22 février 2016

David Cameron et la sanction de l'Histoire

Dans un exemple d'hypocrisie qui restera dans les annales, David Cameron plaidera pour le maintien de la Grande-Bretagne au sein de l'Union Européenne.

Cameron_announces_referendum.pngLa tournée européenne du Premier Ministre britannique dans plusieurs capitales pendant quatre mois s'acheva en fin de semaine par un sommet européen qui devait sceller le futur de la relation entre le Royaume-Uni et les autres pays de l'UE, et à travers lui de nouvelles relations potentielles entre membres. Tout cela participait à sa grande stratégie de "changer le système de l'intérieur" et  de ne conclure un accord "qu'en obtenant ce dont la Grande-Bretagne a besoin".

Auréolé d'une réputation d'âpre négociateur, il sortit victorieux d'un sommet de 30 heures en annonçant qu'il ferait désormais campagne "avec tout son cœur et toute son âme pour persuader le peuple britannique de rester dans l'Union européenne réformée".

L'Union européenne réformée? Un bien grand mot pour les concessions que M. Cameron parvint à obtenir. La presse anglaise ne fut d'ailleurs pas tendre avec les accords passés. «Maigre gruau», titra l'éditorialiste du Times«Maigres gains» pour The Daily Telegraph. Le Daily Express posa carrément la question: «Tu appelles ça un accord, Dave?»

Au moins les Britanniques sont fixés sur la date du référendum. Celui-ci aura lieu le 23 juin. Mais s'il y a encore de nombreuses incertitudes - rappelons que les réformes obtenues par M. Cameron doivent encore être avalisées d'ici-là par tous les gouvernements des pays membres de l'UE - sur quelle "nouvelle relation" les citoyens vont-ils donc s'exprimer?

Les points de l'accord semblent varier autant que les sources qui en parlent, ce qui donne une idée du flou artistique entourant un texte composé à l'arraché pour tenter de sauver les meubles de l'Union. Quitte à piocher une source, voyons ce qu'en disait à chaud Le Matin:

Immigration - Cameron a obtenu une clause de sauvegarde de sept ans sur certaines aides sociales pour les nouveaux migrants, qui permet de limiter graduellement les versements. Les allocations familiales aux enfants de migrants ne résidant pas en Angleterre dépendront du niveau de vie du pays où ils vivent.


Cameron demandait un moratoire de quatre ans pour toutes les allocations sociales à destination des migrants européens candidats aux aides et logements sociaux, et l'arrêt du versement d'allocations familiales pour ceux dont les enfants ne sont pas en Angleterre. C'est donc un échec puisque non seulement la marge de manœuvre est bien plus faible, mais le mécanisme est limité aux sept prochaines années.

Le Carton Rouge - David Cameron a obtenu pour le Royaume-Uni une exemption qui permet d'utiliser un système de "carton rouge" pour opposer des vétos à Bruxelles. Le système doit être inscrit dans les traités en cas de remaniements de ceux-ci. Toutefois, le "carton rouge" sera compliqué à brandir : il est présent sous condition d'une alliance de 55% des votes alloués aux parlements nationaux. Cameron a indiqué qu'il prévoyait de prendre de nouvelles mesures pour protéger la souveraineté britannique.


Cameron demandait que les parlements nationaux puissent opposer un veto à toute législation européenne et ne semble même pas satisfait sur ce point-là. Les conditions associées à l'emploi de ce carton rouge le rendent totalement impraticables puisqu'il implique une majorité... On est donc complètement à l'opposé d'un système permettant à un pays isolé, ou même plusieurs pays en minorité, de se défendre.

Politique de la Zone Euro - David Cameron revendique avoir obtenu des protections pour la City contre toute discrimination des pays utilisant l'euro. Il a estimé que l'UE reconnaît "pour la première fois" avoir plusieurs monnaies. Toutefois, le vocabulaire du texte reste vague: les institutions de l'Union "faciliteront la coexistence entre plusieurs perspectives". Jean-Claude Juncker a insisté que l'accord n'accordait aucun veto à Londres en matière de décision.


