25 janvier 2018

Récits du chômage

Le chômage n'arrive pas qu'aux autres. Mettant à profit ma propre expérience à ce sujet, il m'a paru intéressant de partager avec de nombreuses personnes rencontrées lors de cette période difficile et de rendre compte de leurs témoignages.

Jeunes, vieux, licenciés de fraîche date ou non, personnel en charge de la réinsertion, tous font état d'une réalité dont les médias parlent peu. Elle est pourtant bien là et pour les malheureux jetés dans la précarité, les effets peuvent être ravageurs. Mais avant de réformer les assurances sociales, il faut aussi comprendre où en est réellement le marché du travail...

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Chiffres trompeurs

"Le chômage est bas en Suisse", explique Julien*, qui travaille dans une caisse de chômage, "mais les chiffres sont erronés. La réalité est différente du beau temps permanent sur lequel brodent les médias en brandissant les statistiques macro-économiques. Il existe de multiples façons de tricher pour embellir la situation."

"Par exemple, la loi sur le chômage a changé en 2010 pour réduire la durée d'indemnité de deux ans à environ un an et demi. Cela a eu un effet mécanique sur le taux de chômeurs, puisque ceux qui sortent du chômage ne sont plus comptabilités dans les statistiques, même s'ils pointent à l'aide sociale.
- Mais c'est magique! Il suffit de diminuer la période d'indemnité du chômage pour diminuer le nombre de chômeurs!
- Il faudrait être naïf pour croire qu'ils ne savaient pas ce qu'ils faisaient. Moi, je serais politicien, je passerais la durée d'indemnité à un an et ça diminuerait instantanément le taux de chômage d'un tiers. Les médias crieraient au génie. Mais dans la réalité, les chômeurs en fin de droit se déversent dans l'aide sociale, avec une situation encore plus précaire."

"Il y a aussi les stages d'occupation, les cours, les formations..." poursuit Julien. "Ces diverses activités sont financées par le chômage, mais sans qu'il ne lui en coûte grand-chose ; par exemple, la caisse verse la même indemnité à un individu employé dans une cantine industrielle dans le contexte d'un programme de retour à l'employabilité, que s'il restait chez lui. Les cours de remise à niveau en langue sont réellement facturés, en revanche, mais sont aussi relativement bon marché, et s'étendent sur une durée assez longue."

"L'intérêt, c'est que pendant que le demandeur d'emploi se livre à toutes ces activités, il ne compte pas dans les chiffres du chômage. Il est occupé. Et il y a dans le canton [de Vaud], en permanence, des centaines de personnes qui disparaissent ainsi des statistiques."

Ressources humaines

Marcia* raconte comment elle s'est fait licencier. "Un jour de semaine comme un autre, je suis convoquée sans crier gare par les Ressources Humaines (RH). Aucun ordre du jour n'est mentionné. Devant la salle de réunion, trois collègues. L'un d'eux, plus cynique que nous, voit tout de suite clair: On nous convoque à quatre, sans motif, alors qu'on bosse dans des équipes différentes... On va probablement nous dire qu'on est virés."

Les autres restent incrédules, sans réussir à avancer d'autre explication plausible. Le malaise est d'autant plus grand que la société va très bien. Son action bat des records et tout le monde a du travail par-dessus la tête. Alors, pourquoi faire perdre leur emploi aux gens? Mais la réunion survient, interrompant la discussion. Elle confirmera les inquiétudes: le licenciement est prononcé.

"La froide mécanique est lancée" raconte Marcia. "Aucune faute n'est reprochée. La direction a simplement décidé de réduire l'effectif du site. Les victimes recevront une prime liée à l'ancienneté, mais celle-ci est conditionnelle ; elle n'est acquise que si l'employé part sans faire de vagues. Une carotte bien mise en avant pour éviter de traîner l'affaire devant le Tribunal de prud'hommes.
- Et tu n'as pas fait appel à eux alors?
- Bien sûr que non. Personne ne l'a fait. Certains se sont renseignés sur leurs droits mais commencer une période de chômage par un procès n'est pas très engageant. Et même une victoire n'aurait pas évité la recherche d'un nouvel emploi. En fin de compte, ils tiennent le couteau par le manche. Il n'est jamais bon de se fâcher avec son précédent employeur, qui peut être contacté par le suivant au cours du processus de recrutement."

