09 juin 2015

L'arnaque écologique de Solar Impulse

Par accident ou peut-être le besoin de montrer un regain de pluralisme à l'approche du vote du 14 juin sur la redevance, la RTS se fendit samedi dernier d'un reportage tout à fait étonnant sur le bilan écologique réel de Solar Impulse, l'avion "solaire" de Bertrand Piccard.

Il pollue plus que tout ce que vous pouvez imaginer.

Alors que les écologistes nous rabâchent à tour de bras qu'il faut traquer les "coûts cachés" de la moindre capsule de café, les journalistes se sont contentés d'en faire autant avec Solar Impulse, additionnant ainsi:

  • L'énergie grise, soit le coût énergétique de la construction de l'appareil, y compris batteries, panneaux solaires, etc. - un coût particulièrement lourd dans le cas de Solar Impulse sachant que l'avion-prototype n'est évidemment pas le prélude à une production de masse ;
  • La pollution indirecte, à savoir toute l'énergie requise pour la conception et la récolte de fonds, les dizaines de dîners de gala et de conférences requises pour réunir les 150 millions de francs du projet ;
  • La pollution de réalisation, c'est-à-dire le coût d'accompagnement de Solar Impulse par une équipe au sol d'une soixantaine de personnes à chaque vol de l'avion solaire, avec les ordinateurs, les accès réseau, etc.

La conclusion est cinglante:

L'aventure Solar Impulse consomme autant que si 200 personnes faisaient le tour du globe en avion de ligne.


Si le reportage est assez complet, il n'évoque pourtant pas un point central à la base même du projet, l'idée que Solar Impulse vole "à l'énergie solaire". C'est un grossier raccourci. Solar Impulse dispose effectivement de panneaux solaires et de batteries rechargeables pour rester en vol pendant les heures nocturnes, mais les batteries de l'avion sont chargées à bloc avant chaque décollage, à l'aide de courant électrique tout ce qu'il y a de plus banal !

Pour être un tant soit peu conforme à son esprit, Solar Impulse devrait recharger ses batteries sur le tarmac à l'aide des panneaux solaires disposés sur la surface de l'appareil ; ce n'est évidemment pas praticable, à cause des poussières et du temps que réclamerait la manœuvre. En fin de compte, au moins au décollage, il doit son envol à une bonne dose d'énergie nucléaire ou thermique selon le pays d'où il part...

Interrogé dans le reportage, Suren Erkman, professeur d'écologie industrielle à l'UNIL, explique avec raison que la comparaison entre Solar Impulse et un avion de ligne commercial n'est probablement pas appropriée ; il serait sans doute plus judicieux d'établir un parallèle avec la tournée mondiale d'un groupe musical de premier plan, avec son staff technique, son matériel, sa régie, etc.

Solar Impulse ne serait donc qu'un prétexte pour un peu d'écologie-spectacle à destination des masses? Pour ceux qui suivent le dossier depuis assez longtemps, cela ne fait guère de doute. Au tour du monde en ballon succède l'avion solaire ; le modèle d'affaire reste le même, au confluent du marketing, du sponsoring et des causes à la mode. Et puisque le grand public pourrait finir par se lasser d'un n-ième "exploit" de son auteur, la sauce est diluée avec sagacité pour faire durer l'aventure (et les rentrées d'argent) le plus longtemps possible.

Solar Impulse est moins un défi technique ou une aventure écologique qu'une tournée événementielle orchestrée comme du papier à musique, jusque dans la façon dont les logos des sponsors sont subtilement mis en avant dans chaque plan-séquence. Inébranlable et volontairement hermétique à toute polémique, le chef de projet Bertrand Piccard botte en touche en invoquant commodément le symbole:

[Le but de Solar Impulse] est de montrer que toutes nos technologies, qui nous permettent de voler jour et nuit avec un avion solaire sans carburant, doivent être utilisées au sol pour avoir une société plus propre, et un monde plus propre. C'est ça qui est important, et finalement c'est ça qui fait qu'il y a des millions de gens qui aiment ce projet et qui nous suivent.


Bien sûr les panneaux solaires ont un bilan énergétique discutable, les batteries sont lourdes et polluantes, et il faut toute une équipe au sol pour parvenir péniblement à déplacer un unique être humain à bord à la vitesse moyenne de 80 km/h - tout ceci n'étant possible que lorsque toutes les conditions météorologiques sont réunies...

