18 mai 2016

Cette sympathique Initiative sur le Service Public

L'initiative populaire "En faveur du service public" lancée par divers magazines de consommateurs romands et alémaniques réussit le tour de force de faire l'unanimité contre elle. Pas un seul parti ne la soutient! Seules quelques sections cantonales laissent la liberté de vote à leurs membres, et c'est à peu près tout.

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Il faut se lever tôt pour voir UDC et PS main dans la main sur un objet soumis au vote. Pareille opposition de la classe politique toute entière aurait tôt fait de renvoyer les initiants à leurs magazines, mais voilà, second paradoxe, les sondages lui sont pour l'instant tout à fait favorables! S'il fallait une illustration de la puissance de la société civile en Suisse, nous l'avons ; et s'il fallait une preuve de la non-représentativité de cette société civile au sein de la classe politique, nous l'avons également.

Bien sûr, l'issue du 5 juin reste incertaine. Les initiatives passent rarement la rampe et, même si l'idée est plaisante, on ne peut pas compter pour rien l'effet sur l'électorat d'une alliance sacrée de tous les partis. La vérité se trouvera une fois de plus au fond des urnes. Malgré tout, ces considérations ne doivent pas faire perdre de vue le vrai problème, la perception par le grand public des services publics helvétiques.

Et si cette initiative était simplement en phase avec le sentiment populaire?

C'était mieux avant, forcément

Le quotidien 24Heures pose précisément le doigt sur ce problème - en tout cas, qui apparaît comme tel pour les états-majors politiques: quand l'idéal devient désamour. Les Suisses seraient en quelque sorte frappés par un désir d'idéal irrationnel lorsqu'ils pensent à leurs services publics. L'irrationalité est en l'espèce toute relative, comme l'admet Claude Béglé, conseiller national PDC et président de la Poste suisse de 2008 à 2010:

"A Berne, on baigne dans les statistiques. On nous dit que nos services publics sont les meilleurs, ce qui est probablement vrai. Ce qu’on oublie, c’est que les gens ne comparent pas l’offre en Suisse avec celle de l’étranger, ils la comparent avec ce qu’ils avaient avant."


Bingo! Aucune comparaison internationale, aussi valide soit-elle, ne pourra dépasser des souvenirs ancrés dans la mémoire collective d'une époque encore récente. Les guichetiers aimables. Les trains à l'heure. Les postiers qui distribuent le courrier plutôt que de s'en débarrasser... Ce monde a disparu, chacun en a bien conscience, mais personne ne sait exactement pourquoi. Ce n'est même pas une question d'économies: la population doit endurer des prestations régulièrement abaissées pour des tarifs toujours plus onéreux!

Profit et autres fâcheries

L'accroissement de "l'efficacité" des services publics s'est fait dans un objectif de rationalisation bien compréhensible, mais aussi, et surtout, de profit. De fait, les entreprises concernées réalisent de jolis bénéfices: 2,45 milliards pour les CFF, 645 millions pour la Poste, 1,3 milliards pour Swisscom en 2015, par exemple. De ces bénéfices, 1,22 milliards reviennent alimenter les caisses fédérales sous forme d'impôt. On peut se réjouir de cette manne. On peut regretter qu'elle soit soutirée à des consommateurs captifs par des tarifs surfaits.

Ce débat ouvre ainsi un front inattendu à gauche, car diminuer la rentabilité des régies publiques reviendrait à priver l’État de quelques juteuses recettes. Voilà comment l'initiative désarçonne le soutien naturel qu'elle aurait dû obtenir de la gauche, une gauche qui, au pied du mur, préfère largement défendre ses fonctionnaires plutôt que la masse amorphe des consommateurs.

N'est pas efficace qui veut. Les top-managers de ces entreprises publiques ou semi-publiques jouent dans un environnement concurrentiel et ont bien compris les avantages du "marché ouvert" en termes salariaux. Mme Suzanne Ruoff, de la Poste, touche ainsi 985'000 francs annuels ; Andreas Meyer des CFF, plus d'un million par an (ce qui lui laissera largement de quoi payer un abonnement général modulable), Urs Schäppti de Swisscom tutoie les deux millions.

