01 janvier 2017

Un référendum pour rien

Les médias se sont abondamment fait l'écho ces derniers jours de la démarche d'un politologue de l'Université de Lucerne, Nenad Stojanovic, qui veut lancer un référendum contre la loi d'application de l'initiative anti-immigration de masse approuvée il y a trois semaines par le Parlement. Même la RTS y consacra un sujet au journal télévisé du soir.

Stojanovic.jpgRien n'interdit bien sûr un individu de se lancer dans une campagne référendaire, mais celle-ci est intéressante parce qu'elle met mal à l'aise tout l'échiquier politique pour des raisons bien distinctes selon l'appartenance de chacun.

Écartons d'emblée tout malentendu: Nenad Stojanovic vient des rangs de la gauche tessinoise. Il n'a rien d'un partisan aigri par le traitement proprement scandaleux de l'initiative contre l'immigration de masse par le Parlement helvétique - une loi d'application si honteuse qu'un constitutionnaliste de l'Université de Genève la qualifia de violation inouïe de la Constitution.

Si M. Stojanovic souhaiterait redonner la parole au peuple sur ce sujet, selon ses termes, c'est pour des objectifs bien différents:

Je pense que c'est absolument nécessaire que le peuple puisse se prononcer sur la loi d'application du 9 février parce que nous [ne] pouvons pas laisser pendant des mois et des années le champ libre à l'UDC de monopoliser ce qui est la volonté du peuple et de dire ce que le peuple veut.


L'objectif de la démarche se résume donc en une phrase: empêcher l'UDC de s'appuyer sur la trahison de la volonté du peuple comme argument de campagne. Dans ses raisons, M. Stojanovic n'évoque même pas le thème de l'immigration.

Pile je gagne, face tu perds

Puisqu'il est prétendument hors-parti, Nenad Stojanovic aura besoin de toute l'aide possible pour parvenir à récolter ses 50'000 signatures. Mais le coup de pouce des médias n'a rien de désintéressé - pas plus que les dénégations de façade offertes par les socialistes institutionnels interviewés par les journalistes. Bien que ces derniers aient travaillé avec succès à dénaturer l'initiative du 9 février, un référendum sur le projet de loi représenterait le dernier clou dans le cercueil du contrôle de l'immigration par la Suisse.

Si la récolte de signature aboutit, la question posée sera des plus simples, quelque chose comme "approuvez-vous la loi d'application de l'initiative contre l'immigration de masse". Il y aura sans doute de beaux arguments avancés de part et d'autre et une prise de position convenue du Conseil Fédéral, mais de la même façon que tous les chemins mènent à Rome, toutes les réponses conduiront au même résultat.

Si le Oui l'emporte, le peuple aura officiellement validé la trahison de la Constitution opérée par le Conseil Fédéral et les chambres du Parlement.

De l'initiative du 9 février qui entendait redonner le contrôle de l'immigration à la Suisse, seule subsistera une "préférence nationale ultra-light", tellement light et non contraignante qu'elle aura probablement été élaborée avec l'aide de Bruxelles. L'UDC sera effectivement privée de tout argument contestataire puisque la majorité populaire aura finalement approuvé le projet de loi d'application. Sous les vivats des élites et des médias, la parenthèse de l'initiative contre l'immigration de masse sera officiellement refermée.

Si le Non l'emporte, le peuple notifiera son rejet de l'application de l'initiative du 9 février par les institutions. Gageons que les analyses post-mortem opérée quelques semaines plus tard par l'institut de sondage gfs.bern montreront bien que certains citoyens auront ainsi exprimé une certaine colère, mais ces gens-là seront bien mal servi par leurs interprètes dans les médias: on expliquera au contraire que les gens auront changé d'avis sur le contrôle de l'immigration, qu'ils ne veulent pas prendre le risque de remettre en cause les bilatérales. Le socialiste Nenad Stojanovic sera propulsé héros du jour et fera les grands titres des médias, qui lui tresseront des lauriers pendant qu'il expliquera tout le mal qu'il pense de cette loi d'application qui était selon lui encore trop sévère.

