08 juillet 2015

Renens: une aventure de 150 ans se termine (mal)

L'entreprise d'arts graphiques renanaise IRL+ ferme ses portes, entraînant 44 licenciements. La récente nouvelle pourrait n'être qu'une péripétie dans la vie économique locale mais prend un tour particulier à Renens à cause de l'implication des pouvoirs publics... C'est-à-dire, de l'argent des contribuables.

irl_plus.jpgEn tant que conseiller communal, j'ai pu suivre la naissance d'IRL+, bâtie sur les cendres des Imprimeries Réunies de Lausanne. La vieille entreprise était promise à la fermeture par Swissprinters AG, propriétaire du site. Un groupe de repreneurs se proposa de poursuivre l'activité sans que leur initiative ne suscite l'enthousiasme de Swissprinters ; mais à la suite de l'émoi provoqué par la décision de fermeture - une pétition circula, munie de 3200 signatures - les autorités publiques s'impliquèrent dans le dossier et épaulèrent les repreneurs, permettant un accord de reprise le 27 août 2012.

Sous la plume de M. Leuba le Canton de Vaud accepta d'accorder un prêt d'un million tandis que la commune de Renens accordait un arrière cautionnement de 200'000 CHF (pas fou, le canton se faisait rembourser en premier!). La structure du CACIB, société anonyme contrôlée par la Municipalité de Renens, utilisa ses fonds pour racheter les murs, pourvoyant ainsi de l'argent frais à la nouvelle entreprise tout en lui accordant un loyer symbolique. Ces aspects furent abordés dans le préavis 25-2012, dont on lira également le rapport ici. Ces documents méritent d'être parcourus à l'aune de la débâcle essuyée par le projet aujourd'hui.

Membre de la commission des finances - laquelle fut comme d'habitude mise devant le fait accompli - je restais très réservé face à cette nouvelle entité. Non seulement elle était biberonnée d'argent public dès le berceau mais il s'agissait d'un risque entrepreneurial dans lequel la commune n'avait en tout état de cause aucun rôle à jouer. Il n'y a qu'un pas entre la promotion économique et l'interventionnisme et il était clairement franchi.

Si la démarche partait d'une intention évidemment louable, elle ne constituait en rien une justification suffisante pour engager financièrement la commune à travers pas moins de trois canaux différents - une caution, l'acquisition de locaux industriels, et probablement, pendant les années suivantes, de nombreux travaux d'impression commandés par la Municipalité à "prix d'ami"!

Bien qu'il soit toujours facile de faire porter la faute sur les cadres de Swissprinters, des professionnels du métier avaient certainement fait leurs calculs avant de décider de fermer le site de Renens. Mais avec cette reprise la donne était peut-être différente. Une nouvelle structure avec une équipe motivée et des frais fixes allégés serait-elle viable? Ce fut le pari tenté par une équipe de repreneurs comprenant des anciens directeurs d'IRL. Le business plan fut jugé "solide", les nouveaux dirigeants "expérimentés" et "réalistes" furent épaulés par un "expert", Michel Berney.

Après moins de trois ans l'expérience vient de s'achever de façon abrupte:

L'entreprise d'Arts graphiques IRL plus à Renens (VD) doit fermer ses portes. Elle prévoit de licencier ses 44 collaborateurs et de déplacer cinq apprentis. Quatorze employés devraient être repris dans d'autres entités de la Holding SFF Arts graphiques.


A qui la faute? "Au marché", répond sans ambages M. Berney, administrateur délégué, écornant au passage les méchants imprimeurs étrangers et le franc fort:

Avec des écarts de prix de 10 à 15% par rapport à la concurrence étrangère, on voyait des clients prêts à revenir chez nous, en appréciant la proximité. Après la fin cours plancher (15 janvier), avec des écarts de 30 à 40%, «ça ne se discute plus», poursuit le responsable qui avait mis son argent dans la naissance d'IRL plus.

La concurrence étrangère sent qu'il y a de bons marchés à prendre. Ils se battent entre eux. Et lorsque des entreprises horlogères demandent une offre suisse et deux étrangères, «vous êtes obligés de vous aligner, sans rien gagner».


Admettons. Toutefois, il y a quelques étrangetés dans ce récit. M. Berney explique par ailleurs la perte de l'impression des suppléments du Temps, rapatriés à Zofingue lorsque Ringier a racheté le journal. Mais Zofingue, n'est-ce pas en Suisse, dans le canton d'Argovie? Avec des employés suisses, des salaires en francs suisses, du papier acheminé en Suisse? Soit Ringier est une entreprise peu regardante de ses coûts, soit il y a bien des imprimeurs helvétiques compétitifs bien que situés à des centaines de kilomètres du lieu de distribution de leur produit. Et peut-être sont-ils compétitifs parce qu'ils sont installés dans des cantons à la fiscalité moins agressive? Allez savoir!

