28 août 2017

France: la rentrée sociale sera chaude

Le mois de septembre se profile et avec lui, en France, de nombreuses protestations prévues contre la réforme du Droit du travail. Entre une première manifestation d'ampleur prévue le 12 septembre et une seconde le 23 lancée par la France Insoumise de Jean-Luc Mélenchon, il est probable que d'autres journées de mobilisation aient lieu au cours du mois, paralysant le pays pendant une bonne partie de la rentrée. Emmanuel Macron, dont la popularité est en chute brutale, affrontera la première épreuve de force de son quinquennat.

france,réforme,droit du travailLa réforme du Code du Travail était un des objectifs de campagne du Président Macron, affirmant qu'elle était tellement nécessaire qu'il utiliserait l'article 49-3, coupant court aux débats de l'Assemblée pour parvenir à ses fins. Au vu de la domination acquise depuis par le mouvement En Marche sur le Palais Bourbon, cette étape ne sera peut-être pas utile ; mais le Président resta longtemps flou sur ce que la réforme devrait précisément contenir. Aujourd'hui, elle est à bout touchant. Les versions définitives des projets d'ordonnances doivent être rendues publiques le 31 août, l'adoption étant agendée pour un Conseil des ministres prévu le 20 septembre.

La gestation fut longue pour en arriver là. Suite à un premier projet de loi déposé le 28 juin, le gouvernement lança pendant l'été un cycle de concertation avec les syndicats et d'autres acteurs du monde du travail, une procédure longue et inédite en France et qui permit d'entendre les objectifs recherchés par chacun. Les interlocuteurs invités apprécièrent le principe de ces rencontres, mais s'avouèrent dubitatifs face à des politiciens apparemment prêts à l'écoute, mais peu enclins à dire ce qu'ils feraient de leurs revendications.

Au bout du compte, les organisations syndicales n'ont eu le droit que de consulter 30 pages sur les 150 du projet et seulement de prendre des notes - ni copies, ni photos. L'incertitude subsiste sur les points les plus controversés de la réforme: la représentation syndicale dans les petites entreprises, conditions de licenciement, accords de branche... Aujourd'hui les détails filtrent encore au compte-goutte. Le grand oral de présentation aura lieu jeudi, donnant le coup d'envoi de la rentrée sociale. Le match aura lieu dans la rue.

Entre des syndicats programmant un conflit sur un texte pas encore connu et un gouvernement gardant le secret sur ses propres projets de loi, la réforme du droit du travail est déjà symptomatique du manque de sincérité au sein des élites françaises. La transparence est un mirage, et la concertation de la poudre aux yeux. Cela partait d'une bonne intention mais un processus de décision réellement basé sur le dialogue et le respect des minorités se bâtit sur des décennies, il suffit de le voir à l’œuvre en Suisse.

Le besoin est pourtant bien réel. La France est sclérosée par un Code du travail volumineux, engoncé dans la vieille perception marxiste de relations forcément guerrières entre le patronat et les salariés. Les indemnités de licenciement abusif accordées par les tribunaux des prud'hommes sur les motifs les plus dérisoires peuvent mener une PME à la faillite. La rigidité est partout, dans la durée légale de travail, le taux d'activité, la rémunération, le travail le dimanche ou la prétendue représentativité syndicale, inscrite dans la loi pour que les centrales historiques soient incontournables. Le découpage arbitraire entre contrats à durée déterminée ou non a entraîné d'innombrables dérives, des employés enchaînant les contrats précaires à de jeunes diplômés alignant des stages sans en voir le bout.

Il est possible que la réforme impulsée par M. Macron améliore la situation de l'emploi en France, mais elle ne suffira évidemment pas à instaurer le plein emploi, tout juste une timide embellie. Car la rigidité du travail français n'est qu'une facette du problème, peut-être la plus aisée à résoudre sur le papier, mais de loin pas la seule. Le coût du travail est lui aussi en cause et pèse bien davantage. Le Jour de libération fiscale, le jour rapporté sur une année où les salariés arrêtent de travailler pour payer leurs impôts pour enfin récolter de l'argent pour eux-mêmes, ne survient pas avant le 29 juillet en France. La date se dégrade petit à petit depuis plusieurs années. Cela n'a rien de surprenant, la France étant un des pays les plus dépensiers de l'OCDE. Il faut bien que l'argent entretenant les vastes ambitions de l'État vienne de quelque part.

De fait, croire que la libéralisation du Code du Travail (théorique à l'heure qu'il est) puisse à elle seule résoudre les problèmes de compétitivité de la France est parfaitement illusoire. La compétitivité viendra en premier lieu d'une véritable baisse de la fiscalité pesant sur le travail, elle-même ne pouvant avoir lieu qu'avec une réduction du périmètre de l'État et de son train de vie. Autant dire que ce n'est pas pour demain - sans compter qu'il restera encore à gérer la colossale dette publique française, héritage cumulé de décennies d'incurie politique.