En fin de compte, et c'est la magie de cette option, le processus législatif en restera là. Il n'y aura finalement même pas cette "préférence nationale ultra-light" murmurée par l'Union Européenne. Il n'y aura rien. Rien du tout. Sous les vivats des élites et des médias, la parenthèse de l'initiative contre l'immigration de masse sera officiellement refermée.

Vote toujours, tu m'intéresses

De nombreux citoyens suisse, jusqu'à des sympathisants de l'UDC, n'ont pas compris que celle-ci ne lance pas de référendum contre la farce que représente la loi d'application de l'initiative contre l'immigration de masse. Ils auraient aimé, et c'est compréhensible, exprimer dans les urnes toute leur indignation contre cette pantalonnade de leurs élites, cette sinistre comédie législative prétendant transcrire ce qu'ils exprimèrent en 2014. Mais un référendum ne peut finir cette histoire qu'en queue de poisson, comme l'explique le paragraphe précédent.

Les Suisses ne doivent jamais oublier qu'ils ne tiennent pas le micro, en particulier lorsqu'il s'agit d'expliquer subtilement quelque chose d'aussi monolithique qu'un vote binaire Oui ou Non. Les médias et leurs cohortes d'analystes s'en chargeront à leur place, désignant les vainqueurs du jour. Dans ce sens, on peut regretter que le référendum soit lancé par un socialiste plutôt que par l'UDC, puisqu'en cas de "victoire" il sera l'interlocuteur privilégié pour placer ses explications et ne s'en privera pas. Mais du point de vue législatif, le résultat sera le même.

La clef de cette situation inextricable vient des mécanismes de la démocratie, qui ne permettent pas d'exprimer des réponses nuancées dans les urnes. En l'occurrence, le référendum ne permet pas de dire qu'on aimerait une loi d'application différente. Le référendum permet de mettre une loi à la poubelle, pas de la renvoyer en cuisine. Seule une nouvelle initiative permet de se rapprocher de ce résultat - mais là encore, la décision finale vient du pouvoir législatif incarné par le Parlement.

Avec son initiative pour le renvoi des criminels étrangers, l'UDC fut aux premières loges de ce jeu politique permettant aux élites de dénaturer une initiative dérangeante. Elle tenta de s'y opposer avec l'initiative de "mise en œuvre", dont l'échec cinglant démontra que le peuple n'était pas prêt, et de loin, à assumer ses responsabilités face à un Parlement défaillant.

Les Suisses sont de plus en plus nombreux, mais encore bien trop peu nombreux, à réaliser que le pouvoir laissé au citoyen dans le régime de la démocratie directe n'est en fin de compte qu'une illusion. Ce pouvoir n'existe que tant qu'on ne s'en sert pas. Dans le cas contraire, quelles que soient les façons de voter, de lancer des initiatives ou des référendums, les véritables décisions reviennent toujours aux incontournables politiciens du National et des États, jusqu'à la nomination des esprits faibles du gouvernement.

Le référendum lancé par M. Stojanovic permet de lever un pan de voile supplémentaire sur le théâtre d'ombres du pouvoir en Suisse ; mais il faudra encore attendre beaucoup de souffrance du peuple helvétique pour qu'il accepte enfin de mettre un terme à la comédie. Il n'est d'ailleurs pas exclu que l'apathie l'emporte avant.

Commentaires

Il n'empêche qu'on peut fortement reprocher à l'UDC, votre parti, de ne pas avoir préparé de scénarios cohérents à l'issue favorable de son initiative du 9 février. Comme si votre parti avait été très surpris de sa victoire, ce qui est franchement mauvais de sa part. Vous devez faire avec ce constat.

