24 septembre 2017

Alain Berset ne passera pas à la postérité.

Décidément, l'Histoire se montre revêche face aux Grands Hommes qui pensent mériter leur nom dans les livres. Après Didier Burkhalter, poussé à bout par l'étiolement de ses perspectives de carrière internationales, c'est au tour d'Alain Berset de se faire étriller, sur la réforme des retraites cette fois-ci, et par le peuple s'il vous plaît.

Les résultats de la votation du week-end sont donc sous toit et la conclusion est tombée très vite: l'historique réforme des retraites sera pour une autre fois. Conseil: pour commencer, il faudrait qu'elle n'en ait plus que le nom...

Prévoyance 2020: j'avais déjà dit tout le mal que j'en pensais ici. Heureusement, quelques millions de Suisses ont fait un raisonnement similaire: la réforme apportait des changements cosmétiques sans résoudre aucun des problèmes de fond. L'alliance de centre-gauche menant le projet échoua face à une alliance PLR-UDC, accompagnés pour l'occasion de quelques mouvements d'extrême gauche, abondamment interviewés par les médias, vent debout contre la hausse de l'âge de la retraite des femmes.

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La Suisse alémanique a été le principal artisan de la défaite de Retraites 2020 ; la Suisse latine a largement contribué au score du Oui, Vaud et Genève étant les seules exceptions. Difficile d'expliquer l'attrait de la réforme ici-bas ; je crains d'y déceler une forme d'acceptation par défaut de tout ce qui vient du gouvernement.

Plus intéressant encore, Retraites 2020 s'accompagnait d'une hausse de la TVA pour financer - temporairement, s'entend - les jolies promesses bâties sur le sable des pyramides des âges. Et le projet n'est cette fois-ci repoussé que d'un cheveu, 50,1% contre 49,9% !

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Pour des raisons techniques, la réforme des retraites et son financement étaient séparés en deux scrutins distincts, mais si j'imaginais sans peine plus de gens repoussant la hausse de la TVA plutôt que la réforme des retraites (favorisant ainsi la main douce contre la main rude) c'est l'inverse qui se produit. Apparemment les Suisses sont bien plus enclins à accepter encore une hausse de la TVA qu'à retoucher l'AVS. C'est évidemment un très mauvais signe envoyé à Berne, puisqu'on peut être certain dès lors que la hausse de la TVA sera ressortie du placard dès que l'occasion se présentera de devoir "financer" quelque chose.

Tant qu'on gagne on rejoue, n'est-ce pas, et le faible rejet de cette hausse d'impôt donnera certainement envie aux politiciens de retenter leur chance...

Sécurité alimentaire: texte insipide chargé de transformer en loi une initiative populaire de l'Union suisse des paysans (USP), retirée depuis, le nouvel article constitutionnel sur la sécurité alimentaire ressemblait à une espèce de fourre-tout sur lequel chacun pouvait projeter ses désirs - raisons pour laquelle certaines sections de l'UDC, comme Lucerne, décidèrent de le refuser, arguant qu'il est "inutile d'inscrire dans la Constitution des principes que les paysans respectent déjà."

Bien entendu, le texte soutenu par l'ensemble de l'échiquier politique national devait passer sans coup férir, et le succès fut au rendez-vous avec 78,7% d'approbation. Seuls 21,3% de la population aura donc exprimé son indépendance d'esprit face au monde politique - toujours trop peu.

 


 

Ce week-end aura aussi été l'occasion d'une foule de scrutins cantonaux. Pêle-mêle, Neuchâtel désavoue ses autorités sur un projet d'hôtel judiciaire ; les Genevois auront moins de signatures à récolter pour exercer la démocratie directe ; et à Zurich les réfugiés "provisoirement admis" (étant entendu qu'ils s'agit de faux réfugiés, que leur admission ne respecte pas les Accords de Dublin, et que leur admission provisoire sera vraisemblablement définitive) ne toucheront désormais "plus que l'aide d'urgence", soit tout de même plusieurs fois le salaire mensuel moyen de leur pays d'origine. Mais c'est un progrès, Zurich étant un des deux derniers cantons à verser ainsi dans le tonneau des Danaïdes.

