17 février 2016

#JeSuisCirconflexe et la bataille de la langue

L'affaire remonte à deux semaines: disparition partielle de l'accent circonflexe sur le "i" et le "u", simplification de la graphie de quelque 2400 mots, une réforme de l'orthographe décidée en 1990 ferait son apparition dans les manuels scolaires en France à l'occasion de la rentrée 2016. La nouvelle suscita immédiatement une levée de bouclier des internautes, notamment via le hashtag #JeSuisCirconflexe...

Péripéties humoristiques mises à part, le débat de fond subsistait et dure encore: est-ce à l'école de décréter le "bon" orthographe, et à travers elle l’État? La société civile n'allait-elle pas continuer à utiliser l'orthographe traditionnelle, générant ainsi un français à deux vitesses encore plus discriminant que la maîtrise traditionnelle de l'orthographe que les socialistes visaient à résorber?

De nombreuses voix se firent entendre, avec des arguments tout à fait sensés. L'exécutif français se mura quant à lui derrière ses institutions, affirmant qu'il ne faisait qu'amener à l'école une réforme "validée par l'Académie Française il y a un quart de siècle." L'âge de la décision de l'Académie devait, en gros, faire de la polémique un combat d'arrière-garde qui finirait bien par s'éteindre.

helene_carrere_d_encausse.jpgLas! Les Immortels de l'Académie française ne sont pas tous morts et remplacés. Certains étaient là et bien là lors de ces journées fatidiques il y a vingt-cinq ans... Notamment Hélène Carrère d'Encausse, secrétaire perpétuelle de l'Académie française, qui prit fermement ses distances avec la réforme de l'orthographe dans un entretien accordé au Figaro samedi dernier. L'article n'est pas disponible pour les internautes de passage mais les propos ont été repris dans d'autres quotidiens comme La Croix et jettent un éclairage résolument différent - voir les passages en gras - sur l'argument de la "validation par l'Académie Française" de cette fameuse réforme:

L’Académie française n’est pas à l’origine et n’a pas validé la réforme de l’orthographe qui doit être prochainement généralisée à l’école. La prestigieuse institution aura pris son temps mais la mise au point est claire. (...)

« Je n’ai pas compris les raisons qui expliquent l’exhumation d’une réforme de l’orthographe élaborée il y a un quart de siècle et où l’Académie française n’a eu aucune part, à l’inverse de ce que l’on a voulu faire croire », indique Hélène Carrère d’Encausse.

L'historienne précise qu'en ce qui concerne la réforme de 1990, l'Académie, consultée, s'était prononcée sur des « principes généraux - un nombre limité de rectifications d'incohérences ou d'anomalies graphiques - mais non sur le projet lui-même dont le texte était en cours d'élaboration ».

Ce n'est qu'ensuite, lorsque le rapport du Conseil supérieur a été publié au journal officiel, que les académiciens ont pu en prendre connaissance et en débattre. « Et le débat fut d'une grande vivacité. L'Académie dans son ensemble a marqué son désaccord avec ce texte » (...)

« La position de l'Académie n'a jamais varié sur ce point : une opposition à toute réforme de l'orthographe mais un accord conditionnel sur un nombre réduit de simplifications qui ne soient pas imposées par voie autoritaire et qui soient soumises à l'épreuve du temps », souligne Mme Carrère d'Encausse. Elle remarque sur ce point que la réforme est tombée en désuétude. Les Français dans leur pratique ne l'ont pas cautionnée. « Il est donc absurde de ressortir aujourd'hui cette réforme » conclut-elle.


Et les traces existent: "cette position est clairement exprimée dans la déclaration de l'Académie votée à l'unanimité dans la séance du 16 novembre 1989 et dont elle ne s'est jamais écartée", rajoute Mme Carrère d'Encausse pour bien enfoncer le clou.

Patatras! La belle ligne de défense de Mme Najat Vallaud-Belkacem tombe à l'eau. Mais une Ministre de l'Éducation nationale, de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, à fortiori socialiste, ne va pas faire preuve d'humilité face à une institution de plus de trois siècles dont la fonction est de superviser la langue française... La politicienne riposte donc dans la mesure de ses moyens dans les journaux:

« Eu égard à la mission de défense et d'illustration de la langue française assignée à l'Académie, je vous serais reconnaissante de bien vouloir me faire part de toute évolution de la position de votre institution quant aux rectifications orthographiques, afin que les acteurs concernés puissent en tenir compte à l'avenir. »


En attendant, elle n'indique évidemment aucun changement de cap des autorités.

La réforme orthographique accouchée au forceps par le gouvernement français semble bien artificielle, et son avenir bien mal en point. Les amoureux de la langue de Molière peuvent-ils souffler? Tout dépendra de l'acharnement des autorités socialistes à persister dans l'erreur. Mais au vu de la façon dont les choses tournent, les parents seraient bien avisés d'insister sur un enseignement traditionnel de l'orthographe s'ils souhaitent que leurs enfants ne se couvrent pas de ridicule plus tard...

