05 janvier 2017

L'étrange bataille d'Alep

Alep, ville martyre, promettait de devenir la nouvelle bataille de Leningrad du XXIe siècle, l'autel sur lequel seraient sacrifiées en vain d'innombrables victimes innocentes. L'offensive de Bachar el-Assad et de ses alliés contre Alep la rebelle était un "assaut contre l’humanité" en novembre, notre "Guernica" en décembre...

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Hormis sans doute les présidentielles américaines, rarement événement géopolitique donna lieu à pareille surenchère médiatique. Alep devint le cimetière de bien davantage de que des civils et des combattants: L'Europe, l'ONU et le droit moururent à Alep. En fait, la Communauté Internationale toute entière mourut à Alep. Sur un ton plus léger, les espoirs de percée électorale du candidat libertarien américain Gary Johnson moururent aussi à Alep. Ainsi que les derniers restes de crédibilité de Hollande, qui ne voyait avec sa clairvoyance habituelle qu'une solution politique pour sortir de la crise.

La désinformation sur Alep battait son plein, les voix lucides se faisant bien rares. Parmi elles, Éric Denécé, directeur du Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R), qui eut doit à quelques minutes d'antenne absolument limpides - à trois jours de Noël, à minuit moins vingt...

Ce faisant, il rappela quelques vérités contextuelles sur l'apocalyptique bataille d'Alep:

"On est à mon sens sur une falsification de l'information qui est énorme. Bien sûr qu'il y a sur une guerre civile en Syrie, mais ça ne concerne que 30% d'Alep, ce sont soit des civils qui sont pris en otage par des djihadistes, soit des gens qui refusent de quitter les quartiers parce qu'ils soutiennent ces mêmes djihadistes. On ne vous parle pas de tout ce qui se passe ailleurs en Syrie. On se fait rouler dans la farine avec Alep. Ça ne veut pas dire qu'il n'y a pas de victimes innocentes qui périssent (...) Seul 1/3 d'Alep est victime des bombardements, et j'insiste, c'est 1/3 de la ville dans lequel des djihadistes dangereux sont présents qui depuis des années tirent sur les quartiers chrétiens et le reste de la ville, ce dont on ne parle jamais.


Plus ignoble encore, il rappela à quel point une "crise humanitaire" est un merveilleux outil pour éviter que les regards ne se perdent sur d'autres théâtres d'opérations:

On ne parle pas non plus du massacre humanitaire que conduisent les Saoudiens aujourd'hui au Yémen où systématiquement des hôpitaux sont ciblés, des sites archéologiques détruits. Un de nos contacts qui est rentré du terrain l'autre jour nous disait qu'en Syrie, il y a des tas d'endroits où les choses se passent bien où on peut dîner dans la rue le soir dans les quartiers de Damas, aller au bord de la mer, donc le pays n'est pas à feu et à sang [à méditer face au prochain débarquement de "réfugiés syriens", NdA]. Au Yémen, c'est totalement différent, il n'y a quasiment pas 1 km² qui ne soit pas bombardé par les Saoudiens, et on ne parle pas de cela. Dans les années 90, dans une ancienne colonie française (belge NDLR), le Congo, une guerre civile a fait 400 000 morts sur 4M d'habitants, soit 10% de la population. On n'en parle pas non plus. Aujourd'hui, le focus qui est mis sur la Syrie d'une part et sur Alep avec les désinformations qui les accompagnent est une falsification complète de la réalité, ce qui ne veut pas dire qu'on défende Bachar el-Assad, ce qui ne veut pas dire qu'il n'y ait pas de victimes civiles qui disparaissent, mais il y a quelque chose d'extrêmement dangereux : pour un jeune islamiste aujourd'hui, la façon dont les médias occidentaux présentent la crise d'Alep est une motivation pour passer à l'action.


Il y avait quelque chose de franchement indécent dans la façon dont les médias couvraient l'offensive du régime syrien à Alep. Si des massacres eurent lieu, ils ne furent pas forcément imputables aux méchants désignés, le régime de Damas et ses alliés russes et iraniens, mais bien aux défenseurs d'Alep, ces charmants rebelles dont les médias occidentaux pleuraient la future disparition et qui utilisaient les civils comme otages et boucliers humains.