Ce n'est pas la force du symbole qui, une fois invoqué, permet de justifier à peu près n'importe quoi, mais bien celle d'une puissante magie - le show-business.

 


 

Rectificatif (12 juin): l'équipe de Solar Impulse me fait savoir qu'un point de l'article ci-dessus, mentionnant le chargement des batteries de Solar Impulse avec du courant électrique issu du réseau électrique local, est erroné:

Cette affirmation est fausse, pendant tout le tour du monde nous ne chargeons jamais les batteries avec autre chose que de l'énergie solaire provenant de nos cellules. Jamais nous ne branchons les batteries sur le réseau et ceci est même contrôlé par la FAI dans le cadre des dépôt de records que Solar Impulse fait dans la catégorie avion solaire. Pour votre information, l’avion est fait pour être chargé en extérieur ou simplement à l’intérieur de son hangar gonflable, le tissus ayant été choisis pour laisser passer les rayons du soleil afin de charger les batteries.


Ce rectificatif (mentionnant l'article à la base de cette erreur) est également disponible sur le site de Contrepoints.

L'énergie propulsant l'avion solaire Solar Impulse est donc bien d'origine 100% solaire, le rechargement s'effectuant au besoin à l'aide d'un hangar gonflable spécial transporté par avion cargo et protégeant l'avion au sol.

Commentaires

"il faut toute une équipe au sol pour parvenir péniblement à déplacer un unique être humain à bord à la vitesse moyenne de 80 km/h"
Et finalement, pourquoi y a t-il un pilote à bord ? Pour démontrer les qualités de l'hypnose ? On rappelle que depuis quelques années, des drones américains pilotés par des gens au Nebraska bombardent des talibans (et leur famille...) en Afghanistan ou au Pakistan...
C'est voulu comme un exploit humain de supporter six jours dans un avion plutôt que de montrer que ce coucou peut voler des milliers de km...

Écrit par : Géo | 09 juin 2015

De toute façon, ces pseudo bilans énergétiques ne veulent rien dire, pour la bonne raison qu'on ne sait jamais où s'arrêter : pour bien faire, il faudrait remonter jusqu'aux dépenses de chauffage de l'arrière-arrière-arrière (etc) grand'père du pilote, qu'il a bien fallu engager pour finalement "faire des économies" avec cet avion.

De même, il faudrait remonter non seulement à l'énergie thermique qu'il a fallu pour fournir l'électricité qui a rechargé les batteries, mais aussi à celle qu'il a fallu pour construire l'usine génératrice d'électricité, à l'énergie qu'il a fallu pour construire le camion qui a transporté le béton qu'il a fallu pour construire l'usine, et ainsi de suite jusqu'au déluge.

Il n'y a aucune norme à cet égard et aucune chance qu'il en existe une un jour, donc tout le monde peut démontrer ce qu'il veut.

La seule comparaison valable est celle de la dépense d'énergie du véhicule, point.

Écrit par : Robert Marchenoir | 09 juin 2015

Merci, ce billet me fait plaisir.

" les dizaines de dîners de gala et de conférences requises pour réunir les 150 millions de francs du projet "

Ce qui est certain c'est que la plupart des convives ne viennent pas à ces galas ou à ces diners en avion solaire.

D.J

Écrit par : D.J | 09 juin 2015

...je me demande juste ce qu'inventera la descendance de Bertrand Piccard pour amuser la galerie des prochaines génération...

Écrit par : petard | 10 juin 2015

@Monsieur Montabert si on devait dresser la liste de toutes les arnaques au nom de l'écologie gageons que ce que vous dénoncez à juste titre figurerait en dernier dans l'encyclopédie car celle-ci étant la plus visible
SAcré Hergé il en aura contaminé des cerveaux /rire

Écrit par : lovejoie | 10 juin 2015

un texte que j'aurai pu écrire sauf la référence au branchement qui est un aspect technique que je savais. Dans ce point précisément ce qui est intéressant c'est le mode de contrôle de la FAI sur ce point précis du règlement. Ils laissent un commissaire sportif dormir dans l'avion pendant les (longues) escales? Au delà du discour la réalité nous rattrape toujours!