À l'échelle communale, Nyon refuse d'accorder un terrain à l'EVAM pour la construction d'un bâtiment chargé d'accueillir 180 migrants. La ville, plutôt marquée à gauche, se trouve des ressources réactionnaires insoupçonnées dès lors que le confort du voisinage est en jeu. A croire que les Nyonnais ne croient plus, dans leur majorité, aux vertus du vivre-ensemble dont on les martèle. Mais comme le dit le syndic Daniel Rossellat, "il faudra trouver de nouvelles solutions pour l'accueil des migrants" - donc, on trouvera bien d'autres moyens, étant entendu que le renvoi des hordes d'immigrés clandestins est totalement exclu.

Il serait trop long de s'étendre sur tous les objets soumis au vote, mais dans l'ensemble, ce fut un bon dimanche de votations. Prochaine échéance le 26 novembre.

21 septembre 2017

Ignazio Cassis, un nouveau PLR au Conseil fédéral

Après un suspense en carton, Ignazio Cassis est devenu Conseiller fédéral ce mercredi, succédant à son collègue de parti Didier Burkhalter.

ignazio_cassis_15-087.jpgDans le théâtre d'ombres de la Berne fédérale, la pièce s'est jouée comme du papier à musique.

Lancé le premier dans la compétition pour accéder au Conseil fédéral, l'ancien médecin fit la course en tête, de bout en bout. Son seul acte controversé fut de renier en cours de campagne sa nationalité italienne, geste symbolique chargé de sens pour le futur co-dirigeant d'un pays. Si cela eut comme principal effet de mettre sous le feu des projecteurs une double-nationalité que beaucoup ignoraient, les médias se montrèrent très critiques face à sa décision, la percevant comme un acte de nationalisme rance offert en gage à la vilaine UDC, en ces temps d'immigration heureuse, de mondialisme forcené et d'allégeances politiques transfrontalières.

Parlant de ces dernières, Ignazio Cassis fut heureusement servi et quasiment sûr de l'emporter dès que le PLR fit mine de jouer la carte des ambitions internes pour dégotter deux autres poulains, histoire de donner l'illusion d'une compétition.

À gauche de M. Cassis, nous avions donc Pierre Maudet, politicien français égaré à Genève, le lieu idéal pour une incarnation du pléonasme du carriériste à l'appétit démesuré, mais aussi de nombreux oxymores comme le volontarisme creux, la communication sans message ou le pédalage sans mouvement. Au moment de l'élection, soudainement à court de formules choc, M. Maudet sembla marqué par son propre échec ; il est possible qu'il se soit auto-intoxiqué de propagande au point de croire qu'il l'emporterait. Cela arrive aux plus fins diplomates, et aux individus vulnérables à ceux qui flattent leur ambition.

À gauche de M. Maudet, donc à gauche de la gauche de M. Cassis, nous avions Isabelle Moret, brandissant le féminisme comme d'autres une massue, suffisamment liée à l'industrie de l'armement pour perdre son calme dès qu'on lui pose la question, et dont la principale qualité était une haine notable de l'UDC, dépassant les standards politiques habituels. Ce maigre CV s'avéra suffisant pour convaincre le groupe des Verts, qui n'en espéraient pas tant. Mais les Verts, même alliés à Jean-Pierre Grin qui ne rata pas l'occasion de se couvrir de ridicule - ou de faire preuve d'un recul cynique confinant au génie, chacun jugera en son âme et conscience - ne pouvaient viser mieux que le pétard mouillé.

Les greffiers réclamèrent que les votants inscrivent aussi les prénoms de ceux pour qui ils votaient, Maudet et Moret semblant trop proches aux yeux des Alémaniques - un détail qui éclaira une bonne fois pour toute les chances de succès des Romands. Le premier tour donna 109 voix pour Ignazio Cassis, contre 62 pour Pierre Maudet et 55 pour Isabelle Moret. Après cette première photo des forces en présences, seul le politicien du bout du lac avait la plus petite chance de damer le pion au Tessinois.

Le tour suivant fut aussi le dernier. 28 élus s'accrochèrent à une candidature Moret en perdition. 90 voix se portèrent sur le Genevois, soit bien trop peu pour menacer Ignazio Cassis, qui put pendant ce temps rassembler sur lui les suffrages des élus, nombreux à Berne, ne souhaitant à aucun prix ni Pierre Maudet ni Isabelle Moret au Conseil Fédéral. La majorité absolue fut donc facilement atteinte avec 125 voix, faisant de M. Cassis le 117e Conseiller fédéral du pays.