Pareils salaires choquent les gens normaux. L'initiative draine beaucoup de sympathie auprès de ceux qui verraient la rémunération annuelle des Conseillers fédéraux - 445'000 francs par an - comme une limite naturelle aux salaires des entreprises dont la Confédération est propriétaire ou actionnaire, une sorte d'initiative Minder restreinte pour les sociétés de cette catégorie.

Jeu de dupes

pro_service_public.jpgJe surprendrai sans doute quelques lecteurs mais, bien que libéral authentique, je vois d'un bon œil l'initiative Pro Service Public. Elle remet à plat un débat faussé depuis bien trop longtemps.

Le modèle du monopole d’État est intrinsèquement injuste et inefficace. S'il procure de nombreuses rentes de situation à ses serviteurs, il prive les consommateurs de toute alternative et finit fatalement par s'effondrer sous sa propre incompétence, offrant un service à la fois déplorable et coûteux. Ce n'est pas pour rien que ce modèle n'est plus guère défendu que par quelques cercles de la gauche radicale.

La Suisse a abandonné ce modèle dans sa plus grande partie, mais le semi-monopole d’État, ou encore l'ancien monopole d’État amené dans un secteur concurrentiel, n'est pas tellement meilleur.

Si on imagine le marché comme une sorte de championnat de football géant où des clubs (analogie des entreprises) s'affrontent, le rôle de L’État est parfaitement clair: il est arbitre. Il connaît ou établit les règles et les fait respecter. Les meilleurs clubs décrochent les places internationales et les moins bonnes formations sont reléguées en division inférieure.

Fort logiquement, une entreprise dont l’État est actionnaire devient immédiatement suspecte. Dans notre exemple ci-dessus, qui croira que l'arbitrage puisse rester impartial si la corporation des arbitres possède des parts dans un des clubs du championnat? Dans le domaine des transports (avec les CFF), des colis et du courrier (avec la Poste) ou des télécommunications (avec Swisscom) le jeu est complètement faussé. L'addition est pour le consommateur.

L'initiative Pro Service Public a le mérite de vouloir lever cette ambiguïté. Si des entreprises sont possédées par la Confédération, elles doivent jouer avec des règles différentes. Ces règles les rendront peut-être moins profitables, certes, mais sont la contrepartie d'avantages indus concédés par les autorités. On en revient à la véritable définition de ce que doit être un service public où le profit n'est pas une fin en soi. Cette remise à plat est un préalable à une saine remise en question de l'implication de l’État dans certains secteurs économiques en tant qu'acteur du marché plutôt qu'arbitre.

L’État ne pourra jamais mettre en place des règles qui favorisent réellement la concurrence au bénéfice du consommateur tant qu'il aura un intérêt financier direct à faire le contraire. Témoins coutumiers de ces dérives, les magazines de défense des consommateurs l'ont bien compris.

Commentaires

Très bon éclairage, je partage aussi ce point de vue.

Autre domaine "public" avec l'électricité, où on nous prend pour des toyets.

Toutes ces étiquettes de sociétés qui se tirent dans les pattes et qui aboutissent aux mêmes propriétaires: Confed., cantons, communes, AVS, caisses de pension.

Et puis, il y en a qui qui prônent la vente des bijoux de famille (Couchepin avec les barrages). Sous prétexte que c'est une vente sans être une vente... Quelle salade !

Je pense que la "société civile" aura bien raison d'envoyer une bonne claque à tous ces artistes de cabaret qui siège sous la coupole !

Écrit par : petard | 19 mai 2016

@Monsieur Montabert et combien gagne un élu à Berne ? petit parenthèse
Cependant pour notre génération que vous ayez un salaire plus élevé qu'Est-ce que cela peut faire du moment que le citoyen obtient satisfaction et sécurité de la part des services Publics
Nos facteurs ont encore de la chance car ils ne doivent pas courir auprès des citoyens comme en France pour leur porter en plus du courrier des médicaments et du linge sorti du pressing
Certes il y a des problèmes pour nos facteurs qui sont déjà en stress continu mais encore grâce à des tachymètres cérébraux pour ne pas faire démentir les statistiques
Il y a un gros risque que je préfére taire mais que d'autres sans doute auront senti
Cependant comme nous vivons dans un monde d'égoistes et de plus en plus encore une fois ce sont les personnes seules et handicapées qui feront les frais de la technologie qui veut tout rationnaliser emportant tout le monde dans le gouffre du dégout
Alors remplacer toutes les professions par des technologies c'est carrément conduire nombre de gens au suicide mais peut-être Est-ce le but à atteindre de la part de ceux préférant nier la vérité quand on sait qu'aux USA il y un meurtre toutes les 13 minutes ou secondes
Et le jour ou tous les partis montreront une certaine cohésion on refera confiance aux élus de tous bords
Très belle journée pour Vous Monsieur