Il fallait bien la menace d'un éclatement de l'UE pour qu'elle admette l'existence de plusieurs monnaies sur son sol... Mais Cameron n'a strictement rien obtenu au-delà d'une déclaration de principe juridiquement non contraignante.

Et c'est tout. Comparée à ses revendications initiales, la récolte s'avère bien faible. Pas de quotas d'immigration. Pas de retrait de l'objectif d'une Union "sans cesse plus étroite" du Traité de Rome de 1957. Pas de renforcement du marché unique par exemple dans le domaine numérique. Pas de possibilité de retour dans les parlements nationaux de compétences abandonnées à Bruxelles. Pas de réduction de la lourdeur administrative européenne.

Au bout du compte, et même si cela constitue un énorme effort de la part d'une Union Européenne sclérosée, ces modifications ne représentent pas grand-chose. Les titres de la presse anglaise sont peut-être acerbes, mais ils sont sincères. Malgré les déclarations hyperboliques d'un Premier Ministre satisfait, le peuple anglais reste sur sa faim. Ces réserves ne concernent pas que les simples citoyens. Nigel Farage, leader du parti UKIP qui taille des croupières aux Conservateurs depuis quelques années, qualifie l'accord de "pathétique" et on n'en attendait pas moins de lui. Mais la rébellion gronde largement jusque dans les rangs du Parti Conservateur. Pour l'instant, cinq Ministres et une Conseillère d’État se sont ainsi rangés en faveur du divorce. Dimanche soir, le célèbre maire de Londres, le conservateur Boris Johnson, annonça "qu'après une longue conversation avec lui-même" il plaiderait lui aussi pour quitter l'UE.

A ce stade l'issue du référendum est incertaine et les Bookmakers se frottent les mains. David Cameron n'aura pas la partie facile. Il devra faire face à forte opposition jusque dans ses propres rangs. Parviendra-t-il à faire rêver ses concitoyens en leur parlant d'Europe? Les effrayera-t-il en leur expliquant que ce continent en perdition, englué dans des crises toujours plus violentes, est l'unique planche de salut de l'économie anglaise? Quel public sera assez complaisant pour gober que l'accord arraché à Bruxelles le 19 février est exactement ce qu'il fallait à la Grande-Bretagne?

David Cameron aurait pu passer à la postérité pour être l'homme qui a démoli cette construction collectiviste antidémocratique qu'on appelle Union Européenne. Il aurait pu être, sur les traces de Margaret Thatcher, l'homme qui rendit sa fierté et son indépendance au Royaume-Uni. A la place, des calculs politiques piteux pour sa réélection de 2015 le font jouer perdant sur tous les tableaux.

Soit le Royaume-Uni quitte l'Europe et David Cameron clôturera sa carrière politique sur cet échec mortifiant, soit il y reste du bout des lèvres et David Cameron passera alors à la postérité comme un politicien sans saveur de plus, prétendant opposer une résistance farouche à l'Union Européenne mais s'accommodant du premier os qu'elle lui jette.

Commentaires

Le terme d'hypocrisie me paraît déplacé: Cameron, que je sache, n'a pas prétendu oeuvrer pour le bien de l'UE tout en la trahissant, ce qui correspondrait effectivement au terme utilisé. Il a simplement défendu les intérêts de son pays, du moins tel que ses électeurs, et donc lui-même, les voyaient.
On peut évidemment invoquer le vénérable "Perfide Albion", mais n'est-ce pas ce que tous les pays de l'Union font, chacun selon son propre agenda, glanant un avantage par ci, faisant une concession par là selon la nécessité du moment ?

Écrit par : Mère-Grand | 22 février 2016

@Mère-Grand: Vous parlez des "intérêts de son pays" ou du moins de ses "électeurs", mais comment expliquez-vous alors qu'une large frange des Conservateurs, dont des ministres, se déclare contre l'UE? Que penser d'un chef de gouvernement qui ne parvient même pas à convaincre sa propre famille politique? Même François Hollande n'est pas tombé si bas!