Peu à attendre

"Je me prépare au pire tout en espérant le meilleur", disait Benjamin Disraeli. Depuis bien avant son élection, les médias étalèrent l'origine tessinoise de M. Cassis comme la principale justification pour sa présence au Conseil Fédéral. Mais c'est un peu court. Si le Tessin manquait à ce point-là de représentants au parmi l'exécutif du pays, l'Assemblée Fédérale aurait parfaitement pu élire Norman Gobbi dès 2015, un politicien d'expérience, membre d'un exécutif cantonal, en le choisissant parmi les trois candidats alors proposés par l'UDC. Bizarrement, leur choix se porta plutôt sur Guy Parmelin. A croire que le Tessin n'avait pas encore assez attendu. Deux ans plus tard, c'était bon.

De fait, la majorité des élus des Chambres fédérales sait parfaitement ce qu'elle veut: un Tessinois peut-être, mais uniquement à condition qu'il soit dans la ligne de la trajectoire qu'ils ambitionnent pour le pays - un chemin qui passe encore et toujours par l'Union Européenne. Qu'on ne s'y trompe pas ; après la prestation de serment, la première déclaration de M. Cassis rappela ainsi l'importance de la voie bilatérale - voie dont l'UE annonça elle-même depuis des années qu'elle était abandonnée. Peut mieux faire.

Lorsque les représentants du nouveau Conseil fédéral iront ployer le genou à Bruxelles en ramassant une fin de non-recevoir, alors nous verrons de quel bois M. Cassis est fait. La réponse à cette question pourrait prendre des années.

"La droite espère, la gauche maugrée", tenta de résumer Le Temps dès le lendemain. La droite, espérer? Sans doute une extrapolation des propos de Mme Céline Amaudruz, qui invita le nouveau Conseiller fédéral à se rappeler avec quelles voix il obtint son siège. Mais la vérité est que si la droite authentique du pays espérait quelque chose, il y avait peu de chances qu'elle le trouve sur le ticket proposé par le PLR, où les libéraux classiques ont depuis longtemps été phagocytés par les radicaux. Quant à la gauche, elle maugrée d'insatisfaction chronique, ne pouvant obtenir un élu encore plus radicalement favorable à ses thèses parmi le panel proposé. M. Cassis a malheureusement exprimé un reste suranné de respect pour le vote populaire ; mais rassurons-nous, la majorité du Conseil fédéral et le devoir de collégialité auront tôt fait de ramener le médecin dans les clous sur ces aspects mineurs, comme d'autres avant lui.

Si Ignazio Cassis ne parvient pas à montrer très vite sa force de caractère et l'indépendance d'esprit que seul son vécu au Tessin peut apporter, les quelques espoirs qu'il pouvait susciter seront en vain, et il faudra boire le Cassis jusqu'à la lie.

14 septembre 2017

Irréformable AVS

Le 24 septembre, le peuple suisse se prononcera sur une énième réforme de l'AVS. Selon les arguments du Conseil Fédéral, "la réforme Prévoyance vieillesse 2020 vise à garantir les rentes et à adapter la prévoyance vieillesse aux évolutions de la société. Les économies qui seront réalisées et les recettes supplémentaires qui seront dégagées assureront l’équilibre financier de l’AVS jusqu’à la fin de la prochaine décennie."

L'humilité est de mise. Rien que de par son intitulé - Prévoyance 2020 - on comprend que cette réforme ne vise que le court terme.

prise de position,votation du 24 septembre 2017
Selon les adversaires du texte, tout le monde est perdant. (Cliquez pour agrandir)

Dans le détail, quels seront les principaux changements?

Une augmentation de 70 francs mensuels des nouvelles rentes. Répétons-le, cette augmentation ne concernera que les nouvelles rentes. Les milliers de retraités pauvres de Suisse qui pensent peut-être améliorer des fins de mois difficiles en approuvant la réforme vont au-devant d'une bien mauvaise surprise.

Un relèvement de l’âge de référence à 65 ans pour les femmes. Pour vous mesdames, un joli cadeau obtenu sur l'autel de l'égalité entre les sexes: le relèvement de l'âge de la retraite. Elle concernera toutes les femmes nées après le premier janvier 1957. Les féministes devraient se réjouir de la fin de cette ignoble disparité entre hommes et femmes.

