10 février 2017

Un jour noir pour la démocratie

Le 6 décembre 1992, un certain Conseiller fédéral évoqua un "dimanche noir" pour la Suisse. La catastrophe était alors le refus de ses citoyens d'adhérer à l'Espace Économique Européen, préalable à une adhésion pleine et entière à l'Union Européenne. La formule de Jean-Pascal Delamuraz passa à la postérité ; pourtant, ce jour noir n'en était pas un. Tout au contraire, c'était le triomphe de la démocratie - un verdict des urnes qui s'imposait aux négociations de couloir et aux allégeances secrètes.

L'époque paraît lointaine aujourd'hui. Mais le jour noir de la démocratie existe bel et bien: il a eu lieu le 9 février 2017, lorsque les trois ans accordés pour la concrétisation de l'Initiative contre l'immigration de masse se sont écoulés sans aucune conséquence.

L'UDC l'annonce clairement:

Il y a exactement trois ans jour pour jour, le peuple et les cantons ont approuvé l'initiative contre l'immigration de masse. Le souverain a ainsi donné au Conseil fédéral et au Parlement un mandat clair: la Suisse doit reprendre le contrôle autonome de l'immigration sur son territoire en imposant des plafonds et des contingents. Toujours selon l'article constitutionnel approuvé par le peuple et les cantons, les traités de droit public qui sont contraires à ce principe devaient être renégociés en l'espace de trois ans et adaptés. En cas de non-application de la décision du peuple du 9 février 2014, le Conseil fédéral devait la mettre en œuvre par la voie d'ordonnances.


Il n'y eut aucune mise en œuvre. Le Conseil Fédéral et le Parlement ignorèrent purement et simplement la disposition constitutionnelle, menés par le raisonnement pétri de mauvaise foi d'une Cesla Amarelle qui lança que la pesée d'intérêt entre les bilatérales et la remise en cause de la libre-circulation devait profiter aux premières.

Malgré toute la morgue que pouvait lui attirer sa logique spécieuse, la socialiste ne se fit que la porte-parole de la majorité parlementaire et gouvernementale, prête à toutes les compromissions pour enterrer le vote du 9 février 2014 sans faire de vagues.

Le résultat est là: une loi d'application tellement light qu'elle en est risible. Selon Le Matin:

Selon la solution retenue par le Parlement, le Conseil fédéral devra d'abord prendre des mesures pour épuiser le potentiel de main-d’œuvre indigène. Les patrons ne seront bridés que pour les groupes de profession, domaines d'activité ou régions économiques qui enregistrent un chômage supérieur à la moyenne. Sous peine d'une amende pouvant atteindre 40'000 francs, les employeurs devront annoncer leurs postes vacants et convoquer à un entretien ou un test d'aptitude les candidats sélectionnés par le service. Mais pas besoin de justifier un éventuel refus.


lematin_sondage_9féfrier.jpgComprenez: la possibilité, dans certains cas bien spécifiques, de devoir convoquer des demandeurs d'emploi indigènes avant de décliner leur candidature tout aussi sec. Et notez bien qu'on ne parle que de "main-d’œuvre indigène" et surtout pas de "main-d’œuvre suisse": les étrangers présents en Suisse, par exemple au bénéfice d'un simple permis B, profiteront tout autant de ce cache-misère que les autochtones.

Personne ne prétend que la loi d'application reflète même imparfaitement le vote contre l'immigration de masse - pas même les politiciens qui la défendent. Le grand public n'en est pas dupe davantage, comme le montre un sondage en ligne.

La volonté du peuple est bafouée tout à fait ouvertement.

Le 9 février 2017 est un jour de deuil - c'est le jour où la démocratie directe helvétique s'est éteinte. Le jour où la population put constater de façon irréfutable que la volonté du peuple transmise par les urnes fut foulée au pied en toute connaissance de cause par ses soi-disant représentants.

