17 juin 2016

Dernière ligne droite pour le Brexit

A moins d'une semaine du vote crucial pour le maintien ou la sortie de la Grande-Bretagne, le vent semble tourner. La mort de Jo Cox, députée travailliste pro-UE, tuée par un déséquilibré, influera-t-elle sur le résultat du scrutin? La campagne sera-t-elle encore émaillée d'incidents aussi dramatiques?

Mesurés avant l'agression de la politicienne, cinq derniers sondages majeurs donnaient désormais le camp du Brexit gagnant, à 53% pour l'institut Ipsos MORI par exemple. Bien qu'un revirement soit possible, l'UE semble résignée, affirmant désormais qu'elle "survivra" au départ du Royaume-Uni.

L'argument économique a été central dans la campagne, mais il pourrait se concrétiser bien différemment de ce que craignent les partisans du maintien. Qui s'en sortira le moins bien? En per­dant le Royaume-Uni, l'Union eu­ro­péenne de­vra se pri­ver de la cin­quième éco­no­mie mon­diale et de 10% de ses res­sources - son bud­get se­ra am­puté d’une contri­bu­tion nette de plus de 11 mil­liards d'eu­ros par an. Sur le plan diplomatique, l'UE perdra un des cinq membres du Conseil per­ma­nent de sé­cu­rité de l’ONU, un réseau diplomatique incroyablement étendu et une des rares armées encore capable de monter des interventions sur des théâtres d'opération extérieurs.

Mais pour parler du statut actuel de la campagne et de l'état d'esprit des sujets de Sa Majesté, rien de mieux que de laisser la parole à un ténor du camp du Brexit, Boris Johnson, qui se livre sur Facebook.

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Vous sentez quand des gens sont en train de perdre une discussion. Ils deviennent répétitifs, se livrent à des attaques personnelles et se montrent même parfois un peu menaçants. D'après son style d'argumentation de ces dernières semaines, il est clair que la camp du Remain a conscience de perdre le débat, et de le perdre complètement. Pour beaucoup de gens épris de justice - y compris ceux qui n'avaient guère accordé de réflexion à la question auparavant - il semble désormais évident que le Royaume-Uni devrait quitter l'Union Européenne.

Quelles que soient les nobles ambitions sur lesquelles elle a été fondée, l'UE est un anachronisme. Elle est de plus en plus anti-démocratique ; son système supranational n'est imité nulle part ailleurs sur la planète ; et ses politiques économiques provoquent la misère dans de nombreuses régions de l'UE. Elle est sclérosée, opaque, élitiste. Différentes nations se retrouvent liées par une bureaucratie centralisée que les gens ordinaires ne peuvent ni comprendre, ni contrôler par leur vote. Elle représente une tentative de construire les États-Unis d'Europe, de créer une structure politique unifiée. Et pourtant, pas un seul ténor du camp Remain n'a eu jusqu'ici l'honnêteté de défendre le projet pour ce qu'il est. Personne n'a montré la moindre trace explicite de cet idéal fédéraliste ; personne n'a appelé la Grande-Bretagne à rejoindre "la construction européenne" ou la création d'une "identité européenne". Et cela parce qu'ils savent que cette idéologie - dominante à Bruxelles - serait perçue de façon alarmante par le public britannique.

Alors, qu'avons-nous, en lieu et place d'idéalisme? Nous obtenons un régime à base de peur, servi à tous les repas et en portions croissantes. Nous sommes victimes de regards menaçants et d'intimidations afin de rester dans ce système perverti, et je pense que le public peut s'en rendre compte. Alors que le temps passe, je trouve que de plus en plus de gens s'aperçoivent que la Grande-Bretagne aurait un grand avenir en dehors de l'UE - commerçant librement avec l'UE et le reste du monde, tout en s'engageant pleinement au niveau intergouvernemental sur toutes les questions politiques et diplomatiques en Europe. Sur chaque point important il est possible de reprendre le contrôle, et de prospérer.