Une hausse des cotisations. Le salaire net diminuera de 0,6% via la hausse des prélèvements. "Une hausse de 0,3%, partagée à parts égales entre salariés et employeurs", expliquent les saltimbanques médiatiques qui essayent encore de faire croire que les charges sont payées par quelqu'un d'autre que les salariés (évidemment, il n'en est rien).

Une baisse du taux de conversion. Le taux de rendement du capital épargné au 2e pilier passera de 6,8 à 6%, ce qui diminuera les revenus de tous les retraités (et bien au-delà des 70.- gracieusement accordés aux nouveaux rentiers). Intéressant de voir comment une réforme concernant soi-disant l'AVS permet en passant de donner un coup de hache au 2e pilier. Bien sûr, l'argument habituel est que le rendement du marché des capitaux est faible, et chacun devine bien avec quel empressement le Conseil Fédéral remontera le taux de rendement si la situation s'améliore...

Une augmentation progressive de la TVA. Après l’accroissement continu des taxes sur l'essence au nom de divers prétextes, c'est désormais au tour de la TVA d'être l'oreiller de paresse des politiciens lorsqu'il s'agit de trouver de l'argent frais.

Rappelons qu'en 2011 la TVA augmenta de 7,6% à 8% - avec l'assentiment du peuple suisse - pour une période "provisoire" de 11 ans destinée à assainir l'endettement de 13 milliards de l'assurance invalidité. On peut être sûr et certain qu'en 2022 la TVA ne baissera pas d'un iota ; les politiciens auront trouvé d'ici là mille autres raisons de la maintenir à ce niveau. Je peux même lancer les thèmes habituels qui garantissent d'avance le succès devant le peuple: la recherche, la santé ou les enfants. On bouclera l'argumentation en expliquant avec un cynisme achevé que les gens sont "habitués" à tel ou tel niveau de TVA, ou qu'on a encore de la marge avant d'atteindre les 20% et plus qui frappent la consommation dans la zone euro. Mais je brûle quelques étapes...

Réforme à petits bras

La seule qualité rédemptrice de cette votation est de permettre à tous les citoyens de faire le lien direct entre l'augmentation de la TVA et la prétendue "réforme" des retraites, puisque nous sommes simultanément appelés à approuver Prévoyance 2020 tout en acceptant une hausse de la TVA pour celle-ci. Rarement la main rude et la main douce de l'État auront été exposées de façon plus limpide.

Il n'est pas certain que la réforme soit refusée ; le public sent confusément qu'il faut bien faire quelque chose, même si on ne trouvera personne pour dire que Prévoyance 2020 va dans le bon sens. Mais l'ironie de l'histoire est que le vote du 24 septembre ne sert strictement à rien. Dans quelques années (et probablement plus tôt que plus tard) il faudra remettre l'ouvrage sur le métier. Mécanique redistributrice fondamentalement instable, l'AVS ne va pas bien et ne peut pas aller bien. Ils sont loin les discours de nos amis socialistes qui expliquent que les rentes sont garanties!

prise de position,votation du 24 septembre 2017Peut-être ceux-ci soutiennent le texte au nom de leur Conseiller fédéral Alain Berset? Le socialiste, très discret depuis qu'il est entré au gouvernement, joue son héritage politique sur cette votation. Il annonça dès son élection qu'il reprendrait le dossier et présenterait au peuple un paquet "équilibré", qui a réussi à réunir une majorité aux Chambres. Reste à convaincre les citoyens, plus revêches et surtout plus concernés que leurs élus à Berne.

Comme souvent, les politiciens sont maîtres dans l'art de la procrastination. Prévoyance 2020 est une réforme cosmétique, à petits bras, qui ne résout aucune des faiblesses intrinsèques d'un système de retraite helvétique allant sur sa fin. Alain Berset s'agite vainement pour donner l'impression d'avoir fait quelque chose, mais sa copie ne révèle aucune imagination, aucune audace, juste un piètre compromis destiné à ne pas fâcher tous ses amis politiques du Parlement. N'importe quel fonctionnaire fédéral aurait pu pondre un projet aussi insipide - mais il est vrai que la confortable retraite de M. Berset, elle, est d'ores et déjà assurée.