Le Conseil fédéral avait le devoir de renégocier l'accord de libre circulation des personnes avec l'UE, et de gérer l'immigration en Suisse par la voie de contingents comme dans le passé. Il passa outre. Il n'avait pas envie de se fâcher avec M. Junker et sa clique, de semer le trouble sur la belle amitié entre Berne et Bruxelles.

La trajectoire remonte à un quart de siècle, au lendemain du "dimanche noir" de M. Delamuraz. Les élites jurèrent que plus jamais elles ne se laisseraient déposséder de leurs décisions par le peuple. Leur défaite digérée, elles commencèrent selon la bonne vieille tactique du salami à mettre en place une adhésion progressive à l'Union Européenne. Le peuple suisse ne souhaitait pas intégrer l'Union Européenne? Qu'importe! Il se retrouverait à l'intérieur, pieds et poings liés, sans même s'en rendre compte - et bien entendu, finirait placé devant le fait accompli.

Le vote du 9 février 2014 fut un électrochoc. Il montra aux élites que le peuple pouvait encore être revêche, et aux citoyens que leurs représentants n'en avaient que le nom. Malgré de nombreuses péripéties et d'espoirs déçus, il fallut encore trois ans pour que les yeux des uns et des autres se décillent pour toujours. L'UDC résume parfaitement la situation actuelle:

Une élite arrogante et prétentieuse composée de la majorité du Conseil fédéral et du Parlement, aidée par des juges et des hauts fonctionnaires, fait tout ce qui est en son pouvoir pour empêcher que le peuple suisse puisse décider de l'immigration dans son pays. Il s'agit d'une attaque frontale contre la démocratie directe et contre la liberté de notre pays dans le but d'intégrer autant que possible la Suisse dans une UE chancelante.


L'issue de la bataille est indécise. Elle dépend pour l'essentiel de la capacité des citoyens à prendre du recul sur leurs habitudes électorales.

immigration_de_masse.jpg

Les citoyens qui votèrent en majorité contre l'immigration de masse, les trois-quarts des Suisses qui estiment aujourd'hui que la volonté du peuple est bafouée, continueront-ils comme si de rien n'était, reconduisant au pouvoir des politiciens qui ont méprisé la démocratie directe?

L'excuse des "discussions en cours" n'a plus lieu d'être. Le non-respect de la volonté populaire est désormais un fait.

Si rien ne se passe aux prochaines élections fédérales, les parlementaires félons pourront sabler le champagne: ils auront eu la confirmation que le peuple suisse est composé en grande partie de citoyens apathiques dont on peut royalement ignorer l'opinion, et qui en redemandent.

Mise à jour (11 février): Lesobservateurs.ch décrivent les arrangements en coulisse des quatre personnalités politiques qui ont élaboré la "préférence indigène light" - tellement light qu'elle est impossible à distinguer de l'eau claire - et qui tient désormais lieu de loi d'application à l'initiative contre l'immigration de masse.

Commentaires

"préalable à une adhésion pleine et entière à l'Union Européenne."
Vous persévérez dans l'erreur et c'est diabolicum, M.Montabert. Si le CF avait voulu que la Suisse adhère à l'UE, il n'aurait pas visé l'EEE, vu par la majorité de la population comme un antidote précisément à l'adhésion. Et donc beaucoup de gens ont voté en faveur de l'EEE pour cette raison, dont moi. Là où les opposants UDC avaient peut-être raison - mais je n'en suis pas sûr -, c'est que l'EEE impliquait une reprise automatique du droit européen.

Écrit par : Géo | 10 février 2017

@Géo: j'admets humblement que je n'étais pas encore en Suisse à cette époque. Affirmez-vous que l'adhésion à l'EEE était vendue par les autorités comme un moyen d'éviter l'adhésion pleine à la Communauté Européenne? Je vous avoue franchement que je n'ai pas entendu beaucoup de gens présenter les choses de cette manière.

Le fait est que la votation du 6 décembre 1992 a mis un coup d'arrêt aux velléités pro-UE du Conseil Fédéral... Officiellement, du moins.