Écrit par : Soullier | 12 juin 2015

@Souillier: c'est amusant que vous le mentionniez car dès que j'ai su que la FAI s'occupait des vérifications je suis devenu curieux quant aux méthodes et procédures utilisées pour vérifier qu'il n'y avait pas de fraude.

Je me suis réellement donné la peine d'en savoir plus et j'ai fini en contact avec pas moins de trois interlocuteurs différents de la FAI, finissant finalement avec la personne sensée superviser ces vérifications, et j'ai posé mes questions: y a-t-il des scellés? une surveillance vidéo? Des vérifications de la charge entre le soir et le matin? Mais mes interrogations sont restées sans réponse - personne ne savait et chacun renvoyait la balle à quelqu'un d'autre ou au site web de Solar Impulse, sans plus de précision.

En revanche, ils semblaient plus intéressés de savoir qui j'étais et pourquoi je le demandais.

Pour des gens sensés surveiller et valider un record du monde, cela ne m'a guère semblé sérieux. Mais bon, Solar Impulse est aussi l'occasion d'un voyage tous frais payés autour du monde pour plusieurs membres de l'organisation...

Écrit par : Stephane Montabert | 12 juin 2015

@ S. Montabert
J'ai renoncé a concourir dans la catégorie CS.
trop compliqué.
trop politique.
Mais j'ai aussi posé des questions et comme j'aimais bien mon interlocuteur (parti depuis en retraite)j'ai compris le côté délicat du sujet puis j'ai hésité à le gêner, et j'ai laissé tomber. Maintenant chaque fédération a le droit d'introduire une demande. A mon avis ça n'en vaut pas la peine, tout le monde prend cette histoire pour ce qu'elle est, de la comm très bien faite. En aucun cas de la high tech ou quelque chose de réellement prospectif. So what? Tout le monde est libre de s'amuser comme il l'entend! Allez pour finir un lien pour aller dans votre sens (http://www.heavyliftpfi.com/news/cargolux-lifts-solar-impulse.html) et un indice sur la FAI: allez creuser un peu l'historique du record juste pour sourire un peu.

Écrit par : Soullier | 12 juin 2015

Bonjour je vous invite à lire l'excellent article de Jean Amman dans la Liberté d'aujourd'hui !

Écrit par : Marc | 13 juin 2015

@Marc: l'article en question:

http://www.laliberte.ch/news/magazine/societe-conso/le-jour-ou-les-tapis-voleront-288185#.VXyQ00ZZhVY

Le contenu est payant, mais la publication nous faisant l'insigne honneur de dévoiler gratuitement le chapeau de l'article - "Bloqué par un coup de vent à Nagoya (Japon), l’avion de Bertrand Piccard fait bien rire les benêts, qui croient que le kérosène est éternel" - je crois que je garderai mon argent... Comme si le kérosène était le seul carburant possible pour un avion!

Ceux qui croient que Solar Impulse est le prélude à quoi que ce soit en transport de passager aéronautique sont des crétins. Le concept même de rechargement en vol est une totale absurdité. Quant à des aéronefs électriques, eh bien ils n'ont pas attendu Solar Impulse pour exister ; on en trouve dans n'importe quel supermarché au rayon électronique - ce sont nos drones - et ils révolutionnent le monde bien plus que Solar Impulse ne le fera jamais.

Écrit par : Stéphane Montabert | 13 juin 2015

@ Stéphane Montabert

Ceux qui ne croient pas que le transport de personnes par avion est une solution technologique obsolète sont des aveugles. Seul le prix des infrastructures limite l'avènement des trains magnétiques, mais la technologie est adulte (depuis peu il est vrai). Quand au fret long range les ekranoplanes géants prendront le relais, mûs à l'hydrogène ou pas. Et ils (SI) ne rechargent pas en vol, ou alors ils sont vraiment courageux!

Écrit par : Soullier | 15 juin 2015

@Soullier: Il m'arrive d'organiser des voyages en avion avec Easyjet pour des destinations en Europe à plus de mille kilomètres. Et vous savez ce qui coûte le plus cher dans ces voyages? Le billet de train CFF entre Lausanne et Genève-Aéroport. Cela devrait vous faire réfléchir.

Alors vous pouvez vous bercer d'ekranoplanes et de trains magnétiques toute la journée si ça vous chante - et rester chez vous en attendant qu'ils arrivent.

Écrit par : Stéphane Montabert | 15 juin 2015

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