Écrit par : Géo | 02 janvier 2017

@Géo: De quelle sorte de scénarios cohérents parlez-vous donc? Donnez-nous quelques exemples dans votre grande sagesse!

Vous auriez dû suivre le dossier d'un peu plus près avant de dire des âneries, par exemple en lisant ceci:

http://www.udc.ch/actualites/editoriaux/immigration-de-masse-ce-qui-sest-passe-et-ce-qui-se-passe-derriere-les-coulisses/

Et si vous êtes trop occupé pour suivre le lien, permettez moi d'en citer quelques morceaux:

"Dans le contexte du débat sur l'application de l'art. 121a cst., on a trompé, triché et menti à un point rarement atteint jusqu'ici. (...) si même les rapporteurs des commissions des deux chambres font sciemment de fausses déclarations, il est définitivement impossible de mener un débat objectif.(...)
Le groupe parlementaire UDC a été le seul à présenter des propositions détaillées pour l'application de l'art. 121a. Il y en a eu plusieurs douzaines au fil des séances des commissions. L'UDC a également demandé que le Conseil fédéral et l'administration examinent l'efficacité de diverses propositions, par exemple concernant les conséquences quantitatives de certaines mesures de limitation. La grande majorité des amendements ont été rejetés. La commission n'était de toute évidence pas intéressée à connaître des détails précis. (...) Le débat au plénum a reflété les travaux préparatoires: 29 des 38 propositions provenaient de l'UDC alors que les autres partis n'ont déposé qu'un petit nombre d'amendements.
Le nouveau "concept" de l'alliance du centre gauche résulte de la fusion de quelques propositions PDC, PVL et PLR qui ont été rédigées à la demande des socialistes. Rien n'a subsisté des propositions qui avaient été débattues par les associations économiques et les partis de droite."

Ah mais, je vous entends, les médias avaient dit que l'UDC n'avait "pas fait de propositions", n'est-ce pas, parce qu'on sait que les journalistes ont toujours la vérité devant les yeux lorsqu'ils rédigent un article, jamais ils ne répéteraient un mensonge!

Bref, c'est toujours facile de taper sur l'UDC, trop ceci, pas assez cela. Et ensuite il ne reste plus qu'à aller pleurer chez le PLR et les socialistes pour préserver la Suisse de l'immigration de masse, sans doute?

Écrit par : Stéphane Montabert | 02 janvier 2017

Stratagème n°2
Encercler Wei pour sauver Zhao
"Diviser l'ennemi au lieu de renforcer sa cohésion.
Attaquer ce qui cède
Et non ce qui résiste"

Quant au stratagème n°4, vos ennemis s'en sont visiblement inspiré :

Le rapport de forces - et non l'engagement ouvert - est à mettre à profit pour épuiser l'adversaire.
Le Yijing dit : "Le fort perd sa force, le faible la gagne."

Et visiblement, le stratagème n°5 ne vous a pas effleuré :

Si l'ennemi vient de subir un grand dommage, sauter sur l'occasion et en tirer profit.
Le Yijing dit : "Le fort impose sa loi au faible"

Il vous reste à approfondir le stratagème n°15 :
Amener le tigre à quitter sa montagne.
Laisser travailler le temps et, quand l'ennemi sera fatigué, jouer d'un appât pour l'attirer loin de sa tanière.

Le Yijing dit : "Avancer présage une difficulté, reculer un succès".

Commentaire : Selon l'Art de la Guerre de Sunzi : "Attaquer les places fortes est la plus mauvaise politique".

Il y a 36 stratagèmes dans ce traité de stratégie chinoise, je vous laisse les découvrir. Mais il y en a un dont je me souviens, qui vient du dernier empereur de Chine, Mao Zé Dong : on ne se lance dans une bataille que pour la gagner.

Et on ne gagne une bataille que pour gagner la guerre, ajouterai-je modestement...

Écrit par : Géo | 02 janvier 2017

« le pouvoir laissé au citoyen dans le régime de la démocratie directe n'est en fin de compte qu'une illusion. Ce pouvoir n'existe que tant qu'on ne s'en sert pas.»

