29 août 2016

Les Accords Bilatéraux, l'invincible atout

Lorsqu'on joue au tarot, disposer du 21 d'atout est avantageux: c'est le plus puissant des atouts. En conséquence, la carte ne peut jamais être ramassée par l'adversaire. Quelles que soient les circonstances, les appels au roi et le contrat en cours, le joueur qui pose le 21 d'atout ramasse le pli en jouant sa carte, point.

tarot_le_21.jpgDisposer du 21 d'atout est, clairement, très confortable.

Dans le jeu politique suisse, les Accords Bilatéraux semblent jouer le même rôle. Une réforme pose problème? Le peuple gronde? "Attention, la refuser menace les Accords Bilatéraux!" crient à l'unisson journalistes et politiciens. Les contestataires grommellent et retournent dans leurs tanières en maugréant. Une initiative barre la route de la soumission de la Suisse à l'Union Européenne? "Votez comme vous voulez, mais si cette initiative passe, alors c'est la fin des Accords Bilatéraux!!" glapissent divers éditorialistes et experts judicieusement choisis. L'avertissement disperse le public rassemblé autour de l'initiative aussi vite qu'un compère au chapeau à la fin d'un spectacle de rue.

L'invocation des Accords Bilatéraux est le baiser de la mort du discours politique helvétique. Toutes proportions gardées, les Accords Bilatéraux ressemblent comme deux gouttes d'eau à la fameuse Loi de Godwin et son fameux "point Godwin". Il faudrait juste l'appeler différemment. Le "point Junker", par exemple.

Sa dernière utilisation en date remonte à quelques jours, lorsque l'Union Européenne révéla une nouvelle directive sur les armes à feu, la directive 91/477, obligeant tous leurs détenteurs à des tests psychologiques. Jusque-là, nous assistons juste à une démonstration supplémentaire et assez typique de l'incompétence de l'UE: bien que les attentats de masse soient actuellement en Europe le fait d'islamistes utilisant des bombes artisanales, des armes achetées au marché noir, des couteaux ou des poids lourds fonçant dans la foule, l'UE réagit donc au nom de la "sécurité" en tournant ses soupçons vers les individus honnêtes, chasseurs, tireurs sportifs et amateurs d'armes. Punissez les innocents, il en restera toujours quelque chose.

Dans un monde normal, cela ne devrait pas nous concerner - l'UE a ses délires, nous avons les nôtres. Malheureusement, la Suisse s'est engagée à reprendre automatiquement le droit européen en matière de sécurité en tant que membre de l'espace Schengen. Comment? Personne ne vous avait rien dit lors de la votation sur la libre-circulation? Un oubli, sans doute.

Mme Sommaruga s'en alla donc plaider à Bruxelles une "dérogation" concernant l'arme de service des anciens militaires suisses, qui sera peut-être accordée à titre temporaire, peut-être pas. Vous pouvez être certain que Mme Sommaruga n'a que faire de ces armes et les interdirait immédiatement si elle le pouvait ; mais dans le système politique suisse, certaines décisions doivent encore passer à travers une loi, qu'il s'agit de rendre digeste à la majorité (pro-Bruxelles et anti-armes) du Parlement. On travaille donc juste à des accommodements raisonnables pour éviter un référendum.

Car attention! Attention! Si d'aventure, le peuple suisse se réveillait un peu avant d'être désarmé, et osait convoquer un référendum contre la réforme de la loi sur les armes, et l'emporte, alors tout tomberait par terre! La Suisse ne respecterait plus le règlement interne de l'Espace Schengen! La libre-circulation tomberait! Et avec la fin de la libre-circulation, celle des Accords Bilatéraux! La fin de tout!

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La fin des Accords Bilatéraux (vue d'artiste)

Et qui pourrait vouloir la fin des Accords Bilatéraux? Personne - même pas l'UDC.

En définissant les Accords Bilatéraux comme la ligne rouge indépassable du débat politique, les Suisses se défendent contre Bruxelles avec une main attachée dans le dos. Eussent-ils sérieusement plaidé que la directive 91/477 amènerait à la résiliation des Accords Bilatéraux, elle serait peut-être retournée dans ce tiroir qu'elle n'aurait jamais dû quitter ; mais en réalité, à Bruxelles, les diplomates suisses ne plaident rien du tout. Ils prennent leurs ordres. Ce n'est que plus tard, à la maison, dans les couloirs du Parlement, qu'on essaye de voir comment assaisonner les textes, à la marge, pour les faire avaler aux élus et au peuple.

