordan explique sans honte que l'abandon surprise du taux plancher était la chose à faire. Une élite qui fit perdre en une journée 30 milliards aux caisses de pension du pays et des dizaines de milliards de francs suisses en pertes comptables... Une sacrée équipe en effet.

On ne voit pas très bien par quel miracle les gestionnaires d'un fonds souverain seraient "encore plus compétents", si on ose dire, sachant qu'en plus ils auraient davantage les mains liées dans leurs choix de placements.

L'existence d'un fonds souverain helvétique proprement dit ne diffèrerait pas vraiment de ce que la BNS a pu faire jusqu'ici. Le montant pourrait changer et, bien sûr, il y aurait un transfert crucial des centres de décision entre le directoire de la BNS et celui de la nouvelle entité restant à définir, mais sur le principe peu de choses changeraient.

Créez ce fonds que je ne saurais voir

Malgré toutes les raisons opposées au fonds décrites ci-dessus, l'idée d'un fonds souverain helvétique est bien trop fréquemment présentée à l'opinion pour que ce soit une simple lubie. La création du fonds est probablement déjà en marche dans les cercles du pouvoir, même si certains détails quant à ses modalités restent probablement à éclaircir.

Nous l'avons vu, les socialistes sont pour, et ils donnent le la plus souvent qu'à leur tour en matière de décision gouvernementale, non seulement à cause de leurs sièges au Conseil Fédéral mais aussi parce que, médias aidant, ils sont toujours présentés sous un jour des plus respectables auprès de l'opinion et du reste de la classe politique.

Sans surprise, les professeurs, experts et autres individus qui ont rarement travaillé un jour de leur vie dans l'économie privée sont en sa faveur. Mais les derniers avocats du fonds sont rien de moins que certains banquiers privés de la place:

En 2012 déjà, l’idée d’un fonds souverain avait fait son chemin dans les milieux financiers. Pour Renaud de Planta, associé de Pictet, et Zeno Staub, directeur général de Vontobel, une «part importante des réserves de changes doit être investie à long terme dans des placements mieux diversifiés, moins exposés à l’inflation ou aux risques de défaillance d’emprunteurs souverains», écrivaient-ils.


Se voyant déjà nommés gardiens du temple en raison de leur expérience professionnelle, on imagine à quel point ils peuvent saliver devant quelques dizaines de milliards supplémentaires de fortune sous gestion! L'idée de dégonfler l'abominable bilan de la BNS ne leur traverse jamais l'esprit.

L'alliance entre la gauche, les médias et les grandes banques privées semble s'articuler en coulisses pour bientôt donner naissance à un fonds souverain ; seuls s'y opposeront sans doute, curieusement, la BNS, au nom de la défense de son pré carré, et au nom de la non-ingérence de l'Etat l'UDC et une partie du PLR.

Quant au peuple suisse, perdu au milieu de tous ces experts décrétant doctement ce qui est bon pour le pays, aura-t-il seulement son mot à dire?

Commentaires

Merci de combattre de façon aussi argumentée cette idée saugrenue que je n'avais pas trop vu venir.

Vous l'expliquez très bien: on ne fait pas de fonds souverain quand on n'a pas de trésor de guerre et donc de pétrole. Sinon on va créer de nouveaux problèmes là où il n'y en a, pour l'instant, pas.

Il n'y a pas de baguette magique, ni de "free lunch". La vérité est parfois triste.

Écrit par : Fufus | 15 février 2015

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