Marcia discute avec un responsable des RH plus loquace qu'à l'accoutumée. Il laisse échapper que les départs "naturels" de l'année représentent juste 10% de l'effectif de la société, à une personne près. "Comme les années précédentes. Il est vrai qu'en licenciant davantage, l'entreprise devrait alors se livrer à un plan social. Celui-ci la soumettrait à diverses contraintes, en plus de verser des primes de départ plus élevées que le deal qui nous a été proposé. Donc les licenciements sont calculés chaque année pour passer juste sous l'écran radar."

"De nombreux postes sont ouverts dans des succursales en Union Européenne ou plus loin encore, avec un descriptif de poste strictement identique à l'emploi que j'occupais. Sans doute le hasard", conclut Marcia avec un sourire grinçant. "En Suisse, à mon niveau hiérarchique, la société n'a plus embauché personne depuis six ans."

Chercheur d'emploi professionnel

Tonio* travaille au sein de la Genève Internationale. Habitué à enchaîner les contrats à durée déterminée, la recherche d'emploi fait partie de son quotidien. Il explique comment le processus de recrutement fonctionne, histoire de briser toute illusion. "Il faut comprendre que les places sont disputées. Très disputées."

"Imaginons qu'un poste soit ouvert, une vraie annonce, pas une fausse pour laquelle le poste est déjà pourvu par piston ou promotion interne. Les responsables du recrutement reçoivent plusieurs centaines de CV, des volumes parfois hallucinants. Dans un premier tri, la plupart sont écartés - des gens qui ont postulé pour beurre, ou dont le profil est vraiment trop éloigné des exigences du poste. Reste encore une centaine de CV potables, des candidats qui pourraient faire le job. Et là, il faut commencer à réfléchir un peu."

Tous les critères sont possibles, tant qu'ils permettent de sélectionner. "Être disponible immédiatement peut être un atout, les RH n'aiment pas attendre. Mais souvent ils écartent les chômeurs identifiés comme tels, en particulier ceux de longue durée." Sinon il y a aussi "l'âge, les qualifications, l'expérience préalable dans le secteur d'activité, le sexe, la présence de divers mots-clés... Les critères sont arbitraires, mais tout le monde s'en fiche. Le but est de réduire la pile par n'importe quel moyen."

Et bien sûr la tâche est finalement accomplie. "Au bout du compte, les RH soumettent au manager une liste de cinq profils préférés, avec une réserve de quelques autres au cas où. Ensuite, c'est à chacun de jouer sa partition en entretien."

"Ce qu'il faut retenir de tout cela", résume Tonio, "c'est que la recherche d'emploi est concurrentielle à un point que les gens n'imaginent même pas. On partait de 100 candidats sérieux sur une annonce ; seulement 5 rencontreront l'employeur. Franchement, les 95 autres auraient aussi bien convenu. Donc, si tu vois une annonce qui te décrit parfaitement - exigences, expérience, caractère, secteur d'activité, que sais-je encore - ne deviens pas dingue si l'entreprise ne daigne même pas te téléphoner. La réalité toute simple, c'est que même si le poste semble fait pour toi, tu n'as que 5% de chances d'arriver à l'entretien."

Des organismes chargés d'accompagner les demandeurs d'emploi corroborent cette description. Les postulations doivent être travaillées pour parvenir à "convertir" 5% d'entre elles en rencontres formelles - une sur vingt, sachant qu'elles ne déboucheront pas toutes, et de loin, sur une promesse d'embauche. Rares sont ceux qui atteignent ce taux.

La vraie concurrence

Un proche me fait part d'un poste aperçu dans le quotidien 24Heures. Bizarrement, l'annonce n'est pas accessible en ligne. Elle ne mentionne qu'une adresse postale. À notre époque, cela paraît incroyable. Même si le descriptif du poste ne colle pas vraiment, je postule par acquis de conscience. Je suis invité à un entretien. Bonne pioche.

