10 octobre 2017

La Catalogne, équilibriste sur le fil de l'indépendance

Ce soir, l'Europe entière guettait le Parlement de Catalogne, où le président Carles Puigdemont allait peut-être déclarer une indépendance immédiate. En réalité, si M. Puigdemont demanda un mandat pour déclarer l'indépendance de la Communauté autonome, il laissa la place au dialogue en demandant également le report de cette déclaration aux prochaines semaines.

Sa posture modérée provoqua la déception de la CUP (Candidature d'unité populaire), parti d'extrême gauche membre de la majorité indépendantiste du Parlement catalan, qui regretta "une occasion perdue de proclamer solennellement la république catalane". Mais, plus intéressant encore, le gouvernement espagnol aurait estimé quant à lui, sur la base du même discours, que Carles Puigdemont aurait franchi le Rubicon. Madrid aurait ainsi une justification à l'utilisation de l'article 155 de la Constitution, "l'arme nucléaire" qui autoriserait le gouvernement espagnol à "reprendre le contrôle" de la région, on se demande comment.

"Avec les résultats du premier octobre, la Catalogne a gagné le droit de devenir un état indépendant", affirma Carles Puigdemont. "Si chacun agit avec responsabilité, le conflit peut se résoudre dans le calme." Mais déjà ce soir on peut parier que le président catalan ne sera pas écouté.

Un vieux contentieux qui s'enflamme

espagne,catalogne,indépendanceLes velléités indépendantistes de la Catalogne remontent au début du XXe siècle. Bien que la région n'ait jamais existé comme État souverain au cours de son histoire, l'idéologie indépendantiste repose sur la culture, la langue propre et le droit civil catalan qui les distinguent d'autres régions d'Espagne. La large autonomie accordée à la région par la Constitution espagnole post-Franquiste contribua à renforcer le sentiment catalan au sein de la population. La Catalogne a donc été placée depuis des années sur un chemin de semi-indépendance qui ne convient plus à personne:

Communauté autonome, la Catalogne dispose de son propre Parlement, de son propre gouvernement, de sa propre police, et se charge des questions d’éducation, de santé, de sécurité et des services sociaux. Le castillan et le catalan sont ses deux langues officielles mais, à l’école, les cours sont donnés en catalan.

La région n’est, en revanche, pas compétente en termes de défense, de relations internationales et de fiscalité. Ce dernier point est d’ailleurs central dans la volonté catalane de demander l’indépendance.

La Catalogne avait demandé en 2012 à Madrid de bénéficier des mêmes privilèges fiscaux que le Pays basque – soit percevoir directement l’argent de ses contribuables puis de décider de son utilisation – mais elle s’était heurtée au refus du gouvernement espagnol, ce qui a contribué à la montée de l’indépendantisme dans la région.

 
Depuis le début de la crise, Madrid joue mal. L'Espagne ne souhaite pas compromettre son intégrité territoriale, ce qui peut se comprendre, ni la manne que représente la force économique de la Catalogne, qui est selon plusieurs estimations - mais sont-elles fiables? - un contributeur net au budget espagnol. Le gauchisme historique des indépendantistes trouve donc un carburant inespéré avec le gouvernement de droite de Mariano Rajoy, mais aussi de ses agissements face à la fièvre indépendantiste.

L'UE discrète

Tout comme la Suisse, l'Union Européenne reste étrangement muette face à l'indépendantisme catalan. Le contraste n'en est que plus marqué avec d'autres pays déclarant unilatéralement leur indépendance au mépris de la Constitution de leur pays d'origine, comme le Kosovo. Certains y verront un deux-poids-deux-mesures vis-à-vis d'une enclave musulmane, mais il s'agit sans doute également d'une certaine pudeur à l'égard d'un pays membre de l'Union. L'Espagne n'est pas la Serbie et les capitales européenne montrent leur solidarité avec Madrid.

Le paradoxe est donc qu'une entité ultra-pro-européenne comme la Catalogne se retrouve ostracisée précisément par le club qu'elle chercherait à rejoindre. La faute tient en partie à la "doctrine Prodi", expliquent des chercheurs comme le professeur de science politique Frédéric Mérand, directeur du Centre d’études et de recherches internationales de l’UdeM (CERIUM):

Bruxelles reprend « la doctrine Prodi », du nom de Romano Prodi, ancien président de l’exécutif de l’Union. En 2004, il avait décidé qu’un État formé à la suite d'une sécession au sein de l’Union ne serait pas nécessairement membre de l’Union.