Quelque chose ne collait pas. Les forces du régime syrien n'avaient aucun avantage à laisser des poches de population au milieu des combats. Ils laissèrent d'ailleurs volontiers les civils fuir lors du reste de la libération de la ville. Les civils d'Alep-Est eux-mêmes n'avaient aucune raison de rester sur place pendant l'affrontement. Beaucoup prirent de grands risques pour partir, menacé de mort par nos rebelles "humanistes". Mais beaucoup d'autres choisirent de rester. Lâchons enfin l'explication: parce qu'Alep-Est était un fief de l'État Islamique et les "civils" d'Alep-Est, les familles des combattants.

Alep-Est était le dernier bastion d'une capitale administrative de l'État islamique gérée en tant que telle. Les civils d'Alep-Est n'étaient pour beaucoup que des Aleppins de fraîche date. Ils vinrent simplement comme une seconde vague de nouveaux occupants lorsque les milices de l'EI déferlèrent sur la ville en juillet 2012, chassant les habitants historiques de leurs foyers avec la violence coutumière des djihadistes.

La couverture de la bataille d'Alep par les médias occidentaux est plus qu'indécente ; elle relève de la collaboration directe avec le pire ennemi de l'Occident. La même chose vaut pour l'ONU et les organisations non-gouvernementales qui prirent fait et cause pour préserver sous des prétextes humanitaires la dernière enclave de l'EI dans cette grande ville de Syrie. Leur opiniâtreté finit par payer ; Damas et Moscou accordèrent des couloirs d'évacuation pour les combattants de l'EI et leurs familles. Le 22 décembre, les Suisses purent ainsi découvrir un reportage hallucinant de l'évacuation "humanitaire" d'Alep: cinq mille partisans de l'EI, dont seuls 20% de civils (parmi lesquels un nombre indistinct de futures bombes humaines) bénéficièrent sous la supervision d’observateurs de l'ONU d'une évacuation vers des zones contrôlées par l'EI.

Ce jour-là, le mythe des "rebelles modérés" s'effondra enfin.

Depuis, Alep reprend vie ; on y fête Noël ; les habitants reviennent ; on pense à la reconstruction ; et on découvre chaque jour de nouvelles horreurs témoignant de la brutalité de l'occupation islamiste. Selon toute vraisemblance, la reconquête d'Alep est une bonne chose. On tentait d'effrayer le bon peuple avec la chute d'Alep, alors qu'il s'agissait d'une libération. Maintenant que les faits leur ont donné tort, les grands de ce monde ne s'attardent plus guère sur le sort de cette ville.

Commentaires

En effet, il faut passer à autre chose: heureusement qu'il reste la banquise polaire, le glyphosate et les nanosciences pour meubler la demi-heure de téléjournal d'une façon citoyenne et durable.

Écrit par : rosset | 05 janvier 2017

Enfin un peu de vérité dans ce monde de désinformations, merci

Écrit par : patrice favre | 06 janvier 2017

Absolument d'accord avec l'analyse.
Le parti pris des Occidentaux contre Assad, c’est-à-dire celui des classes politico-médiatiques, a été indécent. Et tout spécialement celui de Hollande, et encore davantage celui de Fabius, ministre des affaires étrangères de ce dernier de mai 2012 à février 2016.
Prétexte invoqué : Assad aurait franchi la ligne "rouge" en utilisant les armes chimiques “contre son peuple”.
Faux ! c'étaient les rebelles qui l'avaient franchie, sachant que la responsabilité en serait mise sur le dos d'Assad. Hollande et Fabius le savaient parfaitement, une illustration, s’il en était besoin, de leur hypocrisie et duplicité.
La logique occidentale (les USA d'Obama + l'Europe servile) était de déboulonner tous les dictateurs du Moyen Orient, les uns après les autres. Et Assad a été l'obstacle, l'ombre au tableau, le seul à résister avec succès.
Bien que tout le monde sût depuis le début (Irak) que cette politique menait au chaos, il fallait finir le travail.
Il y a/avait évidemment derrière la main de l'Arabie saoudite et du Qatar, et les compromissions de nos politiciens vendus, et même soldés, à ces États.
Ces États qui ont depuis longtemps la haute main sur nos économies (pétrole, contrats d’équipement etc) et nos dettes publiques.
Maintenant, avec le cessez-le-feu établi en Syrie, et peut-être une paix relative revenue, il devient difficile, sinon impossible pour eux de persister dans le même discours.
Dans ce cas, la solution est simple : comme il est évidemment impensable pour eux de battre leur coulpe et de reconnaître leurs erreurs, on n'en parle plus, tout simplement, on fait silence radio.
Il sera intéressant d’observer combien de temps cette discrétion embarrassée va durer. Ils (les membres de la classe politico-médiatique) vont bien trouver une faille quelque part pour s'y engouffrer !

