29 juillet 2017

Jihad, choix et conséquences

"J’en ai assez de la guerre, de toutes ces armes, de ce bruit. Je veux juste rentrer chez moi dans ma famille."

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Le buzz du moment nous vient des souterrains de Mossoul en Irak, où les forces irakiennes arrêtèrent la semaine dernière une Allemande au milieu de femmes de diverses nationalités. Les journalistes de la Süddeutsche Zeitung et de la télévision publique ARD interviewèrent la fameuse Linda Wenzel, qui fut rapidement surnommée "la mariée du jihad" par les médias allemands.

On pourra donc se satisfaire de la "fin relativement heureuse" de cette histoire: après tout la ville de Mossoul a été reprise à l'État Islamique et Linda est vivante. Après avoir exprimé son désir d'oublier toute cette histoire dans les micros de divers journalistes, et après avoir remise aux autorités allemandes de l'ambassade de Bagdad, on s'attend à ce qu'elle retourne au pays. La probable jeune mère - elle fut retrouvée avec un bébé en état de malnutrition - retrouvera sa famille (gageons que les caméras seront sur place) et pourquoi pas, reprendra de brillantes études. Happy End.

C'est, malheureusement, un peu court.

Linda Wenzel est originaire de la petite ville de Pulsnitz, près de Dresde en Allemagne. Elle fut portée disparue un an plus tôt, alors qu'elle vivait avec sa mère Katharina et son beau-père Thomas. Grandissant dans une famille protestante, elle ne marqua jamais le moindre enthousiasme pour la religion - jusqu'à quelques mois avant sa disparition. Au printemps 2016 elle annonça pour la première fois à ses parents qu'elle s'intéressait à l'islam. La quête d'identité adolescente prit dès lors un virage beaucoup plus... Radical.

Ses amies de Pulsnitz affirment qu'elle se convertit durant cette période et qu'elle se radicalisa dans des sites de discussion en ligne. Elle commença à apprendre l'arabe, amena un coran à l'école, et se mit à porter des vêtements plus en accord avec sa nouvelle religion, évoquant régulièrement sa fascination pour l'islam. Puis, elle disparut du jour au lendemain, en juillet, après avoir raconté à ses parents qu'elle allait dormir chez une amie le week-end.

Selon la police, elle serait tombée amoureuse d'un homme musulman rencontré en ligne, qui la persuada de le rejoindre en Syrie. Elle voyagea jusqu'à Istanbul en se faisant passer pour sa mère Katharina, et selon un schéma désormais classique, elle franchit la frontière à l'aide d'un groupe de combattants inféodé à l'État Islamique.

Peu d'informations filtrent de la suite de son parcours. On sait juste que lorsqu'elle fut découverte il y a quelques jours, pâle et avec un foulard autour du cou, elle était accompagnée d'un enfant d'un an en état de malnutrition. Retranchée avec d'autres dans le réseau de tunnels aménagé par l'État Islamique sous la ville de Mossoul pour mieux résister à l'assaut de l'armée régulière irakienne, elle fut d'abord prise pour une Yézidie car ne sachant parler arabe. Avec les femmes, on retrouva également des armes et des ceintures explosives. Et selon des officiers irakiens, Linda aurait pris une part active dans les combats comme sniper, et aurait sans doute causé la mort de plusieurs soldats.

Aussi, lorsque la très jeune femme clame qu'elle en a "assez de la guerre, de toutes ces armes, de ce bruit" et qu'elle veut "juste rentrer chez [elle] dans [sa] famille", il faut rester un peu circonspect. Ses parents restés en Allemagne se réjouissent naturellement qu'elle soit en vie, mais d'autres voix se font plus critiques:

Les autorités de la ville [de Pulsnitz] craignent que la jeune fille ne devienne une figure du recrutement jihadiste. "La commune est divisée. La plupart se réjouit pour Linda et sa famille", confie une habitante. D'autres ne voient pas d'un bon œil le retour de l'adolescente: "Linda n'est pas la bienvenue ici. Ses parents me font de la peine, mais je crains qu'elle soit autorisée à revenir sans s'être débarrassée de l'idéologie de l'EI", explique une autre voisine.


En effet, pour l'instant, rien dans les propos de Linda n'indique qu'elle ait renoncé à l'idéologie mortifère qui la mena, à quinze ans, à être mariée et veuve, à tuer des soldats dans une ville en ruine au milieu d'un pays dont elle ne comprenait pas la langue, et à se retrancher dans des tunnels pour livrer un baroud d'honneur avec des ceintures explosives.