De leur côté, les syndicats ne se battent pas davantage pour l'emploi - ils se battent pour leur propre survie et rien d'autre. La représentativité syndicale est vide de sens depuis des lustres ; un petit graphique du taux de syndicalisation en Europe permet de voir ce qu'il en est.

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(cliquez pour agrandir)

L'approche volontiers brutale, jusqu'au-boutiste, rétrograde et incompatible avec la bonne marche de l'entreprise adoptée par la plupart des syndicats français (mais pas tous!) ne séduit plus guère ceux qu'ils prétendent défendre. Avec 7,7% de salariés inscrits, la France est un des pays les moins syndiqués d'Europe. Et si on extrait des chiffres le secteur public où les syndicats font un peu meilleure figure mais qui n'est guère concerné par la réforme du droit du travail, le pourcentage serait encore pire.

Malgré leur poids historique et l'importance que les médias leur accordent continuellement, les syndicats français ne représentent plus qu'eux-mêmes. Si la réforme Macron passe et instaure les accords de gré à gré entre employeurs et salariés, ils disparaîtront. Cette perspective ne va pas contribuer à les modérer. L'automne pourrait être un baroud d'honneur.

La rentrée sociale sera donc agitée pour Édouard Philippe et son équipe, et au-dessus d'eux le Président Macron. Tout est réuni pour une belle épreuve de force dans la rue comme la France en donne régulièrement le spectacle. L'objectif est au moins autant de réagir sur la réforme du Code du travail que de voir de quel bois est fait le nouveau quinquennat ; car cette réforme ne sera assurément pas la dernière. Les marchands de banderoles peuvent se frotter les mains.

Commentaires

Macron semble avoir le totem d'invincibilité, ou quelque chose dans le genre, il a multiplié les erreurs de communication stupides et s'en tire encore très bien. En plus il est d'une arrogance monstrueuse.

Qu'est-ce qu'il a fait aux syndicalistes pour les calmer?

Qu'est-ce qu'il peut proposer à ces "partenaires sociaux" pour tous les amadouer?

Combien de temps cela va marcher?

Écrit par : simple-touriste | 29 août 2017

@simple-touriste: je pense que cela ne marche déjà plus très bien. Vous n'avez peut-être pas suivi le lien de l'article vers les courbes de popularité du président Macron, mais quelques mois après son élection il fait déjà moins bien que les présidents précédents à ce stade - y compris Hollande et Sarkozy.

Et la "rentrée sociale" n'a pas encore commencé.

Celle-ci promet d'être chaude car à toute l'opposition jusqu'au-boutiste des syndicats (qui pourraient vraiment y jouer leur peau pour une fois, selon le texte de la réforme) s'ajoutera le mécontentement de tous les Français qui n'ont élu Macron que par défaut, et lui ont laissé l'Assemblée Nationale de même.

Ce sont des millions de gens, une très vaste majorité en fait, qui sont assez déboussolés pour ne pas savoir ce qu'ils veulent (merci les médias!) mais parviennent encore largement à se rendre compte de ce qu'ils ne veulent pas. Et il apparaît de plus en plus clairement qu'ils ne souhaitaient pas une Présidence Macron. Mais le quinquennat est tiré, il faut le boire...

Rajoutons pour faire bonne mesure que tout cela aura lieu dans un pays en ébullition depuis divers attentats islamistes, et sous état d'urgence avec des militaires patrouillant dans les rues avec des armes chargées.

Tout est en place pour les incidents les plus tragiques.

Écrit par : Stéphane Montabert | 29 août 2017

C'est le marronnier du mois d'aout depuis quarante ans : la rentrée va être chaude.

Je n'y crois pas plus que pour les quarante années précédentes.

Écrit par : Franck Boizard | 29 août 2017

@Franck Boizard: le marronnier du quinquennat alors :) je ne crois pas que les rentrées d'il y a quelques années furent particulièrement chaudes... Celle-ci, avec un gouvernement peu légitime, une menace terroriste et l'état d'urgence, des banlieues toujours prêtes à s'embraser, des syndicats pour une fois réellement au pied du mur, et un président sûr de son bon droit et prêt à tenter l'épreuve de force...

Tout ceci ressemble à un "perfect storm" comme on dit en anglais. Espérons que je me trompe.

Écrit par : Stéphane Montabert | 29 août 2017

Je ne suis pas sûr que vous deviez souhaiter une rentrée "froide".

L'aboulie actuelle nous mène à la mort, je préfère un mouvement, n'importe lequel, à l'immobilité.

Écrit par : Franck Boizard | 30 août 2017

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