M. Juncker reprend sur cette lancée, aidé comme les capitales européennes par le jugement de la Cour constitutionnelle espagnole, qui trancha que la légalité du référendum ne relevait pas de la Catalogne. L'Union européenne, très légaliste, enferma ainsi le processus d'indépendance catalan dans une trajectoire potentiellement explosive:

Voilà le paradoxe : si Madrid avait fait preuve de tolérance à l’endroit du référendum, il n’y aurait probablement pas de problèmes. Le fait que Madrid soit aussi fermé rend la quête d’indépendance catalane extrêmement compliquée. La seule option pour la Catalogne consiste à se présenter en victime d’une répression — et Madrid donne des raisons de le faire. Mais même là, avant que les autres membres de l’Union dénoncent fermement la situation, il faudra plus qu’une saisie des bulletins de vote et l’arrestation de quelques personnes. Pour arriver à une véritable condamnation, il faudrait imaginer un bain de sang, ou en tout cas quelque chose qui sorte complètement de l’État de droit.

 
Tout semble penser que l'on se dirige droit vers cette trajectoire.

Piège démocratique

Les arguties juridiques sur la Constitution et le respect de l'État de droit ne veulent rien dire à partir du moment où le verdict dépend de l'interprétation de textes ambigus par des juges humains, donc hautement influençables sur un sujet aussi politique. Comme n'importe quel pays, l'Espagne peut difficilement accepter de se saborder sur la base d'un texte rédigé quarante ans plus tôt.

Pourtant, la "période de discussion avant l'indépendance" lancée par Carles Puigdemont permettrait de désamorcer l'aspect législatif de la crise. Il suffirait à Madrid d'expliquer comment la Catalogne pourrait quitter le giron de l'Espagne en respectant les soi-disant procédures constitutionnelles, sauf à décréter que c'est impossible, ce qui reviendrait de facto à abandonner l'état de droit derrière lequel s'abritent les anti-indépendantistes.

Nous n'en saurons sans doute jamais rien car il est probable que Madrid ne saisisse même pas la balle. Depuis le début le gouvernement madrilène table sur la confrontation, multipliant les obstacles administratifs et les déploiements policiers contre le mouvement indépendantiste. Le résultat est désastreux en termes d'image, mais aussi de légitimité. En cherchant à empêcher le scrutin du 1er octobre par tous les moyens, Madrid n'a réussi qu'à laisser s'exprimer dans les urnes les indépendantistes catalans les plus motivés. Le résultat est sans appel: plus de 90% des votants s'exprimèrent en faveur d'une république indépendante - sans aucun rapport avec la force des indépendantistes au sein de l'assemblée législative catalane, et la participation n'était que de 42%. Il est probable que si le scrutin avait pu être organisé dans des conditions normales, les indépendantistes auraient fait un bien plus mauvais score. En refusant de prendre ce risque, le gouvernement espagnol offrit sur un plateau une victoire politique à Carles Puigdemont.

Entre intransigeance et velléités d'indépendances libérées par un scrutin faussé, tout est en place pour une terrible confrontation. L'engrenage aura des conséquences incalculables pour l'Espagne, mais aussi pour l'Europe.

Commentaires

Pourquoi les révolutions de couleurs sont applaudies et le gouvernement de Kiev (gouvernement de fachos qui a renversé un gouvernement de corrompus) est très très soutenu par l'Union?

Où sont les soutiens des manifestants de Kiev aujourd'hui?

L'Union européïste ne vaut décidément rien moralement, et même moins que rien. Comme elle ne vaut rien, et même moins que rien, en diplomatie, en politique énergétique et pour la défense.

Écrit par : simple-touriste | 11 octobre 2017

Je trouve que votre interprétation est piégée par la propagande sécessionniste.

Il faut regarder une réalité en face : les indépendantistes catalans sont corrompus et intolérants. L'indépendance de la Catalogne a pour premier but d'empêcher un pouvoir extérieur, de Madrid par exemple, de mettre le nez dans leurs magouilles.

Cela n'empêche pas que le pouvoir espagnol a été malhabile.

Écrit par : Franck Boizard | 11 octobre 2017

@Franck Boizard: "piégée par la propagande sécessionniste" je trouve que vous y allez un peu fort tout de même! Je ne trouve d'ailleurs pas que les indépendantistes aient très bonne presse où que ce soit hors de Catalogne - Madrid, les autres pays de l'UE et tout le gratin médiatico-politique les regarde avec un doute plus ou moins teinté de mépris.

Je dois être une des rares personnes à ne pas avoir le réflexe de leur cracher dessus, c'est vrai, mais ce n'est certainement pas à force d'avoir été soumis à une quelconque "propagande".

Quoi qu'il en soit, on ne peut pas nier qu'ils ont marqué des points politiques dernièrement, tandis que Madrid en a perdu. Mais le match n'est pas terminé.

Maintenant, pour ce qui est de mon opinion propre, je dirais deux choses.

1. La sécession - dans le calme - est plutôt une bonne chose, puisqu'elle amène à une multiplicité de petits pays, et les petits pays sont moins nuisibles que les grands pour tout un tas de raisons (de l'obligation de collaborer avec les pays voisins à la difficulté de soutenir une classe politique professionnelle, sans compter qu'il est plus facile de voter avec les pieds). Rien que d'imaginer que la Catalogne ne fasse pas partie de l'UE amènerait des conséquences sympathiques du côté de Bruxelles.