Que vous exprimiez le chiffre de 350 millions de livres brutes par semaine ou de 10,6 milliards de livres nettes à l'année, la plupart des gens sont stupéfaits de découvrir combien nous payons rien que pour être dans l'UE. Le retour de cet argent permettrait de faire bien des choses. Les gens peuvent se rendre compte que notre politique d'immigration actuelle est injuste, déséquilibrée et hors de contrôle - et ils peuvent également voir que la campagne Remain a échoué des mois durant à répondre à cette question fondamentale. Comment pouvons-nous contrôler le taux d'immigration - 333'000 arrivées nettes l'année dernière, une ville de la taille de Newcastle - tant que nous restons dans l'UE?

Les Remain n'ont rien à répondre. Leurs bouches s'ouvrent et se ferment sans que rien d'intelligible n'en sorte. Et par-dessus tout, les gens s'indignent devant l'énorme mensonge au cœur de toute ce bazar: que le sacrifice de la démocratie - les 2'500 nouvelles lois européennes qui nous sont imposées chaque année, ce qui coûte 600 millions de livres par semaine aux milieux d'affaires - est en quelque sorte justifié pour les avantages économiques retirés du soi-disant Marché Unique.

La semaine dernière, nous avons reçu l'étonnant témoignage de deux des plus grands héros de la production manufacturière britannique moderne. J'ai été ravi de les entendre, parce que je connais le genre de pressions auxquelles tous les chefs d'entreprise du Royaume-Uni sont confrontés de la part de "l'Opération Flanquons la Trouille". Par leur optimisme, leur vigueur et leur foi en ce pays, ils résument tout ce qui constitue la campagne pour le Brexit. Il s'agit de (Lord) Anthony Bamford, de la puissante firme de machines de chantier JCB, et James Dyson, l'entrepreneur inventeur et milliardaire.

Ces gens fabriquent des machines: des assemblages magnifiques, complexes et à la pointe de la technologie. On aurait pu penser que ce fut précisément pour eux - et les gens de leur espèce - que le "Marché Unique" fut inventé, de sorte que leurs aspirateurs et leurs pelleteuses puissent se diffuser librement au sein d'un territoire fort de 510 millions d'habitants. Vous auriez pu imaginer qu'ils seraient d'ardents défenseurs du système.

Au contraire - ils exportent tous deux des quantités colossales en direction des marchés de l'UE, et continueront de le faire ; mais ils pensent également que nous devrions sortir de l'UE, et que tout cela va dans la mauvaise direction. Dyson est la marque leader sur le marché allemand des aspirateurs. Se soucie-t-il des droits de douanes, si nous quittions l'UE? Bien sûr que non. Les Allemands n'oseraient pas en rêver: nous autres Britanniques achetons 820'000 voitures allemandes chaque année, pour une valeur totale d'environ 20 milliards d'euros. En fait, nous achetons un cinquième de la production de voitures de toute l'Allemagne. Comme Dyson le souligne, réinstaurer des droits de douane reviendrait pour les Allemands à se pendre eux-mêmes. Cela n'arrivera pas.

James Dyson veut reprendre le contrôle de notre système législatif parce qu'il est lassé des pinaillages de Bruxelles, à travers lesquels les ministres britanniques peuvent être mis en minorité au détriment de son entreprise. Et il veut reprendre le contrôle de l'immigration - pas parce qu'il serait hostile aux immigrants. Il est tout simplement exaspéré par le déséquilibre du système. Il n'y a aucune limite sur les migrants en provenance de l'UE, mais aucun moyen d'embaucher suffisamment d'ingénieurs de troisième cycle, parce que la plupart des gens qui font des recherches en sciences et en ingénierie dans des universités britanniques viennent de l'extérieur de l'UE.

