02 septembre 2015

L'argent reste (gaspillé) ici

Ces derniers jours voient fleurir sur les murs de la Suisse une étrange campagne, "l'argent reste ici". Variante, "les emplois restent ici". Le graphisme simple s'associe à un slogan apparemment pétri de bon sens pour un impact maximum. Mais qu'en est-il du fond?

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...Mais dans les poches de qui?

Le peu d'information de l'annonce renvoie à un site reprenant et développant le thème de la campagne: produire davantage d'énergie locale pour moins dépendre de l'étranger - étranger mentionné à travers des régimes néfastes et corrompus comme l'Azerbaïdjan ou la Libye, histoire de bien marquer les esprits. Personne ne relèvera que nos principaux fournisseurs d'énergie sont l'Allemagne et la France, dont le degré de probité soutiendra la comparaison même auprès des plus cyniques.

La Suisse ne produit que 20% d'énergie autochtone et doit importer le reste ; "les choses doivent changer", proclame le site, "dans l'intérêt de notre indépendance et de la sécurité de l'approvisionnement." Et de glisser entre deux applaudissements à la Confédération un objectif à l'horizon 2035 voire 2050 - ça ne mange pas de pain - pour augmenter la part d'énergie indigène dans le mélange...

On voit bien que nous sommes en campagne électorale pour les élections fédérales. Les lobbies sortent du bois. Celui-ci est une émanation de Swisscleantech, mais en grattant à peine d'autres acteurs surgissent: Swissolar, l'association des professionnels de l'énergie solaire ; la fondation suisse de l'énergie, une petite association militant pour la société limitée à 2000 watts ; et enfin des habitués de l'influence de couloir, à savoir WWF, Pro Natura et Greenpeace, toujours les mêmes.

Une petite liste des acteurs de Swisscleantech se révèle elle aussi instructive ; on y trouve par exemple le fabricant d'automobiles Renault ou Ikéa, dont la production industrielle a été délocalisée en Chine... Toujours crédible d'avoir ce genre de sponsor pour une campagne invitant à produire local!

Évidemment, si ça a l'odeur, la couleur et le goût du protectionnisme, ça pourrait bien être du protectionnisme. Et c'est exactement le cas ici.

Le protectionnisme, sophisme à la mode

L'absurdité du protectionnisme sensé préserver la population de "déséquilibres économiques" a été maintes fois démontrée. Je préfère renvoyer le lecteur curieux au célèbre texte de Frédéric Bastiat sur la Pétition des marchands de chandelle qui n'a pas pris une ride en un siècle et demi.

Si la Suisse importe 80% de son énergie, c'est à travers un phénomène vieux comme le monde qu'on appelle le commerce. Le commerce n'a rien de néfaste ; il permet d'obtenir des biens que l'on aurait la plus grande peine à produire soi-même. Il en est de l'énergie comme du reste.

Les professionnels de la communication font encore appel au protectionnisme en 2015 parce qu'il continue de faire mouche auprès des naïfs. Celui qui n'y prend pas garde a instinctivement l'impression que les barrières érigées contre les produits étrangers (qu'il s'agisse d'énergie ou de marchandises) favoriseront effectivement la production locale ; ce qu'il ne réalise pas, c'est que cette production locale se développe à travers des prix surfaits et que ces prix s'exerceront aux dépends de son propre pouvoir d'achat.

Et en guise de prix surfaits, le Suisse a une certaine expérience.

La gabegie des producteurs d'énergie helvétiques, un aperçu de l'infini

Introduisons un reportage récent de la RTS qui est, dans sa catégorie, un modèle du genre.

Le reportage commence par annoncer de but en blanc que les tarifs de l'électricité augmenteront l'an prochain puis décrit les déboires financiers d'Alpiq. La relation de cause à effet est trop évidente entre une entreprise publique mal gérée et une clientèle captive mais on ne s'étendra évidemment pas sur ce petit détail...