Écrit par : Stéphane Montabert | 10 février 2017

C'est comme cela que je l'ai compris, M.Montabert. Et j'ai voté en conséquence. Cependant, ma culture politique suisse était très fragmentaire. Je venais de m'exfiltrer de Huambo (Angola) où la guerre avait repris à cause des bellicistes de l'UNITA. En Angola, je n'avais aucune nouvelle de la Suisse...
A mon retour en octobre, j'ai atterri en Suisse allemande, à Wädenswil, où on ne trouve pas beaucoup de presse romande...
Si d'autres internautes pouvaient donner leur avis (mais un avis froid et le plus objectif possible) sur cette question, cela m'intéresse au plus haut point. En particulier, le point de la reprise automatique du droit européen en cas d'acceptation de l'EEE. La lettre de demande d'adhésion du CF a joué un rôle d'épouvantail, cela ne fait aucun doute.

Écrit par : Géo | 10 février 2017

Bon... bon, bon, boooooon.... !!! C'est pas bon du tout !

Commençons déjà par... barrer la route au Conseil d'Etat de cette calamité de Cesla...

Que l'UDC vaudoise se bouche le nez et trouve un arrangement avec le PLR... il y a sûrement un "faux UDC" proche du PLR, ou un PLR "potable" à parachuter au Conseil d'Etat.

Mais faites perdre ce PS, nom de diou !!!

Écrit par : petard | 10 février 2017

Est-ce que l'arrivée au pouvoir de Donald Trump ne renverse pas l'équilibre des forces?

Trump va donner confiance au brexiters, ça a déjà commencé : le vote est passé comme une lettre à la Poste (pas la Poste française, une qui fonctionne correctement).

L'empire européïste va voir qu'il n'exerce plus la même influence. Brexit means ... la fin de la liberté de circulation des travailleurs.

Ce qui risque de donner des idées aux autres.

Écrit par : simple-touriste | 10 février 2017

Froid et objectif, je le suis la plupart du temps, mais je n'ai aucun avis à apporter sur ce sujet, aussi incompréhensible que la plupart de ceux soumis au souverain; non qu'il soit aussi fainéant qu'un Mérovingien, mais parce que la démocratie helvétique, tout comme l'église byzantine, s'épuise sur des querelles théologiques aussi capitales que le sexe des anges. En ce qui concerne l'Europe désunie, laissons faire la nature, elle a ses cycles: catastrophes naturelles, guerres, révolutions, épidémies. Sur le plan économique, qui surpasse tous les autres parce qu'étant la condition de la survie, Kondratiev et Schumpeter ont des modèles auxquels on peu accorder une attention dénuée de superstition. En résumé, M. Géo: tout passe, tout lasse et il faut s'y faire. Et si vous avez des ennemis, Lao-Tseu a dit que vous verriez un jour passer leur cadavre dans le courant de la rivière.

Écrit par : rabbit | 10 février 2017

"Je venais de m'exfiltrer de Huambo (Angola) où la guerre avait repris" dit Géo
ah cette jeunesse, ça me rappelle mes temps dans quelques jungles, en Panama borders temps de guerre trafiquants-ripous & tirs & gun sur moi, sur Java, ou en terres birmanes (fermées aux étrangers) où je m'infiltrais plusieurs fois où la junte m'arrêta, donc qq temps avant 1992

"A mon retour en octobre, j'ai atterri en Suisse allemande, à Wädenswil, où on ne trouve pas beaucoup de presse romande", Vous ne parlez pas allemand?