Je rencontre le directeur de la branche romande d'une PME alémanique. "Nous cherchons toujours du monde", m'explique-t-il. Malheureusement, il apparaît assez vite que le poste ne convient pas. Tant pis. Mais je profite de l'occasion pour poser la question qui me brûle la langue. "Vous avez publié votre annonce dans le feuillet Carrières de 24 Heures. Version papier uniquement. Pourquoi?
- C'est délibéré. Nous avons essayé plusieurs canaux, divers portails et sites de petites annonces, jobup, etc. mais nous ne trouvions pas les gens que nous souhaitions.
- Comment cela?
- Trop de réponses, trop de n'importe quoi. À chaque fois, nous recevions plusieurs centaines de dossiers candidats. Des postulations venues de l'Europe entière. Portugal, Grèce, Espagne, France... Traiter et filtrer tout cela était infernal. Moi, je veux quelqu'un qui connaisse la région et s'y déplace, qui puisse rencontrer nos partenaires industriels.
- Quelqu'un qui lirait la version papier de 24Heures...
- Exactement. Quelqu'un qui habite sur place."

Méditant sur ces propos, je quitte l'entretien en ayant pour la première fois un aperçu de la concurrence à laquelle est confrontée le demandeur d'emploi helvétique.

Sous-enchère salariale

Les ORP disposent de leurs propres bases de données où les employeurs potentiels peuvent directement publier leurs offres d'emploi. Pourquoi s'embêter à passer par de coûteux portails spécialisés lorsque l'administration propose le même service, gratuitement? Ce que les candidats ignorent, en revanche, c'est que la fiche d'emploi remplie par l'employeur contient plus de champs que ce qu'ils voient sur le site officiel, pour des raisons de statistiques ou de contextualisation. Parmi ces champs se trouve le salaire estimé pour le poste. Et on assiste à de drôles de choses.

"Le phénomène est relativement nouveau", explique Pierre*, informaticien dans l'administration. "Disons, quelques années tout au plus. Mais il prend rapidement de l'ampleur. Des sociétés ont publié des offres d'emploi avec un niveau de salaire très inférieur à ce qui se faisait jusque-là pour ce genre de poste. Vraiment. Pas un salaire annuel en bas de la fourchette, comme on pourrait l'imaginer pour un junior, mais quelque chose de totalement hors-cadre, des dizaines de milliers de francs de moins que l'intervalle habituel."

Mais il y a pire. "Bien entendu, cela a suscité de nombreux débats à l'interne. Certains conseillers ont jugé bon de contacter des entreprises concernées pour les avertir: Monsieur, nous avons vu votre annonce, je dois vous prévenir que le niveau de salaire que vous proposez n'est pas dans la moyenne de la rémunération pour ce genre d'activité dans votre branche...
- Et alors?
- Et alors? Les gens au bout du fil ont poliment pris note de leur remarque, et répondu qu'il n'était pas question de changer quoi que ce soit. En gros, les recruteurs s'en fichent. À partir du moment où ils reçoivent des profils convenables et acceptant le salaire proposé, de leur point de vue, il n'y a pas de problème."

Chasse aux jeunes, chasse aux vieux

Les jeunes galèrent. Suivant l'exemple de la France, ils doivent enchaîner des emplois bidons et des missions payées à coup de lance-pierre avant de parvenir, de plus en plus tard, à décrocher une position stable. Les entreprises hésitent rarement à profiter de la situation, se disant que le jeune pourra compter sur sa famille en cas de coup dur. Un jeune trouvera facilement un emploi - un emploi peut-être minable et sans rapport avec ses qualifications, mais un emploi tout de même.

Les choses sont différentes pour les gens plus âgés, une frontière franchie de plus en plus tôt. Avant le problème n'apparaissait que vers le milieu de la cinquantaine, maintenant il intervient à la fin de la quarantaine. Les ateliers de formation de retour à l'emploi débordent littéralement de travailleurs plus âgés qui s'épuisent à retrouver un emploi, la plupart du temps sans succès. Mais le marché du travail n'a aucune pitié. Pour chaque poste, parmi les innombrables candidatures, les RH privilégient quasiment toujours les postulants plus jeunes. Question d'image et de dynamisme. Alors, pour avoir une chance, il faut lâcher du lest. Beaucoup de lest.