Il serait souhaitable que Prévoyance 2020 s'écrase en flammes le 24 septembre. Non pas que cela change grand-chose sur le fond, mais cela pourrait peut-être envoyer le signal que des réformes plus audacieuses sont nécessaires pour quiconque le comprenne.

Et pour tous ceux qui viendraient me reprocher de n'exprimer que des critiques, je les renvoie à un billet écrit à l'occasion de la votation sur "AVS Plus", qui faisait un petit tour d'horizon du système de retraite suisse et de ce qui lui manque... En un mot, plus de liberté!

06 septembre 2017

Corée du Nord: les limites de l'inaction

La Corée du Nord vient une fois de plus de défrayer la chronique en se livrant à un essai thermonucléaire.

Comme à leur habitude, les élites du monde actuel, qui n'ont plus rien à proposer, temporisent en affirmant que la "la guerre n'est jamais la solution". Or, c'est précisément parce que la guerre n'est prétendument jamais la solution que nous en sommes là aujourd'hui.

La Corée du Nord, un vieux cancer

corée du nord,guerreComptant parmi les derniers pays communistes staliniens de la planète, poursuivant méthodiquement l'asservissement systématique de sa population à travers la famine, les camps de concentration et les procès politiques, la Corée du Nord est une sorte d'enfer sur Terre. L'évasion de nombreux Nord-coréens a permis au reste du monde de se faire progressivement une idée de l'inhumanité du régime et des épreuves endurées par les habitants. Les plus pauvres tentent de ne pas mourir de faim - souvent en vain - et les couches supérieures de la société vivent constamment dans la peur de l'arrestation et de l'exécution sommaire.

La Corée du Nord réussit le tour de force d'être un pays dans lequel personne n'est heureux.

Dès 1965, la Corée du Nord disposa d'installation de recherche nucléaire, grâce à un réacteur de recherche fourni par les grands frères de l'Union soviétique. La matière fissile put quant à elle être extraite directement des gisements du pays.

La culture du secret étant ce qu'elle est en Corée du Nord, il est difficile de déterminer quand le programme nucléaire clandestin du régime entra dans une phase active. Certains avancent l'année 1989, alors que le pays était encore officiellement signataire du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP), mais nous n'avons pas de certitude.

Bien entendu, selon le mode de pensée propre à la dialectique marxiste, le programme nucléaire nord-coréen n'a jamais eu d'autre but qu'une "visée défensive" destinée à préserver le régime de ses innombrables ennemis extérieurs, ceux-ci étant largement fantasmés par une clique paranoïaque et délirante. Pour s'en convaincre, il suffit de recompter le nombre d'opérations hostiles visant la Corée du Nord et son régime durant, disons, les cinquante dernières années - très exactement zéro. Les exactions militaires de la Corée du Nord furent elles bien visibles, tout comme les opérations hors du pays telle l'exécution à l'arme chimique du demi-frère de Kim Jong-Un à l'aéroport de Kuala Lumpur.

L'apathie prévalant contre la Corée du Nord aurait pu, aurait dû changer en octobre 2006 lorsque Pyongyang procéda à un premier essai nucléaire. Mais rien ne se produisit, ni pour lui, ni pour les suivants. De vagues sanctions économiques et ce fut tout - comme si les dirigeants du pays allaient plier devant des sanctions menaçant le bien-être d'une population qu'ils laissent volontiers mourir de faim. Le cynisme et l'inaction de la communauté internationale sont sans limites lorsque le sujet est un pays sans intérêt géostratégique immédiat.

La triste vérité est que l'Occident a eu l'occasion d'en finir avec la Corée du Nord à de multiples reprises, mais n'en fit rien. L'effondrement de l'Union Soviétique ouvrit une exceptionnelle fenêtre d'opportunité pour régler une bonne fois pour toute la "question coréenne" mais au cours de ses deux mandats Bill Clinton se montra surtout concerné par ses frasques sexuelles. Les États-Unis restèrent inactifs lors d'une décennie riche en opportunités.

George W. Bush ne brilla pas non plus pour son intérêt envers la Corée du Nord durant ses deux mandats - à sa décharge, les attentats du 11 septembre l'amenèrent à tourner son attention plutôt vers les pays musulmans. La surprise du premier essai nucléaire nord-coréen en 2006 aurait pu l'amener à réagir de façon plus efficace, mais à ce stade les États-Unis étaient déjà empêtrés en Irak et en Afghanistan.

