29 octobre 2017

L'espoir venu d'Arabie Saoudite

Une fois n'est pas coutume, des nouvelles encourageantes nous proviennent d'Arabie Saoudite, où le Prince héritier Mohammed ben Salmane déclara cette semaine le souhait de retourner à un islam modéré - ainsi que la volonté de "détruire l'extrémisme".

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L'annonce eut lieu devant un parterre de quelques quatre mille investisseurs et journalistes étrangers réunis à Ryad pour une conférence économique internationale, le Future Investment Initiative. Le prince fit état de sa vision d'une Arabie Saoudite post-pétrolière où la prospérité du royaume viendrait désormais de la haute-technologie, du capitalisme et du tourisme. Ces visions se concrétiseraient à travers la construction d'une méga-cité écologique et robotique à 500 milliards de dollars située au bout d'un pont reliant l'Arabie Saoudite au Sinaï égyptien par-dessus la Mer Rouge. Le projet s'appellerait NEOM.

Malgré son ampleur, l'ambitieuse vision du prince n'est pas un rêve absurde. Il affirma ainsi que les premiers investissements seraient assumés par le Fonds Souverain Public d'Arabie Saoudite, et attireraient dans les projets des partenaires aussi divers que des sociétés travaillant dans l'énergie renouvelable, la biotechnologie, la robotique et même les spectacles, l'idée étant à terme de proposer des actions de NEOM sur le marché boursier.

Bien sûr, la perspective de faire venir des entreprises sur le sol saoudien est délicate compte tenu de l'interprétation rigoriste de l'islam infligée à la population locale depuis des décennie. La récente autorisation de conduire accordée aux femmes - selon la volonté de Mohammed ben Salmane d'ailleurs - n'est qu'une goutte d'eau de liberté dans un océan d'interdits. Mais le jeune prince de 32 ans semble bien comprendre que le salut économique de son pays passe par la réforme. La réforme de la pratique de l'islam.

Dans un premier temps, NEOM devrait être une enclave sur le sol saoudien, mais non soumise aux règles qui régissent le reste du pays (un peu comme Hong-Kong put fleurir grâce au capitalisme anglo-saxon au lieu de souffrir sous le joug communiste du reste de la Chine.) Mais cette situation sera déjà un casus belli pour le clergé wahhabite, considérant chaque centimètre carré d'Arabie Saoudite comme sacré au nom de l'islam, sans compter l'idée que des Saoudiens puissent y travailler et donc se confronter au mode de vie non-islamique des étrangers.

Pourtant, le prince Mohammed ben Salmane ne semble guère s'en inquiéter. La rupture avec le clergé sera facilitée par le désir d'émancipation de la jeunesse saoudienne et la simple survie économique du royaume. Son choix est totalement assumé et tout à fait clair. Citant La Croix:

« Nous voulons vivre une vie normale. Une vie où notre religion signifie tolérance et bonté », a-t-il répondu à une journaliste devant un parterre d’investisseurs et de journalistes étrangers. « 70 % de la population saoudienne a moins de 30 ans et, franchement, nous n’allons pas passer 30 ans de plus à nous accommoder d’idées extrémistes et nous allons les détruire maintenant et tout de suite ».

« Nous ne ferons que retourner à un islam modéré, tolérant et ouvert sur le monde et toutes les autres religions », a-t-il encore assuré.


Dans un pays où la possession de bibles est interdite, où des bloggeurs sont fouettés, où les femmes sont possédées et surveillées par les hommes, pareilles déclarations semblent tenir de la science-fiction. Mais un prince héritier saoudien n'est pas exactement le premier venu. Le plan n'est pas improvisé, et l'ouverture récente à Médine de l'Institut du Roi Salmane destiné à faire le ménage parmi les "hadith du prophète", ces milliers de paroles ou de gestes prêtés à Mohammed à l'historicité plus que douteuse mais auxquels l’ensemble de la sphère salafiste prête une valeur parfois supérieure au Coran, paraît s'inscrire dans une stratégie d'ensemble.