Alpiq va mal parce que l'Europe injecte "trop de courant" dans le réseau suisse, entend-on. Autrement dit, les Européens se battent pour nous vendre leur surplus d'énergie à des prix plancher et c'est un problème!

Mais le téléspectateur n'aura pas le temps de relever la contradiction que déjà la voix off lâche son argument-clé: Alpiq n'a pas assez cru à l'énergie renouvelable. Cette explication - qui ne veut strictement rien dire - sera martelée pendant toute la seconde moitié du reportage.

Même si l'ensemble de la séquence est un énorme morceau de propagande, quelques chiffres passent rapidement et font frémir. Pour commencer, la situation d'Alpiq: de 21 modestes millions de bénéfice en 2014, la société passe à un déficit de 886 millions de francs sur les six premiers mois de l'année 2015!! Il est temps de se poser quelques questions en effet!

"Mais ces sociétés brassent des milliards", rétorquerez-vous peut-être. Vous auriez tort: des milliards certes, mais pas tant que ça. 3,3 milliards de chiffre d'affaire annuel seulement... Et déjà un tiers de ce montant perdu dans les six premiers mois de l'année! Combien de temps pourrait se maintenir en activité un boulanger perdant un tiers du prix sur chaque baguette de pain vendue?

La raison est lâchée à demi-mot: Alpiq joue sur le marché de gros européen et les prix se sont effondrés à cause de la surproduction allemande. Vraiment effondrés, et dans des proportions qui dépassent toutes les explications vaseuses à base de Franc Fort qu'on essaye évidemment de glisser dans la conversation. Jugez plutôt:

  • En 2008, le Kilowatt-Heure se négociait à 23 centimes ;
  • En 2015, il se négocie à... 4 centimes.

On est assez au-delà des simples variations entre le franc et l'euro. Avez-vous vu votre facture d'électricité divisée par six? Bien sûr que non. Vous pourriez, mais heureusement, la magie du monopole permet d'empêcher le consommateur de bénéficier de cette vilaine concurrence! L'argent reste ici on vous dit!

Mais pas dans vos poches!

La Suisse, îlot de cherté

La campagne de lobbyisme de Swisscleantech est dictée par le calendrier électoral mais tombe bien mal au vu des nombreux scandales qui touchent le marché de l'électricité en Suisse, comme le rendement garanti du réseau électrique, et, bien sûr, une facture gavée de taxes.

N'en déplaise aux journalistes engagés, la production industrielle d'électricité est un exercice difficile qui implique de la prudence et de la finesse pour être rentable ; il ne suffit pas de scander "Renouvelable! Renouvelable!" pour que l'argent jaillisse comme par miracle...

Si le vent permettait de faire fortune à tous les coups cela se saurait depuis longtemps, et ce ne sont pas les Services Industriels Genevois qui me contrediront. Les éoliennes allemandes ne sont rentables que parce que l'électricité qu'elles produisent est subventionnée. Ils s'agit donc de prix manipulés, un cas de dumping on ne peut plus clair mais que nos édiles souhaitent plus imiter que dénoncer.

Derrière l'appel à "garder l'argent ici" et "garder les emplois ici" il n'y a que la volonté de perpétuer un système qui empêche les consommateurs - particuliers et entreprises - de bénéficier des meilleurs prix.

L'électricité reste en Suisse un monopole coûteux et mal géré. Le choix entre l'électricité éolienne, nucléaire ou thermique est illusoire si la décision est imposée d'en haut. Il en est de même pour le lieu de production de cette électricité, local ou à l'étranger. Ces décisions devraient revenir à chaque consommateur, pas à une classe politique sous l'influence des lobbies, qu'ils soient nucléaires ou écologistes.