Bien entendu Barack Obama, le Messie intergalactique, n'en fit pas davantage. Trop occupé à diviser l'Amérique à l'aide de polémiques raciales et partisanes, le prix Nobel de la Paix se contenta en matière de politique extérieure de poursuivre les offensives engagées jusque-là à grand coup de bombardements par drones, mettant son inaction entre parenthèses juste le temps de faire chuter le régime de Kadhafi. Les soubresauts du "printemps arabe" et ses fruits islamistes furent bien assez nombreux pour occuper le monde, mais pendant ce temps les essais nucléaires nord-coréens s'enchaînaient en toute impunité.

Chronologie de la lâcheté

Internet n'oublie pas. Le réseau permet de retrouver de belles réactions liées au programme nucléaire militaire nord-coréen. Dès le début, l'accent fut mis sur l'incrédulité, la minimisation, le fait que la Corée du Nord ne disposait pas des capacités de frappes à distance... Livrons-nous à une modeste chronologie de ces essais nucléaires et des réactions suscitées:

  • Premier essai nucléaire le lundi 9 octobre 2006 sur le site de Hwadaeri, près de Kilju, à 100 km de la frontière chinoise. Tout va bien, c'est un essai "de faible puissance". Il serait même raté. Et puis la communauté internationale réagit fermement: elle dénonce cet essai, y compris la République populaire de Chine, principal soutien de la Corée du Nord, nous dit-on. La résolution 1718 du Conseil de sécurité des Nations unies impose des sanctions. Pyongyang n'a qu'à bien se tenir.
     
  • La Corée du Nord annonce le 25 mai 2009 avoir réalisé un second essai nucléaire souterrain, dont la puissance estimée varie selon les observateurs entre 2 et 20 kilotonnes. Deux ans et demi plus tard, les diplomates réalisent que les sanctions n'ont peut-être pas plus marché en Corée du Nord qu'en Irak avec le régime pétrole contre nourriture, ou que partout ailleurs en fait. Plus personne ne prétend que les explosions atomiques sont des trucages, mais la presse se veut toujours rassurante: "le Conseil de sécurité de l'ONU a entamé lundi soir une réunion d'urgence pour discuter du nouvel essai nucléaire effectué par la Corée du Nord." Et puis, qu'on se le dise, Barack Obama a de son côté estimé que les ambitions nucléaires de la Corée du Nord représentaient une "menace pour la paix" et nécessitaient "une action de la communauté internationale". Rassurons-nous, les grands de ce monde se penchent sur le dossier.
     
  • Troisième essai le 12 février 2013. La puissance augmente ; les services sud-coréens l'estiment entre 6 et 7 kilotonnes. Mais il est condamné "par une très large majorité de la communauté internationale", fort heureusement. Ici, on en rigole ; "La Corée du Nord a toujours des atomes crochus", plaisante Paris-Match. Et puis Pyongyang a violé des résolutions des Nations-Unies et ça c'est très grave, on va voir ce qu'on va voir. Au bout de trois essais en toute impunité, on commence, lentement, à s'interroger sur l'efficacité des sanctions...
     
  • Le 6 janvier 2016, quatrième essai. La télévision officielle annonce par la voix enthousiaste de sa présentatrice que la Corée du Nord a fait exploser une bombe H miniaturisée. Mais le succès de cet essai est mis en doute par certains experts. Ce ne serait qu'une bombe atomique de plus, pas une vraie bombe H, donc pas de quoi fouetter un chat. Toutefois en Suisse les esprits supérieurement intelligents du Temps commencent à réaliser le problème: "le monde est démuni face au chantage nucléaire nord-coréen". Incidemment, l'article nous apprend que "La stratégie de Pyongyang est limpide: continuer de faire chanter la communauté internationale. Cela avait très bien marché après les premiers essais, puisque Pyongyang avait obtenu une coopération dans le nucléaire civil et une aide alimentaire." Certains auraient apparemment pris goût aux terribles mesures de rétorsion de la communauté internationale...
     
  • Le monde s'était presque habitué aux explosions nucléaires du paradis communiste tous les trois ou quatre ans, mais le rythme s'accélère. Le cinquième essai a lieu quelques mois plus tard seulement, le 9 septembre 2016, menant à une activité sismique de magnitude 5,3 enregistrée par les pays voisins. Les autorités nord-coréennes confirment que cette activité est liée à un essai nucléaire souterrain, le plus puissant mené jusqu'à présent. On se pose des questions. En retard d'une guerre, les analystes éclairés du Courrier International proclament: "la menace est devenue une réalité."
     