La situation est d'autant plus cocasse que toute cette bagarre vise à préserver un traité moribond. Les Accords Bilatéraux sont brisés depuis le vote du 9 février, précisément parce que le peuple suisse a mis fin à la libre-circulation en reprenant le contrôle de l'immigration. Mais dans les hautes sphères tout le monde continue à faire comme si. On se moque des derniers jours de Constantinople et des discussions sur le sexe des anges, mais à notre époque Berne a inventé la politique à titre posthume. Ce n'est pas tellement mieux.

Reste au peuple suisse à se débarrasser de la dernière illusion profondément martelée dans son esprit par les médias - le caractère avantageux qu'auraient eu les Accords Bilatéraux. Gageons que la bonne marche de l'économie anglaise après le Brexit suffira à convaincre les esprits les plus bornés. Il n'y a nul besoin d'accords bilatéraux avec l'ensemble de l'UE pour commercer avec les pays qui la composent, et encore moins en s'imposant une libre-circulation dont les Suisses ne veulent plus.

C'est une évidence, mais par les temps qui courent, même les évidences doivent être rappelées.

Commentaires

"Il n'y a nul besoin d'accords bilatéraux avec l'ensemble de l'UE pour commercer avec les pays qui la composent"
Et c'est pour cette raison que les pays perdent leurs temps à faire des accords de libre-échanges, c'est juste pour le fun !
Les barrières douanières, que du plaisir.

Quant aux anglais, c'est sous leur pression qu'il y a eu la libre-circulation, la France et l'Allemagne étant réticente que cela se fasse si vite.
L'Angleterre, même hors de l'Europe restera probablement un pays de grande immigration parce que les conservateurs, les néolibéraux, y voient comme un facteur positif à l'économie.

Que disent les anglais ? Ils veulent négocier avec l'UE pour garder l'accès libre au marché de l'UE. Je pense que c'est pour le fun vu que c'est pas utile pour commercer...

Écrit par : motus | 29 août 2016

@motus: Que les Anglais aient changé d'avis n'est que la moindre des choses au vu des mensonges proférés par leurs autorités sur les conséquences réelles des accords qui leurs étaient présentés. Cela n'a rien d'exclusif au pays de Sa Majesté, d'ailleurs. Vous souvenez-vous, en Suisse, des "8'000 immigrés par an" de la libre-circulation?

Enfin, les accords bilatéraux ne sont pas des accords de libre-échange, et un accord de libre-échange n'implique absolument pas la libre-circulation des personnes. Bref, renseignez-vous un peu.

Écrit par : Stéphane Montabert | 29 août 2016

Un grand moment de radio ce matin sur la RSR (mardi 20), avec l'interview de Jean-Pierre Danthine par Simon Mathey-Dorey, au cours de laquelle furent notamment évoquées les solutions envisagées entre l'Europe et la Grande-Bretagne suite au BREXIT.

J'avoue avoir été extrêmement surpris (en bien) quand l'ancien vice-président de la BNS a déclaré à un journaliste stupéfait, puis totalement désarçonné, que "la libre-circulation des capitaux n'impliquait pas forcément la libre-circulation des personnes" et que "c'était même un dogme qui pouvait être dangereux, notamment en matière de surpopulation et de mitage du territoire" (trop drôle, on a quasiment entendu à l'antenne le haut-le-coeur du journaliste quand le mot "dogme" a été prononcé, comme si Monsieur Danthine profanait une figure sacrée, la figure sacrée de "la libre-circulation", une des déesses progressistes de notre temps).

Quel plaisir délicat que d'entendre Simon Mathey-Dorey perdre tous ses repères (comme journaliste "systémiste", il pensait avoir en face de lui un "systémiste" libéral standard, c'est-à-dire libéral-économique ET forcément libéral-sociétal) et comme c'était huit heures moins cinq de ne pouvoir que bafouiller un lamentable "mais vous feriez ainsi le jeu de l'UDC", mais sans aller plus loin, car le journaliste "systémiste" est généralement prudent avec les "pointures".

Un leçon pour moi aussi: trop souvent j'ai la tendance de croire qu'un représentant de l'établissement au plus niveau doit forcément agir comme un perfide "déconstructeur" sociétal.

Monsieur Montabert, je vous invite vivement à écouter cette interview, il y a là manifestement matière à un billet !

Écrit par : Paul Bär | 30 août 2016

@Monsieur Montabert sur l'air de la plaisanterie on fait dire n'importe quoi aux cartes , le principal étant que l'autre y croit en est-il de même en politique?
Ce qui expliquerait bien des choses
Très belle soirée pour Vous Monsieur

Écrit par : lovejoie | 31 août 2016

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