Et si l'UDC lançait une fois une initiative qui aurait vraiment du sens:

INTERDIRE au gouvernement de faire campagne contre une initiative ou un référendum. Et interdire les sondages d'opinion un mois avant les scrutins.

Le peuple devrait pouvoir se déterminer en toute sérénité sans être manipulé par les appareils de pouvoir.

Je sais, c'est populiste !

Écrit par : petard | 02 janvier 2017

@petard: cela a surtout déjà été tenté en 2008 encore à travers une initiative "Souveraineté du peuple sans propagande gouvernementale", soutenue par l'UDC, sans succès.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Initiative_populaire_%C2%AB_Souverainet%C3%A9_du_peuple_sans_propagande_gouvernementale_%C2%BB

Notez surtout le chapitre 2.3 "Discussions et recommandations des autorités" avec les consignes de vote des différents partis.

Le peuple était encore très obéissant à ses maîtres ; l'initiative fut rejetée avec 75,2% de non. Je ne rappelle plus très bien de la campagne mais j'imagine qu'elle a tourné autour du nécessaire respect des politiciens de carrière et de la profondeur d'analyse que seuls les cadres de l'administration fédérale étaient en mesure de prodiguer aux gueux du grand public...

Écrit par : Stéphane Montabert | 02 janvier 2017

« Je ne rappelle plus très bien de la campagne mais j'imagine qu'elle a tourné autour du nécessaire respect des politiciens de carrière et de la profondeur d'analyse que seuls les cadres de l'administration »

Bien entendu, Conseil, fédéral, parlement, ainsi que ceux qui défendaient leurs plates-bandes, ont fait campagne CONTRE, aux frais du contribuable. Pas surprenant ce score en 2008.

Mais les temps ont changé, "ILS" ont la trouille depuis que quelques initiatives ont passé, malgré les nombreux obstacles (augmentation des signatures, majorité du peuple et des cantons.

Je pense que le traitement grotesque infligé au résultat du 9 février est la dernière qui sonne pour que le peuple réagisse.

Et il faudrait aussi que l'UDC cesse de fricoter avec ce PLR qui lui lance des peaux de bananes. Une bonne claque une fois où ça leur fait mal, serait bienvenue.

À la place de vous chamailler pour vos places de notables, pensez un peu à vos électeurs.

Écrit par : petard | 02 janvier 2017

Leçon de populisme sur 24H, par Maître Journaliste Olivier Bot.

http://www.24heures.ch/monde/entres-ge-demagogues/story/24829055

Que chacun y prenne de graine !

Pour votre pénitence: Trois je vous salue Marie, deux notre père et quatre croissants !

Écrit par : petard | 03 janvier 2017

Et dire que j'envisageais de participer à ce cirque...
Faire de la politique, ici ou ailleurs, c'est soit défendre des intérêts particuliers soit faire preuve d'une innocence coupable à la limite de la naïveté. Au final, une immense perte de temps même pour ceux qui tentent de limiter les dégâts en infiltrant les rangs parlementaires ou les couloirs des lobbyistes.
Une seule issue qui viendra avec les chaînes de blocs : La démocratie liquide.
Je me réjouis de voir la suite depuis mon fauteuil de grabataire en voyeur délecté.

Écrit par : Pierre Jenni | 04 janvier 2017

Dans sa pièce «Les Mains sales», Sartre critique l'esprit de sérieux du héros d'un drame politique, qui cherche à donner un sens à son existence à travers la cause qu'il défend, tout en croyant à tort que les valeurs sont transcendantes et pré-existantes à l’homme. Raison pour laquelle il en vient à tuer son adversaire, un chef de parti pragmatique et opportuniste, à qui les moyens importent moins que la fin: répondre aux attentes du public le plus large.

Écrit par : rabbit | 04 janvier 2017

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