Écrit par : lovejoie | 19 mai 2016

Il est évident que c'était mieux avant car on n'avait pas des humains nommés* courants d'air *au service du citoyens .Même pauvres les gens prenaient le temps de dialoguer et ne passaient pas leur temps à vomir sur les gros salaires ,excepté ceux qui gagnaient déjà plus
Bien sûr que c'était mieux car des chefs d'entreprises et tous connus officiaient aussi en tant qu'élus
Mais il y a malgré tout un point commun avec hier et aujourd'hui ,c'est que les hommes comme dirait ma grand mères sont toujours aussi jaloux et envieux des grosses fortunes ,la nature humaine ne changera jamais
Mais peut-être est-ce le résultat de l'éducation qui permettait presque tout aux garçons obligeant les filles à bosser deux fois plus qu'eux ,allez savoir /rire

Écrit par : lovejoie | 19 mai 2016

J'étais indécis, vous m'avez convaincu de voter "oui".

Écrit par : Paul Bär | 19 mai 2016

Le patron des CFF se moque des Suisses… (moins poliment: se fout de la gueule du monde !)

Dans un article de 24h de ce jour, Andreas Meyer évoque et commente le montant de ses revenus. Pour lui, son salaire de plus de 1 million de francs (équivalent au plus du double de celui d’un Conseiller fédéral) est largement justifié, car si l’on diminuait les salaires des patrons des CFF, de Swisscom ou de La Poste, cela les rendrait «peu attractives sur le marché des employés, parce que les gens qualifiés veulent des entreprises qui peuvent innover et faire des bénéfices afin de pouvoir investir ces bénéfices dans l'innovation.»

Les bras m’en tombent…

Résumons: ce n'est donc qu'avec des "Einstein" à plus de 1 million qu'une entreprise peut faire des bénéfices, prospérer et investir dans l'innovation...
Bizarre... L'Histoire nous rappelle pourtant autre chose: l'UBS a failli se casser la figure... Swissair, c'est carrément crashé, le CS a été condamné à des millions d'amende aux USA pour des violations de lois américaines, etc., etc., la liste est longue. Et partout il y avait des "Einstein" à multiples millions qui se sont plantés.

Mais si je comprends bien, c’est parce que nos Conseillers fédéraux ne gagnent que la moitié du salaire du patron des CFF, qu’ils font à peu près tout juste ou pas trop faux pour le pays. Hélas, c'est quand-même, parce qu'ils gagnent près d'un demi million qu'ils ne mettent pas en oeuvre les initiatives acceptées par le peuple. Faudrait donc les payer au tarif du concierge de la coupole, pour qu'ils arrivent à respecter totalement la volonté populaire… on peut y réfléchir !!!

Mais le ponpon, c’est qaund M. Meyer lance ce genre de propos: «le conseil d'administration fait tout pour réduire les coût internes et essayer de stabiliser les prix, voir les réduire».

Faut oser, non ? Je pense que rien que ce genre de propos dans le contexte, ça vaut effectivement le million. La connerie à cette échelle ça n’a pas de prix.

Il faudrait que ce Monsieur, qui n’a pas le melon, mais une courge, sache qu’il y a des dizaines et des dizaines de diplômés EPFL/EPFZ, de titulaires de MBA, ou de docteurs en économie, qui se contenteraient d’un demi salaire de Conseiller fédéral et qui seraient capables de diriger correctement nos services publics.

En conséquence de ce qui précède, pour moi, ce sera donc un gigantesque OUI le 5 juin.

Écrit par : petard | 01 juin 2016

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