Bien entendu, rien n'est joué. Remettre en question le lien historique entre la famille royale saoudienne et le clergé wahhabite finançant mosquées et expansion de l'islam dans le reste du monde pourrait être interprétés par certains comme une déclaration de guerre. Les terroristes islamistes saoudiens ne manquent pas. Il pourrait y avoir une nouvelle révolution de palais, changeant encore une fois le prince héritier - un titre attribué à cinq membres différents de la famille du roi Salmane depuis 2012. Le Prince héritier Mohammed ben Salmane pourrait lui-même faire face à quelques défis de légitimité lorsque le vieux roi malade, âgé de 81 ans, finira par s'éteindre. Et le projet NEOM pourrait être un échec économique.

Les inconnues sont donc nombreuses, mais l'avenir de l'Arabie Saoudite semble soudainement beaucoup moins déterminé. Les lignes bougent et le prince héritier fit à plusieurs reprise référence au "virage" pris dans les années 70. Le début de la décennie avait amené une ouverture dans le royaume, avec l'introduction de la télévision et de l'école pour les filles, mais les choses changèrent avec l'assassinat du roi Faisal en 1975 et la prise du pouvoir par les Ayatollahs iraniens en 1979, poussant les deux puissances musulmanes de la région à rivaliser dans l'extrémisme.

Pour tous les islamistes, la déclaration du prince est une bien mauvaise nouvelle. Le pays gardien des deux plus importants lieux saints de l'islam donne le la en matière de religion. Si les flux financiers du Wahhabisme se tarissent, si même les Saoudiens abandonnent l'extrémisme, les musulmans radicaux les plus épais pourraient eux-mêmes finir par réaliser que leur démarche de conquête du monde est totalement absurde.

Commentaires

Le tournant vers "l'islam modéré", si tant est que cet euphémisme ait un sens, n'est jamais définitif.
On l'a vu avec la Turquie de Kemal Ataturk, avec l'Iran du Shah Reza Pahlavi, et même avec les dictatures arabes telle l'Irak de Saddam Hussein, qui était modéré sur le plan de l'islam et de la tolérance religieuse, il y avait même un ministre des Affaires étrangères chrétien, Tarek Aziz.
L'action appelle la réaction, et vice versa. Dans ces pays, les révolutions de palais et les assassinats qui vont avec sont nombreux. Les puissances occidentales, les US en tête, peuvent d'ailleurs prêter main forte aux dissidents (cf l'Irak, la Libye, la Syrie…).
En supposant que ce nouveau Hong Kong voie le jour, le reste de l'Arabie saoudite ne devrait pas beaucoup changé, au moins jusqu’à la fin du présent siècle.
Il ne faut donc pas trop se désoler pour les islamistes saoudiens.

Écrit par : AP34 | 30 octobre 2017

@AP34: j'entends bien votre commentaire, mais l'islam est une rivière dont le territoire de l'Arabie Saoudite est la source (plus encore que l'Iran) et celle-ci ne doit pas être confondue avec ses méandres dans le reste du Moyen-Orient. L'influence de la Turquie, de l'Égypte, de l'Irak ou de n'importe quel pays à majorité musulmane sur l'islam reste, sinon dérisoire, largement secondaire face au pays gardien de la Mecque et de Médine. Voilà pourquoi un changement à la source de l'islam est à ce point essentiel.

NEOM est conçu pour ne pas avoir trop d'impact sur les Saoudiens mais il en aura, c'est inévitable. De plus, il mettra le régime en porte-à-faux immédiat avec le clergé, puisque le succès du projet implique de desserrer l'étau de l'islam, et une victoire des islamistes (comme des attentats visant à démolir le projet) entraînera aussi la ruine du régime.

Tout allait "bien" en Arabie Saoudite tant que l'argent du pétrole coulait à flot et que les attentats avaient lieu ailleurs. Mais le régime s'appauvrit rapidement et les Saoudiens eux-mêmes vont rapidement devoir faire le choix entre leur religion et la prospérité. Compte tenu de la richesse ostentatoire dans laquelle ils ont l'habitude de se vautrer, il me paraît peu probable qu'ils optent finalement pour vivre comme les cancrelats humains de l'État Islamique dans ses dernières ruines de Syrie.

Écrit par : Stéphane Montabert | 30 octobre 2017

On pourra avoir une vision positive de l'islam et du KAS en particulier quand deux villes importantes seront autorisées d'accès aux non-musulmans : la Mecque et Médine...

Écrit par : Géo | 31 octobre 2017

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