L'expérience montre - une fois de plus - que le mélange entre politique et économie produit de piètres résultats. A Renens aussi, les politiciens sont fiers de se présenter comme les amis des entrepreneurs, de la même façon que le tondeur de mouton est l'ami des moutons... Ils jouent avec la politique locale à travers la "promotion économique", les "incubateurs d'entreprise" et autres - tout en écrasant l'ensemble du secteur sous les impôts qui financent leurs gadgets. Et parfois ils jouent aux entrepreneurs eux-mêmes - mais attention, sans jamais mettre en jeu leur propre argent!

Lorsque la syndique de Renens affirme que la commune "n'a rien perdu" à travers son engagement, je demande à voir: le montage financier préalable à la création d'IRL+ impliquait des garanties financières exposant la ville sur dix ans. Comment les contribuables pourrait-ils en être sortis indemnes avec une entreprise sombrant avant son troisième anniversaire?

Il y aura décidément bien des questions à poser à la Municipalité à la rentrée.

Commentaires

" Soit Ringier est une entreprise peu regardante de ses coûts, soit il y a bien des imprimeurs helvétiques compétitifs bien que situés à des centaines de kilomètres du lieu de distribution de leur produit "

C'est peut-être différent et plus économique quand une entreprise d'édition imprime ses propres produits qu'elle met en suite en vente. Cela leur coûte certainement moins cher que d'aller faire imprimer leurs journaux chez IRL.

Je pense qu'IRL est surtout victime de la concurrence du support numérique. Quand j'avais appris qu'IRL allait recevoir un coup de main de la part de la commune de Renens et de l'état de Vaud je m'étais déjà dit que c'était un combat d'arrière garde qui n'allait pas durer. Et effectivement cela n'a pas duré. Leuba et cie ont surtout fait du clientélisme électoral comme avec Novartis.

C'est un peu comme si l'état venait au secours des magasins de location de DVD comme Vidéo folies qui ont presque tous fermés victimes d'internet et les téléchargements gratuits de films ou des locations de films via le abonnements de la TV numérique.

D.J

Écrit par : D.J | 08 juillet 2015

@D.J.

Et le clientélisme a de beaux jours devant lui avec la toute récente création du fonds de soutien à l'industrie! 17 millions à réclamer, sous l'œil bienveillant du syndicat Unia, en actionnant l'arrosoir cantonal. Voilà où passe l'argent du contribuable.

Écrit par : R. Affoltern | 09 juillet 2015

@D.J.: Il est clair que lorsqu'une entreprise comme Ringier imprime en interne, elle fait l'économie de la marge commerciale qu'un sous-traitant comme IRL+ s'accorde. Mais les coûts (capital, main d’œuvre, matériaux) subsistent. Personne ne peut se permettre d'imprimer à perte.

Le fait qu'IRL+ soit dans cette situation alors que Ringier s'en sorte à Zofingen me donne à croire que les coûts globaux sont tout simplement moins élevés là-bas, compensant même les frais de transport. Et j'ai beau chercher je ne vois que la fiscalité locale pour l'expliquer, laquelle influe de proche en proche sur tous les aspects économiques, logement, énergie, etc.

Tout est plus cher en Suisse romande et il faut bien que cela se retrouve quelque part - en l'occurrence, dans les tarifs affichés par les entreprises locales, qui sont moins compétitives, et en arrivent parfois à devoir mettre la clef sous la porte.

Quant à la concurrence du support numérique, elle est bien réelle mais là encore n'a pas de raison de frapper une entreprise renanaise en particulier.

Écrit par : Stephane Montabert | 09 juillet 2015

@Stephane Montabert
J'abonde dans votre sens lorsque vous dites que la fiscalité est trop élevée ici. Mais dans le cas IRL+, je ne pense pas que leur manque de compétitivité soit fiscal. Pour payer un impôt sur le bénéfice, il faut dégager un bénéfice. Or cette société n'est visiblement pas rentable. Elle ne paie donc pas d'impôts.

Écrit par : R. Affoltern | 09 juillet 2015

@R. Affoltern: la fiscalité n'intervient pas que lors du calcul du bénéfice net. Les employés doivent être davantage payés pour atteindre le même pouvoir d'achat après impôts. Le transport, l'énergie, les fournisseurs, sont eux aussi plus chers, ce qui a un effet sur les coûts. Ces coûts changent donc défavorablement les tarifs que l'entreprise peut proposer, ce qui influe sur sa compétitivité et donc sa profitabilité.

Écrit par : Stephane Montabert | 09 juillet 2015

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