Et en Suisse?

Le marché romand du manuel scolaire étant petit, les écoles s'approvisionnent chez les éditeurs français ; et la question se pose de façon très concrète depuis que des parents romands ont eu le déplaisir de découvrir des ouvrages arborant (fièrement?) la "nouvelle orthographe" - alors que le niveau général de français est en baisse constante.

Si certains s'indignèrent, les autorités eurent des réactions nettement plus mesurées - non seulement parce qu'il n'est pas dans le tempérament suisse de faire des vagues, mais aussi à cause du suivisme général face à tout ce qui vient de l'Hexagone.

Toutefois, les révélations d'Hélène Carrère d'Encausse relancent le dossier. Les enseignants ne sont pas tenus d'imposer la nouvelle orthographe ; mais ils étaient tout de même amenés à ne pas sanctionner ce qui n'était plus considéré comme une faute. Or, il semble bien que la fameuse réforme de l'orthographe dont il est question soit plus un coup de force du Ministère de l’Éducation Nationale qu'une volonté de l'Académie Française.

Nous sommes donc en présence d'une réforme politique, non linguistique, ce qui devrait lui ôter toute valeur hors du territoire de la République française. Dont en Suisse romande.

Quand un élu romand osera-t-il demander l'abandon de cette réforme dont personne ne veut et le retour à des manuels scolaires écrits dans un français correct?

Commentaires

Fabriquer des attardés mentaux, appauvrir le langage, donc appauvrir la pensée ! Moa etre bocou manipulai moa pa pensez...

Écrit par : Pierre H. | 17 février 2016

C'est un combat d'arrière-garde sur des sujets mineurs. L'orthographe et la grammaire des personnes de moins de quarante ans qui n'ont pas fréquenté les bonnes écoles est déjà catastrophique, y compris chez les enseignants. Alors cette polémique me fait penser à la dispute mythique sur le sexe des anges lors du siège ultime de Constantinople.

Écrit par : Le Gnôme | 17 février 2016

@Le Gnôme: Qui décide de la langue? L'Académie Française ou le Gouvernement? Vous avez raison dans le sens où il y a des défis plus immédiats à relever comme la crise de l'immigration ou la dette publique ; mais l'urgence ne doit pas dicter tous les débats. Celui-ci porte sur des symboles.

Dans une époque où les gens sentent largement les dégâts du politiquement correct et de la novlangue sur le débat d'idée et même la pensée, l'enjeu dépasse la simple façon d'orthographier pour parler des responsabilités individuelles et du sens d'appartenance à une communauté qu'introduit la maîtrise d'une langue. Dans notre époque troublée, ce n'est pas rien.

De plus, sur le plan pratique, il faut aussi se poser la question des milliers de jeunes (et d'adultes) qui, victimes du nivellement par le bas dans l'éducation, doivent surmonter de grandes difficultés dès qu'ils doivent se frotter à l'expression écrite.

Il me semble que ces questions sont importantes d'autant plus que, pour une fois, ce n'est pas une question de budget.

Écrit par : Stéphane Montabert | 17 février 2016

https://chroniquesdesabusees.files.wordpress.com/2016/02/goebbels.jpg

Écrit par : Rastapopoulos | 18 février 2016

Au-delà de la polémique sur le rôle de l'Académie française dans l'approbation de cette réforme, je me permets de compléter votre article par deux extraits du communiqué qu'elle a publié à cette occasion pour répliquer au gouvernement, et qui me paraissent fondamentaux :

"Plus que la maîtrise de l'orthographe, défaillante, c'est la connaissance même des structures de la langue et des règles élémentaires de la grammaire qui fait complètement défaut à un nombre croissant d'élèves."

"L'Académie a réaffirmé qu'il n'appartient ni au pouvoir politique ni à l'administration de légiférer ou de réglementer en matière de langage, l'usage, législateur suprême, rendant seul compte des évolutions naturelles de la langue, qui attestent sa vitalité propre."

J'ajoute qu'on a déjà dépassé le stade de la méconnaissance de l'orthographe et de la grammaire : les gens énoncent et écrivent des suites de mots qui ne veulent strictement rien dire. Et quand je dis les gens, cela comprend les professionnels de l'écriture et de la parole : journalistes et hommes politiques.

Le problème n'est même plus que les gens ne savent plus écrire : il est que les gens ne savent plus penser.

Je ne peux qu'encourager les Suisses à éditer leurs propres manuels. Cela coûtera plus cher ? Au stade où nous en sommes, ça n'a aucune importance. La protection contre le décervelage n'a pas de prix.

Écrit par : Robert Marchenoir | 18 février 2016

"La protection contre le décervelage n'a pas de prix" ( R.Marchenoir), je plussoie.
Je renonce à comprendre pourquoi la Suisse s'acharne à copier toutes les bêtises hexagonales probablement par complexe d'infériorité et vraiment ce complexe n'a pas de raison d'être.

Écrit par : Zendog | 19 février 2016

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