Comme pour Lord Bamford, il a vu que le "Marché Unique" est en réalité un projet politique et se transforme inexorablement en un gouvernement unique pan-européen. Il n'y a pas besoin de faire partie de cette coûteuse machine législative pour exporter des biens et des services dans l'UE. Les derniers chiffres montrent qu'entre 1993 (à l'aube du Marché Unique) et 2015, 36 ​​pays - dont l'Inde, la Russie, la Chine, l'Amérique, la Nouvelle-Zélande, le Canada ou le Brésil - firent mieux que le Royaume-Uni dans leurs exportations à destination du Marché Unique. Ils n'étaient pas "membres du club". Ils n'avaient pas Bruxelles pour leur dicter 60% de leurs lois. Et pourtant, ils ont fait mieux que nous.

Il est temps que ce pays montre un peu de la même confiance en soi que ces deux grandes entreprises. Il y a seulement quelques mois le Premier Ministre affirmait avec force que nous prospérerions une fois à l'extérieur. Il avait raison en ce temps-là. Comme le dit James Dyson: "Nous allons créer plus de richesse et plus d'emplois en étant à l'extérieur de l'UE. Nous contrôlerons notre destin. Et le contrôle, je pense, est la chose la plus importante dans la vie et les affaires".

 -- Boris Johnson

 


 

Selon Do­nald Tusk, la pé­riode de sor­tie du Royaume-Uni de l'Eu­rope pour­rait durer sept ans - sept années d'enfer, avec un Premier Ministre anglais vraisemblablement remplacé par un eurosceptique et une parole désormais libérée. D'au­tant plus que la Grande-Bre­tagne devra pré­si­der l'UE début 2017!

Les négo­cia­tions de sor­tie s’ou­vri­ront pour une durée de deux ans, pendant lesquels chaque pierre sera retournée. Les diplomates européens s'inquiètent avant tout des budgets et du sort des fonctionnaires ; mais il faudra surtout renégocier les accords internationaux, trier ceux qui subsistent de ceux qui seront résiliés ou amendés. Les autres pays eurosceptiques membres de l'Union - Pays-Bas, Pologne, Hongrie et bien d'autres - regarderont ces négociations d'un œil sévère. Comment détricoter l'UE d'un de ses membres en essayant de faire au mieux, sans donner l'impression aux membres officiels du club que le pays qui s'en va se retrouve finalement avantagé?

C'est à ce difficile exercice de diplomatie que les dirigeants de l'UE seront confrontés au lendemain du vote anglais. Sans compter ses possibles effets sur les bourses et les monnaies.

Commentaires

Mais pourquoi est-ce-que je pense tout soudainement à Anna Lindh ?

https://fr.wikipedia.org/wiki/Anna_Lindh

Écrit par : Paul Bär | 17 juin 2016

Le Financial Times signale incidemment que, depuis le début de la semaine, l'équivalent de 1.1 milliard USD est sorti des fonds britanniques d'investissement en actions.

Écrit par : rabbit | 17 juin 2016

@rabbit: c'est compréhensible. Les gens aiment rarement l'incertitude. Il y a tellement de déclarations contradictoire sur le résultat et ses conséquences possibles - même en cas de maintien dans l'UE - qu'il est certainement prudent (quoique peu glorieux) de mettre ses économies à l'abri ailleurs en attendant de voir comment les choses se décantent.

Toutefois, après des mois de débat, les sondages ont montré que seuls 37% des gens pensent que le Royaume-Uni s'en sortirait moins bien en quittant l'UE. Une proportion inverse de gens pense que le Royaume-Uni s'en sortirait mieux en quittant l'UE en matière d'immigration.

L'UE ne fait plus rêver, Cameron n'est plus pris au sérieux et les Anglais en ont marre. Après, le paysage politique se découpe entre ceux qui veulent tenter leur chance et ceux qui ont la trouille.

