22 juillet 2015

Revoir la logique de l'aide sociale

La petite ville d'Aarburg en Argovie a aujourd'hui les faveurs du Matin, qui n'hésite pas à parler de "controverse". Une élue UDC locale, chargée des œuvres sociales, veut en effet empêcher l'aide sociale d'être envoyée au pays d'origine des étrangers qui en bénéficient.

aide sociale,asile,Martina BircherOn s'en doute, pareille suggestion est un véritable crime contre la bien-pensance. Le postulat de l'élue - l'aide sociale est censée aider faciliter la vie de ses bénéficiaires en Suisse, et non pas aider la famille restée au pays - est ainsi présenté comme un credo. Quasiment mystique. Pourtant, l'explication est toute simple et totalement légale:

«Presque 45% des bénéficiaires de l'aide sociale sont des anciens requérants d'asile qui vivent maintenant de l'aide sociale», constate Martina Bircher. «Et on se rend compte que 40 à 60% de l'argent que nous versons retourne dans le pays d'origine. C’est contraire à la loi, on n'a pas le droit de détourner l'aide sociale», estime l'élue qui craint en outre que l'argent puisse financer des passeurs.


Craintes certainement infondées - après tout, selon un article de 20 minutes publié deux jours plus tôt, les demandes d'asile en Suisse n'ont augmenté que de 64 modeste pourcents par rapport au premier trimestre de cette année!

Mais l'Etat helvétique sait être accueillant avec la planète entière et généreux à souhait ; après tout, c'est l'argent des contribuables qui régale. Les robinets de l'aide sociale peuvent donc couler à flot. Ils coulent d'ailleurs si bien que nos anciens requérants d'asile passent à l'aide sociale, sautant avec maestria d'un filet social à un autre sans jamais cesser d'être à la charge de la collectivité. Habitués au modeste train de vie de leur pays d'origine, ils se retrouvent carrément avec un surplus d'argent. Et le renvoient.

Honnêtement, difficile de leur en vouloir. Après avoir payé leur écot à diverses mafias et franchi tant de frontières au mépris des lois pour atteindre un pays de cocagne, pas de raison de se montrer égoïste. Autant envoyer de l'argent à la famille pour que les nombreux frères, sœurs, cousins, oncles et tantes puissent en profiter aussi, soit en venant à leur tour, soit en utilisant cet argent sur place.

Seul problème, cette façon de faire n'a pas le moindre rapport avec les objectifs de l'aide sociale telle qu'ils ont été conçus.

Dans son projet pilote, Aarburg prévoit de verser l'aide sociale à certains bénéficiaires au travers de cartes de crédit dont le solde ne pourra être retiré en liquide, l'idée étant de faire en sorte que les sommes ne puissent quitter le pays (en tout cas, pas facilement) au travers des services de transfert d'argent liquide qui fleurissent un peu partout en Suisse précisément pour ces raisons.

La mesure "serait très contestée par les autorités cantonales ainsi que par la Conférence Suisse des institutions d'action sociale", explique la RTS. On aimerait toutefois entendre les arguments employés pour soutenir l'objection. Face à un tir de barrage manifeste de toutes les autorités supérieures contre la petite commune, le projet sera probablement assez vite retiré.

La démarche a quand même le mérite de soulever quelques questions.

  • L'aide sociale n'est-elle pas trop élevée? Si un individu touchant l'aide sociale parvient à en mettre 40 à 60% de côté, on conclut objectivement qu'il arrive à vivre avec le solde. Ce n'est donc plus de l'aide sociale mais bien du confort - même si évidemment en termes de train de vie "supportable" chacun verra midi à sa porte.
  • Est-ce un détournement? Selon la modification constitutionnelle sur le renvoi automatique des criminels étrangers, l'abus d'aide sociale est susceptible d'entraîner une expulsion. Or, il est évident que le transfert des fonds reçus à l'extérieur du pays, au bénéfice de tiers, n'est pas une utilisation conforme des prestations sociales.
  • Le mécanisme est-il encore pertinent? Tout versement direct d'argent au bénéficiaire est susceptible de générer des effets pervers de ce genre, et les cas sont de plus en plus fréquents. Les aides au logement sont englouties en alcool, les subventions pour la cantine des enfants servent à acheter de nouvelles jantes alliage à la voiture de sport de Monsieur, et l'aide sociale finit dans les réseaux de passeurs.

Avec tout le respect qui lui est dû, je ne pense pas que la solution adoptée par Mme Martina Bircher à Aarburg soit appropriée. Bien que ce soit un peu plus compliqué, il y aura certainement moyen de contourner la restriction du versement par cartes de crédit, ce qui impliquera plus de flicage, etc.

La meilleure solution serait peut-être dans un changement de paradigme.

Jeune, je vis ma mère apporter de l'aide à un clochard du quartier ; puant et recouvert de crasse, les ongles en deuil et la barbe luxuriante, il avait sonné chez nous dans l'espoir de récupérer des chaussures usées que mon père utilisait pour le jardin. Ma mère fut prise de pitié devant le pauvre hère et fit de son mieux pour lui apporter un peu de confort - lui confiant des chemises propres que mon père ne portait plus, un repas chaud, et tout ce que nous étions en mesure de lui offrir.

Mais pas d'argent, malgré plusieurs demandes en ce sens.

"Jamais d'argent", m'expliqua ma mère. "Si on leur donne de l'argent, ils iront se saouler." Il faut bien avouer que l'odeur d'alcool se sentait d'assez loin. "Ce n'est pas pour rien qu'ils sont devenus comme ça. On peut les aider, mais en leur donnant de l'argent on ne leur rend pas service."

Il y avait de la sagesse dans ce raisonnement. Appliqué à l'aide sociale, on peut se poser la question: pourquoi donner l'argent au bénéficiaire? Ne serait-il pas préférable d'offrir des prestations au bénéficiaire? Offrir des repas plutôt que de l'argent pour les repas, des vêtements plutôt que de l'argent pour les vêtements, le loyer plutôt que de l'argent pour payer (ou pas) le loyer?

L'objectif de l'aide sociale est-il de verser de l'argent et de vite fermer les yeux ou au contraire de s'assurer que les gens qui en bénéficient sont correctement nourris, vêtus et logés?

Cette réorientation de l'aide sociale permettrait un bien meilleur contrôle de la santé des bénéficiaires et rendrait sans objet la plupart des détournements actuels. Bien sûr, il y aurait des esprits chagrins pour reprocher un manque de respect à la personne, comme si être à la charge de la collectivité n'était déjà pas assez dégradant en soi... Mais à tout prendre, ne serait-ce pas là une excellente motivation supplémentaire pour regagner ce fameux respect en quittant l'aide sociale?

La vérité toute simple est que les prestations sociales ont pour but de suppléer à des situations de faiblesse ; elles n'ont pas vocation à être confortables, ni à être une rente à vie, et encore moins des sommes à disposition au bon vouloir du récipiendaire. Mais pour nos autorités, il est probablement plus commode de verser de l'argent et d'oublier le reste.

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