Commentaires

Bonjour Monsieur Montabert,

Avez-vous pensé au bois local utilisé pour le chauffage ? Une étude conduite en 2009 par l'association faîtière Energie-bois Suisse (www.energie-bois.ch) a analysé la situation de manière détaillée. Conclusion en comparant le bois au mazout et au gaz et en regardant ou va l'argent investi, le résultat est le suivant :

Lieu d'investissement bois mazout gaz
Région suisse CHF 49 16 14
Suisse CHF 46 25 12
Etranger CHF 5 59 74
Total CHF 100 100 100

La conclusion est claire est ce n'est pas pour rien que les cantons subventionnent le bois en Suisse : il profite à notre économie et particulièrement à des régions décentralisées. Et les installations modernes sont techniquement performantes (rendements, poussières fines, etc.)

Le bois est une exception me direz-vous. En êtes-vous si sûr ?

Meilleures salutations

Écrit par : Richard Golay | 03 septembre 2015

@Richard Golay: "Le bois est une exception me direz-vous. En êtes-vous si sûr ?"

Bon si vous faites en même temps les questions et les réponses on ne va pas aller très loin!!

Je ne crois pas que le bois soit une "exception", il n'y a pas "d'exception" dans la production énergétique, juste des compromis. D'ailleurs le bois est la plus ancienne des sources d'énergies disponibles. Si les Hommes se sont embêtés à chercher autre chose c'est bien qu'il n'avait pas que des avantages.

En l'occurrence, votre étude ne montre que la destination de l'argent mais certainement pas l'efficacité énergétique du bois, ni la pollution que sa combustion engendre, ni le simple fait que toute la surface boisée de Suisse ne saurait suffire à l'indépendance énergétique du pays.

Enfin, vous esquivez les principaux reproches que je fais à la campagne de Swisscleantech:
- les prix du bois sont-ils des vrais prix ou des faux prix? Vous donnez vous-même la réponse, ce sont de faux prix manipulés à coup de subventions ;
- de quel droit l'utilisation de telle ou telle source d'énergie, et de la société productrice de cette énergie, devrait-elle être imposée au niveau politique?

Écrit par : Stephane Montabert | 03 septembre 2015

Pour la chaleur, l'efficacité énergétique du bois est comparable au gaz et au mazout.

Pour les émissions, l'amélioration des équipements (combustion) et les systèmes de filtrage modernes permettent de limiter les poussières fines à des niveaux très bas.

Et enfin, il est clair qu'il n'y a pas assez de bois pour couvrir la demande en chaleur pour toute la Suisse.

Les prix du bois sont justes le reflet du coût de la vie élevée en Suisse par rapport au pays qui nous entourent. Mais rien de spécial de ce côté-là.

"de quel droit l'utilisation de telle ou telle source d'énergie, et de la société productrice de cette énergie, devrait-elle être imposée au niveau politique?" Les chiffres fournit dans mon précédent message répondent à votre question. A moins que vous souhaitiez encourager les pays producteurs de pétrole et de gaz au dépend de votre Patrie ;-)

Écrit par : Richard Golay | 03 septembre 2015

@Richard Golay: "A moins que vous souhaitiez encourager les pays producteurs de pétrole et de gaz au dépend de votre Patrie"

Désolé, vous ne m'embarquerez pas dans ce sophisme protectionniste éculé. Les consommateurs d'électricité sont des adultes responsables qui sont capables de faire la part des choses entre le prix qu'ils payent et tous les autres facteurs - écologiques, géopolitiques, religieux ou que sais-je encore - qu'ils décident d'associer à leur décision.

"Encourager" les producteurs locaux, comme vous dites, ne peut être obtenu qu'à travers une manipulation des prix qui fait payer l'énergie plus cher au consommateur. L'encouragement que vous préconisez s'obtient donc à travers un appauvrissement généralisé de la population.

C'est entre autres ce qui est en train de ruiner l'Allemagne avec son insoutenable politique sur les énergies renouvelables.

Écrit par : Stéphane Montabert | 25 septembre 2015

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