"Si d'autres internautes pouvaient donner leur avis (mais un avis froid (..) En particulier, le point de la reprise automatique du droit européen en cas d'acceptation de l'EEE"
Sur ce point, cet avis des contres: cf S.13, Souveränität. "Wir werden fremdem Recht unterstellt. Parlament, Bundesrat, kantonalen Instanzen, die Gemeindebehörden und das Bundesgericht haben sich ab sofort Weisungen aus Brüssel zu unterziehen"

Volksabstimmung vom 6. Dezember 1992, Abstimmungsbüchlein, Erlaüterungen des Budesrates
https://www.bk.admin.ch/themen/pore/va/19921206/index.html?lang=de

EWR-Abkommen 2. Aug, 1992(pdf. accord de principe signé Delamuraz) https://www.amtsdruckschriften.bar.admin.ch/viewOrigDoc.do?id=10052325
https://www.admin.ch/opc/de/federal-gazette/1992/index_33.html

Écrit par : divergente | 12 février 2017

Je parle allemand, mal, faute d'exercice, mais c'est une autre histoire de traduire l'allemand technique. Ma Freizügigkeitstiftung étant à la ZKB, je viens de le vérifier...
D'ailleurs il existe une version française au document que vous nous signalez (contrairement à la ZKB, qui ne correspond qu'en allemand...):

https://www.bk.admin.ch/themen/pore/va/19921206/index.html?lang=fr

Il est indiqué qu'il n'y a pas de reprise automatique du droit de la CE par les membres de l'EEE, mais il n'est pas possible de copier/coller ce document.
Cependant, l'EEE, cela implique les 4 libertés et c'est probablement là que l'UDC avait mal aux pieds...
Merci donc pour ces documents. Cela servira aussi à M.Montabert sur ce sujet...

PS. J'ai rencontré quelques Suissesses-allemandes "cinglées" dans ma carrière...
Au Mali, à Timor et en Angola...

Écrit par : Géo | 13 février 2017

Ces deux dernières années, j'ai parlé allemand en Namibie et en Chine. C'est un accessoire qui peut se révéler utile avec certains autochtones. Mais avec les Allemands, il vaut mieux échanger en anglais. Inutile d'apprendre l'araméen, plus personne ne le parle aujourd'hui couramment.

Écrit par : rabbit | 13 février 2017

Si les SEP (sclérose en plaques) ont doublé après la vaccination généralisée anti hep B, c'est parce que la définition a changé (techniquement cela devrait faire qu'il y a en a moins, mais c'est un détail médical qui ne peut pas intéresser les médecins).

Si les viols ont doublé en Suède, c'est parce que la définition a changé.

Attention à ne pas changer les définitions des crimes en Suisse, cela pourrait faire bondir la criminalité!

Écrit par : simple-touriste | 13 février 2017

"PS. J'ai rencontré quelques Suissesses-allemandes "cinglées" dans ma carrière..."

maintenant je vous comprends mieux

Écrit par : divergente | 13 février 2017

suite du G20, CETA UE-Canada signé ce jour - pas ratifié mais "temporairement" appliqué

svp Remplacez "jour noir pour la démocratie" par fin d'étape pour le demos le vulgus le souverain - cachez ce peuple que nul financier ne veut voir

(à propos enfumages UE-CH du peuple, qq détails ont échappé à la lecture fr par Géo des textes 1992 mais stop, j'en ai assez fait)

rappeler qu'en prévision de cette certitude (CETA Canada, porte d'entrée US en UE), quelques gros mauvais payeurs d'impôts Fr tels Total et EDF (quelque soit leur dénomination) avaient déjà acheté des tonnes de sables schisteux au Canada dès 2014 (transports de tonnes par bateaux déjà sur sol Fr, où le super toxique super coûteux raffinage doit se faire), et ce même pendant la Cop21 de leur chère très chère Ségo ministre de l'environnement

ces braves se sont bien trouvés bien compris bien entendus avec le "gentil Canada", Juncker fête sa fin de règne

Écrit par : divergente | 15 février 2017

"qq détails ont échappé à la lecture fr par Géo des textes 1992 mais stop, j'en ai assez fait)"
Pas du tout. On est très intéressé par ce ce que vous y avez vu et que j'aurais manqué...???

Écrit par : Géo | 15 février 2017

A propos, Géo, c'est le moment d'acheter de l'Euro, il est dans les plus bas depuis l'épisode scabreux de 2015.

Écrit par : rabbit | 15 février 2017

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