Olga*, experte en conseil de carrière, confirme: "la Suisse est pleine de cadres dans la quarantaine qui s'imaginent les rois du pétrole et pensent qu'ils peuvent réclamer des rémunérations princières en changeant de poste. Au chômage, en abordant la recherche d'emploi de cette façon, la catastrophe est assurée. Ils doivent réaligner rapidement leurs exigences. C'est mon job de leur faire comprendre qu'ils doivent s'attendre à une baisse de 30% de leur niveau de vie, au minimum, lorsqu'ils essayent de se trouver un nouvel emploi."

Jeanne*, employée depuis trente ans dans une grande entreprise, explique le changement de paradigme. "Il n'y a tout simplement plus de respect de l'employé en Suisse. Avant, un licenciement était un traumatisme pour les deux parties, le signe d'un échec, un peu comme un divorce. Mais depuis quelques années ce sentiment a disparu. Les salariés ne sont plus qu'une variable d'ajustement. Le nombre de licenciements sans faute ni raison économique explose. Plus personne n'a la moindre certitude, même s'il fait bien son travail. Cela me terrifie."

Conclusion: une transformation silencieuse, mais violente, du marché du travail

Ces rencontres m'ont beaucoup appris. Auparavant, je pensais comme bien des gens sans doute que la recherche d'emploi n'était qu'une question de volonté. Avec un peu de persévérance, le poste serait au bout du chemin. Aujourd'hui, ce n'est plus le cas. Précipitée par des délocalisations, la recherche d'emploi est un processus long, compliqué, et, disons-le, franchement injuste.

En Suisse, les dés sont pipés. Le chômeur local affronte une concurrence venue d'Europe entière. Des gens persuadés que la Suisse va mieux que leur pays d'origine - ce n'est pas difficile - et qui tentent sans relâche de rejoindre l'eldorado helvétique. Ils sont favorisés en cela par une législation qui les met sur un pied d'égalité avec les autochtones, lesquels se retrouvent vulnérables.

Le résultat se concrétise sous la forme d'une furieuse sous-enchère salariale. Si un poste vacant reste en Suisse, il y aura toujours un Européen pour essayer de le reprendre à des conditions défiant toute concurrence. Les Suisses doivent s'aligner par le bas alors qu'ils sont écrasés par le coût de la vie, les loyers et l'assurance-maladie - des contraintes que les frontaliers évitent, ou que les étrangers découvrent après coup une fois le contrat signé. Mais même dans ce cas, les mécanismes sociaux financés par les Suisses pourront toujours leur venir en aide.

Pour les employeurs, au contraire, la situation est idéale: ils ont à disposition un bassin de 500 millions d'habitants où piocher pratiquement au prix qu'ils veulent. La préférence cantonale est une vaste plaisanterie. La situation les rend terriblement exigeants. Ils ne tolèrent pas la plus petite variation par rapport au portrait de leur candidat idéal et n'hésitent pas à annuler entièrement un processus de recrutement s'ils n'ont pas déniché la perle rare. Plus besoin non plus de dépenser de l'argent dans des notions surannées comme la formation continue ; il suffit de licencier et de remplacer.

Beaucoup de Suisses pensent que le chômage ne les concerne pas. S'ils ont la chance d'avoir raison, grand bien leur fasse. Les autres auront la stupeur de découvrir une jungle d'où ils ne sortiront pas indemnes, dans l'hypothèse heureuse où ils ne finissent pas à l'aide sociale. Mais tant que la Suisse reste ouverte aux quatre vents, correspondant aux souhaits de l'alliance sacrée entre les administrateurs de grands groupes et les politiciens mondialistes, il y a peu de chance que les choses changent. Et chacun risque de le comprendre dans une période où il subira cette situation de plein fouet.

*: Prénom fictif.

Commentaires

Il y a 25 ans, la proposition communément offerte par les “spécialistes en transition de carrière“ à un cadre au milieu de la quarantaine, était de se mettre à son compte. C'était avant la crise financière de 2008, qui a encore péjoré leur situation économique. Avec le recul, la meilleure stratégie aura été de se fier à son réseau personnel, puis de se tourner vers une profession mieux adaptée aux circonstances. À nouveau la grande aventure, quoi...

Écrit par : rabbit | 26 janvier 2018

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