M. Cameron affirmait qu'il soutiendrait le maintien du Royaume-Uni dans l'UE uniquement s'il obtenait satisfaction sur "tout". Au vu du peu qu'il lui a fallu pour le contenter, je crois que M. Cameron n'a jamais eu l'intention de plaider pour la sortie du Royaume-Uni. Cela correspond au qualificatif d'hypocrite dans mon vocabulaire.

La démarche de base de David Cameron n'était pas mauvaise, elle visait à rendre autonomie et liberté à tous les pays membres de l'UE, grands et petits, et pas seulement l'Angleterre, en revenant à une Europe à la carte. Mais l'idée de s'éloigner de l'Europe-Super-Etat était par trop insupportable pour les élites bruxelloises.

Écrit par : Stéphane Montabert | 22 février 2016

Il n’y aura pas de Brexit (sortie de la Grande-Bretagne de l'UE). Deux hypothèses :

1) Les Britanniques votent en majorité pour rester dans l’UE (c’est le plus probable, vu la pression que toute la classe jacassante leur met). La question est réglée pour vingt ans. D’un coup, les oligarques bruxellois seront très démocrates. La moindre contestation d’un oukase technocratique sur la courbure des bananes sera considérée comme une horreur fascisante.

2) Les Britanniques votent en majorité, forcément petite, pour sortir de l’UE. Leur décision sera contournée par la classe mondialiste, comme le fut le referendum français de 2005 ou le referendum suisse de 2010 (renvoi des criminels étrangers).

Pour que la Grande-Bretagne sorte vraiment de l’UE, il faudrait un 60 % qui n’arrivera pas.

Écrit par : Franck Boizard | 22 février 2016

L'Angleterre doit sortir de l'Europe, pas la Grande-Bretagne; l'Ecosse serait bien mieux sans son condescendant voisin, donneur de leçon, tout en restant dans l’EU, idem pour le Pays de Galles. Quant à l'Irlande du Nord, cette erreur doit être corrigée, celle-ci doit être réintégrée dans l'Irlande.

Seule dans sa suffisance je ne donne pas long à ce pays où la « Queen » et ses rejetons ne paie pas un penny d'impôts alors que le Gouvernement Ultra libéral de Cameron créé chaque jour plus de pauvres, de misère.

Ce Gouvernement qui envoi en prison des gens, parce qu’ils prennent les invendus jetés dans les containers à ordures des supermarchés.

L'Angleterre n'a jamais rien apporté de positif à l'Europe et la Dame de Chiffon, autoproclamée de Fer, n'a rien fait de bon.

Écrit par : Orange Mécanique | 24 février 2016

@Franck Boizard: Ah, la grande loterie démocratique! Les jeux sont ouverts, mais il ne reste que trois mois pour susciter la peur. En attendant, 100'000 nouveaux migrants sont arrivés sur le continent depuis le début de cette année et la Belgique ferme ses frontières pour éviter que les déplacés de la "Jungle" de Calais ne viennent dans le pays. Disons que l'actualité poussera quiconque avec un peu de jugeote à vouloir mettre les voiles hors de cette construction absurde. Et l'Europe est probablement beaucoup trop empêtrée dans sa propre crise interne pour prendre une quelconque décision en ce moment, même des mesures de rétorsion contre un pays sur le départ...

@Orange Mécanique: je vous trouve bien péremptoire à couper et recomposer les pays qui composent le Royaume-Uni comme des Legos sans tenir compte des peuples qui y habitent ni de leur propre volonté, sachant que la question de leur rattachement ou de leur indépendance leur a été posée.

Mais si vous pensez que l'Angleterre n'a jamais rien apporté de positif à l'Europe, alors je suppose que vous souhaitez qu'elle quitte l'UE? Fort bien.

Écrit par : Stéphane Montabert | 24 février 2016

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