  • Sixième et dernier essai en date, le dimanche 3 septembre 2017. Une déflagration souterraine localisée à 24 km au nord-est de la localité de Sungjibaegam, dans la province de Hamgyeong au nord du pays, entraîne un séisme d'une magnitude de 6,3 et des protestations internationales. Le président de la commission de la Défense du parlement sud-coréen estime qu'il s'agit d'une explosion de 100 kilotonnes. Pékin "condamne vigoureusement" le nouvel essai nucléaire. Séoul demande "la punition la plus forte" contre la Corée du Nord... C'est sûr, Kim Jong-un doit trembler de peur.

Cette modeste énumération ne s'étend que sur les essais nucléaires militaires de la Corée du Nord. Le pays avance en parallèle ses pions dans le domaine des missiles balistiques - le moyen privilégié d'envoyer des bombes à destination. Là aussi les progrès sont patents, comme peuvent en témoigner des Japonais voyant des missiles passer au-dessus de leur archipel.

Sur le plan de la communauté internationale, en revanche, les progrès s'apparentent au néant absolu.

Procrastination fatale

Rares sont les problèmes qui se résolvent d'eux-mêmes. Ils ont plutôt tendance à empirer et la Corée du Nord en est l'exemple parfait.

"Résoudre" le problème de la Corée du Nord à travers un changement de régime n'aurait rien eu d'une partie de plaisir, quelle que soit l'époque. L'adversaire de Pyongyang aurait eu à affronter les millions de soldats d'une armée pléthorique et une population fanatisée à l'extrême. Toutefois, il paraît probable que l'État nord-coréen se serait alors effondré comme un château de cartes - les routes défoncées, les tanks rouillés des années 50 et les hordes dépenaillées d'infanterie à demi morte de faim n'auraient guère posé problème au moindre régiment d'armée moderne.

Les principales difficultés auraient été liées à la crise humanitaire révélée après le bref affrontement, et à la gestion de l'impérialisme chinois. Pékin se targue d'être l'acteur majeur de la région. La Corée du Nord mérite-t-elle un affrontement militaire direct avec d'autres pays? Il n'est pas certain que les dirigeants chinois, des êtres doctrinaires mais néanmoins capables de raison, souhaitent risquer l'aventure armée pour maintenir un tyran dément à la tête d'un allié aussi embarrassant.

Depuis que la Corée du Nord dispose de l'arme nucléaire et de missiles intercontinentaux, tout est plus compliqué, plus dangereux et plus incertain. Certains analystes prétendent encore que les principaux dangers sont écartés, la technologie balistique de la Corée du Nord n'étant pas encore complètement au point. Peut-on se contenter d'une si faible assurance? Au vu des énormes progrès militaires accomplis par le pays en seulement quelques années, cette maigre réserve est aussi amenée à disparaître.

corée du nord,guerreLa folle trajectoire vers la catastrophe se poursuit. Les pays directement menacés envisagent diverses mesures allant de boucliers anti-missiles à l'éventualité de lancer eux-mêmes leur programme nucléaire - la promesse d'une destruction mutuelle fonctionnant mal face à un ennemi irrationnel. Avec l'augmentation de portée de ses missiles, le problème nord-coréen passe de régional à continental, puis mondial. Nul doute que cela donnera lieu à encore plus de réunions d'urgence à l'ONU, où de nombreux diplomates pourront faire part de leur immense préoccupation avant un agréable déjeuner au restaurant. La diplomatie internationale ne parvient même pas à arracher au régime de Pyongyang des concessions aussi rétrospectivement dérisoires que l'ont été en leur temps les Accords de Munich.

Transposée dans un quartier résidentiel, la Corée du Nord s'apparente à un voisin irascible et paranoïaque qui tire au fusil au hasard et bricole des explosifs dans son garage. "Mais il ne vise pas bien", se rassure-t-on. Et plusieurs pétitions ont déjà été dûment consignées dans sa boîte aux lettres. Sûr qu'avec tout ça les choses ne peuvent que s'arranger.

Et dans l'ombre, un barbu iranien bricole sa propre bombe, enhardi par l'impunité dont jouit son compère.