Écrit par : Stéphane Montabert | 17 juin 2016

A la suite du Traité de Rome de 1957, liant l’Allemagne, la France, l’Italie, la Belgique, le Luxembourg et les Pays-Bas, le Royaume-Uni souhaite entrer dans le club pour développer ses marchés en direction du continent. Mais le général de Gaulle s'y oppose en prétextant une incompatibilité des intérêts économiques et l'absence d'esprit européen du côté des britanniques. De plus, il se méfie de l'influence que les Etats-Unis pourraient gagner en Europe par le jeu de cette adhésion.
Il faut attendre 1972 pour arriver à un accord entre les partenaires, entériné en 1975 par un référendum lancé par les travaillistes arrivés au pouvoir. Quarante ans après, vouloir divorcer après avoir montré autant d'obstination pour le mariage, laisse imaginer un certain malaise dans la famille. Même chez les vieux couples on constate une certaine désaffection, en particulier lorsque l'étroitesse d'esprit finit par comprimer le coeur... (d'après Louis Dumur, écrivain suisse exilé à Paris).

Écrit par : rabbit | 18 juin 2016

Si le OUT l’emporte, il n’est de loin pas à exclure que la votation soit invalidée au moyen d'une magouille législative ou constitutionnelle quelconque.
Il y a trop d’intérêts en jeu.

Écrit par : Grégoire | 18 juin 2016

Le temps des gentlemen's agreements est révolu; nous sommes à l'époque des hooligans, des serial killers télévisés, des djihadistes et des cégétistes...

Écrit par : rabbit | 18 juin 2016

"la mort de Jo Cox par un déséquilibré" hum, en êtes-vous vraiment sûr? Peut-être déséquilibré dont le geste a peut-être été encouragé par d'autres qui préfèreraient rester dans l'Union européenne. D'ailleurs, les derniers
sondage montreraient cette tendance! Comme on dit "On ne refuse aucun sacrifice!"

Écrit par : eole | 19 juin 2016

En effet, ô Eole, quelle odyssée !

Écrit par : rabbit | 19 juin 2016

Un point important : contrairement à la France, le référendum britannique n'est que consultatif, il n'a aucune conséquence juridique si les parlementaires ne le traduisent pas en une loi.

Quand on sait que même la valeur juridique supérieure du référendum français de 2005 n'a pas suffi, on peut se dire qu'un véritable Brexit est très très loin.

Mais, justement, je pense que c'est une question de temps, que, désormais, le temps joue contre l'UERSS. Ce qui ne veut pas dire que c'est bien : plus l'UERSS résiste, plus le délabrement progresse.

Écrit par : Franck Boizard | 19 juin 2016

Il faut le reconnaître, le scrutin est le Talon d'Achille de la démocratie. Non seulement les résultats font toujours des mécontents, mais ils peuvent être biaisés par une particularité mathématique que Condorcet a énoncée dans le Paradoxe qui porte son nom (amélioré par le Théorème d'impossibilité d'Arrow). Dans un système électoral aussi compliqué que celui en vigueur aux Etats-Unis, des mathématiciens sont intervenus à plusieurs reprises depuis le Paradoxe de l'Alabama, pour en réduire les dysfonctionnements. Lorsqu'il s'agit de répondre par OUI ou NON, le degré de confiance dans le choix populaire s'améliore, pour autant que l'écart soit significatif. A propos du Brexit, en arriver à un 49% - 51% n'apporterait aucune véritable satisfaction pour l'ensemble du pays. Dans certaines situations, il est aussi possible que les résultats soient influencés par la présentation ou le libellé des options soumises au vote. Là, on ne se trouve plus dans le domaine statistique, mais celui des probabilités et de la stratégie, ou plus concrètement: la Théorie des Jeux. Vox Populi, certes, mais avec un bon marketing basé sur une étude de motivations approfondie et un bulletin de vote plaçant l'électeur devant des paradoxes ou des contraintes, la politique deviendrait une science exacte. Bien entendu, tout cela n'est que fiction.

Écrit par : rabbit | 20 juin 2016

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