Écrit par : AP34 | 06 janvier 2017

Excellent commentaire! C'est très clairement dit. Des explications absentes de la presse corrompue.

Écrit par : Justice | 06 janvier 2017

Merci pour cet article nécessaire.

Écrit par : R. | 07 janvier 2017

@rosset
Sinon, il reste la grenouille agile à Sivens. (Qu'est-ce que ça devient d'ailleurs ce projet?)

Comment la guerre est-elle "couverte" médiatiquement?

Lors de la guerre du Golf, c'est représentation militaire, affrontement des forces, nombre d'avions perdus, commenté par des spécialistes de la guerre :

La guerre mondiale dans le monde
https://www.youtube.com/watch?v=enazJJS9N4U

Ultra technique et déshumanisé.

Mais si on n'est (officiellement) pas impliqué, pas possiblement de jouer aux jeux de la guerre mondiale dans le monde. On passe en mode misérabiliste, sans cartes, sans explications, sans protagonistes identifiables. Juste des enfants couverts de poussière pour faire pleurer.

Écrit par : simple-touriste | 07 janvier 2017

«La nouveauté, indéniable, de la modernité n'est (...) pas l'invention de la bêtise, considérée comme un des composantes nécessaires de la condition humaine, mais sa radicalisation. Non seulement on tend à inverser l'ordre axiologique entre l'intelligence et la bêtise : l'intelligence, trop lisse et policée, devient le frein qui bride, qui dévoie ou déçoit, au contraire de la bêtise, où la vérité (celle du soi ou du monde) resterait à l'état originel et pur. Mais on n'attend même pas de la bêtise qu'elle permette de retrouver, in fine, une forme, paradoxale et supérieure, d'intelligence ; on ne croit plus que la bêtise soit l'instrument au service d'un processus subversif au terme duquel on accèderait, enfin ou à nouveau, à la compréhension du réel. On s'installe désormais au coeur de la bêtise, on en jouit, on en décline voluptueusement les formes, qui se répartissent toutes en deux modes principaux, le primaire (la bêtise de l'animalité primitive) ou le lieu commun (la bêtise du cliché multiplié à l'infini) - si l'on veut, l'archétype et le stéréotype.»

Alain Vaillant (http://labetise.free.fr/vaillant.htm)

Écrit par : rabbit | 07 janvier 2017

la bêtise, on en décline voluptueusement les formes, qui se répartissent toutes en deux modes principaux, le primaire (la bêtise de l'animalité primitive) ou le lieu commun (la bêtise du cliché multiplié à l'infini) - si l'on veut, l'archétype et le stéréotype.»
Élitisme tellement facile. Toute la défense de la politique française sur la Syrie est défendue par des gens se réclamant de l'Intelligence Supérieure, alors que cette politique s'est révélée d'une stupidité absolue, avec le résultat que les occidentaux se sont fait éjecter du processus de résolution du problème.
Il ne suffit pas de se la péter pour faire intelligent, contrairement à ce que pensent les Français.

Écrit par : Géo | 07 janvier 2017

Obama voulait recentrer la politique US sur l'Asie, mais ça n'a pas marché parce que le MO est à feu et à sang.

Obama est décrit comme "intelligent" : sa politique de recentrage sur le Pacifique était très intelligente, le seul problème d'après les commentateurs était que la "réalité" au MO ne permettait pas de se désengager. Donc la politique "intelligente" d'Obama consistait à ne pas tenir compte de la "réalité" du MO, d'après les commentateurs. J'insiste, "réalité" et "intelligent" sont les mots utilisés par les commentateurs.

Obama est "intelligent" lorsqu'il propose des choses qui ne tiennent pas compte de la "réalité".

Écrit par : simple-touriste | 08 janvier 2017

Quelle est la finalité des stratégies géopolitiques ? Les débouchés économiques. Aucun gouvernement sensé ne va dépenser des milliards en opérations militaires, s'il n'y a pas retour sur investissement. C'est l'unique réalité objective masquée sous l'intelligence des prétextes. Seuls les Etats sous influence marxiste-léniniste ont pratiqué l'inverse, avec les résultats désastreux que l'on connaît. Même en Chine aujourd'hui, on entend des voix pour regretter les sacrifices consentis pour rien lors des guerres de Corée et du Viet-Nâm.

Écrit par : rabbit | 08 janvier 2017

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