2. La graine indépendantiste a bien germé en Catalogne. Il serait absurde de le nier. C'est, je crois, une conséquence du post-Franquisme où tout patriotisme a été dénoncé comme du nationalisme, alors que le régionalisme est resté, par défaut pour ainsi dire, la seule attache tolérable aux yeux de la caste donneuse de leçon. C'est un enseignement que devraient méditer tous les responsables de pays où fleurissent des mouvements indépendantistes (c'est-à-dire une bonne partie de l'UE). La nature a horreur du vide et si les gens sont ostracisés pour leur attachement à un pays, ils s'attacheront alors à une région. L'anti-patriotisme fait le lit de l'indépendantisme.

Et pour conclure, je note l'ironie du calcul économique du "je veux quitter le pays parce qu'il me coûte plus que ce que je contribue" lorsque ce discours est tenu par des gens de gauche, c'est-à-dire des gens dont les credo à destination des masses est, littéralement, de passer son temps à se sacrifier en faveur d'un bien commun qu'ils sont bien en peine de mesurer. Ce n'est plus autant mis en avant en Catalogne mais c'était bien un argument central en Écosse par exemple.

Écrit par : Stéphane Montabert | 11 octobre 2017

L'Espagne est le pays d'Europe qui a les meilleures frontières naturelles avec ses voisins. La mer, l'océan, et les Pyrénées. Par contre, la Catalogne n'a aucune frontière naturelle avec le reste de l'Espagne, même pas des fleuves. Ce qui en ferait, du point de vue géographique, un État indépendant passablement artificiel.
Une chose à savoir est que l'Espagne est une sorte d’État fédéral, plus proche de la Suisse ou des US que de la France. État de fait qui a été gravé dans le marbre par la constitution de 1978.
D'autre part, il faut savoir que la Catalogne a été un bastion des communistes et des anarchistes lors de la guerre civile de 36-39.
La coalition actuelle des indépendantistes est très hétérogène, avec en particulier les mêmes, ou plutôt les descendants de ces communistes et anarchistes, aux manettes.
On peut faire confiance à ces derniers, en cas d'indépendance, ils auraient beaucoup de mal à freiner leur ardeur et à ne pas tenter d'imposer leurs vues gauchistes et extrémistes aux autres partis.
La question est : qu'est-ce que la coalition indépendantiste veut faire de l'indépendance de la Catalogne ?
Quant à moi, je comprendrais qu'une région réclame son indépendance pour se préserver de l'immigration et de l'islamisation que lui impose son pays-mère (un peu comme la Pologne ou la Hongrie vis-à-vis de l'Allemagne et du reste de l'Europe).
Mais là, c'est l'inverse : la Catalogne est la région d'Espagne où l'immigration arabo-musulmane a été la plus forte ces dernières années.
Alors une réponse à la question ci-dessus peut être : pour avoir toute la liberté de créer un second Kosovo en Europe.
On comprendrait alors que le reste de l'Espagne soit violemment contre.

Par ailleurs, le mouvement de fond en Europe et dans le monde est vers toujours plus d'intégration. On peut faire confiance à Macron et Merkel, pour œuvrer efficacement dans cette direction.
Davantage d'intégration en Europe signifie moins de nation.
Et comment avoir moins de nation ? Eh bien, tout simplement par dissolution des nations en régions, précisément.
Au lieu de l'Europe des 27, ce sera dans le futur l'Europe des 50, des 100 ou des 150.
L'indépendance de la Catalogne est donc dans l'intérêt des dirigeants européens.
Mais c'est évidemment impossible à avouer aux opinions publiques.
À ce titre, la Catalogne a probablement 20 ou 30 ans d'avance.

Enfin, il y a en géologie un phénomène que l'on appelle l'isostasie, ou équilibre isostatique. C'est aussi un principe universel.
Une image simple pour le comprendre est de considérer un iceberg.
Si la hauteur de l'iceberg diminue parce qu'il fond, alors le niveau de l'eau monde (cette montée sera imperceptible car la mer est vaste, mais elle existe néanmoins). La somme des masses (et à peu près celle des volumes) restant constante.
Ainsi, s'il y a intégration quelque part dans le système (en l’occurrence l’Europe), alors il y a nécessairement désintégration ailleurs. De sorte que le tout soit à somme nulle : intégration = désintégration.

Écrit par : AP34 | 12 octobre 2017

Je ne suis pas altruiste : je ne considère ces histoires que d'un point de vue français.

Je pense qu'une des bonnes conséquences de l'indépendance de la Catalogne serait (peut-être) l'éclatement de l'Euro.

Écrit par : Franck Boizard | 12 octobre 2017

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