Comme par bien d'autres aspects, l'histoire de Linda Wenzel  - qui trouvera certainement très vite son chemin en libraire et sur les écrans - remet foncièrement en question le sens de la responsabilité individuelle tel qu'il est défini en Occident pour une adolescente de quinze ans.

Six mois avant sa fuite, elle n'avait encore jamais pris le train toute seule. Ses parents dévastés par sa disparition fouillèrent sa chambre - ils trouvèrent un tapis de prière, et une tablette sur laquelle se trouvait un second compte Facebook dont ils n'avaient pas connaissance. Sur ce second compte, Linda maintenait le lien avec des contacts au Moyen-Orient, partageant des messages comme "priez, la fin est proche." La naïveté se paye cher.

Il faut être bien candide pour penser que les horreurs qu'ils commettent rendent les jihadistes de l'État Islamique infréquentables. Chez certaines personnes, c'est même exactement le contraire. Comme l'expliquait Steven Pinker dans un de ses ouvrages, la violence exerce parfois une sorte de fascination, au point de pousser les hommes à tuer pour renforcer leur pouvoir de séduction, et les femmes à tomber amoureuses de tels meurtriers. Les hommes patientant dans le Couloir de la mort n'ont aucun problème de succès avec les femmes. Beaucoup d'entre eux se marièrent après avoir été condamnés à mort, et pas avec des groupies persuadées de leur innocence.

Linda Wenzel savait probablement parfaitement qu'elle partait faire le jihad en Syrie lorsqu'elle abandonna sa famille, et l'excitation du danger et de la violence l'emporta sur toute réserve. Il est difficile d'imaginer ce qu'elle espérait, mais elle n'était pas toute seule: quatre autres Allemandes furent retrouvées la semaine dernière dans les tunnels de Mossoul. Elles faisaient partie d'un groupe de 20 femmes combattantes, avec des nationalités russes, turques, canadiennes et tchétchènes. La fascination pour la violence ne connaît pas les frontières.

Commentaires

Beau texte, il est très pertinent et à valeur éducative. Je vais d'ailleurs évoquer la thématique dans mon entourage.

Écrit par : François Meylan | 30 juillet 2017

Excellentes explications détaillées qui "devraient servir" à tous les parents, professeurs, etc... lorsqu'une personne change soudainement sa façon de vivre, de bouger, de s'alimenter, de s'habiller et surtout se renferme sur elle-même pour vivre sa "nouvelle foi" !

C'est vrai que l'histoire racontée façon "conte" de fée" est d'une autre époque.

Le Land de Saxe a été le premier à se révolter contre l'occupation russe par les célèbres marches du lundi soir à Leipzig et reprises à Dresde contre l'immigration.

Écrit par : Marie | 30 juillet 2017

Fascination pour la violence… certes, mais aussi pour la virilité, ses compatriotes allemands étant devenus, pour beaucoup d'entre eux, des lavettes larmoyantes ayant délaissé la fierté pour le remords.

Écrit par : AP34 | 30 juillet 2017

On sait que les pays occidentaux qui ont des armées ont envoyé en Syrie des forces spéciales pour "s'occuper" de leurs ressortissants transformés en mercenaires du diable. On s'étonne du manque de réactions des bien-pensants et de toute la christianerie, si prompte à l'adoration des pires d'entre nous. Mais cela va venir...
PS. Un sujet sur les prothèses à passé 90 ans ?

Écrit par : Géo | 30 juillet 2017

Bonjour Stéphane. Que dire sinon, comme les autres commentaires, saluer votre sens didactique et votre précision, ce que j'ai toujours apprécié chez vous !

Écrit par : Phil-Asp | 31 juillet 2017

Avec le danger qu'un tel plaidoyer fasse le lit de la victimisation des coupables, alors qu'ils méritent le sort réservé à leurs proies. Tendance dans laquelle le droit s'est égaré au cours des dernières décennies, sous l'influence d'idéologies empêtrées dans l'illusion de l'action sociale.

Écrit par : rabbit | 01 août 2017

Pardon d'arriver tout de suite au point Godwin, mais c'était trop tentant :-)))
https://fr.wikipedia.org/wiki/Aufseherin

Écrit par : Inma Abbet | 03 août 2017

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